La Croix
Jésus n'est pas mort sur la croix pour expier la culpabilité de la race humaine, ni pour procurer une sorte d'accès effectif auprès d'un Dieu par ailleurs offensé et implacable; il ne s'est pas offert en holocauste pour apaiser le courroux de Dieu et ouvrir aux pécheurs la voie du salut; toutes ces idées d'expiation et de propitiation sont erronées. Notre Père céleste n'a jamais conçu la grossière injustice de condamner une âme humaine à cause des méfaits de ses ancêtres. La mort de Jésus sur la croix n'a pas non plus été un sacrifice pour rembourser une dette que la race humaine aurait contractée envers Dieu.

L'idée de Dieu en tant que véritable Père aimant est le seul concept que Jésus ait jamais enseigné. Une fois que l'on a saisi cette idée, il faut immédiatement et en toute logique abandonner complètement les notions primitives de Dieu considéré comme un monarque offensé, un souverain sévère et tout-puissant dont le principal plaisir consiste à détecter ses sujets en train de mal agir et de veiller à ce qu'ils soient convenablement punis, à moins qu'un autre être à peu près égal à lui n'accepte volontairement, en tant que substitut, de souffrir pour eux et de mourir à leur place. Toute l'idée de rançon et d'expiation est incompatible avec le concept de Dieu tel qu'il fut enseigné et donné en exemple par Jésus de Nazareth. L'amour infini de Dieu tient la première place dans la nature divine

Tout le concept d'expiation et de salut sacrificiel est enraciné dans l`égoïsme et fondé sur lui. Jésus enseigna que la vie de service est le concept le plus élevé de la fraternité des croyants spirituels. Le salut doit être considéré comme acquis par ceux qui croient à la paternité de Dieu. La principale préoccupation des croyants ne devrait pas être le désir égoïste de salut personnel, mais plutôt le besoin désintéressé d'aimer tous les hommes et toutes les femmes, donc de les servir comme Jésus nous a aimé et servi.

La mort de Jésus a enrichi l'expérience humaine et élargi la voie du salut; à ce point de vue, la grande chose n'est pas le fait de sa mort, mais plutôt le comportement superbe et l'esprit incomparable avec lesquels il fit face à la mort. Jésus possédait tous les pouvoirs nécessaires pour se soustraire à ses ennemis, mais il ne les utilisa pas; il voulut vivre sa vie humaine normalement, jusqu'au bout. Sa mise à mort était une conséquence directe de son enseignement et il ne pouvait y échapper à moins de faire appel à ses dons divins. Il ne se déroba pas et affronta la mort comme un homme parmi les hommes.

Ce furent des hommes, et non Dieu, qui projetèrent et mirent à exécution la mort de Jésus sur la croix. Il est vrai que le Père du Paradis refusa de s'immiscer dans la marche des événements humains sur terre, mais ce n'est pas lui qui décréta, exigea, ou requit la mort de son Fils telle qu'elle eut lieu sur le Golgotha.

La croix de Jésus dépeint la pleine mesure du dévouement suprême du bon berger aux membres, même indignes, de son troupeau. Elle place définitivement toutes les relations entre Dieu et l'homme sur la base de la famille. Dieu est le Père, l'homme est son fils. L'amour, l'amour d'un père pour son fils, devient la vérité centrale des relations entre Créateur et créature dans l'univers, et non la justice d'un roi qui cherche sa satisfaction dans les souffrances et la punition de ses sujets malfaisants.

La vrai valeur de la croix consiste dans le fait qu'elle fut l'expression suprême et finale de l'amour de Jésus, le parachèvement de la révélation de sa miséricorde. La croix se dresse comme le gage de la plus haute forme de service désintéressé, du dévouement suprême consistant à effuser pleinement une vie intègre par un ministère accompli de tout cœur, même dans la mort, la mort sur la croix.