La religion de Jésus
On peut prêcher une religion à propos de Jésus, mais la religion de Jésus doit nécessairement être vécue. Dans l'enthousiasme de la Pentecôte, Pierre inaugura involontairement une nouvelle religion, celle du Christ ressuscité et glorifié. Paul transforma plus tard ce nouvel évangile en christianisme, religion où il incorpora ses propres opinions théologiques et décrivit sa propre expérience personnelle avec le Jésus de la route de Damas. L'évangile du royaume (famille spirituelle) est basé sur l'expérience religieuse personnelle de Jésus de Nazareth, tandis que le christianisme l'est à peu près exclusivement sur l'expérience religieuse personnelle de Paul de Tarse. Presque tout le Nouveau Testament est consacré non à décrire la vie religieuse significative et inspirante de Jésus, mais à analyser l'expérience religieuse de Paul et à décrire ses convictions religieuses personnelles. Les seules exceptions notables à cette affirmation, à part certains chapitres de Matthieu, de Marc, et de Luc, sont l'Epitre aux Hébreux et l'Epitre de Jacques. Même Pierre ne revint qu'une fois dans ses écrits sur la vie religieuse personnelle de son Maître (I Pierre II-22 et 23). Le Nouveau Testament est un superbe document chrétien, mais ne reflète que piètrement la religion de Jésus.

Marc, Matthieu et Luc font quelque peu ressortir le caractère du Jésus humain se lançant dans la magnifique lutte pour connaître la volonté du Père céleste et pour l'exécuter. Jean présente un portrait du triomphant Jésus marchant sur terre avec la pleine conscience de sa divinité. La grande erreur commise par ceux qui ont étudié la vie du Maître est que certains ont conçu Jésus comme entièrement humain, tandis que d'autres l'ont imaginé comme uniquement divin. Durant toute son expérience terrestre, il fut véritablement à la fois humain et divin, et il l'est encore maintenant. La plus grande faute consiste en ceci : le Jésus humain fut reconnu comme ayant une religion, tandis que le Jésus divin (le Christ) devint une religion presque du jour au lendemain. Le christianisme de Paul assura l'adoration du divin Christ, mais perdit à peu près complètement de vue la vaillance et les luttes du Jésus humain de Galilée. Or c'est ce dernier qui, par le courage de sa foi religieuse personnelle, s'éleva des bas niveaux de l'humanité pour s'unir à la divinité, devenant ainsi le chemin nouveau et vivant par lequel tous les hommes et toutes les femmes peuvent effectuer la même ascension depuis l'humanité jusqu'à la divinité. A tous les stades de spiritualité nous pouvons trouver dans la vie personnelle de Jésus ce qui nous fortifie et nous inspire pendant que nous progressons des niveaux spirituels inférieurs aux valeurs divines supérieures, depuis le commencement jusqu'à la fin de toute expérience religieuse personnelle.

Jésus amenait les hommes à se sentir chez eux dans le monde; il les délivrait de l'esclavage des tabous et leur enseignait que le monde n'est pas fondamentalement mauvais. Il ne partageait pas le point de vue pessimiste de Paul sur l'humanité. Le Maître considérait les hommes comme fils de Dieu et prévoyait un avenir éternel et magnifique pour tous ceux qui choisiraient de survivre. Il n'était pas un sceptique moral; il regardait les hommes positivement. Il estimait que la plupart des hommes étaient plus faibles que méchants, mais quel que fût leur statut, ils étaient tous les enfants de Dieu et ses frères et sœurs.

Jésus n'offrit pas de règles pour le progrès social. Sa mission était religieuse, et la religion est une expérience exclusivement individuelle. Jésus prêcha une fraternité des hommes basée sur la reconnaissance de la paternité de Dieu, et cette fraternité transcende les buts ultimes de la société dans les accomplissements les plus évolués qu'elle puisse espérer. L'idéal de tout aboutissement social ne peut être atteint que par la réalisation du royaume des cieux, c'est-à-dire de la famille spirituelle.