Spirit of the Wolf Marc Savard  L'auteur
Le matin de Kibeho

Il a suivi un cours de pilote d'hélicoptère pour vivre l'aventure. Il était loin de penser que cela le conduirait un matin d'avril à assister au massacre de milliers de Rwandais à Kibeho.

Par Denis Gauthier  pour le magazine Charlevoix

Il parle de zones de guerre, de massacres dont il a été témoin, de confrontations sanglantes sans laisser filtrer d'émotions. "Les endroits où je vais travailler ne sont pas véritablement les meilleurs places pour jouer au Rambo", me rétorque-t-il. "Ce que je vois m'affecte, mais je ne ressasse pas ça. Quand c'est fini, c'est fini." Marc Savard est pilote d'hélicoptère pour une grande société internationale et depuis deux ans il est affecté au service de l'Organisation des Nations Unies (ONU) sur différents théâtres d'opération aux quatre coins du globe. "Il y a d'excellents pilotes qui n'ont pu résister aux visions d'horreur. Moi j'essaye de me faire une carapace", révèle-t-il.

Après avoir piloté au Québec pendant 10 ans, Marc Savard a décidé de tâter le terrain sur le marché international. "J'avais l'impression d'avoir fait le tour du jardin au Québec. La Baie James, les grands chantiers de la Côte-Nord. À un moment donné, c'est du pareil au même", laisse-t-il tomber.

Il avait 29 ans et il voulait changer d'air. "Je vais piloter toute ma vie. Vingt-neuf ans, c'est jeune pour sombrer dans la routine", fait-il observer. Alors il a donné son nom à une firme de Toronto spécialisée dans les contrats outre-mer. "Je n'ai pas fait ça pour aller à la guerre. Je voulais travailler sur les chantiers des pays en voie de développement "

Les listes d'attente sont longues pour les pilotes qui veulent faire une carrière internationale. Le jeune homme originaire de Saint-Fidèle avait ses contacts et il a été sélectionné presque immédiatement par Viking Hélicopteres. Son nouvel employeur lui fait donner un cours pour piloter des appareils bi-moteurs, le type d'engin qu'il sera dorénavant appelé à diriger.

C'est au Gabon, un pays d'Afrique, qu'il a fait ses premiers vols outre-mer. Le contrat portait sur de l'exploitation pétrolière. "Le travail était plus exigeant qu'au Québec. Là-bas, un hélicoptère ne sert pas uniquement pour le transport, il est utilisé comme grue, des manoeuvres qui demandent beaucoup de précision", souligne le pilote.

À tous les jours, Marc Savard doit performer. Les journées de travail sont longues, 12 heures, mais le Québécois trouve la facture plus valorisante. "C'est un défi constant. Je ne sais jamais ce qui m'attend d'une journée à l'autre. Je suis confronté à des situations particulières que je n'ai jamais abordé ici. Il faut que je me débrouille. C'est passionnant "

Un peu désabusé de ses derniers mois au Québec, Marc Savard reprend goût au pilotage qui lui demande d'exploiter à fond toutes les possibilités de l'appareil. Les conditions de travail sont bonnes: un mois au Gabon, un mois de vacances. À chaque fois, il revient au Québec voir sa fille Roselyne qui vit dans sa résidence aux Éboulements. C'est la vie sur les vols intercontinentaux. "C'est le pire aspect du travail parce que je fais face à des décallages horaires importants de façon constante. Dès que je commence à m'habituer dans un endroit, il faut que je reparte " Mais le jeune homme passe par-dessus cet inconvénient. Son rôle de père prime. "Pour rien au monde, je ne voudrais manquer un rendez-vous avec ma fille."

Après deux ans au Gabon, Viking Hélicopteres passe aux mains de Canadian Hélicopters une entreprise ayant son siège social à Terre-Neuve. Marc Savard est alors rappelé au pays pour suivre un cours de vol aux instruments, une exigence de son nouvel employeur. Il passera quelques mois à Sudbury, en Ontario, pour parfaire sa formation.

Après avoir rempli un contrat d'une année au Québec, il est de nouveau affecté au Gabon, cette fois-là au transport sur des platesformes de forage dans l'Atlantique. "Un contrat l'fun. Le offshore, c'est un monde à part", dit-il avec un large sourire.

Pendant les derniers mois de son engagement au Gabon, Marc Savard entend parler d'un nouveau contrat que Canadian Hélicopters a obtenu des Nations Unies. En janvier 1993, il apprend qu'il est affecté au Cambodge. "Il avait été également question que j'aille au Koweit après la guerre du Golfe, mais je n'ai pas le contrôle là-dessus!"

En arrivant à Phnom Penh, Marc Savard se voit immédiatement remettre un gilet pare-balles. "C'est mon cadeau de bienvenue. J'étais tout excité d'aller là-bas. Je prend subitement conscience que ce ne sera pas de la tarte", commente-t-il.

Les Nations-Unies ont envoyé 22,000 hommes au pays des Kmers. Leur travail est d'assurer la tenue d'élections libres. Le pays se relève à peine d'une longue guerre. La majorité des gens sont encore armés.

Marc Savard avait bien vécu certains situations périlleuses alors qu'il travaillait au Gabon. Comme cette fois où il avait été enlevé par un groupe armé de machettes pour partir à la recherche d'un homme qui s'était égaré. "Les Gabonnais trouvaient que nous n'avions pas fait tous les efforts pour le retracer. Ils avaient pris l'aéroport d'assaut et je me suis retrouvé leur otage", explique-t-il. L'affaire avait toutefois eu une conclusion heureuse. "Mais ça m'avait donné le temps de constater que l'homme devient rapidement un animal et que la vie humaine n'a que peu d'importance quand tout le monde a perdu les pédales." Il n'avait pas beaucoup apprécié l'expérience de piloter sous la menace d'une machette et il se rappellera toujours de son angoisse quand il avait survolé la jungle en compagnie d'un groupe d'hommes surexcités.

Au Cambodge, un pays grand comme le Nouveau-Brunswick, la guerre a laissé des traces et les routes sont toutes minées. Le moyen de transport privilégié devient alors l'hélicoptère. "Aux abords de la capitale la situation est sous contrôle, mais dans les villages les plus reculés, tu ne sais jamais ce qui t'attends."

La veste pare-balles est déposée en permanence sous le siège, "parce qu'en hélico, la balle viendra toujours d'en-bas." Le pilote doit également respecter scrupuleusement certaines consignes: décollage rapide à la verticale, vol en croisière à au moins 3000 pieds pour se mettre à l'abri des balles, approche en spirale pour éviter de devenir une cible fixe. "Il y a toutes sortes de trucs que tu finis par apprendre. Quand nous effectuons des manoeuvres pour poser l'appareil, les femmes et les enfants ont l'habitude de converger vers le point d'atterrissage. Si tu descends et que personne ne vient à ta rencontre, remonte au plus vite, il y a quelque chose d'anormal."

Marc Savard pilote un Bell 212 de catégorie médium pouvant transporter une quinzaine de passagers. Son travail n'est pas militaire quoiqu'il consiste à transporter des casques bleus et leurs dirigeants. "Nous avons le droit de refuser toute mission militaire ou paramilitaire, mais les zones grises sont très nombreuses dans ce genre de mission et parfois nous sommes entraînés dans des opérations sans le vouloir", révèle le jeune pilote.

Marc Savard raconte des patrouilles qu'il a effectuées à la frontière thailandaise pour surveiller le traffic du bois d'oeuvre. "En Asie, le système des valeurs est différent. Ici, nous faisons le traffic des cigarettes, là-bas, un arbre vaut une fortune", précise-t-il. La zone est en pleine jungle et elle est contrôlée par les Kmers, "qui ne tiennent pas vraiment à ce que tu mettes le nez dans leurs affaires." Le jeune pilote se souvient aussi d'une fois où les militaires lui ont dernandé de servir d'éclaireur pour un convoi. "J'ai refusé le travail qui consistait en quelque sorte à servir d'appât. L'idée était simple: s'ils tirent sur toi nous saurons où ils se terrent!"

Le Charlevoisien a passé une année complète au Cambodge, un pays dont il garde néanmoins un excellent souvenir. "Phnom Penh est un endroit merveilleux. Le climat est fantastique, la nourriture est excellente et le coût de la vie est très bas."

Les missions aux frontières de la Thaïlande ou du Vietnam demandaient toutefois de demeurer en tout temps au maximum de ses capacités. "Ce n'était quand même pas si pire, les gens n'étaient armés que de carabines", lance le pilote.

Quand les hélicoptères ont quitté le Cambodge pour Singapour, Marc Savard savait que c'en était fini de l'Asie du Sud-Est. Il est revenu aux Eboulements pour ses vacances en ne sachant pas trop où il serait dirigé par la suite. "Mais s'il y avait un endroit où je ne voulais pas aller c'était l'Angola", dit-il. Depuis quelques semaines, à Phnom Penh, les pilotes parlaient entre-eux de ce pays d'Afrique du Sud-Est ravagé par la guerre civile depuis près de 20 ans. "Je ne voulais pas aller en Angola parce que là-bas, ils ont autre chose que des fusils. Ils ont des missiles"

À la fin de ses vacances en appelant au "bureau", Marc Savard apprend qu'il est justement dépêché en Angola ... pour 6 mois.

Le contingent des Nations-Unis en Angola est restreint au minimum. Sur la base de Luanda, il n'y a que 75 soldats. "Les Nations Unies, c'est un organisme qui travaille pour le maintien de la paix. Encore faut-il que les gens la veuille. Nous étions en pleine zone de guerre où aucun des belligérants n'avait l'intention d'arrêter de tirer. Alors nous demeurions sur la base en attendant. C'était une mission cul-de-sac", explique le pilote.

Marc Savard est habité d'une anxiété chronique durant tout son séjour en Angola. "J'avais peur, peur du lendemain. Monter, c'était devenir une cible. Nos hélicos ne sont pas armés, nous n'avons aucun moyen de défense", avoue-t-il. À Luanda, il est gérant de base. Il n'a donc pas à voler. "Ce n'est guère plus agréable d'envoyer un confrère à ta place", murmure-t-il.

Par chance, il n'est arrivé aucun incident durant son séjour. Les bases de l'ONU étaient trop éloignées l'une de l'autre pour être reliées par hélicoptère. Les vols ont donc été restreints auminimum.

Le conflit Angolais, c'est une guerre civile entre le gouvernement qui contrôle les villes et les rebelles de UNITAS qui sont implantés en campagne. "Contrôle est un grand mot. Nous avions pour consigne de ne pas nous éloigner de la base parce qu'à Luanda, il régnait un banditisme dangereux."

Marc Savard raconte la victoire du Brésil en Coupe du monde de soccer. L'Angola est un pays colonisé par les Portugais tout comme le Brésil. "T'aurais dû voir le party, tout le monde tirait en l'air et finalement ça a dégénéré. L'émeute de la Coupe Stanley à Montréal, y avait rien là!"

Après des mois traumatisants "surtout dévalorisants parce que nous n'avons rien fait" à Luanda, Marc Savard est dirigé vers la Guinée Équatoriale. Il revient à ses anciennes amours: les plates-formes de forage. "C'était un contrat pour Mobil. La base était installée sur une île volcanique. Un véritable paradis."

Le jeune homme apprécie d'autant plus son séjour là-bas qu'il peut à nouveau voler sans crainte de se faire tirer dessus. Il n'avait pas apprécié son expérience de gérant de base. "Je suis trop jeune pour demeurer à terre. J'aime voler, c'est mon métier, c'est ma passion", explique-t-il. Alors en Guinée, il prend les airs à tous les jours pour des vols aux instruments qui lui apparaissent bien simples après ce qu'il vient de vivre.

Il ne devait s'agir là que d'un oasis pour Marc Savard. "Quand les premières nouvelles sont arrivées sur le Rwanda, je me suis tout de suite douté que j'allais aller y faire un tour avant longtemps", glisse-t-il. Des pilotes de la Canadian y étaient déjà rendus depuis quelques semaines pour les Nations- Unies.

Après ses vacances aux Éboulements en février dernier, le pilote est affecté à Kigali. Au Rwanda, les risques sont différents. Les gens sont généralement armés que de machettes, ils ne peuvent donc atteindre un hélicoptère en vol. "C'est à terre que se trouve le danger. Les gens des Nations- Unies ne sont pas les bienvenus dans cette guerre civile", explique Marc Savard en disant qu'à tout moment, les blancs risquent d'être l'objet de représailles.

À son arrivée à Kigali, le 13 mars, tout est calme. La situation dans la capitale est relativement stable. Il y a 7 000 casques bleus au Rwanda et les cinq hélicoptères canadiens sont suffisants pour assurer le service entre les différents points du pays. Le travail consiste surtout en des patrouilles pour surveiller les mouvements de refugiés.

Marc Savard et ses confrères demeurent dans un hangar de l'aéroport réaménagé pour les besoins de la cause. "S'il arrive des problèmes nous pourrons foutre le camp rapidement" L'expérience du déclenchement de la guerre civile a servi de leçon. Les pilotes demeuraient en ville et ils ont été attaqués durant le trajet qui les menaient à l'aéroport, même s'ils étaient sous escorte belge.

Marc Savard dit que l'intervention de l'ONU au Rwanda est inutile. "Nous tentons de régler leur problèmes avec nos méthodes. Nous n'y arriverons jamais!" La guerre tribale oppose les Tutsis, la minorité dirigeante au Hutus, la majorité silencieuse. "Le seul moyen que nous ayons de les empêcher de s'entre-tuer, c'est de placer un soldat dans chaque famille pour éviter que durant la nuit elle aille dépecer ses voisins", glisse-t-il.

Le Rwanda c'est l'horreur. Marc Savard a été témoin d'atrocités. Son travail l'amène à transporter des dirigeants de l'ONU sur certains lieux de massacre. "En arrivant, il y a d'abord l'odeur pestinentielle des corps en décomposition. Puis, c'est le spectacle des corps découpés à la machette: des têtes, des bras des jambes, de la chair en putréfaction, des os, des mouches", débite le jeune Charlevoisien d'un trait. En voyant que je fais la moue, il poursuit. "Ce n'est pas ça qui marque, c'est que tu peux suivre le déroulement du massacre. Tu t'imagines, les cris, les pleurs, ce que les gens ont pu vivre dans les derniers instants. Ça, ça fait mal."

Le pilote après avoir vu une de ces scènes ne débarque plus de son appareil. "Ça ne vaut pas la peine. Je ne suis pas amateur de ce genre de spectacle. De toute façon c'est toujours la même chose." Les gens de l'ONU cherchent à enterrer les corps dans des fosses communes. Les militaires veulent que tout reste en place pour que les Tutsis puissent voir et ainsi les inciter à la vengeance. "J'avais déjà visité des killingfield au Cambodge. Ce sont des choses qui dépassent l'entendement. J'aime autant les effacer de ma mémoire "

Et puis il y avait Kibeho, ce vaste camp de réfugiés. "Tout le monde savait qu'il allait se passer quelque chose à Kibeho", laisse tomber Marc Savard en expliquant les prémices du massacre.

Le camp était occupé parles Hutus, des gens qui avaient participé aux massacres au moment du déclenchement de la guerre civile et qui s'étaient mis sous la protection de l'ONU. Ils étaient entre 100 000 et 150 000 à vivre de l'aide alimentaire. "En Afrique, il n'y a rien de pareil à ici. Ils avaient élu domicile à Kibeho. Ils y auraient passé le reste de leurs jours. Ils avaient de quoi manger et ensuite il savaient qu'en retournant chez eux, ils seraient l'objet de représailles parce que la plupart d'entre eux avaient déjà massacré. Ce son les dures réalités de l'Afrique", explique le pilote.

Kibeho est devenu comme un abcès pour l'ONU. Le camp a été remis à l'armée rwandaise. "Et tout le monde savait ce qu'il allait advenir", insiste Marc Savard.

Le matin du samedi 22 avril était un matin comme tous les autres. Marc Savard avait pour mission, cette joumée-là, d'aller débarquer une quinzaine de soldats australiens à Kibeho, un travail qu'il effectuait régulièrement depuis quelques jours.

En arrivant sur les lieux il se pose une première fois. On lui intime alors l'ordre de remonter en vitesse, le temps d'établir un périmètre de sécurité. "La foule était en demi contrôle", précise-t-il. Il atterrit finalement sur une petite colline à 300 mètres de la masse des Africains. En sortant de l'appareil, Marc Savard comprend immédiatement que ce ne sera pas une journée comme les autres. "L'atmosphère est bizarre. Il y a quelque chose d'oppressant dans l'air. C'est puissant comme émotion. Tu sens qu'il va se passer quelque chose de particulier."

Le pilote demeure près de l'appareil. Soudain, il entend des coups de feu, des mitrailles. "J'entend les murmures de la foule, les cris, les pleurs. Je n'ai qu'une pensée: détaler au plus vite" Il restera 90 minutes à Kibeho. Des minutes qui lui paraissent des années. "Quand tu te retrouves dans des situations pareilles, les neurones se mettent à marcher comme jamais car je suis en quelque sorte pris au piège", fait-il observer.

L'hélicoptère est protégée par un cordon de casque bleus Zambiens et le pilote calcule sans cesse ses chances: " Si la foule charge de notre côté nous n'avons aucune chance. Des fusils ne peuvent rien contre la charge de 100 000 personnes en panique", pense-t-il. "Si cela se produit, les Zambiens vont tenter de monter dans l'hélico ou de s'accrocher aux patins pour sauver leur peau. La charge sera trop lourde pour décoller. Il faudra que je trouve le moyen de me sauver d'eux aussi!"

Marc Savard avoue qu'il est alors envahi par la peur, "pas une peur panique, une peur enveloppante. Tu essaye constamment de garder ton calme. C'est ta seule issue!" Il écoute, il surveille mais il ne voit pas vraiment le massacre. "Ce n'était pas ma priorité. J'étais loin d'être spectateur. J'étais figurant dans un drame réel."

Quelques Australiens reviennent et lui infiment l'ordre de démarrer. Marc Savard ne se fait pas prier pour remettre le cap sur Kigali. "Je ne veux plus retourner à Kibeho, mais en arrivant à l'aéroport on me demande d'aller chercher les autres soldats que j'ai transporté le matin." Il n'a pas le choix, il doity retourner, c'est sa responsabilité, ce sont ses "clients". Et si ce n'est pas lui qui y retourne, ce sera un de ses confrères. Alors il repart.

Seul dans son hélicoptère, le pilote connaît une nouvelle escalade dans la peur. "Je sais ce qui m'attend là-bas. Dans ma tête tout va vite, très vite", murmure-t-il. Durant le trajet, il fait le calcul des probabilités et des options. Ils se posera sur une colline, il surveillera attentivement les mouvements au sol en descendant. Ce sera l'expérience du Cambodge à l'envers. "Si les gens foncent vers moi, je lève en vitesse"

Les Australiens attendent nerveusement. Il pose l'appareil sans couper les moteurs. L'embarquement se déroule très rapidement. Mais il n'y a pas que des soldats, la carlingue accueille 3 blessés par machette et un petit garçon de neuf ans touché au ventre par une balle. "Un australien saisit le casque de communication pour me dire: "Quand nous reviendrons, ils seront partis ou il y aura beaucoup de morts"

L'atmosphère est pesante à la base de Kigali. Marc Savard raconte Kibeho à ses collègues. Personne ne veut y retoumer. "Mais nous avons en même temps l'impression que nous allons y aller souvent, très souvent, au cours des prochains jours."

Le lendemain, c'est effectivement à Kibeho que sont concentrées les interventions des casques bleus. "C'est d'autant plus préoccupant que nous nous demandons dans quel état d'esprit seront les soldats de l'armée rwandaise. Nous pensons qu'ils ne voudront sans doute pas de témoins gênants."

Malgré les appréhensions, les jours qui suivent se passent bien. Les gens de la presse internationale sont accourus à Kibeho. Les pilotes doivent alors évacuer des blessés, "pour la frime parce que les caméras sont là", précise Marc Savard. "Nous appelons ça du P.R. Medevac (Public Relation Medical Evacuation)." Dès que les caméras sont parties, les hélicos reviennent à leur rôle plus traditionnel de transport des casques bleus. "Ce que tu vois dans ta T.V. et ce qui se passe, ce sont deux choses bien différentes."

Marc Savard est rentré au pays pour ses vacances au début du mois de mai. Il ne sait pas vers quelle destination l'attend maintenant. "Peut-être le Rwanda, peut-être aussi le off-shore et peut-être sur la frontière de l'Équateur et du Pérou pour le Département d'État américain. Je le saurai quand je vais appeler au "bureau" à la fin de mai. Pour l'instant je préfère ne pas penser à ça!"

Quand il a pris la décision de s'inscrire en pilotage d'hélicoptères au Cegep de Chicoutimi, le jeune étudiant de la polyvalente du Plateau rêvait d'aventure. "Je suis servi", convient-il. "Dans le fond, je n'en demandais pas tant!"

L'homme de 36 ans me raconte qu'il est pris dans un engrenage. "Je n'ai pas le droit de refuser une affectation. Je peux toujours dire non, mais le téléphone ne sonnera plus. Ce sont les lois de ce milieu", révèle-t-il. Il veut continuer dans ce domaine en dépit de la peur et des dangers. "C'est quand même grisant et ça n'est pas monotone." Alors il continue tant que les conditions le permettront. "C'est souvent la baisse des facultés physiques détectées lors des tests médicaux qui signifient le chant du cygne", explique-t-il. Cette fin, il tente de l'éloigner le plus possible. "L'international c'est grisant, tu vois du pays, tu connais d'autres cultures et ce qu'on te demandes de faire n'est jamais monotone. C'est un peu la ligue nationale " Marc Savard dit qu'il a conscience d'être un privilégié, qu'il sait très bien qu'ils sont des centaines, voire des milliers de pilotes, qui voudraient bien prendre sa place. "Il y a des risques mais quand on suit les consignes ils sont minimisés", assure-t-il. Il entend donc continuer, le temps qu'il pourra. "De toute façon, piloter c'est tout ce que je sais faire! Alors ... ", conclut-il.

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