Il était une fois, une petite biche égarée toute seule dans le grand froid de la
neige du Grand Nord. Elle grelottait la pauvre, alors n'en pouvant plus, elle
s'affaissa mollement sur le sol givré...

Et alors voilà ce qui arriva...

Comme elle avait froid, toute grelottante, elle aurait aimé pouvoir se laisser
aller à son engourdissement, fermer les yeux et rejoindre le pays de ses
ancêtres, mais...

                                                            -¤-

Passait par là un homme à l'allure sereine et débonnaire. Il aimait ce coin de
paix profonde, ce vaste boisé aux charmes infinis. Il y venait s'y perdre à l'occasion,
le temps de méditer en contemplation incessante, envoûté par tant de beauté !

Il aimait le jeu de cristal sur les flocons givrés par le froid et figés sur les
branches des arbres, son regard n'avait point de cesse à admirer ce palais cristallin
qui prenait forme sur chaque arbre.

«Comme c'est beau !», se dit-il tout haut, à lui-même...

Avec des larmes qui perlent à ses cils, ému et touché par ce tableau de la nature,
encore vierge, épargnée du mépris des humains qui balaient tout sur leur passage,
il se met à genoux rendant hommage à Dame Nature. Avec respect il fait une
révérence et touche de son front le sol givré...

                                                            -¤-

Pendant ce temps, la pauvre petite agonise pas très loin de l'endroit où se trouve
l'homme agenouillé sur la neige. Entend-il le faible gémissement de la petite biche
en désarroi?

Il relève la tête, rêve-t-il ? Non, il perçoit un son inconnu.

«On dirait une plainte !», se dit-il tout bas.

Il se dirige en toute hâte vers l'endroit où il croit entendre cette faible plainte en
faisant de longues enjambées, s'enfargeant presque avec ses raquettes qui
s'enfoncaient peu à peu dans cette neige abondante et moelleuse.

Tout à coup! Devant lui, il aperçoit cette petite bête étendue à quelques pas de lui.
Son coeur se serre en la voyant immobile, écrasée au sol, il prend subitement
conscience de la détresse de l'animal et de l'urgence d'agir... Elle allait mourir.

                                                            -¤-

Il se met à crier:«Non pas ça !»

Tellement fort... que les arbres eux-mêmes en frémissent !

Alors l'homme, dans un élan du coeur, s'allonge et recouvre de son grand corps
d'homme costaud la petite biche si fragile... Lui, bien emmitouflé dans ses
vêtements chauds, ne sentant pas le froid, faisait don de sa chaleur humaine à
cette créature affaiblie.

L'homme oubliait tout, les minutes ne comptaient plus, il ne se rendait même pas
compte que la neige s'était remise à tomber doucement en gros flocons moelleux.
Il était aux aguets du moindre souffle de la petite biche.

«Oh !», s'exclama-t-il.

La biche vient de bouger ses oreilles en petits mouvements saccadés. Elle se
secoue la tête et ouvre enfin ses grands yeux bruns. À ce moment précis entre la
biche et l'homme se passe un phénomène étrange. L'homme semble reconnaître
dans les beaux grands yeux de cette petite biche ce regard langoureux.

«Mais où, où ai-je déjà croisé ce regard si troublant ?», se demande-t-il.

                                                            -¤-

Il arrête là son questionnement, car il se devait d'aider cette petite biche perdue.
Il la conduit vers son propre refuge au fond du boisé, son oasis de paix,
comme il se plait à se dire si souvent à lui-même.

Il se dépêche à lui préparer un coin dans son petit bâtiment fait en bois rond, situé
à l'arrière de sa coquette maison, faite de bois elle aussi et qu'il avait construite
de ses propres mains en essayant d'oublier, bien difficilement, un profond chagrin
encore si présent.

Il court chercher quelques fruits mûrs dans sa réserve, attrape au passage
un pichet d'eau fraîche et apporte le tout à sa nouvelle protégée. C'est à ce
moment-là qu'il se rend compte qu'elle allait mettre bas !

L'homme ébahi, hésite quelques secondes mais se reprend aussitôt et s'affaire
à lui rendre l'endroit le plus confortable possible, prêt à toute éventualité,
remerciant le ciel d'avoir assisté par le passé son père éleveur de bétail !

                                                            -¤-

L'heure est venue, pour la petite biche, de donner à son tour la vie. Avec grands
soins, avec des gestes remplis de douceur, l'homme assiste la biche aux grands
yeux... Il pleure de joie et de douleur entremêlées, ne sachant trop pourquoi.

Là sous ses yeux une toute nouvelle vie prenait naissance. Après s'être assurée
que la mère et son petit allaient bien, l'homme épuisé par ce labeur imprévu, ému
jusqu'au plus profond de lui-même, il reprend le chemin de sa maison, toujours avec
ce trouble qui le poursuivait depuis qu'il avait croisé le regard de la petite biche.

Il mange peu, alimente à nouveau son foyer de belles bûches, et s'allonge sur la
carpette près du feu. Il s'endort bercé par le crépitements des brindilles... Son rêve
revient le hanté, celui où il revoyait sa femme et son enfant ensanglantés, morts
tous les deux sur le bord de la route, dans un accident tragique...

Il étouffait dans ce rêve, et il se réveillait toujours avant de se voir glisser dans
un profond abîme, couvert de sueur et tremblant... Mais cette nuit-là, dans son rêve
il se retrouve au bord du chemin, les corps ne sont plus là, il lève les yeux et voit
non loin de là une biche et son petit regardant dans sa direction, il croise le regard
de la biche et...
                                                            -¤-

Il se réveille tout à coup, se demandant s'il était bien éveillé ou s'il était encore
en train de rêver. Là, soudainement, la lumière se fait dans son coeur et son esprit,
la Nature venait de lui rendre à sa manière un peu de ceux qu'il avait si douloureusement perdus.

Ce regard de la biche, qui l'avait tant troublé, avait pour reflet la même expression
que celui qu'avait sa douce épouse quand elle le regardait amoureusement. Voilà pourquoi il avait été si troublé !

Les jours passèrent, les semaines et les mois... Jamais plus il ne fit ce mauvais rêve,
enfin libéré l'homme décida de demeurer parmi la Nature, dans ce boisé qui était
devenu définitivement son oasis de paix. À tous les hivers la biche et son petit, plus si
petit car il avait grandit, revinrent passer l'hiver près de l'homme au coeur si grand,
à l'âme si sensible...

                                                              FIN

Alexina
Tous droits réservés 1999

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