Les familles Anctil en Amérique ©
PREMIÈRE GENERATION
Jean Anctil et Marguerite Lévesque
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Quai de Kamouraska
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JEAN ANCTIL (1708-1787)
*
DE LA NORMANDIE À LA VALLEE DU SAINT-LAURENT
Jean Anctil, l'ancêtre de tous les Anctil d'Amérique, est originaire de
Normandie, en France. C'est en l979, que je retrouvai son acte de naissance
dans les archives communales de Ducey1.
Jean est né le 25 janvier l708. Il est le fils de Louis Anctil et de Jeanne
Fontaine. Ses parrain et marraine sont Jean Pichot et Louise Paturel.
En parcourant les archives, on peut lire que Jean a eu au moins deux frères et
une soeur. Mathurin est né le l8 août l70l et Julien François, le 29 janvier l7ll.
Le premier a pour parrain et marraine Mathurin Anctil et Marguerite Pinel
et le deuxième Julien Lecharettier-Lasalle et Françoise Anquetil. Quant à sa
soeur, elle est baptisée par la sage-femme puis meurt le 20 septembre 1703.
Elle est inhumée le même jour.
A l'époque, Saint-Pair de Ducé compte au moins deux autres familles Anctil
ou Anquetil: René et Louise Deguette et leurs quatre enfants; Pierre et Louise
Juin avec également quatre enfants2.
De nos jours, en France, le nom Anctil s'écrit plutôt Anquetil alors qu'en
Amérique on rencontre surtout Anctil, parfois Antil aux Etats-Unis. Enfin,
l'origine étymologique du patronyme Anctil est Ans-ketell, nom d'origine
germanique voulant dire "rempli de spirituel ou de Dieu"3.
Située à deux pas du mont Saint-Michel, sur la rivière Salune, Ducey est
aujourd'hui un chef lieu de canton du département de la Manche. Sa
population est d'environ 2,000 personnes4.
Ducey est fière de ses monuments historiques. On peut y voir le château de ses
anciens seigneurs, les Montgommery; le Vieux-Pont datant de 1613, situé sur
la route qui reliait autrefois Paris et Brest et la Tour, ou le clocher de
l'ancienne église Saint-Pair, qui date de Xe siècle. C'est dans cet édifice
disparu depuis longtemps que fut baptisé Jean Anctil, en l708.
Les quelque l0,000 Français venus en terre canadienne aux XV11e et XV111e
siècles, ont émigré principalement pour des raisons économiques, parfois par
goût pour l'aventure. La plupart de ces immigrants venaient du nord-ouest de
la France, en grande partie de la Normandie5.
La misère était grande en France à cette époque, en particulier dans les
campagnes. Dans la région d'origine de Jean Anctil, les chroniqueurs du
temps parlent d'hivers particulièrement froids, entre l703 et l710. En l708,
dans la seule région de Ducey, une épidémie emporte 300 personnes.
Les circonstances immédiates de la venue de Jean au Canada nous sont
inconnues. Par contre, nous possédons quelques indices intéressants qui nous
permettent d'avancer une hypothèse fort plausible.
Ainsi, nous apprendrons, plus tard, que Jean faisait la pêche à la morue en
tant que "maître de grave" et qu'il a vécu un certain temps à Kamouraska, du
moins en 1738, l'année de son mariage.
Jean se serait embarqué pour le Canada pour venir y faire la pêche à la
morue. Il serait parti de Granville, un port de mer situé sur la côte normande,
d'où on quittait pour venir pêcher sur les bancs de Terre-Neuve, puis en
Gaspésie.6
Jean serait venu pêcher sur la côte gaspésienne durant quelques étés, dans les
années 1730, avant de s'établir pour un temps à Kamouraska. A cette même
époque, certains pêcheurs décident de s'établir durant l'hiver à cet endroit au
lieu de retourner en France.
Autre indice important quant au premier établissement de Jean au Canada,
lorsqu'il décide de se marier, en novembre 1738, c'est le curé de Kamouraska
qui lui accorde une dispense de publication de bans.7
Jean est certainement venu au Canada dans l'espoir d'une vie meilleure
joignant ainsi des compatriotes originaires de sa région tels les Blier,
Chapdelaine, Devost et Thomassin. Plusieurs Français sont venus comme
engagés dans les troupes du Roi ou encore comme hommes de métier, ce qui
ne serait pas le cas de Jean.
De toute façon, à la fin de l738, nous rencontrons Jean Anctil à Rivière-Ouelle.
MARIAGE AVEC MARGUERITE LEVESQUE
Le 25 novembre l738, Jean Anctil et Marguerite Lévesque se marient à
Rivière-Ouelle au cours d'une cérémonie double. Les autres mariés sont Pierre
Dumont et Josephe Auber. Lui est de Kamouraska, où il avait obtenu du curé
de cet endroit une dispense de bans, tout comme Jean, tandis que Josephe est
une parente de Marguerite.
Avant de s'agenouiller devant le prêtre, il était coutume de passer chez le
notaire. La veille du mariage, Jean d'une part, Marguerite représentée par ses
père et mère François-Robert et Charlotte Auber d'autre part, se présentent
donc devant le notaire Etienne Jeanneau de Saint-Roch-des-Aulnaies, afin de
signer un contrat de mariage8.
En réalité c'est plutôt le notaire qui se rend à la maison des Lévesque, à
Rivière-Ouelle. François-Robert, marié à une Auber, famille en vue dans le
pays, est un gros propriétaire terrien de la région. Aussi, il peut se permettre
de faire venir le notaire chez lui.
Jean Anctil, arrivé au Canada depuis peu, a rencontré un bon parti.
Marguerite Lévesque est née ici, à Rivière-Ouelle, le l5 octobre l713. Elle fait
partie de la troisième génération au pays. Aussi, elle amène en ma riage une
dot fort intéressante qui permet un départ prometteur pour un nouvel
arrivant débrouillard et travaillant.
En plus du trousseau habituel, la dot de la future épouse comprend des
animaux et surtout une terre. Celle-ci est située dans la seigneurie voisine de
La Pocatière où le futur ménage ira s'établir quelques mois plus tard. Pour ce
qui est de Jean, il ne contribue rien à la future communauté de biens autre
qu'une vague promesse d'héritage éventuel en France, son père étant déjà
décédé.
En retour de la dot, Jean et Marguerite s'engagent à payer une rente annuelle
viagère de quinze minots de blé et de six d'avoine, aux parents Lévesque. De
plus, ils renoncent au partage dans la succession immobilière éventuelle de ces
derniers et promettent de ne pas se déssaisir de la terre du vivant des
donateurs.
La signature d'un contrat de mariage était, à l'époque, une occasion d'inviter
parents et amis. N'ayant pas de parents au Canada et peu de connaissances
sur place, Jean est accompagné de seulement deux personnes, ses amis
l'arpenteur Nicolas Jean Olide de Kerverzo et son épouse.
Par contre, Marguerite est jointe par de nombreux parents et amis dont ses
père et mère, ses frères, sa soeur, ses oncles, ses beaux-frères, son cousin ainsi
que par plusieurs connaissances de la famille.
En plus d'avoir pris épouse, Jean avait donc maintenant une base matérielle,
une terre où lui et Marguerite pouvaient fonder un foyer et assurer une
descendance.
ETABLISSEMENT
À SAINTE-ANNE DE LA POCATIERE
Jean Anctil s'est établi dans la seigneurie de La Pocatière, aujourd'hui
Sainte-Anne de la Pocatière. On se rappelle qu'en 1738, à l'occasion de son
mariage, son épouse Marguerite Lévesque avait reçu en dot une terre située
dans le premier rang.
Cette terre mesure deux arpents de front sur environ quarante de profondeur.
Elle fait front au fleuve SaintLaurent et va en profondeur jusqu'à la petite
rivière Saint-Jean. A l'origine, elle faisait partie de l'arrière-fief La Moletière.
Le beau-père de Jean en avait acheté une partie de Pierre Ruette d'Auteuil, en
l728.
Dès l'année suivante, soit à l'automne 1739, Jean se porte acquéreur de la
terre voisine9. De dimensions semblables à la première, elle est située
immédiatement à l'est de celle-ci.
Jean en officialisera l'achat devant notaire seulement trois ans plus tard,
pratique courante à l'époque. Cette terre, partiellement défrichée tout comme
la première, avait appartenu pendant longtemps à la famille de la belle-mère
de Jean, les Auber de Gaspé.
C'est sur cette dernière terre que Jean construit une maison, probablement
durant l'hiver 1739-1740 et installe sa petite famille. Auparavant et depuis
leur mariage, lui et son épouse auraient vécu à Rivière-Ouelle, chez les parents
Lévesque, où leur fille aînée serait née à l'automne l739.
Par conséquent, c'est dans le premier rang de Sainte-Anne, dans la
Grande-Anse, que Jean et Marguerite demeureront toute leur vie pour élever
une famille et y mourir.
Plus tard, ce bien familial, constitué de deux terres côte à côte, passera aux
mains de leur fils unique, Jean-Baptiste. Entretemps, comme nous le verrons,
une partie aura été occupée par une de leur fille, Josephe et son mari, Joseph
Dionne.
En 1747, Jean acquiert un morceau de terre contigu à sa propriété
principale10. Ce circuit longe celle-ci, du côté ouest, sur une distance d'environ
quatre arpents, depuis la rivière Saint-Jean.
Jean achète cette petite propriété de son cousin par alliance, François Auber.
Ce dernier l'avait acquise quelques jours auparavant de Dominique Lévesque,
beau-frère de Jean11.
Cette dernière acquisition provenant des Lévesque, par le truchement de
Auber, laisse deviner certains problèmes entre Jean et sa belle-famille. Un
différend sur les limites de propriété serait à l'origine d'une mésentente. Ainsi,
en 1748, Jean et son voisin, son beau-frère François Lévesque, ont recours à
l'arpenteur Olide de Kerverzo pour tirer la ligne entre leurs propriétés12.
L'intervention de l'arpenteur tourne au profit de Jean qui se voit accorder un
surplus de terrain tout le long de sa propriété, au détriment de son beau-frère.
Ce verdict ne plaît pas aux Lévesque. En fait, ce n'est que neuf ans plus tard,
en 1767, qu'un compromis rallie les deux voisins parents13.
Les Lévesque reconnaissent les nouvelles bornes fixées par de Kerverzo et en
retour, Jean leur accorde un petit terrain le long de la rivière Saint-Jean et un
chemin d'accès à même le circuit qu'il leur avait acheté, par l'intermédiaire de
leur cousin Auber, près de vingt ans auparavant.
Plus tard, ce terrain reviendra également à Jean-Baptiste après avoir
appartenu, pendant quelque temps, à sa soeur et son beau-frère, les Dionne.
En plus de sa propriété principale et du terrain contigu, Jean possède à La
Pocatière une langue de terrain mesurant plus de trois perches de front sur
quarante de profondeur. Il en fait l'acquisition, en 1764, de Bernard Mignot
dit Labrie14. Cette terre est située dans le premier rang, face au fleuve. Sept
ans plus tard, Jean s'en départit au bénéfice de Sixte Miville-Deschêne15.
Enfin, toujours à La Pocatière, Jean possède une terre de deux arpents sur
quarante-deux de profondeur, située dans le troisième rang. Il en prend
possession en 1770, lors d'une échange avec son gendre, Joseph Dionne16.
Cette propriété ira éventuellement à son petit-fils, Joseph Anctil.
Par deux transactions avec son gendre Dionne, l'une en 1762 et l'autre en
1770, Jean échange le haut de sa propriété principale et le circuit contigu pour
deux terres, l'une à Rivière-Ouelle et l'autre dans le troisième rang de
Sainte-Anne, soit celle que nous venons de mentionner.
Dans le premier cas, Jean reprend la terre de RivièreOuelle qu'il avait donnée
aux Dionne, à leur mariage17.
Ainsi donc, à partir de 1762 Jean occupe la façade ou le bas de sa propriété
principale, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu'au futur chemin des Côtes,
sur une distance d'environ trente arpents par environ quatre de largeur.
Puis, les Dionne détiennent la balance des deux terres situées côte à côte, soit
environ neuf arpents, jusqu'à la rivière Saint-Jean. De plus, à partir de 1770,
ces derniers possèdent le circuit contigu à leur emplacement, depuis la rivière
sur une distance d'environ quatre arpents vers le nord, sur une largeur
d'environ quatre arpents également18.
Plus tard, Jean-Baptiste, le fils de Jean, récupérera l'ensemble de la terre
paternelle, en partie par donation de ses père et mère et en partie par
différentes acquisitions de la famille Dionne.
Par la suite, la terre des Anctil demeurera entre les mains de la famille jusque
vers 1870, se transmettant de père en fils, par deux branches latérales,
pendant cinq générations19.
De nos jours, la propriété ancestrale correspond aux deux terres situées
immédiatement à l'est de la 14e rue à La Pocatière, depuis le fleuve jusqu'à la
rivière Saint-Jean. La maison de Jean et de Marguerite était située sur la terre
la plus à l'est, à environ onze arpents du fleuve20.
DES TERRES À RIVIERE-OUELLE
En plus de propriétés à Sainte-Anne, Jean fut également propriétaire foncier à
Rivière-Ouelle. Par le biais de cinq transactions, entre 1758 et 1760, il acquiert
une terre à la Pointe-aux-Orignaux21.
Cette terre comprend une maison et divers petits bâtiments, dont une étable et
une écurie. Elle mesure six arpents de front sur probablement trente-deux de
profondeur et se situe entre le "coteau pin rouge" et le "coteau plé".
En 1764, Jean complète ses acquisitions à Rivière-Ouelle en achetant un
morceau de trois arpents, contigu à sa terre de la Pointe-aux-Orignaux22.
Entretemps en 1760, Jean avait offert en dot une partie de sa terre de
Rivière-Ouelle à sa fille et son gendre, les Dionne. Deux ans plus tard, il en
avait repris possession.
Par la suite, nous perdons toute trace des possessions de Jean à
Rivière-Ouelle. Son fils Jean-Baptiste sera propriétaire à cet endroit mais pas
de la terre de son père.
Ainsi donc, à son arrivée au Canada, Jean Anctil ne possède aucun bien
foncier. Par le biais d'une alliance avec une famille à l'aise et suite à
différentes transactions, Jean et Marguerite réussissent à amasser un
patrimoine immobilier très intéressant, à une époque où la réussite et le
bien-être des gens se mesurent au nombre d'arpents de terre possédées.
LES ENFANTS
Le couple Anctil-Lévesque aura huit enfants: six filles, un seul garçon qui
perpétuera le nom Anctil en Amérique et un enfant décédé à la naissance.
Le nombre peu élevé d'enfants décédés en bas âge est inhabituel pour
l'époque. Nombreuses sont les familles qui perdent plus de la moitié de leurs
nouveaux-nés.
Voici la liste des enfants de Jean et de Marguerite avec le nom des conjoints,
ainsi que leurs dates de baptême (B), mariage (M) et sépulture (S):
1- Marie Josephe, B. 4 octobre 1739, Rivière-Ouelle.
M. Joseph Dionne, 28 juillet 1760, Sainte-Anne.
S. Josephe, 23 septembre 1779, Sainte-Anne.
S. Joseph Dionne, 22 juillet 1804, Sainte-Anne.
2- Jeanne-Louise, B. 17 octobre 1741, Sainte-Anne.
S. 1 juillet 1776, Sainte-Anne.
3- Anne, B. 1er août 1743, Sainte-Anne.
S. 4 janvier 1760, Sainte-Anne.
4- Jean-Baptiste, B. 23 septembre 1745, Sainte-Anne.
M. Elisabeth Fournier, 18 février 1765, L'Islet.
S. Elisabeth Fournier, 13 août 1817, Sainte-Anne.
S. Jean-Baptiste, 10 décembre 1820, Sainte-Anne.
5- Marguerite, B. 8 octobre 1747, Sainte-Anne.
S. 8 novembre 1749, Sainte-Anne.
6- Marie Judith, B. 17 octobre 1749, Sainte-Anne.
M. François Fournier, 18 février 1765 L'Islet.
S. Francois Fournier, 15 janvier 1805, Saint-Jean.
S. Judith, 2 mars 1814, Saint-Jean.
7- Marie Catherine, B. 1er février 1752, Rivière-Ouelle.
M. Joseph Duval, 15 janvier 1770 Sainte-Anne.
8- Anonyme, S. 2 juin 1755. Sainte-Anne.
Quatre des enfants de la famille Anctil-Lévesque se marieront, soit trois filles
et le seul garçon. Deux des filles, Judith et Catherine suivront leur mari à
SaintJean-Port-Joli tandis que Josephe et Jean-Baptiste s'établiront à La
Pocatière, sur la terre de leur père.
A leur mariage, Jean remet en dot à ses filles des biens et de l'argent, ce qui
démontre une certaine aisance financière chez lui23. Elles amènent en mariage
le trousseau habituel comprenant de la literie de maison, des ustensiles de
cuisine et de la vaisselle, leur rouët, leurs vêtements contenus dans un coffre et
leur habillement de noces.
De plus, Jean leur donne quelques animaux et leur promet une somme
d'argent payable en divers versements. Par contre, Josephe se voit doter d'un
lopin de terre à Rivière-Ouelle, ce qui réduit de plus de la moitié le montant
d'argent accordé en dot.
AGRICULTEUR, PÊCHEUR ET... MARCHAND
Jean est agriculteur, pêcheur et possiblement marchand. Comme pour la
plupart de ses concitoyens de l'époque, la culture de la terre et l'élevage
d'animaux domestiques constituent son principal gagne-pain.
La famille de Jean vit en autarcie, c'est-à-dire qu'on produit, à quelques
exceptions près, les biens consommés par ses membres. Les aliments, les
vêtements incluant les chaussures, les meubles, même les outils sont fabriqués
à l'intérieur de la cellule familiale.
En 1762, au lendemain de la guerre de la Conquête entre la France et
l'Angleterre pour la possesion du Canada, qui coïncide avec des années de
grande misère, Jean déclare seulement vingt arpents de terre en culture24. Il
possède trois vaches, trois tourailles, six moutons, six cochons et deux boeufs.
Il est probable que la liste du cheptel soit incomplète puisqu'elle est tirée d'un
recensement commandé par le nouvel occupant. Les agriculteurs avaient de
bonnes raisons de cacher des animaux, ayant en mémoire les rafles faites
durant la guerre, à peine terminée. Ils avaient dû alors se réfugier dans les
bois avec leurs familles et les animaux afin d'éviter la rapine des soldats.
Le peu d'arpents de terre en culture peut s'expliquer également par le fait que
les agriculteurs se remettaient difficilement des années de guerre qui avaient
interrompu les activités agricoles dans certaines régions, dont la côte du Sud.
En plus de ses terres dans le premier rang de Sainte-Anne où il habite avec sa
famille, Jean possède, rappelons-le, une terre dans le troisième qui lui sert
probablement de réserve à bois de chauffage et une terre à Rivière-Ouelle.
Pour l'époque, Jean était un gros agriculteur.
Jean est aussi pêcheur. Ses concessions le long du fleuve lui accorde un droit
de pêche. Aussi, il s'associe régulièrement à ses voisins pour partager les coûts
et les bénéfices de la pêche aux marsouins dans le fleuve, devant leurs terres.
En 1742, Jean évite un procès quand son représentant règle devant notaire à
Québec, un différend entre partenaires25.
Jean fait la pêche non seulement pour la consommation familiale mais pour
des fins commerciales. En 1749, il s'associe à Jean Adam pour aller pêcher la
morue sur la côte de Gaspé26. Jean, le plus expérimenté dans le domaine de la
pêche, fournira "une chaloupe neuve toute gréée... prête à faire voile",
s'occupera des provisions et agira comme "maître de grave" [grève], lorsque
rendu sur place.
Les associés se répartiront les dépenses et partageront, de façon égale, les
profits ou les pertes. Par contre, Jean sera rétribué en supplémentaire à cause
de sa plus grande participation aux activités.
Il est possible que Jean ait fréquenté les côtes de Gaspé pendant quelques
années, partant le printemps avec une équipage et revenant à l'automne avec
une cargaison de morue séchée.
En 1769, une dizaine d'agriculteurs, dont Jean, s'associent pour faire la pêche
aux marsouins devant leurs terres à La Pocatière27. L'entente est pour une
période de trois ans renouvelable par la suite à perpétuité. Même le curé de la
paroisse, représentant de la seigneuresse de Rivière-Ouelle, fait partie de
l'association. Il doit fournir un bureau aux sociétaires.
Jean et ses associés devaient vendre le produit de leurs pêches, soit de l'huile
extraite des marsouins et de la morue séchée, sur le marché de Québec.
En retour de ses voyages de Québec, Jean ramène probablement certaines
denrées qu'il vend par la suite à ses voisins. Il s'agirait pour lui, d'une
occupation secondaire qui lui permet cependant d'en tirer un certain profit.
Ainsi, on apprend qu'en 1750, il a vendu aux Grondin des médicaments
(boisson)28.
Pour en savoir plus long sur les activités commerciales de Jean, il faudrait
déchiffrer les dossiers judiciaires de l'époque où plusieurs causes sont inscrites
à son nom. Entre 1750 et 1763, Jean, identifié comme marchand à
Rivière-Ouelle, se présente vingt-trois fois en cour à Québec29.
Il semble que plusieurs poursuites judiciaires impliquent des dettes
contractées en faveur de Jean, en échange de produits domestiques. De là le
rôle de Jean comme marchand, à une époque où le magasin général n'a pas
encore fait son apparition.
JEAN ANCTIL ET LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE
Au cours des années 1770, Jean se montre sympathique à la cause de
l'indépendance américaine.
Suite à l'échec de l'invasion américaine devant Québec, le gouverneur de
l'époque, Guy Carleton, nomme une commission pour enquêter sur les
Canadiens qui avaient aidé les rebelles à envahir la province de Québec.
On se rappelle que Montréal était tombé aux mains de l'armée du général
américain Montgomery en novembre 1775. Par la suite, celui-ci avait
rapidement descendu le Saint-Laurent jusqu'à Québec pour y rejoindre
l'armée de son compatriote Arnold, arrivée par la Beauce. Après un siège de
quelques mois, les deux armées avaient été incapables de prendre Québec30.
Au lendemain du départ des troupes américaines, l'heure est au règlement de
comptes. La commission d'enquête nommée par Carleton et formée de trois
personnalités en vue, François Baby, Gabriel-Elzéar Taschereau et Jenkin
Williams, se rend dans les paroisses de la grande région de Québec afin
d'aviser sur le comportement de la population31. Les enquêteurs ont le mandat
de relever de leurs fonctions officielles, notamment des troupes de milice, tous
ceux qui auraient assisté les rebelles américains. La commission siège à
Sainte-Anne-de la Pocatière le 13 juillet.
Parmi ceux qui perdent leur poste, Jean Anctil dit St-Jean est relevé de ses
fonctions d'enseigne dans la milice locale. Sympathisant à la cause
américaine, il est au nombre de ceux déclarés «indignes» et «incapables»
d'occuper dorénavant une fonction gouvernementale.
Malheureusement, les commissaires ne précisent pas la nature de la
collaboration de Jean avec les Américains. Aurait-il commercé avec eux
comme il est relevé souvent dans le rapport des enquêteurs? L'histoire ne le
dit pas!
A cette époque, il était coutume pour les parents d'assurer leur vieillesse en se
"donnant" à un de leurs fils qui, en retour, s'engageait à subvenir à leurs
besoins jusqu'au delà de leur décès. C'était avant l'apparition des pensions de
vieillesse et de la prise en charge des personnes âgées par l'Etat. Jean et
Marguerite ne dérogeront pas à cette coutume.
Dès le mariage de leur fils, Jean-Baptiste, en 1765, en plus de lui donner un
trousseau semblable à ses soeurs, sauf le rouët, Jean et Marguerite lui
promettent une partie de la terre paternelle avec des bâtiments, des animaux
et des instruments agricoles30. Jean-Baptiste pourra en prendre possession dès
que ses deux soeurs, Catherine et Jeanne-Louise, auront quittées le toit
paternel.
Entretemps, Jean-Baptiste doit exploiter la ferme familiale conjointement avec
ses parents. Par la suite, il devra pourvoir à leurs besoins matériels voire
spirituels, tant en sante qu'en maladie, que lors de leur décès et même après,
en leur faisant chanter des messes pour le repos de leur âme.
Sept ans plus tard, en 1772, Jean et Marguerite complètent les arrangements
qui assureront leurs "vieux jours"31. Ils donnent à leur fils l'autre partie de la
terre paternelle sur laquelle se trouve leur maison. Ils se réservent "leur vie
durante" une petite chambre et une petite cuisine construites récemment en
appentis à la maison principale.
En plus, les époux gardent l'usufruit de trois petits jardins dont en partie celui
à choux. Aussi, Jean-Baptiste doit leur remettre douze pots d'eau-de-vie par
année. Enfin, compte-tenu que sa soeur Jeanne-Louise n'est pas mariée, il doit
en prendre bien soin ou en cas "d'incompatibilité d'humeur", il devra lui
payer une pension fixée par des experts. Celle-ci décédera quatre ans plus
tard, avant même la mort de ses parents.
En léguant leurs biens à leur fils Jean-Baptiste, Jean et Marguerite assuraient
leur vieillesse tout en conservant le patrimoine familial à l'intérieur de la
famille. Ce geste se répètera, par la suite, pendant plusieurs générations.
TESTAMENTS, DECES ET SUCCESSION
En 1787, quelque temps avant sa mort, Jean rédige un testament conjoint avec
son épouse, Marguerite32. Ayant déjà distribué la plupart de leurs biens, ils ne
restent plus qu'une terre située dans le troisième rang de Sainte-Anne et leurs
effets personnels.
Ils donnent le tout à leur petit-fils, Joseph Anctil. Ce dernier s'était mérité
l'affection de ses grands-parents car il vivait avec eux depuis quatorze ans et
qu'il en prenait grand soin.
Jean Anctil dit Saint-Jean décède le 22 avril 1787 à l'âge de 79 ans. Le
précurseur des Anctil en Amérique est inhumé deux jours plus tard à
Sainte-Anne, en présence de plusieurs personnes.
Il est intéressant de noter que "le dit Saint-Jean" s'explique du fait que Jean
habitait non loin de la petite rivière Saint-Jean qui, en fait, bornait une partie
de ses terres du premier rang de Sainte-Anne. D'ailleurs, ce surnom
n'apparaît pas dans les premiers documents officiels tels les actes de naissance
et de mariage de Jean ou dans son contrat de mariage de 1738.
A l'époque, on avait l'habitude de distinguer les personnes, entre autres, en
ajoutant à leur patronyme le nom d'un lieu géographique situé près de chez
eux. Pensons entre autres, aux Larivière, aux Desruisseaux ou aux
Lamontagne.
Onze ans après, en 1798, la veuve de Jean écrit, de sa demeure du premier
rang, un nouveau testament dans lequel elle réitère le legs en faveur de son
petit-fils, Joseph33. D'ailleurs, celui-ci a déjà pleine jouissance de la terre du
troisième rang.
Trois ans plus tard, Marguerite convoque à nouveau le notaire en sa maison
de la Grande-Anse34. Il s'agit de rédiger un nouveau testament, son troisième.
Elle veut reconfirmer les donations qu'elle et son défunt mari avaient faites en
faveur de leur fils, Jean-Baptiste. Cette fois-ci, il semble bien que quelqu'un de
la famille remet en cause les donations en faveur du fils unique et attend la
mort de l'aïeule pour en contester la valeur légale.
Ainsi, Marguerite, "saine de corps, d'esprit" demande que les donations en
faveur de son fils soient exécutées "en tout leur pleine forme et teneur". De
plus, au cas ou les donations seraient contestées en justice, elle nomme
Jean-Baptiste légataire universel de tous ses biens immobiliers.
Par contre, elle reconduit le legs particulier en faveur de son petit-fils, Joseph.
Comme mesure spéciale et extraordinaire, elle demande à ses amis, Jean et
Raphaël Martin, "de lui rendre [un] dernier témoignage d'amitié" en veillant
à ce que ses dernières volontés soient exécutées.
Marguerite décède le 12 août 1806 à l'âge de 93 ans moins deux mois. Elle est
inhumée le lendemain, à Sainte-Anne, en présence de son fils Jean-Baptiste et
de plusieurs autres personnes.
Les Martin, les amis que Marguerite avait nommés exécuteurs testamentaires,
n'ont pas eu à intervenir. Personne n'a contesté ses dernières volontés, ni
celles de son mari. Il ne restait plus qu'à régler la succession des biens
meubles ayant fait partie de la communauté de biens du couple disparu. Le
produit de ces biens devait être réparti, après encan public, entre les enfants
vivants ou, si décédés, leurs ayants droit - mari et enfants.
Le 12 août 1807, le forgeron Eloi Héon encante les biens, surtout du mobilier
de maison, des ustensiles de cuisine, des quantités de différents grains et trois
livres, dont un exemplaire du Nouveau Testament35. La présence de volumes
démontre qu'au moins une personne de la famille savait lire ce qui, à l'époque,
était inhabituelle. A part quelques privilégiés, la population ne savait ni lire, ni
écrire.
A ce sujet, nous savons que Jean possédait une certaine instruction car il
savait signer son nom, contrairement à Marguerite qui marquait d'une croix.
Des enfants Anctil, seulement Josephe et Judith pouvaient signer leur nom. Ce
minimum de savoir valait à Jean un certain prestige social. Aussi, était-il
appelé régulièrement comme témoin, comme arbitre ou comme tuteur.
En 1752, lorsque George Brown décide de changer de religion, Jean Anctil est
appelé à signer le document d'abjuration aux côtés des notables de la place, le
notaire Dionne et l'arpenteur Olide de Kerverzo, deux de ses amis36. En 1781,
il est appelé à régler un litige entre différentes personnes, au sujet d'un
moulin37. Auparavant, il avait été mandaté pour gérer les biens des enfants
mineurs de François Auber38.Enfin, notons que Jean Anctil a été parrain
treize fois, entre 1740 et 176539.
L'encan par Héon terminé, les dernières dettes payées, dont les frais d'un
service chanté et de cinquante messes pour le repos de l'âme de Marguerite,
l'argent restant est divisé en quatre parts. Les héritiers sont Jean-Baptiste; sa
soeur Judith, veuve de François Fournier; Joseph Duval, veuf de Catherine et
les enfants Dionne, les représentants de leurs défunts parents, Josephe et
Joseph Dionne.
Ainsi donc, par voie de donations, la terre et la maison ancestrales, sises dans
le premier rang de La Pocatière, passaient aux mains de Jean-Baptiste, les
parties manquantes seront vite récupérées par ce dernier; la terre du
troisième rang échouait à un des nombreux petits-fils, Joseph et enfin, le reste
des biens meubles de la communauté était réparti entre les descendants de
Jean et de Marguerite.
UNE VIE REMPLIE, UNE POSTERITE ASSUREE
A la fin de leur vie, Jean Anctil et Marguerite Lévesque peuvent être fiers
d'eux. Arrivé au Canada vers 1737-1738, Jean a peu de ressources sauf ses
bras, un peu d'instruction et probablement beaucoup d'initiative et
d'ingéniosité. Issue d'une famille établie depuis quelques générations au pays,
Marguerite amène en mariage une partie de ce qui deviendra la terre
ancestrale des Anctil.
Ensemble, ils ont défriché, ils ont semé, ils ont récolté. Bref, ils ont travaillé
dur. A leur façon, ils ont contribué au développement d'un nouveau pays.
Aussi, à leur mort, ils laissent un patrimoine matériel important. Mais surtout,
ils ont implanté un nom qui, deux siècles et demi plus tard, se rencontre aux
quatre coins de l'Amérique.
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