Lourdeurs et
légèretés d’une démarche ministérielle: la révision du cours de civilisation
occidentale
Le programme de Sciences
humaines fait actuellement l’objet d’une révision afin d’assurer son adéquation
par rapport au cadre législatif imposé par la réforme Robillard (1993). Déjà,
les programmes de Sciences de la nature et d’Arts et lettres ont connu un
processus similaire. Pour piloter cette révision, un Comité-conseil fut mis en
place[
]. C’est lui qui déposera le nouveau programme de Sciences
humaines au Ministre pour son approbation. Or, aussi incroyable que cela
puisse paraître, rien dans ce processus de révision n’est prévu pour permettre
aux professeurs de s’exprimer sur le contenu disciplinaire des cours qu’ils
auront à donner! Je propose ici une réflexion en trois temps sur ce
processus hallucinant.
La seule façon prévue
pour l’expression des préoccupations des professeurs est de passer par des
structures qui ne sont absolument pas habilitées à traiter des questions
disciplinaires et qui, de surcroît, ne sont consultées que rarement. (Voir
schéma 1).
En effet, les
consultations du Comité-conseil sont faites auprès d’instances liées au
programme, jamais aux disciplines. Il
consulte le comité des enseignants du programme une ou deux fois par année. Or,
même avec la meilleure volonté du monde, ce comité n’est pas apte à traiter des
dossiers sérieux sur un cours donné. Il est composé d’un représentant par collège
qui siège à titre de représentant du comité de sciences
humaines de son collège. Le comité de sciences
humaines d’un collège est lui-même largement imperméable à des questions disciplinaires.
Il est là pour traiter des enjeux communs au programme et non pas des questions
particulières à un cours donné. Si l’on voulait étouffer toute réflexion
collective, toute actualisation des contenus disciplinaires, on ne ferait pas
autrement.
L’articulation cours/programme
Tout se passe donc comme
si l’articulation entre le contenu disciplinaire d’un cours et sa définition
dans le programme n’était pas du ressort des professeurs. Sauf lorsque viendra
le temps de l’évaluation du programme. Alors là, on peut envisager que les
cours du tronc commun (dont «Histoire de la civilisation occidentale») feront
l’objet d’une évaluation toute particulière: les plans de cours, les travaux
demandés aux élèves, les modes d’évaluation et que sais-je encore. Bâillonnés
au moment de la définition du cours en terme d’objectifs, de compétences et de
standards, les professeurs auront quand même à répondre de la manière dont ils
ont intégré ces nouvelles exigences au contenu disciplinaire de leurs cours.
L’incroyable légèreté de
la définition des éléments de compétence et des standards
Le chape de plomb qui
recouvre le processus de consultation des professeurs contraste singulièrement
avec la manière de définir les «éléments de compétence» et les «standards».
Voyons voir comment cette révision s'effectue en ce qui
concerne le cours de civilisation occidentale : un beau jour à la fin du mois
de mars une fonctionnaire communique avec deux professeurs d’histoire: Louis
Lafrenière du collège Édouard-Montpetit et Gilles Pesant du collège
Lionel-Groulx pour les inviter, à titre de consultants, pour discuter de la
révision de la compétence, des éléments de compétence et des standards du cours
de civilisation occidentale.
C’est
que, voyez-vous, il n’y a pas d’historiens sur le comité d’experts!
Pourquoi Louis Lafrenière
et Gilles Pesant? D’éminents personnages certes, mais qu’est-ce qui les
distingue de tant d’autres? Mystère et boule de gomme. Aucun document ne sera
transmis à l’avance aux invités. Aucun moyen ne leur sera fourni afin de se
préparer pour la réunion. C’est selon l’humeur des participants un vendredi 9
avril.
L’appel de l’APHCQ
Louis Lafrenière a eu
l’intégrité de contacter l’APHCQ et de nous demander notre avis. Gilles Pesant
a répondu à nos appels de renseignements avant la réunion. L’exécutif a pris la
décision de convoquer une réunion d’urgence des professeurs de la région de
Montréal afin de sonder les professeurs d’histoire sur leurs opinions concernant
ce cours. Bien sûr, dans de telles conditions, il n’était pas question pour
l’Association de prendre position. C’était impossible de consulter l’ensemble
de nos membres en si peu de temps. Tout au plus, pouvions nous espérer fournir
quelques sons de cloche à Louis Lafrenière avant qu’il ne se présente à cette
réunion du comité d’experts.
Néanmoins, à quelques
jours d’avis, des professeurs d’Édouard-Montpetit, de Montmorency, de
Bois-de-Boulogne et de Saint-Jean-sur-Richelieu sont venus mardi soir le 6
avril dernier pour présenter leurs réflexions. D’autres collègues de
Marie-Victorin, de Lionel-Groulx et du Collège Français nous ont contacté pour
exprimer leurs opinions. C’est peu par rapport aux enjeux. C’est beaucoup par
rapport aux conditions qui nous ont été imposées.
Le message fondamental
que nous avons entendu c’est qu’il ne fallait pas empêcher les professeurs
d’exprimer la passion qu’ils veulent mettre dans ce cours. Contrairement à ce que
nous aurions pu nous attendre, ce n’était pas contre la durée démesurée de ce
cours qu’ils s’insurgeaient. Les membres de l’association comme les
non-membres, les plus récents dans le domaine comme les plus chevronnés, ont
plaidé pour le respect de la conscience professionnelle des professeurs. Non
pas qu’il fallait refuser toute balise librement consentie mais plutôt refuser
tout encadrement tatillon, qui découpe notre travail en autant de rondelles de
saucisson: tant d’heures par période
historique, tant d’heures par objectif
méthodologique.
Un programme à contenu
virtuel?
De toute évidence, le
comité d’experts est sympathique à ce genre de préoccupations. Mais alors, si
cette préoccupation est partagée tant par les professeurs que par les experts
du Comité conseil, pourquoi refuser systématiquement de consulter directement l’ensemble
des professeurs par rapport à la discipline
qu’ils enseignent?
Avec tout les respect que
nous devons aux individus concernés, il faut le dire nettement: l’idée de
consulter deux professeurs de cette façon manque de sérieux! Si les
professeurs invités avaient été des mordus des temps modernes et contemporains,
les «experts» auraient-ils proposé une définition du cours à partir de la
Renaissance? Si les professeurs consultés avaient insisté sur un cours qui
intègre l’histoire des autochtones et des femmes, les «experts» auraient-ils
accepté de suggérer que ces matières soient obligatoirement traitées dans le
cours de civilisation occidentale?
Il y a une légèreté dans
la démarche qui déconcerte. Ceci ou cela. Pourvu que tout débat sur le contenu
souhaitable dans un tel cours soit exclu au point de départ. À partir de
quelques informations partielles que nous avons pu glaner de cette réunion, on
peut imaginer l’échange suivant:
Comité d'experts: Voici,
messieurs, des éléments de compétence que le comité d’experts trouverait
utiles pour ce cours :
Que l’on
rappelle les contributions significatives des civilisations à l’origine de la
civilisation occidentale.
Professeurs: À quelles
civilisations faites-vous référence? Les civilisations égyptienne et
mésopotamienne? Grecque et romaine?
Les professeurs sont les
experts en matière de contenu. C’est à eux de décider.
Que l’on
insiste sur des éléments de rupture et de continuité dans la trame de l’histoire
de la civilisation occidentale.
Quels éléments de
rupture? Quelles continuités?
C’est selon.
Que l’on accorde une
attention particulière à des écoles de pensée face aux faits historiques.
Quelles écoles de pensée?
Quels faits historiques?
Comme vous le voulez.
Bien sûr, je ne m’insurge pas ici contre l’absence d’un programme coulé
dans le béton. C’est le refus de tout espace pour la discussion collective de
ces questions qui me scandalise. De toute évidence, nous aurons de plus en plus
des cours de civilisation occidentale à contenu variable. Il est tout à fait
possible que certains professeurs s’accommoderont bien, dans un premier temps,
d’un tel vide de direction. Mais à trop
vouloir escamoter des questions de contenu, on est inévitablement confronté aux
finalités mêmes du cours. S’il n’y a aucun contenu qui mérite que l’ensemble
des professeurs ne s’y arrête, pourquoi un cours de civilisation occidentale?
Les éléments de continuité et de rupture, les analyses historiques plus
fouillées, les confrontations des écoles de pensée n’ont pas besoin d’un cours
de civilisation occidentale pour exister. N’importe quel cours d’histoire
ferait l’affaire.
L’APHCQ devant la
révision du programme
Quel peut être le rôle de
notre association dans un tel contexte? Le prochain congrès à Ste-Foy sera un
lieu pour en discuter entre nous. Permettez-moi de proposer trois séries de
questions pour alimenter vos réflexions :
Devons-nous
réclamer une consultation en bonne et due forme sur les questions de contenu
dans le cours de civilisation occidentale?
À quel point est-il
important pour nous que le contenu de ce cours fasse l’objet d’une réflexion
collective? La question est délicate car nous ne pouvons à la fois reprocher au
ministère de laisser le contenu indéterminé et en même temps refuser qu’il
définisse un contenu! Ou on accepte sa présente façon de fonctionner qui laisse
une grande autonomie aux professeurs en ce qui concerne le contenu de leurs
cours, ou on demande une consultation en bonne et due forme qui aura pour objet
de fixer les balises d’une vision commune des grandes caractéristiques de la
civilisation occidentale.
D’autre
part, si l’on veut une consultation, quel rôle doit être celui de l’APHCQ?
Notre association
doit-elle servir à arrêter une position commune de nos membres? Ou doit-elle
d’abord et avant tout constituer un lieu de réflexion et de débats?
Doit-on
se prononcer sur la question d’une approche programme en sciences humaines?
À mon avis, on n’a pas à
refuser en bloc l’idée d’une telle approche. Au contraire, l’histoire constitue
une discipline qui est particulièrement apte à favoriser l’intégration des
connaissances. Je suis profondément convaincu que nous pourrions faire plus
avec nos élèves, que nous pourrions mieux les former, spécifiquement en
histoire et plus généralement dans les sciences humaines, si les liens entre
les cours d’histoire et les autres cours du programme de sciences humaines
étaient mieux définis. Nous pouvons choisir de faire valoir que l’enseignement
de l’histoire se situe au cœur d’une approche programme et de chercher à
collaborer avec le ministère de manière à mieux occuper cette place. Bien sûr,
il s’agit là d’une approche programme qui ne vise pas à éliminer les
disciplines à la faveur de cours multidisciplinaires mais à mieux définir les
liens et les formes de coopération possibles entre disciplines.
Des beaux débats à venir!
[ ] Le Comité-conseil est composé de quatre directeurs des études des cégeps du Québec, de quatre professeurs, de trois représentants des universités et de deux personnes du Ministère.