Qui étaient les mages ?
Il était une fois trois hommes sages, réunis à Babylone pour y observer le ciel du haut de la plus haute tour du monde, la colossale ziggourat culminant à 100 mètres au dessus de la ville, orgueil du puissant roi Nabuchodonosor II.
L'un de ces sages se nommait Melchior; il était hindou et trainait toujours ses tables astronomiques sur papyrus rédigées en sanscrit. Le deuxième homme se nommait Gaspard d'Athènes; le mouvement des planètes n'avait plus de secrets pour lui. Le troisième homme se nommait Baltazar l'égyptien; il était le maître incontesté des calendriers. Nous sommes en mars de l'an 8 avant Jésus-Christ, selon notre calendrier.
Les trois hommes étaient des mages, fonction prestigieuse qui à l'époque signifiait « conseiller-astrologue-magicien ». Tous trois jouissaient d'ailleurs d'une grande renommée auprès des puissants du monde antique. Ils étaient craints et respectés des plus grands rois qui n'hésitaient pas à les couvrir d'or en échange de bons horoscopes.
Mais, cette fois-là, nos trois mages n'étaient pas réunis pour plaire à quelque puissant. Leur préoccupation pour l'heure était beaucoup trop grave. Il devaient déterminer, avec la plus grande précision, le moment où le monde entrerait dans l'ère des Poissons.
Depuis des siècles, la position du Soleil au premier jour du printemps, le jour de l'équinoxe, glissait de la constellation du Bélier vers celle des Poissons. Or, la position de l'équinoxe dans le fond d'étoiles est un point très sensible dans la science des astrologues et, le signe zodiacal dans lequel se trouve ce point de l'équinoxe est de la plus haute importance. D'autant plus que de nombreux prophètes, israélites pour la plupart, prédisaient que l'ère des Poissons serait l'ère du renouveau, ce qui inquiète toujours, surtout ceux qui jouissent déjà d'une position enviable dans ce monde tel qu'il est maintenant. Tout renouveau ne favorise-t-il pas les défavorisés, les opprimés, les pauvres ? Autant éviter cela si on le peut, de se dire les rois de l'époque. Alors les mages devaient impérativement « voir venir « tout ça. Ce qu'ils tentèrent laborieusement à Babylone.
Malheureusement, toutes leurs sciences réunies, même au sommet de la tour de Babel ne suffit pas pour percer les mystères cachés dans les cieux limpides de l'antiquité. Les trois hommes convinrent donc de se retrouver, en septembre, à Alexandrie. Peut-être trouveraient-ils dans les nombreux écrits, aussi savants qu'anciens de la grande bibliothèque, la clef de l'énigme équinoxiale.
Vint septembre. Melchior, Gaspard et Baltazar, comme convenu, se retrouvèrent sur les marches de la grande bibliothèque d'Alexandrie. L'imposant édifice, construit depuis des siècles déjà grâce à l'engouement pour les sciences du Pharaon grec Ptolémée, les émerveille encore. Le voyage fut épuisant; ces frêles barques phéniciennes mettent parfois des semaines à parcourir la portion de Méditerranée qui sépare l'Égypte de la Palestine, en suivant prudemment la côte, avant que l'on aperçoive enfin les feux bénis de la tour de l'île de Pharos, devant Alexandrie.
Malgré la fatigue, les trois hommes vieillissants étaient animés d'une même excitation. Quelque chose de spécial se passait dans le ciel. Un événement rare, bien que prévu par les calculs de Gaspard, était apparu dans la constellation des Poissons. L'union « conjonction » de deux planètes majeures, Jupiter (le Zeus de Gaspard) et Saturne se joignaient pour former un astre superbe qui annonçait certainement un tournant du destin. Le ciel enfin semblait bien vouloir lever le voile sur l'un de ses nombreux mystères. L'occasion était trop belle. Tout astronome qui se respecte se devait d'enquêter les signes que cet astre flamboyant semblait désigner.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nos trois compères affrétèrent la caravane qui s'imposait pour se lancer dans l'aventure et suivre l'astre - les ignorants de l'époque parlaient d'étoile - qui se dresse à l'horizon Est d'Alexandrie. Encore tout un périple à travers le désert et le Sinai pour revenir en Palestine, et se retrouver au palais d'Hérode, le roi implanté en Judée par César.
Les mages, lorsqu'ils se déplaçaient, pouvaient se permettre de solliciter asile chez les plus grands sans aucune gène. Ils jouissaient d'un statut si prestigieux qu'ils n'avaient même pas à se prosterner devant les rois. Ils se présentèrent donc chez Hérode le soir du 15 septembre de l'an 7 avant Jésus-Christ (toujours selon notre calendrier, pas celui de Melchior).
Intrigué par la présence des ces prestigieux visiteurs, Hérode les invita à sa table pour les presser aussitôt des questions sur les motifs de leur visite en ces lieux austères, sans intérêts, si loin de Rome. Prudents, les mages, habitués de ne pas divulguer des secrets astrologiques cruciaux, se contentèrent d'annoncer qu'un astre brillant les avait conduit en Palestine. L'astre devait annoncer un ordre nouveau, mais le sens précis de ces prophéties restait à établir. Hérode, piqué par cette nouvelle se mit immédiatement à craindre pour la pax romana , et conséquemment son trône, qui seraient inévitablement menacées par un « ordre nouveau ».
Après un copieux repas, les mages passèrent sur la terrasse d'où l'astre était aisément visible. Ils demandèrent à Hérode au dessus de quel lieu semblait se trouver l'astre. Hérode leur indiqua que c'était vers un bled perdu, Bethléem et qu'il ne se passait sûrement rien d'important en ces terres de pauvres bergeries aux pâturages asséchés. Peu impressionnés par l'évident mépris d'Herode pour ces contrées, les mages, d'un regard, s'étaient déjà entendus pour partir dès l'aube pour cette énigmatique Bethléem, histoire de voir ce qui s'y passe. Constatant leur obstination, Hérode leur demanda tout de même de revenir lui rendre compte de leurs découvertes, requête à laquelle les mages acquiescèrent poliment.
Le lendemain, la caravane s'ébranle à nouveau en direction de l'horizon qui rougeoie entre les palmiers des oasis de Jérusalem. Ils arrivèrent à Bethléem à la nuit tombée. Rien de spécial aux alentours, rien qu'une simple grotte de laquelle émanait la faible lueur d'un feu de berger. Prêts à bivouaquer pour la nuit, les trois mages s'approchèrent pour voir s'ils pouvaient profiter du feu. C'est alors, qu'à leur grande surprise, ils virent l'enfant nouveau-né. Ce n'était pas un endroit pour mettre un enfant au monde, même pour de pauvres bergers. Était-ce un signe? Comment fallait-il interpréter un événement aussi incongru?
Les mages se retirèrent pour discuter à l'écart. Cette naissance était-elle la matérialisation du renouveau annoncé par l'astre ? Hérode avait bien, à la faveur du vin, marmonné cette prophétie: « Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement le moindre des clans de Juda; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël ». Serait-ce encore un vain espoir de ces israélites, ces tribus conquises, ces nomades frustrés par tant de revers depuis plus de 4000 ans ? Gaspard et Melchior étaient plutôt sceptiques; ces histoires de revanche juive leur semblaient peu vraisemblables mais, Baltazar l'Égyptien était d'un tout autre avis. Il raconta à ses compagnons l'infortune du pharaon Ramses II qui vit ses puissantes armées englouties dans la mer rouge alors qu'elles poursuivaient les tribus d'Israël. De l'avis de Baltazar, il ne fallait pas sous-estimer les prophéties israélites. Et puis, le ciel ne semblait-il pas leur donner raison cette fois-ci ? Ce fut l'argument décisif. Les mages revinrent dans la grotte pour offrir à l'enfant les présents symboliques réservés aux rois; l'or, l'encens et la mire. Puis, ils repartirent vers Babylone en évitant soigneusement Hérode, les astrologues avisés répugnaient à déplaire aux rois.
Ainsi se termine un autre chapitre de l'histoire des hommes et de l'astronomie.
NDLR: Ce texte est basé sur des faits réels, agrémentés d'un peu de fiction...