nouvelle
Yves Legris
Version Internet, mai 1999
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Bien qu'ils n'aient pas du tout envie d'être bons, les
gens du mensonge ont un désir intense de paraître bons
M. Scott Peck
Jeanne se veut une femme remarquable. Depuis son divorce, elle a éduqué, seule, ses deux enfants, Andy et Frany. Sa vie semble chavirer quand le gros rougeot, un juge, décide que le défendeur a assez payé pour Andy qui est devenu majeur et annule la pension alimentaire. Jeanne se révolte devant cette injustice. Elle veut se venger mais se retrouve aux prises avec des démons intérieurs.
Cette histoire est purement fictive même si elle ressemble à
bien des situations réelles.
Mon roman en ligne: La Southern
PAUVRE JEANNE, LA SOEUR DU CHAT
Suite à sa cuisante défaite, Jeanne a fait le tour des bureaux d'avocats pour trouver des recours possibles et le réconfort de la vengeance prochaine. Rien à faire. Des conseils contrecarrants ont dû lui être infligés par quelqu'avocat qui lui aura donné l'heure juste. Pas d'appel possible de ce jugement. "La justice n'est pas un jeu, Madame". Au lieu du réconfort, c'est la rage qui s'est emparée de Jeanne: un autre qui ne comprend rien et qui demande d'être payé, en plus, pour la consultation. C'en était fait des consultations. Jeanne allait prendre les choses en main elle-même. C'était le seul recours auquel elle pouvait se fier: elle-même. Personne d'autre. Elle décida d'utiliser la ruse. A force de vouloir meurtrir à tous vents pour se soulager de la perte récente de la pension qu'elle avait reçue pendant des années de sa vache à lait de mari, elle finit par accepter l'idée de cette implacable défaite, inattaquable décision. Mais elle allait punir. Quelqu'un, n'importe qui. Plus de pension alimentaire pour Jeanne, seulement la rage. Elle allait passager son dévolu dans la réclamation. Totale. La réclamation totale, rien de moins ne saurait désormais être toléré. C'est ce qu'elle pensa d'abord. Mauvais père! Depuis plus de dix ans, c'est elle qui était tout, faisait tout, pendant que Monsieur voyageait, inconscient, irresponsable, incapable d'assumer ses obligations face à ses deux enfants, Andy et Frany. Il faut s'attaquer au mal, pensa-t-elle, à la source du problème, la cause première, la primaire, la principale, l'âme dirigeante de sa déconfiture, de son désarroi: l'avocat de son mari !Du coup, Jeanne retrousse ses esprits, remet son courage en place, prend du poil de la bête et relance les projets d'attaque, de destruction, de vengeance, d'assassinat même. Oui, elle si juste, si bonne, dévouée, saurait faire justice. Elle allait débarrasser le monde de ce mal. En secret, la nuit, dans la noirceur, où personne ne pouvait la voir, ni en dedans ni en dehors, non plus que deviner ses secrètes pensées, elle échafaudait projets par dessus plans, traquenards par dessus embuscades, pour détruire à tout jamais l'auteur véritable de tous ses malheurs présents: l'avocat. Comme Andy avait bien fait de le traiter de "crisse d'avocat" dans un message à son père.
C'est au cours de ses longues nocturnes que Jeanne finit par découvrir la bibitte vengeresse. Une lettre au Barreau. Au Syndic du Barreau. Jeanne a des récriminations à faire valoir aux autorités contrôlantes de la Chambre des plaideurs. Elle le tient, ce salaud, elle va le faire baver, le souiller, le salir, le faire tomber de haut. "Un vrai frais !" Ils vont le remettre à sa place, ils vont donner raison à Jeanne, le supprimer, le faire disparaître de tous les Palais de justice de la terre. Elle voyait déjà les autorités contrôlantes, toutes vêtues de noir, debout, toutes, ensemble, dans la pénombre d'une salle de justice sans limite précise, face à l'avocat écrasé, enchaîné, recroquevillé, déchu, par terre, cachant sa nudité, sa honte et son humiliation avec les restants de sa toge noire en lambeaux. Ainsi installé dans le coin sombre de cette pièce bizarre, lui, visage pâle, sali, vieilli, ridé et croûteux et eux, graves, solennels, majestueux, pompeux, chuchotant entre eux, debout en cercle, avant de clamer à l'unisson le verdict tant attendu, tant espéré et voulu par Jeanne: la destitution, la radiation à vie, pour toujours, et même un peu plus; pour une bonne partie de l'éternité. Rien de moins, pour lui, l'agresseur, sans doute complice avec le gros rougeaud. Deux pareils. "Mécréant, imposteur, indigne d'être notre collègue ! Vous êtes rayé à vie de notre confrérie pour ce que vous avez fait à Jeanne. Jeanne la bonne, Jeanne la juste, Sainte Jeanne. Vous avez entaché l'honneur de chacun des membres de l'Ordre par votre inconduite, votre intransigeance, votre vilenie. Demandez pardon à Jeanne avant que notre sentence devienne exécutoire pour votre plus grande honte."
Jeanne n'en dort plus tellement elle savoure sa victoire prochaine, ultime, déterminante, décisive. Elle a tout prévu. Sa vengeance sera terrifiante, dévastatrice et définitive. Ses nuits sont envahies par ces pensées, par ce baume qui panse son orgueil blessé. Meilleures au goût de son âme que l'appel lui-même. Supprimer l'auteur, le responsable immédiat de tous ses problèmes, de tous ses maux. Andy avait vu juste. "Le crisse d'avocat!" C'était sa faute à lui. Tout. Tout était de sa faute.
L'injustice, la honte et l'humiliation subies par Jeanne, sa perte de revenus, son argent, perte d'arrérages, perte de pension. Si Andy allait mal aux études depuis cet interrogatoire hors cour, c'était à cause de lui. Cet avocat maudit avait causé un tort irréparable au pauvre Andy avec cet interrogatoire: il l'avait traumatisé, malmené, contredit, attaqué avec des questions abusives, indiscrètes et injustes. Il avait fallu aller voir un Juge en Chambre parce que Jeanne refusait que Andy réponde à certaines questions. Jeanne le bouclier, le paravent, le rempart. Pauvre Andy! Une victime dans tout ça! Et sa rotule perdue dans cet accident de moto qui aurait pu lui coûter la vie. Il ne pourrait plus jamais se mettre à genoux, ni pour prier, ni pour aimer, ni pour demander, ni pour remercier. Fini! Son genou gauche était foutu, mangé par l'asphalte dans sa chute effrénée pendant que la moto allait rendre l'âme en se fracassant contre un arbre. Moto décédée dans l'accident... Et ce maudit avocat qui veut savoir combien Andy a touché de la Régie. Il ne pense qu'à l'argent. Et la douleur d'Andy, elle, il n'en parle pas, il n'y pense même pas. Il s'en fiche. On veut le forcer à parler de ce mauvais souvenir. Non! Jeanne ne le permettra pas.
- Si vous refusez de le laisser répondre à mes questions, nous allons devoir aller soumettre le problème au juge, Madame Toupette.
- Ça vous r'garde pas ce qu'il a reçu de la Régie, cet enfant-là. Lui non plus, votre client, ça le r'garde pas. Et je m'appelle pas Toupette, je m'appelle Dumont.Le Juge en Chambre avait été compréhensif et patient avec Jeanne mais pour elle c'en est un autre qui n'avait rien compris. Elle ne s'était pas gênée pour le lui faire savoir.
- Vous comprenez pas, Monsieur le Juge. Andy a perdu sa rotule. Y va rester handicapé toute sa vie à cause de cet accident de moto. Ça r'garde pas son père, ça, combien il a reçu de la Régie. Lui non plus, ça le regarde pas, l'avocat. C'est une cause entre mon mari pis moi, ça, Monsieur le Juge. Andy n'a pas d'affaires là-dedans.
- Mais, Madame, vous demandez que votre mari continue à payer une pension alimentaire pour Andy alors qu'il est majeur. Et il me semble très solide et bien portant. Il me dit même qu'on lui fait du tort avec cet interrogatoire parce qu'il doit partir au plus tôt pour sa partie de hockey. Il est donc en bonne santé s'il peut jouer au hockey. Plus tôt il aura répondu aux questions légitimes de Me Langlois, plus vite il pourra partir pour sa partie de hockey, Madame.Il n'avait rien compris, lui non plus, "dans son bureau en Chambre". Un autre qui devait prendre la part des hommes. Un autre affront pour Jeanne. Et devant Andy, en plus. Face perdue mais pas défaite totale. Andy avait été forcé de répondre aux questions du crisse d'avocat. "Vingt mille!" Il avait reçu vingt mille dollars pour sa rotule foutue. Mais il n'en restait pas grand'chose: le ski, l'auto, les vacances au Mexique, les repas au restaurant avec sa girlfriend, tout coûte cher quand on vient de perdre une rotule. Jeanne le défendait comme une lionne, comme si c'était Andy qui demandait que cette pension alimentaire soit maintenue. Jeanne la juriste, l'avocate de Andy. Elle avait travaillé toute sa vie pour Andy. Elle se levait à six heures du matin pour aller travailler en métro pour que Andy puisse se rendre à ses cours en voiture. Une bonne mère. Andy, que Jeanne veut voir devenir professionnel, avocat, médecin ou dentiste. Il ne sera pas comme son père, un gagne-petit sans envergure, toujours en retard pour payer sa misérable pension. Ses enfants ont droit à une éducation complète, une vraie, bonne, solide, universitaire.
C'était à cause du traumatisme de l'interrogatoire hors Cour, début décembre, que ses résultats du premier semestre avaient été comme une rotule foutue, même s'il a toujours eu des mauvais résultats scolaires. Il y avait des explications à cela. Cette fois-ci, c'était bien lui la cause: l'avocat! Pour une fois que Andy allait réussir, pour une fois qu'il n'avait pas de raison d'échouer, il a fallu l'ignoble interrogatoire hors cour pour tout jeter par terre. Oui, Andy, Jeanne en avait maintenant la conviction profonde, avait raté ses examens, son semestre, sans doute son année et, pourquoi ne pas l'admettre, peut-être sa vie toute entière à cause de cet avocat bâtard. Enfin, elle le tenait son coupable. Elle allait venger Andy pour tout ce qu'il avait dû endurer, subir, souffrir, au cours de cet interrogatoire inhumain. Il fallait que le coupable soit châtié, qu'il paie, le plein prix : pas de rabais, pas de quartier, pas de vente de feu en pareilles circonstances. Rien d'autre que la destruction totale de ce monstre ne saurait apaiser la soif insatiable de justice qui envahissait l'âme de Jeanne. Elle n'avait rien négligé pour se défendre. Elle n'avait pas les moyens de payer pour les services d'un avocat. Le gros rougeaud n'avait pas semblé d'accord.
- Mais si on regarde votre État de revenus et dépenses, Madame Toupette, vous avez le même salaire que votre mari et vos actifs sont de beaucoup supérieurs aux siens. De plusieurs centaines de milliers de dollars.
- C'est pas vrai, Monsieur le Juge. La maison, c'est à ma mère. Elle l'a mise à mon nom, mais c'est à elle.
Il n'avait pas répondu. Elle ajouta qu'elle aurait bien aimé pouvoir s'offrir les services d'un avocat comme son mari mais elle n'en avait pas les moyens. Raison de plus pour qu'il continue à payer la pension pour les enfants, lui, le défendeur. Il fallait qu'ils continuent à étudier. Andy n'était pas pour devenir un manœuvre dans la construction. Il faut qu'il continue ses études. Il avait des mauvaises notes, c'est vrai, parce qu'il avait manqué souvent au cour des dernières années. C'était vrai qu'il avait manqué. Elle l'admettait.
- Vous n'avez pas beaucoup le choix de l'admettre, Madame Toupette, avec les rapports de présences aux cours que la défense vient de faire produire au dossier de la Cour.
Peu importe. Le Andy de Jeanne n'allait pas devenir un ouvrier. C'est sa vie à lui qui se jouait avec cette misérable cause de pension alimentaire et personne ne semblait comprendre Jeanne dans cette salle d'audience, seule, attaquée de toutes parts, enragée par les questions stupides du gros rougeaud qui présidait ce procès. Seule contre tous pour défendre Andy, pour pas qu'il devienne comme lui, le défendeur, qui ne veut plus payer. Quel manque d'honneur et de colonne vertébrale! Elle avait eu raison de le mépriser toute sa vie. Un zéro. Trop lâche pour se défendre tout seul, pour l'affronter elle, en combat singulier, en duel. Leur dernier, peut-être. Benêt, peureux, mollusque des grandes profondeurs. Il se cachait derrière ce requin qu'il avait engagé au lieu d'économiser son argent pour le donner à Andy.
- Oui, ses résultats ont été mauvais au premier semestre. Je viens de l'apprendre comme vous, ce matin, Monsieur le Juge. C'est à cause de l'avocat qui l'a interrogé juste avant sa période d'examens. Ça l'a traumatisé, pauvre Andy. C'est pas drôle pour lui d'avoir un père comme le sien, Monsieur le Juge. Il ne s'est jamais occupé de son fils. C'est toujours moi qui ai toujours vu à tout. Je lui ai même prêté un service à fondue et un râteau qu'il ne m'a jamais remis. Je veux les ravoir ces choses-là. Ordonnez-lui de me les donner, Monsieur le Juge.
- Mais Madame, ça fait combien de temps que vous lui avez prêté ça?
- Au moins dix ans, Monsieur le Juge.
Jeanne avait bien compris que ça l'embêtait, le gros rougeaud, d'avoir à s'occuper de ses droits à elle:
- Monsieur, l'avez-vous son set de fondue?
- Non, Monsieur le Juge. Ça fait cent fois que je lui répète que je lui ai remis. Je ne l'ai pas.Menteur! C'est faux. Jeanne le sait. S'il le lui avait remis, elle l'aurait. Mais elle allait le récupérer, ça c'est certain. C'était à elle, même si c'est lui qui le lui avait donné. Un service à fondue qu'il avait acheté pendant un de ses voyages en Europe et qu'elle avait gardé au moment du divorce. Il lui appartenait. Menteur et voleur. Il n'était plus question qu'il vienne chez elle. Elle allait demander une ordonnance au juge. Il ne pourrait plus voir les enfants chez elle, en passant. Et comme ils vont rarement chez lui, dans le nord, il ne les verra plus, voilà tout. Ce serait mieux comme ça pour tout le monde. Même si les enfants voulaient le voir parfois, Jeanne savait que ce n'était pas bon pour eux de le voir. Pourquoi voulaient-ils le voir, au fait? Pas pour avoir de l'argent, il n'en a jamais. Pourquoi Andy voulait-il voir son père? Mystère inexplicable aux yeux de Jeanne. Pourtant ce n'est pas elle qui l'avait encouragé dans cette voie-là. Étrangement, aux yeux de Jeanne, Andy ressemblait parfois à son père. Justement! Surtout quand il parlait de vouloir le voir! Ça la mortifiait d'entendre Andy dire qu'il voulait voir son père, elle qui avait tenté par tous les moyens de faire en sorte que Andy n'ait jamais besoin de lui et de sa mauvaise influence. Néfaste, pour Andy, le défendeur: influence perverse, mauvaise à tous points de vue pour le pauvre Andy. Elle ne voulait pas que Andy le voit trop souvent et insistait pour qu'il ne lui raconte rien. Qu'il continue à payer sa pension, le défendeur ! Andy n'étudie plus, Andy n'étudie plus!
- Il va étudier, c'est Jeanne qui vous le dit, Monsieur le Juge. Il est loin d'avoir terminé son éducation! Il en a encore pour des années. L'université est encore loin. Hé oui, Monsieur le Juge. Il a dû refaire sa première de Cégep deux fois. C'est sa faute à lui, ça, son père. Il ne s'est jamais intéressé aux études de ses enfants. Je n'ai pas le choix que de l'empêcher de voir son père. C'est lui qui veut que Andy cesse d'étudier pour travailler. Il est trop jeune, à vingt ans, pour se mettre à travailler. Qu'est-ce qu'il va faire dans la vie, Monsieur le Juge, s'il continue pas ses études. Ça pas d'bon sens.
- Mais, Madame, tout le monde ne peut pas être avocat ou médecin. Il peut travailler à huit piastres de l'heure. Dans la construction. Il n'y a rien de mal là-dedans, vous savez.
- Mais il faut qu'il aille à l'université, Monsieur le Juge. Ça prendra le temps que ça prendra.
- Mais, Madame, s'il ne veut pas étudier, lui, vous ne croyez pas qu'il est assez grand pour décider ça de lui-même? Ses résultats n'ont jamais été au dessus de la moyenne en dépit des écoles privées que vous avez payées pour lui, à très grands frais pour vous et pour Monsieur.Elle le détestait, ce gros rougeaud. Trop insignifiant pour comprendre quoi que ce soit! C'est Andy qui devrait être à sa place, là, en toge rouge sur un piédestal. Elle le voyait juge, son Andy. Oui, quel juge il aurait fait. Si seulement il se décidait à suivre ses cours. Et c'est cet insignifiant qui allait peut-être mettre fin à la carrière de Andy. Gros rougeaud! Qui ne pense probablement qu'à la bonne bouffe, le bon vin, les bonnes choses de la vie. Un goujat! En profitait-elle, elle, des bonnes choses de la vie? Se payait-elle des douceurs, des petits plaisirs, des fantaisies? Non! Pas le temps. Peut-être plus tard, quand les enfants auront terminé leurs études. Tout ce qu'elle avait à cœur pour l'instant c'était l'avenir de Andy, ses études. Il fallait lui donner une autre chance, lui montrer de la compréhension, ne pas l'enfermer avec ses livres comme un enfant en pénitence. Il faut que ça vienne de lui, qu'il devienne responsable, méthodique, studieux.
- Il est intelligent, Monsieur le Juge. Il est capable de réussir si on lui en donne la chance.
- Mais il me semble qu'il en a eu plusieurs chances jusqu'à maintenant, Madame Toupette.Quel borné! Il ne comprendra jamais rien. Avec tous les sacrifices que Jeanne s'était imposée pour envoyer Andy au prep school : vingt-sept mille dollars pour le secondaire, avec les cours privés qu'il a été obligé de prendre. Il fallait qu'elle l'aime, Jeanne, son Andy. Elle ne lui disait pas nécessairement mais elle le lui avait montré. Elle n'avait pas laissé tomber, elle, devant les difficultés. Comme le défendeur.
Elle se rappela que lors de l'interrogatoire qui avait fait raté sa vie à Andy, elle avait demandé à l'avocat comment procéder pour obtenir le remboursement des frais de déplacement pour Andy à titre de témoin. Il était normal qu'il puisse au moins récupérer un peu de sous pour être venu témoigner de force, hors Cour. Pauvre Andy! Lui qui a si bon cœur. Il avait bien essayé, comme Jeanne le lui avait demandé, de cacher le fait qu'il avait flambé les vingt mille dollars reçus de la Régie. En moins de deux ans.
- Une rondelette somme pour un étudiant dont la mère paie toutes les dépenses, Madame Toupette, vous ne trouvez pas, avait remarqué le gros rougeaud?
Andy avait été courageux et loyal envers Jeanne lors de ce témoignage. Il avait menti aussi longtemps qu'il avait pu. Comme elle le lui avait demandé. Elle se devait donc d'être à la hauteur. Surtout qu'elle lui avait promis qu'elle gagnerait cette cause qu'elle avait fini par perdre. Elle devait bien à Andy de se reprendre, de lui montrer qu'il n'avait pas misé sur une perdante. Le sort en était jeté. Jeanne se devait de s'occuper de l'avocat.
Après avoir fait le tour de la question mille et une fois, elle décida de passer à l'attaque. Elle sentit son cœur revendicateur galoper plus rapidement en entendant la voix de celle qui allait lui ouvrir la porte de la vengeance: la téléphoniste du Barreau.
- Oui, bonjour. Bureau des autorités contrôlantes de la Chambre des Plaideurs.
- Mon nom est Jeanne, Madame. Je voudrais porter une plainte contre un membre incompétent, un membre effronté, un membre inférieur. Il n'a pas cessé de me traiter d'ignorante devant le juge.
- Oui, madame. Et le sujet de votre plainte?
- C'est concernant la taxation des témoins. Il m'a dit que ça ne le regardait pas.Et Jeanne raconta en détails l'incident reproché. A mesure qu'elle le relatait, il lui sembla perdre de sa force, de son importance. Au téléphone, son histoire semblait moins grave et moins dramatique. Les conséquences incalculables que Jeanne avait passé des nuits à analyser devenaient banales. Elle se sentit ridicule et se mît à détester son interlocutrice. Comme si la téléphoniste devenait partie du problème de Jeanne humiliée d'avoir une histoire aussi bête à raconter. Elle conclut que son interlocutrice était une sotte, une petite téléphoniste stupide et sans envergure, incapable de voir la gravité objective de la situation. Jeanne insista: "Gravité objective, mademoiselle." Cette ignorante ne voyait pas la profondeur du gouffre où Jeanne avait été plongée non plus que la perfide influence qu'avait eu sur Andy le terrifiant interrogatoire hors Cour. Qu'en plus Andy n'ait pas reçu sa juste rétribution pour son déplacement comme témoin, c'en était trop pour Jeanne. Son incompétente interlocutrice ne comprenait rien. Comme tous les autres. Jeanne se sentit épuisée en pensant à toutes les heures de planification et de gestation consacrées à obtenir justice. L'incompétente termina en lui disant:
- Envoyez-nous une plainte écrite, Madame, avec tous les détails nécessaires.
Jeanne raccrocha en vouant l'idiote à tous les démons de l'enfer. En quelques secondes, elle s'était vue ravir tous ses projets de vengeance contre cet avorton d'avocat.Il n'y avait plus de justice dans la vie de Jeanne depuis qu'elle s'était laissée aller à la générosité, à la faiblesse de ne pas saisir le salaire du père de Andy pour les arrérages de pension. Elle avait été trop bonne. Une fois de plus! Et une fois de plus, c'est elle qui en avait fait les frais. Le gros rougeaud avait ordonné l'annulation de tous les arrérages. À défaut de pouvoir aller en appel de son jugement, elle voulait attaquer pour montrer qui avait raison, elle voulait jeter le discrédit et la discorde dans les rangs de l'adversaire, sur ce juge surtout, qui n'avait rien compris et qui avait parti pris pour l'homme. Encore une fois, tous ces hommes contre elle, seule. N'était-ce pas là Jeanne à son meilleur, toutes forces déployées? Seule, pour Andy. Seule contre tous les hommes de la terre à la fois. Jeanne la justicière, Jeanne la grande, la forte, la victorieuse, la revendicatrice. La samsonne! Elle s'était souvent vue face à une armée où, seule contre tous et toutes, elle guerroyait, se battait, enfourchait, éperonnait, étranglait et mettait en charpie tous ces hommes, tous les hommes de la terre, avec leurs blondes, leurs maîtresses, leurs secondes femmes, les enfants de leurs seconds mariages, seconde classe: le monde entier y passait, hommes ou femmes d'hommes, contre elle, seule, en train de protéger ce pauvre Andy qui en avait tant besoin.
Jeanne ne pourrait plus récupérer les milliers de dollars qu'elle avait vus s'envoler au moment du maudit jugement, injuste, inique, erroné, malfaisant, malfaiteur, prononcé par un juge rougeaud et incompréhensif, biaisé: un anti-Jeanne! À défaut de ce beau pécule, que ses grandes qualités de plaideuse et ses vastes connaissances juridiques auraient dû lui faire gagner, le juge eut-il compris quelque chose, Jeanne, tout en sachant qu'elle avait subi une injustice grave et qu'elle le démontrerait bien un jour, plus tard, avec le temps, finit, après avoir haï mers et monde, par se consoler en recevant le paiement des frais de témoin pour Andy. Ce paiement ressemblait à l'ombre de la victoire la frôlant de l'aile. Le défendeur lui fit parvenir un chèque au montant de sept dollars et soixante dix pour ces fameux frais qui lui avaient demandé tant d'énergie, de démarches, de nuits blanches. Une victoire bien méritée!
Mais Jeanne la guerrière n'était pas vaincue. Elle ne voulait pas lâcher. Elle avait encore tout le temps pour faire payer sa victoire au père de Andy. Le juge avait dit qu'il tiendrait compte de ses demandes concernant son râteau et son service à fondue mais il n'en avait pas parlé dans son jugement. Elle décida de les réclamer devant la Cour des petites créances.
- Oui, Monsieur. Je veux réclamer mon set à fondue. Je demande mille cinq cents dollars.L'autre cause avait mal tourné mais ce n'était pas parce qu'elle n'était pas une bonne avocate. Elle aurait été une excellente avocate si on lui avait payé des études à l'époque. Elle était convaincue de l'avoir bien démontré devant le gros rougeaud même si elle avait perdu. Elle avait pris goût à la plaidoirie et allait maintenant se présenter devant la Cour des petites créances et lui, le défendeur, il ne pourrait pas se cacher derrière son avocat cette fois-ci : pas d'avocat aux petites créances! Seuls, face à face! Partie contre partie. Elle réclamait mille cinq cents dollars pour son ensemble à fondue: rare, ancien, inestimable presque, son service à fondue. Il vient d'Europe! C'est pour ça qu'elle l'avait marié, lui. Pour voyager, pour faire le tour du monde. Comme employé d'un transporteur aérien, il pouvait faire profiter la famille de quelques voyages par année, gratuitement. Mais Jeanne l'avait laissé tomber. Elle aurait voulu qu'ils ne se divorcent pas, qu'ils se séparent sans divorcer pour pouvoir continuer à profiter de ces voyages annuels gratuits. C'est à peu près tout ce qu'il pouvait lui offrir d'intéressant. Quoi d'autre? Il n'avait rien. Tout perdu. Il avait tout perdu, comme un véritable taré: maisons, placements, véhicules de luxe, économies. Tout y avait passé. La seule chose qu'il avait réussi à sauver de la tornade créée par ses créanciers, c'était cette maison où Jeanne vivait encore: un duplex, qu'il lui avait donné quand les affaires ont commencé à aller mal. C'est grâce à elle si ses enfants avaient un toit. Et elle avait bien pris soin de le leur dire, sans entrer dans les détails. Et le fait que le défendeur la lui avait donnée faisait partie de ces détails inutiles qui ne valaient pas d'être mentionnés aux enfants. Sans elle, il aurait forcément perdu cette maison-là aussi. C'est elle, somme toute, qui l'avait sauvée de la faillite en la prenant à son nom. Et si aujourd'hui Jeanne avait des actifs beaucoup plus importants que les siens c'est qu'elle avait mieux administré ses biens que lui.
Elle avait menti au juge à propos de son duplex, mais si peu. "C'est à ma mère! Elle l'a mis à mon nom!" Et lui, le défendeur, toujours aussi insignifiant! Il n'avait rien dit, rien répondu même s'il savait que c'était faux. Elle avait raison de le trouver insipide. Il n'en avait même pas informé son avocat. Il avait donné ce duplex à Jeanne pour les enfants, pour le soustraire à une faillite éventuelle, pour le mettre à l'abri. Pour Andy, pour Jeanne, pour Frany.La Cour des petites créances sans avocat n'a pas été le plus grand succès de Jeanne. Le juge se posait des questions sur sa réclamation: un autre qui ne comprenait rien! En quoi était fait son ensemble à fondue? Pourquoi lui avait-il demandé une question aussi stupide? Mettait-il en doute le bien fondé de sa réclamation? La prenait-il pour une menteuse? Le problème était pourtant bien simple. C'était un souvenir auquel Jeanne était attachée même si c'est "lui" qui le lui avait donné. Eh oui! Et elle devait, pour le remplacer, aller en Europe. Mille dollars au moins, juste pour le voyage. Sans compter la fatigue, la perte de temps pour chercher un service semblable, les frais d'hôtel. Pourquoi toutes ces questions quand c'est encore elle qui serait financièrement perdante de toute façon même si elle gagnait sa cause? Doublement perdante, Jeanne avait à nouveau perdu.
- Êtes-vous sérieuse, Madame? Vous réclamez le prix d'un billet d'avion pour aller acheter un autre service à fondue en Europe?
Le juge fit une moue d'incrédulité en se disant qu'il en avait vu des salauds et des salopes mais que celle-là remportait la palme d'or. Mais Jeanne était sérieuse, elle ne rigolait pas. Jeanne ne rigole jamais. Même si ça faisait dix ans, il le lui devait toujours. Une dette plate, dure, sans cœur ni raison. Elle y pensait le jour, la nuit. Ce service à fondue avait envahi sa vie et ne la quittait plus. Il l'empêchait de dormir, de reprendre le dessus. C'est le défendeur qui gagnait en continuant à ne pas lui rendre son service, en le gardant en sa possession. Il avait beau dire qu'il le lui avait rendu, c'est elle qui souffrait de ne pas l'avoir. Ce n'était pas seulement qu'elle ne pouvait pas l'utiliser, qu'elle en était privée. De toute façon, Jeanne n'a jamais aimé la fondue. C'était une question de principe, d'honnêteté, de vérité. La justice, quoi! Il la faisait passer pour une menteuse, une chipie, une revendicatrice de petits plats. Elle n'avait jamais renoncé à ses recours judiciaires contre lui et ce n'est pas parce qu'elle s'était montrée compréhensive et patiente qu'il fallait maintenant prétendre qu'elle n'avait plus de droits. C'était à elle ce service à fondue et à elle seule.
- Allez-vous me punir pour avoir été trop gentille avec lui, trop bonne en acceptant de le dépanner et en lui prêtant mon set à fondue, Monsieur le Juge?Jeanne en avait perdu le souffle, l'appétit, la mémoire. Punie pour avoir été trop bonne avec son ex-mari. Et il avait l'effronterie de répéter qu'il le lui avait rendu. Il avait même demandé à Andy, lors d'une de ses visites dans le nord, de vérifier partout dans la maison pour voir s'il ne le trouverait pas, lui. Mais Andy n'avait pas eu envie de chercher et avait laissé tomber. Une fois de plus, son mari avait trouvé une façon de mêler Andy à leurs différends. "Non, Monsieur le Juge, c'est un problème entre lui et moi. Andy n'a rien à faire là-dedans! Le défendeur passe son temps à mêler les enfants à des problèmes qui ne les regardent pas. Qu'on le laisse en paix, Andy. Il n'a rien a voir dans nos chicanes de couple."
Elle formait encore un couple avec le défendeur. Lui et elle, divorcés depuis plus de dix ans. Lui qui avait refait sa vie avec une nouvelle compagne, Virginie Lapierre, une hôtesse de l'air. Il n'avait pas le droit de vivre avec une autre femme alors qu'il était toujours en retard pour payer sa pension. Jeanne l'avait dit au gros rougeaud :
- Si elle veut vivre avec lui, la Virginie Lapierre, qu'elle paie sa part! C'est pas toujours à Jeanne à se sacrifier, Monsieur le Juge. Pourquoi peut-elle profiter de tous les avantages et ne participer à aucune des responsabilités, la Lapierre? Qu'elle assume les conséquences de ses actes. Qu'elle paie, elle aussi.
- Mais, après dix années de divorce, vous n'êtes plus un couple, Madame, vous et Monsieur, vous ne pensez pas? Il me semble que c'est évident pour tout le monde.C'était pire depuis dix ans. Pire qu'avant. Il continuait à l'envahir, il était partout dans ses pensées, dans le métro, dans son bureau, dans sa chambre quand elle se retrouvait seule. À tous les soirs, depuis dix ans, elle se retrouvait seule dans son lit. Fidèle, Jeanne. Honnête. Elle ne l'avait pas trompé une seule fois en dix ans de divorce. Aucun homme ne l'avait touchée, embrassée, approchée. Et elle n'en avait aucunement envie. Elle savait se tenir, se retenir, se comporter en véritable Jeanne. La séduction et le plaisir de la chair ne faisaient pas partie de sa vie. Aucun gémissement sensuel n'était sorti de ses lèvres toujours pincées depuis plus de dix ans, dans cette grande chambre sans âme, froide, impersonnelle, en désordre. Jeanne n'a pas besoin de plaisirs, de peau, de cul, de chaleur humaine. C'est pour les autres, les traînées, les putes, les garces, qui se tapent des hommes pour le plaisir. Ou pour l'argent. Pas Jeanne. Les hommes se ressemblent tous: ils veulent de la tendresse, du romantisme, de la douceur et de la compréhension mais vivent avec des putes. Ce sont tous des faibles, des invertébrés, des sangsues, des poulpes. Pas un n'a su se montrer digne de Jeanne. Le seul auquel elle tient c'est celui qu'elle a fait elle-même: Andy. Et elle ne veut pas le voir partir, elle ne veut pas qu'il laisse ses études, qu'il se mette à travailler pour aller vivre avec sa girlfriend. Ils ne comprennent rien personne. S'il laisse ses études, Andy va abandonner Jeanne pour aller vivre avec sa girlfriend. Il faut qu'il continue à étudier, longtemps. Jeanne a préféré lui laisser l'appartement du sous-sol plutôt que de le louer, pour mieux le retenir auprès d'elle. Au moins elle le voit quand il monte pour manger. Ou pour lui demander de l'argent. Elle n'a jamais rabroué Andy. Jamais elle ne lui a refusé quoi que ce soit. Il ne faut pas contredire les enfants. Ce n'est pas nécessaire qu'ils aient des contrariétés pour apprendre la vie, au contraire. Grâce à Jeanne, Andy a des amis dont les parents sont riches, ils font des voyages, du ski, de la planche à ski, du hockey, de la moto. Sportif et bilingue, Andy. Et il sait qu'il peut compter sur Jeanne pour avoir ce dont il a besoin. Grâce à elle, il fait ce qui lui plaît dans la vie. Andy le privilégié. Du sport. Il ne se prive de rien et ce n'est pas parce qu'il a son auto pour aller à ses cours qu'il ne peut pas les manquer. Andy fait ce qu'il veut dans la vie.
- Ce n'est pas un paresseux, Monsieur le Juge. Il travaille pour se faire de l'argent de poche. Il déneige les entrées de garage, l'hiver. Il se lève à quatre heures du matin. Il n'est pas paresseux. Et l'été, il travaille dans le terrassement. Son patron est très satisfait de lui. Oui, il a gagné quinze mille dollars l'an dernier mais ce n'est pas une raison pour que le défendeur cesse de payer une pension pour son fils. Il n'a pas fini ses études.
- Mais il a travaillé à plein temps depuis deux ans, Madame. Il n'est plus aux études.
- Oui, mais il s'est réinscrit au Cégep au début de la cause, Monsieur le Juge.
- Vous pouvez bien l'inscrire où vous voudrez, Madame Toupette, et prétendre qu'il est aux études jusqu'à l'âge de trente ans si vous voulez. Mais vous ne me demandez pas, j'espère, d'ordonner à son père de le faire vivre tout ce temps-là?
- Pourquoi pas, Monsieur le Juge? Tant qu'il est étudiant, c'est la Loi qui dit que son père doit l'aider. Pourquoi il ne veut jamais aider ses enfants, Monsieur le Juge?
Une fois de plus, le gros rougeaud n'avait rien compris. Jeanne s'était informée, elle l'avait lu dans les journaux, elle le savait. Un enfant aux études est un enfant à charge. Et même s'il travaillait, Andy était inscrit officiellement au Cégep et avait droit à sa pension alimentaire. La Loi était du bon bord, du bord de Jeanne et de Andy et elle tenait à ce qu'elle soit respectée. Mais Jeanne voyait bien que les juges bafouent les lois et qu'elle était bafouée par la vie. Seule pour faire instruire deux enfants, depuis dix ans. "J'aimerais bien ça, moi aussi, sortir et m'amuser, Monsieur le Juge." Elle aimerait ça, Jeanne la rieuse, la taquine, Jeanne aux sourires éclatants, aux yeux pétillants. Ce n'était pas Jeanne, cette Jeanne-là et elle le savait bien. Jeanne ne rigole jamais. Elle n'a pas le temps de rire, de pleurer, de s'amuser. Jeanne doit se tenir debout, prête à toute éventualité, être aux aguets, à l'affût, pour défendre Andy, le protéger, l'aider, l'appuyer. Même s'il n'était pas toujours poli avec elle et l'envoyait au diable à l'occasion. La vie est trop courte pour commencer à faire des reproches aux enfants. C'était hors de question. Jeanne ignorait ces petits défauts, minimes, insignifiants, enfantins. Personne n'est parfait et c'est tout ce qu'elle pouvait reprocher à Andy, son impolitesse avec sa mère. C'était si peu et durait depuis si longtemps que Jeanne avait fini par ne plus s'en rendre compte. Surtout pas de chicane avec Andy! Un divorce a été suffisant pour Jeanne et il n'est pas question qu'elle se divorce maintenant de son Andy.
Cette seule pensée la faisait frémir. Jamais! Il ne fallait pas que Andy parte. Elle lui avait consacré toute sa vie, toutes ses énergies, tout son temps, justement pour qu'il ne parte jamais. Elle lui en voudrait jusqu'à la fin de ses jours, et même plus, s'il fallait qu'il parte un jour. Elle le maudirait, le poursuivrait, le harcèlerait tout en le reniant et n'endurerait plus la moindre incartade, pas la moindre impolitesse, le moindre soupçon de remarque désobligeante. Avec tout ce qu'elle avait fait pour lui, s'il l'abandonnait, la vengeance de Jeanne serait terrible. Elle pourrait aller très loin, jusqu'à le tuer pour se venger de son ingratitude. Oui, le tuer! C'est tout ce qu'il mériterait, s'il partait. Elle avait le droit, elle aussi, d'avoir ses sautes d'humeur, de se faire un peu justice à elle-même. C'était une question de principe. Andy n'avait aucun droit de lui faire ça, il avait des dettes envers Jeanne pour tout ce qu'elle avait fait pour lui. Qu'il ne s'imagine pas qu'elle a sacrifié sa vie pour lui gratuitement, sans obligation, sans conséquence. Elle a gâché sa vie pour lui. Oui. Il faut que ce soit pour lui qu'elle n'a jamais amené d'homme à la maison, qu'elle s'est privée de compagnon, de sexe, de plaisir. C'est pour Andy, pour ne pas lui donner le mauvais exemple. Jeanne n'est pas une putain qui couche avec n'importe qui. Jeanne a toujours protégé Andy contre le mauvais exemple. Sa vie a été irréprochable, remarquable, enviable. Élever Andy et sa sœur. Mais surtout Andy. Autant de raisons pour ne pas piffer cette Chantal, la girlfriend de Andy, comme il l'appelle. Jeanne s'était bien gardée de montrer à Andy qu'elle n'aimait pas Chantal. Pas de chicane de couple entre Jeanne et Andy. Surtout pas. Elle sait cacher ses sentiments et n'a pas à lui dire tout ce qu'elle pense de cette Chantal.
Jeanne était persuadée de la malhonnêteté de Chantal. Malhonnête et sûrement hypocrite. Louvoyante aussi, sans aucun doute. Tout ce qu'elle voulait, c'était de lui voler son Andy. Dès le premier jour, Jeanne avait démasqué cette voleuse, elle l'avait lue comme un livre ouvert. Chantal prétendait bien aimer Jeanne mais cette dernière savait que c'est son fils que Chantal voulait. Elle se préparait à le lui enlever, l'avoir pour elle toute seule. Avec ses éclats de rire qui faisaient mal au cœur de Jeanne, lui faisaient serrer les lèvres; son insouciance de jeune femme heureuse, amoureuse, ses beaux grands yeux bleus, doux, rieurs, rêveurs, intelligents, passionnés aussi. Quand elle regardait sa proie. Pauvre Andy! Il était bien comme son père: un mou, un naïf qui se laisse dominer par cette longue chevelure blonde qui vole au vent. Le cœur de Jeanne baigne dans le vinaigre à chaque fois que, derrière les rideaux de la salle à manger, elle les regarde partir dans la décapotable de Andy. C'est plus fort qu'elle. Elle se sent trahie, vendue, rejetée, abandonnée, piétinée par cette Chantal heureuse et insouciante. Mais elle, Chantal, ne voit rien. Elle ne voit pas tout le mal qu'elle fait autour d'elle, surtout à Jeanne. Elle déchire son ventre, lui arrache les tripes. Jeanne est par terre et Chantal, debout, droite près du corps ouvert, elle regarde les entrailles de Jeanne qui sortent de leur cavité naturelle pour se répandre sur le tapis, pour fuir ce corps meurtri. Chantal est impassible, elle regarde les organes de Jeanne se divorcer de son corps, impitoyablement, sans venir à son secours, sans sourciller, sans faire le 911. Oui, c'est bien ce qu'elle ferait, la Chantal. Sérieuse et impassible, debout à côté du corps, elle laisserait Jeanne s'éparpiller sur le tapis, se répandre, se vider, sans regret, sans réaction.Pas étonnant que Jeanne ait perdu sa cause. Sa deuxième. Trop gentille, Jeanne. Elle paie le prix de sa gentillesse, maintenant, dix ans plus tard. Et Andy qui se prépare à la trahir, elle en est convaincue. Trahie par son propre Andy. Pourquoi un juge lui aurait-il donné raison? Pourquoi? Toute sa vie elle a été trahie par tout le monde. Son propre mari l'avait trahie. Il avait sûrement planifié son coup quand il a emprunté le râteau et le service à fondue. Il lui avait volé avec préméditation. Même si elle ne l'a jamais trouvé très intelligent, elle s'était peut-être trompée sur lui. Il l'était peut-être plus qu'elle ne le croyait. Sûrement. C'est comme ça qu'il avait réussi à la tromper. Elle l'avait sous-estimé. C'est un hypocrite qui avait tout planifié en laissant croire à son insignifiance. Et cette maison qu'il lui avait donnée. C'est peut-être pour ne pas avoir à lui payer une trop grosse pension pour les enfants qu'il lui avait donné le duplex. Encore maintenant, cette donation d'hypocrite nuisait à Jeanne. "Trop d'actifs!" avait dit le gros rougeaud. Trop riche, la pauvre Jeanne. Il l'avait bien eue avec sa donation de grec, le défendeur. Cadeau empoisonné, mauvais mari, mauvais père, mauvais divorcé. C'est seulement maintenant qu'elle s'en apercevait. Sans crier gare, il lui avait remis cette maison qu'elle s'était empressée d'accepter, sans arrière pensée, naïvement, sincèrement. Sans avoir pris le temps de réfléchir. Elle ne pouvait pas s'imaginer qu'il calculait à ce point. Et toutes ces années, il s'en était tiré avec une pension probablement moins élevée à cause de ce duplex. Il l'avait bien possédée, le salaud! Au moins la vie le lui rendait bien puisqu'il n'avait rien, ou presque. La vie faisait bien les choses. Jeanne était presque riche et lui presque pauvre. Elle la donnerait un jour à Andy, cette maison, si elle n'avait pas à le tuer avant pour lui apprendre la gratitude. C'était une question de principe. Jeanne n'allait pas se laisser faire une seconde fois.
Elle se demandait si lui aussi, Andy, était capable de jouer le même jeu que son père. Lui aussi, il était peut-être plus intelligent qu'il ne le laissait paraître. Comme son père. Il préparait peut-être son divorce d'avec Jeanne, en hypocrite, avec la complicité de la Chantal. Ils étaient capables, tous les deux, de lui préparer un sale coup, mine de rien. Les hommes sont tous pareils, Jeanne ne le savait que trop. Et malgré tous ses efforts, elle était bien obligée d'admettre que Andy était devenu un homme. Pour son plus grand malheur à elle. Elle qui a tant fait pour l'empêcher de devenir comme tous ces hommes, ces guenilles mouillées. Elle n'avait pas réussi à stopper la nature. Andy avait vingt ans et était un homme. "Il a l'air en bonne santé, grand et fort" avait dit le Juge en Chambre. "C'est un homme, Madame." Il avait sans doute raison, le Juge en Chambre. La vie avait contrecarré les plans de Jeanne pour la protection de l'enfance. Andy fait homme. Pauvre Jeanne! Elle n'avait pas pensé à ça pendant toutes les années de jeunesse, d'adolescence de Andy. Elle avait dépensé tellement d'énergie pour qu'il ne devienne pas comme son père qu'elle avait oublié qu'il allait devenir un homme un jour, lui aussi. Grand comme un homme. Andy agissait comme un homme, fumait comme un homme, mangeait depuis longtemps comme un homme. Il avait tout d'un homme. Pauvre Andy! En dépit de ses efforts, elle n'avait pas pu le soustraire à cette fatalité. Un homme! Andy, un homme! Et cette Chantal qui se l'accaparait, le bichonnait, l'embrassait devant Jeanne, elle qui n'a jamais embrassé ses enfants depuis plus de dix ans. Andy ne voulait plus se laisser embrasser par Jeanne depuis le divorce: un homme ça n'embrasse pas sa mère, avait-il affirmé à peine âgé de dix ans. Et elle lui avait donné raison, par culpabilité, par respect humain, de peur d'avoir l'air ambivalente. Finis les becs, depuis plus de dix ans. Les seuls becs que Jeanne aurait pu espérer recevoir avaient pris la fuite, perdus dans l'adolescence des enfants. Adieu les becs, les bons, les vrais. Pas les becs d'hommes qui écœurent Jeanne, qui envahissent la bouche, entremêlent les langues, courtisent le palais, fouillent la gorge, ces becs qui étouffent, étranglent et ont toujours fait souffrir toutes les Jeanne de la terre. Non! Les purs, les doux, les becs rieurs des enfants qui mordillent la joue pour s'amuser, les becs aux céréales du matin avant de partir pour l'école, avec la moustache de lait qui pique pas, les becs aux fraises des vacances d'été, les becs pris à la dérobée pendant que le petit Andy dormait, quand Jeanne allait le border avant de se coucher, avec ses beaux cheveux encore blonds, ses joues rouges toutes chaudes et son petit grognement dans son demi sommeil. Les becs secs de Jeanne ne portaient pas à confusion. Les lèvres serrées, le visage pincé. Fini les becs pour Jeanne. C'est la Chantal qui récolte maintenant.
L'impudique! Des becs à Andy devant Jeanne! Comme si Jeanne pouvait restée indifférente face à ce viol, comme si c'était la chose la plus normale au monde que de venir voler Andy au grand jour, dans la cuisine de Jeanne, dans cette cuisine où le petit Andy donnait des becs aux fraises ou au miel avant le divorce. L'envahissante Chantal ne comprend pas qu'il se joue un drame déchirant au plus profond de l'âme de Jeanne. Devant ces becs, Jeanne la dépossédée, la sacrifiée, tournait la tête et allait souffrir en silence dans une autre pièce de son duplex en maudissant cette Chantal que le diable avait placé sur sa route. La Chantal ne savait pas se tenir, elle n'avait aucun respect, aucune pitié. Et si elle se permettait d'embrasser Andy sans retenue devant Jeanne, qu'est-ce qu'elle devait bien lui faire quand ils étaient ensemble, en bas, dans son appartement? Jeanne avait oublié d'y penser, elle n'y avait jamais songé sérieusement. "C'est un homme, Madame." La panique s'empara d'elle quand elle se posa la question pour la première fois. Cette Chantal était capable d'avoir dévergondé son Andy, d'avoir couché avec lui. Oui, elle a certainement couché avec Andy, elle lui a fait l'amour, pas de doute. Pauvre Andy! Elle a mis sa bouche sur sa bouche, elle a fourré sa langue rose dans sa bouche et Andy a dû se demander ce qui lui arrivait. Mais la Chantal ne s'est certainement pas arrêtée là, elle a continué, la salope. Elle est allée plus loin, elle l'a entrepris, l'a trituré, a caressé le pauvre Andy sans défense.
Jeanne imagine la scène, se tord de douleur dans son grand lit. Elle n'avait pas encore eu le temps de parler à Andy des choses de la vie. C'est tellement désagréable à vivre et difficile à dire. Il ne savait rien de ces choses et s'est retrouvé prisonnier de l'emprise de la Chantal. Elle a dû continuer à l'embrasser, à lui enlever sa salive avec sa langue, ses lèvres, sa bouche. Elle a senti son pénis se durcir sans que Jeanne n'ait eu le temps de lui expliquer quoi que ce soit, abandonné à l'appétit vorace de Chantal. C'est elle, Jeanne, qui est coupable, responsable du viol de son fils par Chantal. Oui, elle l'a sûrement violé. Andy a été violé par Chantal et n'en a jamais rien dit. Et Jeanne ne s'en est jamais rendu compte, n'a rien soupçonné. Chantal s'est sans doute mise en sous-vêtements devant Andy, puis elle lui a retiré ses jeans, son t-shirt. Lui, il est sûrement resté impassible, à moitié étendu sur le divan, tout nu et bandé comme un éléphant. Le beau Andy, seul avec la Chantal, les deux complètement nus. Elle s'est sans doute agenouillée devant lui, la garce, après avoir laissé tomber son soutien gorge, elle a fait glisser ses seins fermes sur les cuisses du fils de Jeanne, les mamelons en érection comme des blindés en position d'attaque. Elle l'a agressé, ses seins ont rejoint son pénis innocent et dur comme fer, elle a osé lui toucher avec ses mains, l'a frotté longtemps, elle a masturbé le fils de Jeanne, puis elle a mis son pénis dans sa bouche sans aucune gêne, en levant les yeux vers lui et en lui souriant, elle a fait glisser sa bouche mouillée le long du pénis en serrant légèrement avec ses lèvres bien mouillées de salive. Jeanne la voit à genoux devant Andy, en train de le sucer. La salope! Et elle se masturbe doucement tout en le suçant en véritable hypocrite qu'elle est. Elle passe ses doigts sur son clito, elle s'excite, suce plus vite et sa main suit le rythme de la bouche, Andy respire plus fort, de façon saccadée, pousse des petits gémissements, oui, des gémissements différents de ceux volés par Jeanne en le bordant ou des becs aux fraises. De plus en plus vite. Andy pousse un grand cri. Oui, c'est sans doute ce qui est arrivé pendant toutes ces soirées que Jeanne a passées seule pendant que Andy était en bas avec la Chantal. Et elle a dû en profiter à nouveau en camping durant l'été, quand ils partaient tous les deux seuls.
La Chantal a avili le fils de Jeanne, elle l'a changé, transformé, abâtardi. Andy n'est plus le Andy de Jeanne, elle le comprend maintenant. Il ne sera plus jamais son fils comme avant, le Andy d'avant Chantal. Il ne reste plus qu'une ressemblance errante de Andy, il est devenu l'ombre de lui-même, un vrai homme avec toutes leurs faiblesses, leurs défauts, leurs lâchetés et leurs cachotteries. La seule chose qui le sauve, pour l'instant, c'est qu'il est encore étudiant mais pour combien de temps? D'ici deux mois, son second semestre sera terminé et il aura raté ses études à cause de son père, de la Cour, des procédures et surtout de ce maudit avocat. Jeanne ne pourra plus le protéger; il sera définitivement congédié du Cégep.
Elle se sentait au bord de l'abîme, sur le point de couler à pic. Ça ne les regardait pas combien Andy avait reçu pour sa rotule ou combien il avait gagné l'année précédente. Et encore moins ce qu'il avait fait de son argent.
Jeanne savait que face au nouvel échec scolaire de Andy, même si elle allait une fois de plus rencontrer les professeurs, le directeur, les chefs de département, cette fois-ci le sort en était jeté. On l'avait avertie: si jamais Andy rate encore un semestre, il ne pourra plus être admis nulle part. "Ce sont les règles, Madame Toupette. Nous lui avons déjà donné plus de chances qu'il n'en méritait, à cause de votre insistance mais cette fois-ci c'est la dernière." Jeanne savait que ses talents de persuasion ne déplaceraient pas une autre montagne d'incompréhension protégée par un bouclier de règles et une encyclopédie de règlements. Elle avait toujours réussi jusqu'à maintenant mais c'était la fin. Andy était un adulte et tout le monde s'était concerté pour le traiter comme tel. Un complot d'incompréhension à l'endroit du pauvre Andy: le Juge en Chambre, le gros rougeaud, les professeurs et la direction du Cégep. Ils faisaient une terrible erreur collective de jugement. Andy n'était encore que le petit Andy de Jeanne, avec ses vingt ans et ses six pieds deux pouces. Ce sont eux qui le condamnaient sans appel à devenir un minable, un demeuré, un homme! Pauvre Andy!
Jeanne la stoïque sait que tout le monde peut se tromper et qu'elle est la seule à voir les choses avec réalisme et objectivité. C'est l'histoire de sa vie, elle en a l'habitude. Même sa mère lui avait affirmé qu'elle faisait une erreur de vouloir se divorcer mais Jeanne n'en avait pas tenu compte. Que connaissait-t-elle, sa mère, sur les hommes et la vie de couple? Son mari était mort alors que Jeanne n'avait que trois ans et elle ne s'était jamais remariée. Mal placée pour donner des conseils à sa fille, sa mère. Elle n'avait souffert de rien dans sa vie grâce à l'argent des assurances et elle n'avait jamais eu à élever deux enfants, elle, à se lever à six heures le matin pour prendre le métro pour arriver au bureau à l'heure. Elle n'avait pas eu à affronter son mari à la Cour, à se battre pour ses deux enfants envers et contre tous, les juges, les protonotaires, les avocats, le monde entier, ou presque. Ce n'est pas Jeanne qui avait donné du fil à retordre à sa mère quand elle était petite. La petite Jeanne avait été obéissante, facile, rangée, toujours prête à faire plaisir. Elle jouait dans le garde-robe quand elle voulait dire des gros mots et n'a jamais fait de peine à sa mère. Elle jouait à la poupée, cachée dans le garde-robe, elle répétait les gros mots qu'elle avait entendus ailleurs: "calice, calice, calice," et puis elle a appris "tabarnak", puis "ostie." Et elle ne faisait de peine à personne dans le garde-robe, en cachette, à répéter à voix basse "calice, de calice de tabarnak. Ostie de calice de tabarnak." Elle ressortait de son garde- robe contente de n'avoir fait de peine à personne. Jeanne était obéissante, facile et douce et pensait déjà aux autres, à sa mère. C'est pourquoi sa mère n'avait pas eu raison de lui dire d'être plus raisonnable, de ne pas se divorcer. Ça ne la regardait même pas! Jeanne aurait bien aimé pouvoir se divorcer dans un garde-robe pour que personne n'en sache rien mais ce n'était pas légal et elle avait été forcée de se soumettre à la même procédure que tout le monde. Elle savait bien que la Justice est une forme d'hypocrisie érigée en système. Les procédures avaient pris des années à cause de lui, le défendeur. À chaque fois qu'elle faisait une demande à la Cour, il s'opposait et les choses traînaient en longueur. Elle voulait avoir plus d'argent pour les enfants mais il s'était objecté. Elle a riposté en voulant lui faire perdre ses droits de visite mais il s'était à nouveau objecté. À chaque demande qu'elle a faite, pas une seule fois il a accepté sans objection. Il était évident aux yeux de Jeanne qu'il continuait à vouloir la contrôler à distance mais les juges n'ont jamais rien compris. Ils ont presque toujours refusé de donner raison à Jeanne. Tous des hommes, évidemment! Ce qui n'a jamais amené Jeanne à abandonner ses démarches. Pour le bien des enfants, elle s'est battue sans relâche, elle a été sublime, déterminée, résolue et audacieuse, hardie même à l'occasion et toujours courageuse. Jusqu'au bout.
Elle, tout perdu? Non! Elle a sauvé son honneur, elle a donné l'exemple à son fils pour qu'il ne devienne pas une mauviette comme tous les autres hommes, qu'il s'habitue à se battre, à ne jamais laisser tomber, peu importe les embûches, les obstacles, les entraves. Jeanne la conquérante n'a jamais capitulé devant l'ennemi. Elle recharge, attaque là où on ne l'attendait pas, le râteau, l'ensemble à fondue. Elle est inépuisable. La guerre ne lui fait pas peur même si les juges ne comprennent jamais rien. Seule la mort pourra arrêter Jeanne. Et elle ne souhaite pas à son ex-mari de mourir. Elle ne lui souhaite rien de la sorte même s'il ne doit pas espérer qu'elle abandonnera un jour. Elle a besoin de lui vivant. Jamais elle ne le laissera garder le râteau. Pas de paix pour lui avant qu'elle récupère son râteau. Question de principe. Jamais elle ne cessera de revendiquer ses droits. Il est trop ignoble pour qu'elle l'oublie aussi vite. Dix ans! C'était hier! Puis elle a été trop occupée à se battre pour les enfants pour se rendre compte que dix années avaient passé déjà. Jeanne ne s'arrête pas aux détails. Il faut savoir choisir ses priorités et elle n'y a jamais manqué. Elle vient à peine de se rendre compte que la vie a passé et qu'il n'est plus son mari. Elle en avait tellement sur le cœur qu'il n'a pas quitté ses pensées depuis dix ans. Elle n'a même pas eu le temps de changer son nom. Elle porte encore celui du défendeur et même si ça n'a pas d'importance, elle tient à le garder. C'est à elle ce nom-là. Madame Jeanne Dumont. Et il n'a pas voix au chapitre, lui. Elle l'a payé assez cher, son nom. Le gros rougeaud a eu beau s'entêter à l'appeler Madame Toupette, elle s'en fiche. Ce n'est pas parce qu'elle vient de se divorcer qu'on va lui enlever tous ses droits. Elle ne veut surtout pas passer pour une vieille fille, la phobie de sa jeunesse: Mademoiselle Jeanne Toupette. Non, jamais! Elle a été mariée, Jeanne Toupette et elle n'a pas honte d'être divorcée. Dumont, c'est son nom de femme mariée, de femme divorcée. Elle n'est pas une simple vieille fille et ses enfants sont légitimes. De son premier mariage. Mais celui-là a suffi. Il n'y en aura pas d'autre. Elle préfère s'occuper de Andy, lui qui va la tromper, l'abandonner, la trahir. Mais c'est bien mal connaître Jeanne que de penser qu'on peut l'abandonner aussi facilement. Jeanne la tenace n'a jamais abandonné une juste cause et Andy est la plus juste de toutes ses causes. Et elle protégera Andy contre la vie elle-même, si nécessaire. Rien ne l'arrêtera. Ses projets pour Andy se précisent en même temps que ses migraines. Elle n'en a jamais parlé à personne, elle les endure en silence.
Jeanne l'insensible a commencé à avoir des migraines un peu avant l'interrogatoire de Andy. Quand il a parlé à l'avocat pour la première fois, pendant que Jeanne était au travail, Andy avait accepté de se présenter volontairement au Palais de Justice pour un interrogatoire hors Cour. C'est Jeanne, au retour du travail, qui lui avait fait comprendre que c'était un piège de son père et qu'il devait refuser. Andy avait compris et avait laissé un message sur le répondeur de son père: "J'ai pas d'affaire là-d'dans, P'pa. Rappelle-moé en arrivant, ça presse. Pis ton crisse d'avocat, tu y diras de pas m'rappeler, o.k.?"
En lisant la transcription de ce message au procès, le gros rougeaud avait fait remarquer à Jeanne que Andy ne semblait pas avoir de difficultés en français, contrairement à ce qu'elle était en train de lui dire pour justifier ses échecs scolaires:
- "Pis ton crisse d'avocat", avait lu à haute voix le gros rougeaud, à l'intention de Jeanne qui avait blêmi. Il a l'air de bien comprendre le français, votre fils, Madame. Vous trouvez pas? "Ton crisse d'avocat", c'est français ça, non?
La Jeanne des humiliations n'avait pas répondu, perdue dans ses mensonges, prise au piège de la vérité enregistrée sur cassette, en pleine Cour. Elle qui avait blasphémé en cachette dans un garde-robe durant toute son enfance pour ne pas se faire prendre, pour ne pas qu'on découvre qu'elle n'était pas aussi parfaite qu'elle voulait bien le laisser croire, Jeanne l'obéissante, la gentille, la polie, la modèle. Elle venait de se faire prendre par le gros rougeaud, en public. À cinquante ans! Elle s'était sentie démasquée, comme si c'était elle qui avait dit "ton crisse d'avocat" au lieu de Andy. Ce sont ses jurons à elle qui lui étaient revenus à l'esprit: Jeanne la honteuse, Jeanne la piégée, traquenardée par l'enregistrement du répondeur du défendeur. Prise à sacrer dans le garde-robe après sa poupée qu'elle traitait de tous les mots, qu'elle faisait pleurer par pure méchanceté, sa gentille poupée qu'elle traitait d'hypocrite et de menteuse quand il n'y avait pas de témoin. Pauvre Novembre! C'était ça son jeu avec la poupée dans le garde-robe: la martyriser, lui tirer les cheveux, lui donner des tapes sur les fesses ou au visage jusqu'à ce qu'elle pleure, qu'elle crie grâce, qu'elle promette de ne plus recommencer. Mais Jeanne ne pardonnait pas parce qu'elle n'avait rien à reprocher à la pauvre Novembre. Et Jeanne savait que même petite et fragile on peut être méchante, hypocrite et menteuse. Elle l'était bien, elle. Pourquoi aurait-elle pardonné à cette méchante Novembre? Elle n'avait rien à lui pardonner. Avant de ressortir du garde-robe, elle menaçait Novembre de la ramener pour une autre raclée si jamais elle disait ce qui venait de se passer. Une crisse, la poupée de Jeanne, une tabarnak, une ostie. Et menteuse en plus d'être hypocrite. Jeanne savait tout ce que sa poupée pensait d'elle, tout ce qu'elle lui cachait. Le soir, elle la surveillait en se couchant et ne s'endormait jamais avant Novembre. Jeanne avait peur. Peur que Novembre se lève, la trahisse et aille tout raconter à sa mère: les sacres, les mauvais traitements, le tordage de bras, le cassage de jambes: Jeanne la peureuse, l'effarouchée, la cachottière, la coupable. Douloureuse Jeanne!
Oui, il lui arrivait de ressentir la douleur, la sienne. Celle des autres, elle n'avait pas le temps. Mais la sienne, elle la sentait parfois au plus profond de son être. Elle n'en avait jamais parlé à quiconque. À qui aurait-elle pu en parler? Personne ne s'était jamais intéressé à Jeanne à part sa guenille de mari qui ne méritait pas ses confidences. Et sa mère, qui ne savait rien d'elle. À sa poupée, au lieu de la martyriser? Jamais pensé à ça. Parfois, pour être certaine que Novembre ne se lève pas du lit pour aller tout conter, Jeanne la serrait très fort dans ses bras et s'endormait heureuse, certaine de l'avoir étouffée.Avant la cause, personne n'avait informée Jeanne qu'elle serait confrontée à la vérité enregistrée, le message de Andy. Au procès, l'avocat du défendeur avait même suggéré au gros rougeaud d'écouter la bobine originale en pleine Cour. Il avait osé! Jeanne s'y était opposée. Andy était un polisson, mal éduqué, sans aucun respect pour son père, le défendeur. Et le gros rougeaud avait confronté Jeanne avec cette réalité comme si Andy n'était plus majeur, tout à coup. On l'avait prise par surprise, lâchement, comme d'habitude, pour qu'elle n'ait pas le temps de réfléchir et préparer une bonne réponse. "Crisse d'avocat!" Il avait eu raison, Andy. C'était un crisse, cet avocat-là, sans cœur, sans conscience sûrement, sans aucun égard pour Jeanne qu'il toisait de haut dans son accoutrement de femme, sa robe noire et longue. Il la regardait comme si elle était un moucheron qu'il méprisait de sa grandeur. Elle qui avait rêvé de devenir une grande avocate, hautaine et distante, physiquement et autrement. Elle le haïssait de toutes ses fibres avec ses airs de prince, sa parole facile, ses objections précises et cassantes, méprisantes pour Jeanne humiliée. Il interrompait le moucheron sans arrêt, le questionnait jusque dans les recoins perdus de ses comptes de banque, ses placements, ses revenus, sa mère.
- Pourquoi aurait-elle mis sa maison à votre nom, Madame?
- Ça ne le regarde pas, Monsieur le Juge. C'est personnel. Ma vie ne le regarde pas. Mes revenus non plus. C'est pas de ses affaires, ça.
- Répondez, Madame, avait rétorqué le gros rougeaud. Nous sommes à la Cour, ici.Fallait tout dire ce qu'il voulait savoir, lui! Mais quand c'est Jeanne qui posait des questions à son défendeur de mari, en l'appelant Monsieur Dumont, l'autre passait son temps à s'objecter et le juge à lui donner raison.
- Ce sont les règles de preuve, Madame. Vous ne pouvez pas poser cette question à ce témoin-là, c'est du ouï-dire. Ce n'est pas le bon témoin pour mettre ça en preuve, Madame. Je regrette, je dois maintenir l'objection.
Pourquoi? Pourquoi à chaque fois qu'elle posait une question ce n'était pas le bon témoin? Quelle règle? Quelle preuve?
- Je lui ai dit à lui, l'avocat, que je voulais interroger l'employeur du défendeur, Monsieur le Juge. Je lui ai dit à plusieurs reprises. Et il ne l'a pas assigné.
- Mais ce n'est pas à lui, Madame, à faire venir vos témoins. C'est à vous qu'il incombe de faire venir les témoins dont vous avez besoin pour faire votre preuve.Encore du favoritisme, de l'injustice, de la ségrégation contre Jeanne, contre les femmes. Juge injuste! Et gros! Avec ses règles! Quelles règles? Toutes écrites en faveur des hommes, pour les hommes, par des hommes. Les maudits hommes! Encore et toujours les maudits hommes. Non, il ne fallait pas que Andy devienne un homme! Elle allait l'en préserver, le protéger, l'en empêcher. Il en était encore temps. De gré ou de force. Pas Andy! Il serait différent des autres, comme Jeanne, un homme comme elle, courageux, qui sait se tenir debout devant les maudits hommes, qui ne se mettra pas à genoux devant personne. Que racontes-tu, Jeanne? Tu sais bien que c'est impossible. As-tu oublié le vingt mille piastres? Il ne peut plus se mettre à genoux. Le vingt mille de la Régie, sa rotule foutue, l'accident de moto. Oui, elle se le rappelle. Elle est même contente de cet accident, maintenant. Heureux accident. Andy ne se mettra pas à genoux devant personne, Andy sera un vrai.
- J'attends votre réponse, Madame?
C'était encore lui, avec ses questions d'avocat, ses demi-lunettes, sa toge trop noire. Il continuait à vouloir fouiller dans le garde-robe de la vie de Jeanne.
- Je commence à en avoir assez de vous, Madame Toupette. Vous n'aimez peut-être pas mes questions mais j'ai un travail à faire et ce n'est pas vous qui allez m'en empêcher. Tout ce qu'on veut savoir, c'est la vérité.Jeanne la menteuse tremblait de rage, elle aurait voulu lui sauter dessus, le griffer au visage comme une furie, lui tirer les cheveux en hurlant, lui enlever cette robe noire, l'attacher les bras tendus vers le plafond, le flageller, le mettre à nu, le fouetter, lacérer sa belle peau bronzée, la transformer en lisières ensanglantées puis le détacher et le laisser tomber au sol, le dominer comme il la dominait avec ses questions, le transformer en poupée pour le briser, l'amener dans son garde-robe, lui couper le pénis, lui enlever son assurance et son air méprisant, supérieur, le regarder agoniser en suçant ce pénis fraîchement coupé et encore juteux de sperme. Crisse d'avocat!
- Alors, vous admettez avoir menti dans votre témoignage hors Cour?
Oui, elle avait menti pour Andy et elle n'avait pas cessé d'intervenir durant son interrogatoire hors Cour comme si Andy ne pouvait pas répondre lui-même aux questions qu'on lui posait. Elle l'avait empêché de répondre pour répondre à sa place ou pour corriger ce qu'il avait déjà dit. Jeanne le fouillis, la pagaille, le désordre: à l'image de sa chambre. Elle avait violé toutes les règles et créer un incommensurable désordre par ses interventions. Les règles ne la favorisaient pas parce qu'elle mentait, qu'elle refusait la réalité, la vérité toute simple. Tous les avocats qu'elle avait consultés avaient refusé de prendre sa cause qu'ils lui avaient dit être indéfendable mais elle avait persisté et décidé de se défendre toute seule. Elle avait menti là-dessus aussi. "J'aimerais bien, moi aussi, avoir les moyens de me payer un avocat comme le défendeur, Monsieur le Juge."
Jeanne avocate ne voulait pas suivre les règles. À genoux devant rien ni personne, elle n'allait pas céder devant des règles de droit. La brillante Jeanne ne comprenait rien aux règles des autres et insistait pour qu'on applique les siennes. Elles étaient toutes le fruit de son orgueil et de sa haine. La seule règle qui lui était acceptable, c'était de gagner, n'importe comment, à n'importe quel prix. La vérité n'avait rien à voir là-dedans. La seule vérité qui comptait pour Jeanne, c'était qu'il fallait qu'il continue à payer pour Andy le plus longtemps possible.Toute sa vie était un interminable mensonge mais elle n'allait pas se trahir elle-même devant cette Cour. Jeanne n'allait pas devenir la délatrice des ses propres complots, une complice du mensonge des autres. "Lui aussi, il ment, Monsieur le Juge. Mon service à fondue..." Tout le monde mentait, Jeanne le savait, elle en était persuadée depuis sa plus tendre enfance. Alors, pourquoi pas elle? Surtout pour une cause juste. Pour les enfants. Pour Andy. Elle regarda l'avocat puis regretta de lui avoir coupé le pénis dans un moment de folie. Depuis qu'il l'avait remise à sa place, Jeanne l'excessive, la démesurée, la folle, l'insensée, seule dans la noirceur de sa chambre froide, dans son lit grand comme un désert, son garde-robe d'adulte, elle le revoyait avec sa toge, elle l'admirait en secret dans la noirceur en se caressant le clito, l'autre main dans le vagin. Bel avocat, intelligent, fier, cassant, debout, sûr de lui mais patient et poli. Oui, il avait été patient et poli avec Jeanne avant de la remettre à sa place: un homme comme elle en aurait voulu un, solide et doux. Il envahissait ses pensées, elle le désirait, recollait tous ses morceaux, léchait ses plaies à quatre pattes comme un chien à côté du corps ensanglanté. À mesure qu'elle les léchait, les plaies se refermaient, sans laisser de cicatrice, belle peau dorée encore bronzée, il ouvrait les yeux, voyait celle qui venait de lui sauver la vie, de le ressusciter. Il la regardait tendrement, la remerciait de l'avoir épargné, étendu par terre sur le dos, nu comme un vers, comme un dieu. Jeanne était au bord de l'extase, sa main droite allant de plus en plus vite, son esprit troublé, confondu, pendant qu'il la prenait, la pénétrait, oui, elle sentait bien maintenant, plus fort, plus vite, plus loin. C'était lui qui allait la faire jouir, ce n'était plus sa main à elle, ses doigts qui s'activaient autour et en dedans d'elle, c'était lui, le prince des avocats, l'homme de ses rêves, il la pistonnait comme une locomotive, vite, gros, plus loin et plus fort encore, Jeanne la cochonne, la déchaînée, la baiseuse, au bord de l'abîme, du grand départ. Un cri profondément retenu pour pas que les enfants l'entendent. Le plaisir de Jeanne depuis son adolescence, sa poupée, la noirceur de son garde-robe, de sa chambre, de son esprit. Tout le monde est une poupée, aux yeux de Jeanne revenue de son fantasme. Il avait sans doute remis sa toge noire parce que Jeanne ne le voyait plus dans la noirceur de sa chambre. Parti. Plaisir caché, défendu. L'amour de faire mal. Amour fou à tuer, un jour.
Pourquoi était-elle devenue comme ça? À cause de sa poupée, sans doute. C'était sa poupée qui lui avait gâché la vie, plaisir de garde-robe. C'était sa façon d'aimer: tordre les bras de Novembre, lui tirer les cheveux, la faire pleurer, souffrir, l'empêcher de rire, la menacer de retour au garde-robe à la moindre incartade. Comme à la Cour.
Elle l'avait appelée Novembre comme le mois des morts: lugubre poupée, malheureuse, vouée au désespoir, au martyr, poupée flétrie, torturée, maudite, mordue, tordue. Non, Novembre n'avait rien de la belle poupée cajolée, embrassée, aimée. Novembre, la belle de jour, la méchante de la noirceur, du garde-robe. Jeanne ne pouvait pas ne pas la punir. Seule témoin de ses crimes, de ses sacres, de sa noirceur. Noire Novembre devait être châtiée par Jeanne, comme lui, son mari, qui ne voulait pas se séparer. Elle avait dû tout faire elle-même pour le divorce. Il s'était laissé faire, avait suivi, simplement, sans se plaindre. Il n'avait rien compris.C'était sa façon à elle de l'aimer: le blesser, l'empêcher d'être un bon père, l'empêcher de voir ses enfants pour pouvoir leur dire qu'il les avait abandonnés, les dresser contre lui comme des pitbulls prêts à l'attaque, pour lui dire qu'ils ne veulent plus le voir, briser son intérieur bonhomme, casser son entêtement à rire, à s'amuser, lui brûler le cerveau, le brancher sur l'électricité de son venin à elle pour tout faire sauter. Ce rire que Jeanne détestait, cette manie de tout prendre avec un grain de sel, de faire des mots d'esprit alors qu'elle en était incapable. C'est ça qui l'avait attirée vers lui au départ, sa bonté, son esprit, sa générosité, son incapacité à calculer, sa transparence et son ineffable capacité à admettre ses torts comme si c'étaient des qualités. Plus souvent qu'à son tour. Il l'avait rendue folle avec sa bonhommie. Jalouse, elle était jalouse de son esprit, de son rire gai et sincère. Elle était devenue jalouse de voir que ses enfants, même sa fille, aimaient mieux leur père qu'elle, jalouse de voir cette facilité qu'il avait à les calmer d'un mot, d'un bec. Eux qui étaient inconsolables au moindre bobo en présence de Jeanne, elle que les pleurs faisaient souffrir, paniquer, perdre la raison. Les enfants, petits, plus vivants que Novembre, pleuraient pour tout et pour rien en présence de Jeanne, à lui fendre l'âme, jusqu'à ce qu'il arrive, lui. Le défendeur! En riant. Un bec, dans les bras et tout était terminé. Si sa poupée avait pu pleurer pour vrai, Jeanne aurait sans doute été une bonne mère mais Novembre était peut-être aussi méchante que Jeanne. Elle avait toujours refusé de lui faire plaisir en pleurant pour vrai. Elle pleurait seulement dans la tête de Jeanne. Pas comme les enfants. Jeanne avait fini par comprendre qu'elle n'existait plus quand il arrivait, lui, le défendeur. Il prenait toute la place dans la vie des enfants, les accaparait avec sa bonne humeur, son imagination, son amour de père. Elle avait bien tenté de sauver son mariage en essayant de lui faire comprendre qu'il ne devait pas se rouler par terre avec les enfants, jouer avec eux en riant, en criant. Il fallait les laisser se débrouiller pour qu'ils apprennent à jouer seuls, laisser leur esprit d'initiative se développer. Il les empêchait de se développer avec ses jeux, ses attentions, ses becs et son enthousiasme. Il se préparait à gâcher leur vie, leur avenir, leur personnalité. Il fallait leur apprendre à être sérieux, responsables, réfléchis. Jeanne l'impitoyable, l'austère, la sévère ne le laisserait pas faire. Elle n'avait pas eu le choix. Pour sauver ses enfants, elle avait fini par chasser leur père de la maison, le défendeur irresponsable, irréfléchi, mou. Elle avait dû leur expliquer parce qu'ils ne comprenaient pas pourquoi il était parti, pourquoi il les avait abandonnés, délaissés. Frany avait répondu aux explications de Jeanne en disant qu'elle ne l'aimait pas, que c'était de sa faute à elle si Daddy était parti, qu'elle la détestait. À sept ans, elle détestait déjà Jeanne. Mais c'était réciproque. Les deux aimaient le même homme et Jeanne ne pardonnerait jamais à sa fille d'avoir chassé son mari. C'est surtout à cause d'elle, Frany, que Jeanne avait dû avoir recours aux grands moyens, au divorce: le divorce de Frany et de son père. Jeanne l'avait fait pour la protéger, pour tenter de la récupérer, l'amadouer, la ramener à elle. Mais elle avait bêtement échoué. Frany s'était fait une raison, en vieillissant, mais elle n'aimerait jamais Jeanne, sans le dire. Frany comme Jeanne. Silence contre silence. Mais au delà des mots, Jeanne le sentait bien, elle n'avait pas réussi ce divorce entre sa fille et le défendeur. Rieuse aussi, comme lui, Frany. Jeanne la renfrognée aux lèvres serrées l'avait oubliée, laissée de côté, pour concentrer toutes ses énergies sur Andy, plus jeune, plus malléable. Andy avait compris Jeanne: son père ne l'aimait pas puisqu'il les avait abandonnés. C'est maman qui le lui avait répété. "Il vous a abandonnés parce qu'il ne vous aime pas, les enfants. Il est méchant. C'est ça la vérité. C'est tout ce que vous devez retenir. Ne l'oubliez jamais, il vous a abandonnés pour toujours. Mais moi, je serai toujours avec vous pour vous aider et vous protéger."
Andy avait compris mais il n'aimait pas vraiment Jeanne, lui non plus. Il l'acceptait, faute de mieux. Andy n'aimait personne. Même pas sa sœur, Frany. Andy aimait Andy. Il lui faisait faire du ski, le conduisait au hockey en auto, lui payait des repas dans des bons restaurants, lui permettait de manquer ses cours. Jusqu'à ce qu'il rencontre sa girlfriend. Elle l'avait changé, souillé dirait Jeanne. Andy aimait Chantal. Mais Jeanne avait déjà décidé de ne pas le laisser courir à sa perte. Elle allait l'aider. Et ce n'est pas parce qu'elle n'avait jamais dit à ses enfants qu'elle les aimait qu'elle ne les aimait pas. Les actes valent mieux que les paroles et Jeanne leur avait consacré toute sa vie. C'est pour eux qu'elle n'avait jamais eu d'autre homme dans sa vie et elle leur avait répété souvent pour qu'ils ne l'oublient jamais. C'est pour eux qu'elle allait travailler en métro pour qu'ils puissent profiter chacun d'une des deux voitures. C'est pour eux qu'elle ne louait pas l'appartement du sous-sol, occupé par Andy, et se privait ainsi d'un revenu supplémentaire. C'est pour eux qu'elle se battait avec le défendeur devant les tribunaux. "Mais si c'est pour vous que ta mère se bat devant les tribunaux, pourquoi dire que ça ne vous regarde pas? Tu trouves pas ça bizarre?" avait demandé Chantal à Andy. Jeanne aurait arraché les yeux de Chantal quand Andy lui répéta cette question impertinente. "De quoi j'me mêle" avait pensé Jeanne, sans rien dire, les lèvres et la mâchoire serrées.
Nouvelle attaque. À cause de la Chantal, cette fois. De plus en plus fortes, les migraines de Jeanne: la batteuse et la moissonneuse se disputent l'espace dans cette tête prête à éclater. L'esprit et les idées ont déserté la tête de Jeanne où domine la pression dans la noirceur totale. Chaque battement de coeur résonne comme un coup de tambour dans les tympans gonflés par la pression comme une bulle prête à éclater, tympans transparents, sensibles, rouges, le front bombé vers l'intérieur, les tempes comme deux étaux qui se moquent de la douleur de Jeanne, tempes bourdonnantes, pressurisées, s'agrippant avec acharnement à une boîte crânienne qui ne demande qu'à se désintégrer pour se libérer du mal emprisonné dans la tête de Jeanne. Vérité ou mensonge? La vérité veut éclater au grand jour, tiraillée par le mensonge de Jeanne. Ils se livrent une guerre sans merci, s'attaquent près de l'oreille
gauche, entrent dans les méninges, frappent: batteuse et moissonneuse en guerre. C'est Jeanne qui récolte tout. Mi-graine. Jeanne goûte à la médecine des deux à la fois. C'est le combat des chefs dans le garde-robe. Ou rien du tout: seulement la maladie, les maux, un mauvais songe. Mens, songe. Mal à dire. Maladie. Sa maladie du mensonge, maladie de la noirceur, maladie de garde-robe, migraine de l'esprit ou du corps? Est-ce la tête physique de Jeanne qui fait si mal à tout ce qu'elle renferme ou son esprit qui n'en peut plus d'être avec elle? Jeanne serait-elle en train de guerroyer contre elle-même, de se contre-attaquer? À court de combattant, veut-elle se défier elle-même en combat singulier, face à face, comme aux petites créances, se meurtrir dans sa propre vie privée, fouiller sa plus profonde intimité, ses replis les plus secrets? Jusque dans sa mémoire perdue, au-delà de son âme?On ne voit rien dans le noir, Jeanne. Et tu n'as jamais pris le temps de regarder ton âme ailleurs que dans un garde-robe, à la noirceur. Jeanne n'a jamais vu son âme, elle ne veut pas la regarder, pas même dans un miroir. Jeanne la peureuse, la froussarde, fripouille, lâche, mesquine médiocre et pitoyable: lamentable Jeanne. Elle vit les olympiades du mal de tête, elle abat ses propres records d'endurance. La marathonienne Jeanne combat de toutes ses forces. Même ses faiblesses la soulagent parce qu'elle refuse de regarder cette âme qui lui fait mal. Jeanne a mal à son âme physique; elle préfère endurer la maladie qu'affronter la vérité. La lumière est trop crue, trop dure, trop agressante pour la courte vue de Jeanne. C'est peut-être l'âme de Novembre qui revient dans sa tête, pour se venger, qui veut la dénoncer, raconter tous les supplices qu'elle a subis aux mains de Jeanne. C'est Novembre qui veut faire éclater la vérité et la tête de Jeanne. Elle ne la laissera plus, comme Jeanne n'a jamais laissé le défendeur. Novembre veut sortir de la noirceur, du garde-tête-garde-robe de Jeanne. Elle veut une autre chance de faire une vraie vie de poupée, heureuse, choyée, dorlotée, aimée. Novembre revient pour être elle-même. Révolte de Novembre. Coup pour coup dans la tête de Jeanne, griffer ses méninges, déchirer les fibres du cerveau, mordre dans la membrane protectrice, tirer sur les cheveux du cervelet jusqu'à ce qu'il éclate: Jeanne la méchante, l'affreuse, la misérable, la monstrueuse Jeanne. Elle ne veut pas voir la maladie, le mensonge. C'est ça la vérité. Jeanne est malade. Ses mensonges l'ont rendue malade et elle ne veut pas l'admettre. C'est ça la vérité. Elle refuse, nie, fuit. Son monde, sa vie toute entière est un mensonge. Elle le sait: indéfendable et indéniable. Elle continue à combattre, à mentir. Elle ne peut pas, elle en est totalement incapable. Elle veut continuer à être Jeanne la bonne, la charitable, la juste. Mensonge de Jeanne à Jeanne. De Jeanne au monde entier. Le gros rougeaud l'avait bien vu, lui. Et l'avocat aussi. "Alors, vous avez menti sous serment lors de l'interrogatoire hors Cour?" So what? Ils ne t'ont pas mise en prison pour autant, Jeanne. Pourquoi n'aurait-elle pas menti pour Andy? Tu n'as pas commis de crime, Jeanne. La preuve c'est que tous les menteurs sont en liberté. On n'enferme pas les menteurs dans des prisons. Et les malades? Les hôpitaux pour les malades? Non, Jeanne n'est pas malade. Sa migraine diminue, s'en va, est terminée. Ses idées viennent reprendre place sur le champ de bataille déserté de son esprit.
Tu étais folle, Jeanne. Penser qu'une poupée était entrée dans ta tête. Ce n'est pas Novembre, c'est la migraine. Partie, la migraine. Jeanne la victorieuse, la gagnante. C'est ça la vérité, Jeanne. Tu es gagnante sur toute la ligne et tu es bien la seule à t'être prise pour une malade, une folle. Personne n'a jamais dit ça de Jeanne. Tout le monde sait que Jeanne n'est ni folle ni malade. Pourquoi en avoir douté, toi? Tu le sais comme tout le monde. C'est l'évidence. Mais Jeanne ne s'est jamais fiée aux autres parce qu'elle sait depuis le garde-robe qu'il lui est arrivé trop souvent d'avoir raison alors que tout le monde pensait le contraire d'elle. Ils avaient tort. Jeanne indépendante, objective, ne peut pas se fier aux autres pour se rassurer, se corroborer. Ils se trompent trop souvent, les autres. Jeanne ne va pas se mettre à devenir une suiveuse à cause d'un simple mal de tête, elle ne cédera pas un millimètre d'espace dans sa tête à la vérité des autres. La sienne prend toute la place. Mieux vaut les ignorer tous et continuer à défendre la vérité de Jeanne.
Novembre ne pouvait pas revenir dans la tête de Jeanne. Elle est morte, foutue, disparue, engloutie. Novembre s'est suicidée. C'est elle qui l'a voulu, demandé, exigé. Méchante Novembre qui n'acceptait pas les remontrances, les mises au point, les corrections. Il faut corriger les poupées, pas les Andy. Novembre était devenue de plus en plus menaçante avec le temps.
Jeanne avait commencé à découvrir son corps en grandissant et était devenue de plus en plus jalouse de Novembre qui ne changeait pas. Toujours la même, Novembre, pendant que Jeanne devenait jeune femme. La pousse des seins qu'il fallait cacher, petits pois grossissants, douloureux, qui attiraient l'attention, les regards. Jeanne s'était sentie troublée mais cachait sa douleur. Plus tard, elle s'est sentie humiliée de voir qu'ils avaient cessé de pousser: la Jeanne sans envergure, sans panache, maigre, malingre. Jeanne aux petits seins, asexuée. Jeanne la planche à repasser, l'homme manqué, sans queue ni sein. Elle aurait voulu recommencer, régresser, se reprendre, recommencer sa vie à neuf, en homme, un vrai, ou en vraie femme, charnelle, protubérante: une Jeanne aux gros seins, une Jeanne à la belle poitrine, nouvelle, née de l'ancienne. Mais la substitution de ces deux Jeanne-là ne s'était pas produite. Le temps avait ignoré Jeanne et avait continué à passer. Jeanne la déçue avait pris son premier virage. Pourquoi aurait-elle aimé un homme quand elle ne savait pas elle-même ce qu'elle aurait préféré être? Un homme sans pénis ou une femme sans sein? Elle n'avait pas encore eu le temps de faire son choix. Le temps l'avait poussée dans le dos et continuait à ne pas lui laisser le temps de penser. Les choses importantes... elle les avait toutes ignorées. A cause de lui, toujours lui : le temps. Jamais présent quand on en a besoin, ou parti, ou pas arrivé ou déjà passé. En tout cas jamais à temps. Elle avait joué les deux, avec les enfants: le rôle de l'homme et celui de la femme.
Monoparentale préméditée, préfabriquée. Homme-femme déguisé en femme-homme. Ni l'un ni l'autre et les deux à la fois. Jeanne la bienheureuse méchante qui enseigne la vérité au mensonge. La tête qui craque, qui revient, qui relance la course à la douleur, Novembre qui se réveille, qui tambourine l'intérieur à coups de poings fermés dans la tête de Jeanne. Novembre l'intolérable, la chatte aux sept vies, la poupée devenue chatte, elle griffe l'intérieur du cortex, mord la membrane pour la déchirer, l'étirer, mouille les veines de sa salive en les repassant avec sa langue, salive salée sur la plaie à vif. Oui, c'est elle, c'est Novembre. Elle baptise Jeanne. C'est à son tour. Jeanne avait baptisé Novembre en lui versant de l'eau salée dans les yeux, dans le garde-robe. Il y a quarante-quatre ans. Ça fait quarante-quatre ans que Jeanne avait oublié le baptême de Novembre: de l'eau salée dans les yeux de sa poupée. Pour s'amuser. Mais ça a dû lui faire mal et elle se venge à la salive de chat. Le chat de Jeanne qui consolait Novembre quand elle sortait du garde-robe des tortures. Jeanne la lançait contre le radiateur et elle tombait au plancher, inerte. Novembre en plein coma se faisait ranimer par Pacha, doux et tendre. Il ronronnait, étendu en rond autour de la pauvre Novembre. Il comprenait tout, Pacha, mais ne disait rien lui non plus.L'été, Jeanne passait ses vacances avec sa mère à la campagne chez son grand-père. Sur une ferme. Elle aimait cette liberté-là, les champs, l'espace, les animaux. Elle s'affairait. Entrer dans le poulailler par le trou des poules, à quatre pattes, sentir l'odeur spéciale du poulailler, mélange de plume, de paille, de chaleur et de grains. Le cri du gros coq rouge, à l'air agressif mais peureux, qui appelait au secours pendant que l'intrépide petite Jeanne lui faisait la guerre en le pourchassant, le lâche, et en lui lançant des oeufs encore tout chauds qu'elle enlevait d'en dessous des couveuses couchées dans leurs petites niches individuelles. Les hommes, les coqs, tous des pareils, des peureux, des lâches. Elle ressortait et s'essuyait les genoux couverts de brins de paille, essuyait ses mains, secouait sa petite robe. Son grand-père l'aimait trop pour la soupçonner de casser ses œufs. C'était sûrement le polisson de Germain, un petit voisin.
- Oui, je l'ai vu grand-papa. Il sortait du poulailler à quatre pattes.Jeanne la menteuse n'avait pas à avoir honte. C'était Germain. Elle avait aussi vu quelqu'un jeter un lapin dans le baril d'eau de pluie près de la grange mais elle n'était pas certaine si c'était Germain. Elle l'avait vu de dos seulement et n'avait pas pensé en parler jusqu'à la macabre découverte. Le lapin s'était putréfié et décomposé dans cette eau du ciel. Le cheval était tombé malade après en avoir bu. Un vrai, un gros cheval. Il était couché par terre mais avait survécu à son ingurgitation d'eau empoisonnée. Petite mais puissante, Jeanne. Il aurait pu mourir. C'est son grand-père qui était mort. D'une crise cardiaque. Il avait trop forcé pour déplacer le cou et la tête du cheval qui s'étranglait avec son licou.
C'est Novembre qui veut te culpabiliser, Jeanne. Tu n'as pas tué ton grand-père. Le médecin l'a confirmé. C'est son cœur qui a lâché. Il n'était pas bien depuis quelque temps. Tôt ou tard, il fallait qu'il meurt. C'est ce qui arrive aux vieux, c'est normal. Quand on a six ans, les vieux de cinquante et un an sont très vieux. Jeanne était maintenant rendue là, à quelques pas de ses cinquante et un ans. La migraine déforme tout, l'empêche d'avoir les idées claires. Même si elle sait qu'elle n'a pas tué son grand-père, elle a de la difficulté à se souvenir avec précision du lapin, de Germain avec le lapin, quand il le plonge dans l'eau. Parce que c'était Germain, ce n'était pas Jeanne. Il fallait que ce soit Germain. Ou Jeanne. Les deux seuls enfants à des kilomètres à la ronde. Savoir la vérité, pour une fois, aurait rassuré Jeanne parce que, si elle ne pouvait pas se fier aux autres, cette fois-ci c'est à elle-même qu'elle ne pouvait pas faire confiance. Sa mémoire la trahissait. C'était si loin la mort de grand-papa, nébuleux, noir. Pour une fois, elle aurait voulu savoir la vérité, la vraie, mais se sentait incapable de se souvenir. Elle ne savait plus si elle avait gardé le souvenir de la vérité ou du mensonge. C'était elle ou Germain? C'était le secret de la vérité ou du mensonge? Le lapin lui obstruait la mémoire. Aucun
souvenir de l'endroit où auraient pu se trouver les lapins sur cette ferme. La grange, le foin, les vaches, les chats dans la grange, les fourches, le fumier dehors, elle se souvenait de tout ça. Mais pas de lapin nulle part. Jeanne avait beau repasser ses souvenirs, fouiller dans sa mémoire, quelque chose lui échappait. Le gros baril en chêne qui ramassait l'eau de pluie, près de la porte de la grange, du côté du champ où se trouvait le cheval, le poulailler un peu plus loin, le bouc et la chèvre derrière le hangar, le potager de l'autre côté du poulailler, les cochons du côté opposé. Tout, elle revoyait tout. Mais pas de lapin. Juste un cheval malade et un grand-père mort.La mort passe mais les vivants restent. Jeanne malade, vivante, défaillante. Le Dr. Fontaine lui a prescrit des médicaments pour la migraine, les meilleurs. Mais ils n'ont pas plus d'effet que les poissons rouges à la cannelle n'en ont contre le cancer du poumon. Jeanne a dû prendre une semaine de repos, de congé. Elle qui n'a jamais manqué une journée de travail en vingt-cinq ans. Clouée chez elle, dans la tête. Les résultats d'Andy ont été catastrophiques. Jeanne est tombée malade juste avant qu'il les reçoive. Andy va devenir mécanicien dans un garage si son père ne réussit pas à lui trouver une place à vie dans sa compagnie d'aviation. Il a promis d'essayer mais ne peut pas garantir le résultat à cause des coupures de personnel. Les temps sont durs pour tout le monde. Andy s'en fout. Il aime la mécanique. En robe de chambre depuis trois jours, Jeanne dure, endure. Dans son miroir, elle déteste ce qu'elle voit. "Tu fais dur, Jeanne." Elle a l'impression de regarder sa maison pour la première fois, petite, dénudée, sans âme ni cœur, sans visage. Les mêmes vieux meubles que le défendeur avait achetés à l'époque, les tapis usés jusqu'au trognon, les divans de cuir craquelés, desséchés, la table d'acajou râpée et défraîchie, blessée à plusieurs endroits par les brûlures de cigarettes de Andy, les chaises au tissu effiloché, en lambeaux presque. Le temps a passé sur tout ce qui l'entoure. Tous ces objets pour lesquels elle s'est tant battue dans les procédures de divorce ont vieilli, n'ont plus aucun intérêt. Elle s'est battue pour les garder, pour les enfants, mais encore plus pour que lui ne les ait pas, le défendeur. Il ne méritait pas qu'elle lui laisse quoi que ce soit. Elle lui a laissé la vie, c'était déjà beaucoup. Presque trop, à l'époque. Mais elle n'a pas eu le temps de s'occuper de tous ces beaux objets qui ne le sont plus. Depuis dix ans, tout ce qui était beau est devenu laid, abîmé, vieilli. Les cuirs sont ridés, fripés comme de vieilles peaux malades. Cuirs mal traités comme la peau de Novembre. Jeanne s'est occupée des enfants, des procédures judiciaires. C'est de sa faute à lui tout ce qui arrive à Jeanne. Pas surprenant qu'elle ait commencé à avoir des migraines. Dix ans de combat, de hargne, de vengeance. Il lui a volé le temps qui passait, sa vie. Gâchée par lui. Elle vient tout juste de comprendre que le divorce c'est pour la vie, comme le mariage. Elle a visité la vie dans le métro de la vengeance et n'a vu que la noirceur. Le garde-robe de la vie de Jeanne. "C'est de sa faute à lui, Monsieur le Juge." Il a volé mon râteau et ma vie. Elle s'est occupé de réclamer le râteau, le service à fondue mais sa vie s'est envolée le temps de ces dix ans. Réclame, Jeanne, réclame-le lui. Dix ans, ça se paie. Pas à la Cour des petites créances, à la Supérieure. Ça vaut plus que quinze mille dollars, une vie perdue. C'est la migraine qui l'empêche d'attaquer.
Andy lui a dit de ne pas l'attendre pour souper. Il va au restaurant avec Chantal. Il va revenir tard. Il sait bien que Jeanne est malade. Il en profite pour aller au restaurant avec une voleuse qui laisse Jeanne seule. Seule à penser à sa migraine. Un véritable égoïste, ce Andy. Sa mère malade.
Jeanne n'avait pas pensé qu'il deviendrait indépendant d'elle, autonome. Ce n'est pas ce qu'elle avait espéré pour lui. Elle s'est contentée de penser au petit Andy, au jour le jour, au Andy toujours là, le Andy des études qui ne finiraient jamais, le Andy dont elle serait fière, qu'elle accompagnerait en lui tenant le bras, Andy la réussite, le succès. Le Grand Andy dont tout le monde parlerait un jour, qui ferait l'envie de toutes les mères du monde, le Andy savant, instruit, raffiné, érudit, Andy le docte, l'intellectuel, l'universitaire Andy. Égoïste, ingrat! Et futur garagiste! Voilà ce qu'elle avait réussi à faire du vrai Andy. Dernière année d'étude réussie? Dernière année du secondaire et de justesse. C'est pour ça que Jeanne avait commencé à avoir des migraines. Elle sentait le début de la fin de son règne, la fin des études, la fin des procédures, la fin des rêves. "C'est un homme, Madame. Vous n'espérez tout de même pas que son père continue à payer pour lui jusqu'à trente-cinq ans?" Gros rougeaud! Insignifiant!
Jeanne vient de se divorcer depuis à peine dix ans et elle se demande tout à coup si elle aurait dû. C'est la première fois qu'elle se pose la question. Elle n'a pas eu le temps avant. Pourrait-elle tout arrêter maintenant? Il était peut-être encore temps de tout arrêter: le divorce, la séparation, la solitude. Demander de l'aide pour une fois dans sa vie. Un peu d'aide. Admettre qu'elle n'est pas capable, qu'elle n'y arrivera jamais avec deux enfants, les pleurs, les cris, le désordre. Au moins, lui, il était capable de les consoler, de les faire rire, de jouer avec eux, de leur raconter des histoires fantastiques. Les enfants l'ont toujours aimé. Tout reprendre, tout arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Pas de divorce, pas de déchirements, pas de procédures, pas de mesquineries, pas de chicanes. C'est possible, c'est faisable. Un seul mot à dire. Andy vieillirait avec son père, la famille. Il serait capable, lui, de le diriger dans la vie, dans ses études. Lui aussi, il l'aimait son fils. Transformer le défendeur en daddy. Deux amis, lui et Andy. Il pourrait être là, tout le temps. Il n'a jamais refusé de s'occuper de ses enfants; c'est lui qui s'en occupait avant et il continuerait. Il était prêt à tout pour ses enfants, même à endurer Jeanne toute sa vie. La mère de Jeanne avait peut-être eu raison: Jeanne avait eu tort de vouloir se divorcer. Elle n'avait aucune raison. Pour les enfants? Non, Jeanne! Tu n'as pas divorcé pour les enfants. C'est toi la voleuse, l'infâme, la traître. Tu t'es vengée parce qu'il était trop heureux pour toi, tu as voulu le briser à cause de sa bonhomie, à cause des trop grandes marques d'affection que lui témoignaient les enfants dès qu'il mettait le pied dans ce duplex. C'est toi, Jeanne, qui a tout gâché. Et tu ne fais que commencer à payer le prix. Tes migraines ne sont pas sur le point de te laisser alors que lui respire l'air pur du nord. Ta vie risque de se compliquer, Jeanne. Tu n'as pas eu le temps de penser au temps mais ça ne fait que commencer. Tu t'es préparée une vieillesse pénible avec ton duplex, tes actifs, ta pension, tes placements. Plus longtemps tu vivras, plus longtemps tu auras de temps pour penser à tout ce que tu as fait, détruit. Tout détruire autour de toi, c'est tout ce que tu as réussi, Jeanne. Andy va te faire payer sans s'en rendre compte pour tout ce dont tu l'as privé: il aime encore son père, Jeanne, en dépit de tout ce que tu as fait ou dit. Il le voit de plus en plus souvent. Et toi tu te retrouves prisonnière de ta vie et de ton duplex. Tu ne peux plus lui cacher la vérité. Chantal a ouvert la lumière du garde-robe, elle a réveillé les souvenirs de son père dans l'esprit d'Andy, un père souriant, moqueur. Elle fait rire Andy, Jeanne! Rire, simplement, par plaisir. Le seul sport que tu ne lui as pas fait pratiquer depuis le divorce. Il se sent bien avec Chantal. Elle le ramène en arrière, sans le vouloir, sans le savoir. Elle le rapproche du défendeur. Elle lui rappelle quelque chose d'agréable qu'il a connu et oublié. Tu l'as inondé de tes doubles messages, tu te souviens, Jeanne? Tu refusais de lui faire son repas quand il voulait appeler son père. Tu le punissais parce qu'il voulait le voir. Tu l'as accablé de tous les mensonges de ta jalousie. "Laisse-moi tranquille avec ton père! Il nous a fait assez de mal comme ça. Fais-tu exprès?" Les enfants de dix ans font-ils exprès, Jeanne? Chantal le trouve pourtant gentil, le défendeur. Les quelques fois qu'elle l'a vu, ils se sont bien amusés lui, Chantal et Andy. Chantal l'allumeuse! Elle ouvre la porte de ton garde-robe, Jeanne, de ta vie sombre, cachée, hypocrite. Tu croyais pouvoir t'en tirer avec le meurtre parfait, assassiner les sentiments de tes enfants envers leur père mais tu n'as réussi qu'à te tromper toi-même. "Les autres" s'en fichent. Ils le connaissent le défendeur et ne veulent pas te contredire. Ils t'ont écoutée mais tu es folle, Jeanne. Tu es malade et tu seras la dernière à t'en rendre compte. C'est ça la vérité.
Personne ne fait confiance à Jeanne, personne ne la croit quand elle parle. Tu fais une grave erreur si tu penses le contraire, Jeanne. Non, ce n'est pas la migraine qui te parle, qui te fait divaguer. Les œufs cassés dans le poulailler, ce n'était pas Germain, tu le sais. Et le lapin? Où étaient-ils les lapins, Jeanne? Dans la porcherie? Non, tu sais bien qu'ils n'étaient pas dans la porcherie. Regarde bien, cherche dans ta mémoire à la migraine. Ce n'est pas Novembre qui a tué le lapin, Jeanne. Ta tête voudrait bien recevoir des coups de mur pour se soulager! C'est la vie qui te rattrape. Jeanne faite mensonge. Tu fais une overdose de mensonge. C'est l'avocat, Jeanne, c'est lui qui a fait la différence. C'est lui qui a insisté pour interroger Andy. Il t'a vue comme tu es, dès le premier jour. C'est lui qui a insisté, il a mis de la pression sur le défendeur, il l'a menacé de laisser tomber sa cause s'il ne le laissait pas interroger Andy. Toutes les Jeanne de la terre se ressemblent. Ta petite voix plaignarde, mine de demander pardon au moment où tu te prépares à frapper le plus fort, tes crises en pleine Cour. Il t'a démasquée dès la première rencontre. Tu n'aurais jamais dû te défendre toute seule, Jeanne, t'exposer à lui parler sans intermédiaire. Tes tentatives d'intimidation à son égard ont conduit à ta perte. Votre visite au Juge en Chambre lui a prouvé que tu mentais, et Andy aussi. "Je n'ai pas les moyens de me payer un avocat, Monsieur le Juge." La Cour n'est pas un garde-robe, Jeanne. Les véritables miséreux qui passent à la Cour ont un minimum de noblesse que tu n'as pas avec ton râteau et ton ensemble à fondue. Tu as voulu te faire passer pour une autre avec tes actifs et les vingt mille dollars que Andy a englouti dans ses plaisirs personnels au lieu d'étudier. Pauvre Jeanne! Tu ne croyais tout de même pas défendre une cause juste? Jeanne la profiteuse, la calculatrice. "Jeanne n'est pas une pauvre, Monsieur le Juge, et la seule misère qu'elle connaisse c'est celle qu'elle a fait endurer aux autres." C'est ce qu'il aurait dû dire, l'avocat. Mais le gros rougeaud a compris de lui-même. Jeanne la couleuvre. Tu rampes à travers tes migraines, Jeanne, et ton venin a empoisonné ta tête. C'est ton poison à toi qui ne peut plus se répandre et qui t'attaque de l'intérieur. Ce n'est pas bon pour le cerveau, du venin. Tes neurones explosent, décharge électrique nourrie de l'intérieur. Avoue, Jeanne! Admets-le si tu veux que cette douleur cesse de te hanter. Ce n'est pas physique et les médicaments du Dr Fontaine n'ont aucun effet contre ton mal. Ce n'est pas un antidote, c'est un simple médicament. Tu souffres du mensonge, Jeanne et aucun Dr Fontaine n'y pourra jamais rien. Novembre, ton grand-père, les œufs brisés, le lapin assassiné. Voilà de quoi tu dois parler, Jeanne. Le garde-robe. Tu t'y enfonces, tu craques dans ton garde-robe et bientôt il n'y aura plus personne pour t'ouvrir la porte. Quand tu n'auras plus de force, tu risques de suffoquer là, seule. Andy ne cherchera pas longtemps et certainement pas dans un garde-robe. Il va partir avec Chantal sans se soucier de toi. C'est toi qui lui a enseigné que son père ne se souciait pas de lui. Pourquoi se soucierait-il de toi? Donnant, donnant. Ouvre la porte de ce garde-robe sinon tu vas crever!Virginie Lapierre est belle, mince, assez grande. Hôtesse de l'air. "J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, les enfants. Votre père habite avec une autre femme au lieu de s'occuper de vous autres." Andy avait tout de suite voulu sauter sur le téléphone pour lui parler. Idiot! Tu ne comprends donc pas? Jeanne était furieuse de savoir le défendeur vivre avec une autre femme et l'était encore davantage de la réaction d'Andy. Elle avait pourtant annoncé "une mauvaise nouvelle". Il n'avait rien compris. Quel idiot, ce Andy! Il voulait lui parler comme si elle était un cadeau du ciel. Ce n'était pourtant ni Noël, ni son anniversaire. Jeanne avait toujours su qu'un jour le défendeur finirait par s'accoupler. Les hommes! Ils ne savent rien faire d'autre. Tous des guenilles! Des infirmes! Ça leur prend une canne sur qui s'appuyer. Virginie la canne! C'est à cette époque que Jeanne avait commencé ses revendications pour récupérer son service à fondue. En personne. Elle s'était rendue chez lui sans s'annoncer et sans en parler aux enfants, un samedi après-midi. Elle était entrée dans la maison sans sonner. Virginie la canne était là, en maillot. Elle venait de se faire bronzer et prenait un jus de canneberges. Jeanne l'avait toisée de la tête aux pieds comme si Virginie était une intruse qui était entrée sans frapper. Jeanne était prête à attaquer. Le défendeur était assis dans un fauteuil et lisait son journal du samedi. Il avait levé la tête en entendant la porte s'ouvrir puis se refermer et s'était permis d'avoir l'air surpris. "Jeanne? Les enfants sont avec toi?" Non! Surtout pas! Il n'était pas question qu'elle amène les enfants. Elle avait un problème sérieux à régler avec lui.
- Ça fait des années que je veux ravoir mon service à fondue. Je suis venue le chercher, j'en ai besoin pour ce soir.
- Quoi? Il fait au moins vingt-huit ou vingt-neuf à l'ombre et tu veux manger de la fondue?Il lui avait répété qu'il ne l'avait pas, qu'il le lui avait rendu mais elle insistait pour qu'il le cherche une fois de plus. Elle ne repartirait pas avant qu'il ne le trouve. Et pendant qu'il cherchait, Jeanne avait fait connaissance avec Virginie la canne. Jeanne n'avait même pas senti le moindre embarras de sa présence inopinée chez son ex-mari. Virginie avait passé un peignoir après avoir remarqué le regard insistant de Jeanne aux piqûres de mouches sur ses rondeurs.
Tu mentais, Jeanne. Encore une fois. De ton garde-robe, tu ne pouvais pas endurer l'idée qu'il soit au soleil avec une autre. Tu voulais à tout prix leur gâcher ce bel après-midi d'été, leur soleil. Et tu savais que ta seule présence suffirait. Et qu'il ne dirait rien, une fois de plus. Il te souffrirait selon ton bon plaisir.
Prétexte, le service à fondue. Il te l'a rendu deux jours après l'avoir emprunté, il y a des années de ça, Jeanne. Tu l'as jeté aux poubelles le soir même de peur de faiblir et de le lui donner pour de bon. Aux vidanges, le service à fondue, plutôt que de le laisser au défendeur. Ça goûte le sperme, la fondue, et tu n'as jamais aimé ni l'un ni l'autre. Ça t'écoeure. Avoue que tu l'a mis aux ordures pour ne pas lui donner et que tu mens depuis, à chaque fois que tu le réclames. Prétexte pour le revoir sans préavis. Même si tu dois te contenter de le voir à la Cour. Jeanne la menteuse, la douloureuse. C'est la migraine, encore. Non, c'est le mensonge. La fondue ou le lapin? Virginie la canne! Tu te souviens, Jeanne, la canne. Le bâton de ton grand-père, sa canne. Tu te souviens, derrière la grange, du côté du champ. La marre d'eau. La canne et les canetons. Ça te revient, dis? Grâce à Virginie la canne, peut-être? Vide ton garde-robe, Jeanne. La grande Jeanne de six ans, armée de la canne grand-père contre le caneton sans défense au beau bec jaune et au plumage blanc. Bec jaune brisé, couvert de petites gouttes de sang rouge. À grands coups de canne sur le caneton. Tu as eu peur de la canne quand elle t'a vue tuer son petit. Tu t'es toujours attaqué aux enfants, Jeanne. Tu ne les as jamais aimés les tout petits. Tu n'en peux plus, tu ne veux pas y penser, l'admettre. La vérité, regarde-la pour une fois. Tu parles toute seule, ma pauvre Jeanne. C'est vrai. Je ne voulais pas le tuer. Je ne sais pas pourquoi j'ai frappé. Le soleil, peut-être.
Jeanne n'aime pas le soleil. Elle est dans sa chambre, toutes toiles tendues. C'est l'été du dernier échec de Andy qui ne rentrera pas pour souper. Les toiles tendues empêchent la lumière du soleil d'entrer dans la chambre garde-robe. Ça ne va pas mieux, la tête, ça empire. Elle va appeler pour de l'aide si l'attaque continue. Elle qui n'a jamais eu besoin d'aide de personne. Seulement cinquante ans et tu veux demander de l'aide? Ce n'est pas toi, Jeanne. Tu marches dans ta chambre, tu tournes en rond dans ton garde-robe. Dix ans de divorce et tu n'as rien vu passer. Ne continue pas, sors, va dehors. C'est l'été. Il fait beau et chaud dehors, Jeanne. Tu ne vas tout de même pas refaire la même erreur. Il continue à passer et tu continues à faire la même chose. C'est l'été qui passe et tu t'arranges pour tomber malade, pour ne pas le voir. Le temps est divisé, Jeanne. En quatre saisons. C'est l'été dehors. La campagne est encore là. Ça existe pour vrai. Tout n'a pas disparu avec le divorce. La vie continue, dehors. Jeanne la morte vivante. Elle n'a jamais aimé l'été parce que c'est trop chaud. Elle a planifié
sa maladie depuis des années, elle a toujours su qu'elle serait malade le jour où... à moins qu'elle ait toujours été comme ça et que ce ne soit que maintenant qu'elle en prenne conscience. Les détails, Jeanne les a toujours remis à plus tard. Il faut qu'elle s'occupe des enfants. C'est évident.Tous les œufs dans le même panier. Tous cassés dans le même panier. Les enfants s'en vont, Jeanne, c'est normal. Depuis qu'ils sont au monde qu'ils vont s'en aller, faire leur vie. Il est trop tard pour les éduquer. Ils sont élevés depuis longtemps. Ce n'est plus le temps de dire à Andy qu'il se couche trop tard. "C'est un homme, Madame." C'est à dix ans qu'il fallait s'occuper de son sommeil, ou avant. Pas maintenant. Quand tu ne voulais pas rester seule toute la soirée et que tu lui permettais de rester debout jusqu'à ce qu'il tombe de sommeil, épuisé, devant la télévision. L'éducation, Jeanne, c'est dans ce temps-là qu'elle s'est faite. Maintenant, il est trop tard. Les devoirs et les leçons, c'est à l'époque où tu n'avais pas le temps de rien faire qu'il fallait s'en occuper, comme il aurait fait, lui, le défendeur, si tu ne l'avais pas chassé. Il avait des bonnes notes, Andy, jusqu'à ce que son père l'abandonne. Tu te souviens, Jeanne? Pas de télévision avant que les devoirs et les leçons ne soient terminés. Il était fier de ses bulletins, Andy. Et il aimait étudier. Toujours parmi les cinq premiers de sa classe avant que tu le divorces d'avec son père. Il aimait lire, aussi. Comme son père. Mais toi, Jeanne, quand as-tu lu ton dernier livre? À part le Code de procédure civile. Pas le temps? Andy non plus n'a plus eu le temps après le départ du défendeur, ni pour lire, ni pour étudier. C'est à ton contact à toi qu'il a perdu le goût des études et de la lecture. Il ne lui est resté que le ski, le hockey, les sports. Tu voulais un joueur de hockey ou un professeur d'université? "C'est important, le sport, Monsieur le Juge. - Je vous admire, Madame, pour tout ce que vous avez fait. Ce sont vos choix et je les respecte. Mais ça ne l'amènera pas à l'université."
Ouvre ton garde-robe, Jeanne. Andy n'est pas une poupée et tu n'as pas réussi ta vie ni son éducation. Il se fiche de Jeanne. Il est déjà parti. Tu te souviens? Il habite l'appartement du sous-sol, celui que tu louais à des étrangers auparavant. Et c'est uniquement parce que ça ne lui coûte rien qu'il est devenu ton locataire, Jeanne. Pas fou, Andy. Pourquoi irait-il payer ailleurs alors que sa vie est gratuite chez toi? Tu le sais mieux que quiconque, Jeanne. Tu l'achètes avec ton sous-sol comme tu l'as acheté toute ta vie avec l'auto, le ski et d'autres sports de riche, les dépenses de toutes sortes qui mènent à tout sauf à l'université. Il a maintenant ses appartements privés, en bas. Et en haut? Ce sont les domestiques, en haut, Jeanne. Ceux qui vont à la banque chercher de l'argent quand Andy en a besoin, ou à la Cour. Sa cuisinière aussi est en haut. Elle s'appelle Jeanne. Sa femme de ménage aussi s'appelle Jeanne. Andy n'a pas le temps de faire son ménage parce que sa mère l'a toujours fait à sa place. Il n'a pas appris ça non plus. Il ne sait même pas que ça existe. Il prend le ménage pour acquis. C'est pour les autres, faire le ménage. Son père lui en a même fait la remarque, chez lui: "Es-tu traîneux comme ça chez ta mère?" Andy n'a pas très bien compris ce qu'il voulait dire. Il l'a regardé d'un air surpris. Jeanne la bonne. A ne pas confondre, Jeanne. Pas bonne Jeanne. Jeanne la bonne, la servante, la banquière.