Version Internet, janvier 1998
© Copyright 1995 Yves Legris Tous droits réservés
Ce roman a été écrit en 1995. La dizaine d'éditeurs à qui je l'ai soumis m'ont tous fortement incité à l'envoyer à leurs concurrents pour le faire publier. Un de ces concurrents, qui m'avait fortement été recommandé de la façon susdite, a même mis treize mois à y penser avant de m'envoyer une lettre de louange ... accompagnée de sa réponse négative. J'ai compris et j'ai décidé d'abandonner la chasse à l'éditeur . . .
Récemment, j'ai visité un site Internet où je suis tombé sur un roman qui m'a donné l'idée de . . . vous connaissez la suite.
Le texte de ce roman tient dans plus ou moins 200 pages (550k) selon les marges et est contenu dans deux fichiers différents pour diminuer le temps d'ouverture de la page. À la fin du premier fichier, cliquer sur la flèche pour passer au second.
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Il va sans dire que ce roman est purement fictif et que toute ressemblance
avec la réalité ou avec des personnes vivantes ou ayant vécu
est purement accidentelle. Évidemment!
"Écrire, c'est une façon de parler sans être interrompu."
Michel Montand est Vice-président aux affaires juridiques d'une
filiale de La Southern,
elle-même une filiale manufacturière de la toute puissante
compagnie de télécommu-
nications, La Sonart. Il s'aperçoit que les dirigeants des sociétés
dont il fait partie
n'hésitent pas à contourner la loi pour augmenter leur puissance
et leurs profits. Avec
le concours de Danny McGuire, Vice-président, finances, Montand
réussit à découvrir
un complot tramé par les dirigeants de la Southern dont le principal
instigateur est nul
autre que Robert Golden, président de la Southern. Malheureusement
pour Montand,
Robert Golden est informé de cette découverte et une guerre
secrète et sournoise
s'engage entre les deux. Montand finira par avoir recours aux mêmes
méthodes déloyales
que Robert Golden pour tenter d'avoir raison de ce dernier. Au moment où
Montand est
coincé de toutes parts et soupçonné de l'assassinat
de sa femme, il se rend compte qu'il
a choisi un bien mauvais ami et confident en la personne de Danny McGuire,
un colla-
borateur de longue date de Robert Golden.
Une nouvelle: Pauvre Jeanne, la soeur du chat
vous êtes le
ième visiteur
LA SOUTHERN
Robert Golden venait d'être nommé Président de l'une des plus importantes sociétés manufacturières du pays dans le domaine des télécommunications. Né à Brooklyn, d'une mère Italienne, omni-présente, et d'un père juif, il avait vécu toute sa vie aux États-Unis où il avait fait fortune et voilà qu'on avait fait appel à ses services au Canada pour remettre sur pied cette société dont plus personne ne savait très bien comment elle fonctionnait même si ses profits annuels se chiffraient dans les centaines de millions. À soixante ans, Robert Golden avait acquis la réputation d'être un des grands administrateurs en Amérique du Nord. Il s'était hissé au sommet de l'industrie américaine des télécommunications en devenant Vice-président senior de A B and C Corporation, la plus puissante corporation au monde dans ce domaine, avec des ramifications allant de l'Afrique à la Suisse, de l'Amérique du Sud à l'Australie, de la Suède au Vietnam. La fabrication, la recherche et le développement de nouveaux produits, le financement, les acquisitions, les fusions, aucune de ces opérations complexes n'avait de secret pour Robert Golden. Il avait fait le tour de tous les problèmes qu'un gestionnaire de son calibre pouvait rencontrer. Dans les réunions de planification il était intraitable envers ses cadres et s'il acceptait parfois les erreurs, ceux qui se présentaient à ces réunions mal préparés en ressortaient rarement indemnes. En vingt minutes, il réussissait à analyser de façon précise un plan d'expansion de cinq ans, en trouvait les failles, les lacunes et les points forts et l'approuvait ou le démolissait et, dans ce dernier cas, ceux qui l'avaient établi se retrouvaient fatalement au chômage. L'erreur humaine et Robert Golden ne faisaient guère bon ménage. Il savait mieux que quiconque que l'erreur est humaine et c'est précisément pour cette raison qu'il y réagissait par le congédiement put et simple de celui qui avait la mauvaise fortune de l'avoir commise. C'était sans doute une erreur de sa part d'agir ainsi mais, comme il s'amusait à le dire, il préférait commettre lui-même ce genre d'erreur humaine, qu'il pouvait contrôler, plutôt que de prendre le risque de garder dans ses rangs un incompétent qui risquait d'en commettre d'autres sans s'en rendre compte. Les ressources humaines étaient à ses yeux la denrée la moins rare à trouver et la concurrence pour obtenir un poste senior au sein de sa société était féroce; cette source abondante de personnel qualifié n'était pas sur le point de se tarir dans le contexte économique et Robert Golden le savait mieux que quiconque. Les salaires hautement compétitifs de la Southern n'étaient que la pointe de l'iceberg des bénéfices personnels auxquels pouvaient aspirer ses officiers seniors. Leurs salaires étaient les plus élevés de toute l'industrie prise dans son ensemble. En plus du salaire, les cadres supérieurs recevaient à la fin de l'année financière un bonus d'importance qui pouvait atteindre cent pour cent de leur salaire de base et, dans certains cas, pouvait même le dépasser. De plus ils avaient droit à des plans de pension faramineux, entièrement financés par l'employeur, des comptes de dépenses illimités, des programmes d'achat d'actions sans frais de courtages ni intérêts et des prêts hypothécaires entièrement financés par la Société pendant les dix premières années. Des assurances santé et assurances invalidité complètes protégeaient les cadres et leur famille contre les aléas de la vie et une assurance-vie d'un million de dollars pour le cadre et son épouse faisait aussi partie des conditions normales d'emploi d'un cadre. Tous avaient droit à un minimum de six semaines de vacances annuelles, dont au moins trois devaient nécessairement être prises dans l'année en cours en vue d'éviter les burn-out et les dépressions nerveuses. Des voitures neuves de grand luxe, entièrement équipées, téléphone cellulaire compris, étaient aussi fournies aux cadres aux frais de la Société et remplacées à tous les deux ans. Toutes les dépenses reliées à ces véhicules étaient au compte de l'employeur, qu'il s'agisse d'un simple lavage, quotidien ou hebdomadaire, de réparations mécaniques majeures, de frais de stationnement ou même de l'essence pour aller passer quelques jours à la mer ou se rendre en vacances sur la côte ouest. À la fin de la période de deux ans, l'utilisateur avait la possibilité de racheter, pour un prix dérisoire, pour lui-même ou pour sa femme ou ses enfants, la voiture dont il avait ainsi joui pendant ces deux années. Dans le cas ou l'intéressé ne désirait pas exercer son privilège de rachat, le véhicule était alors offert à un employé subalterne au même prix. Chacun des cadres supérieurs "devait" aussi devenir membre de deux clubs sociaux réputés, toujours aux frais de la Société, qu'il s'y rende pour un souper de Pâques avec sa famille et des amis ou à n'importe quel autre moment pour des raisons d'affaires. Aux clubs sociaux s'ajoutaient deux clubs sportifs, pour le golf, le tennis, l'athlétisme, le squash ou même le curling. Finalement, pour toute rencontre d'affaires urgente ou importante, les cadres supérieurs pouvaient utiliser les jets privés de la Société pour se déplacer au Canada ou à l'étranger. Tous ces avantages constituaient un actif précieux pour celui qui réussissait à se tailler une place au sein de la Southern ou de ses filiales. Et pour y arriver, après avoir démontré sur CV qu'on était un être supérieur dans son domaine, il fallait se soumettre à des tests psychologiques d'une durée de deux jours avant de recevoir une offre d'emploi finale. Robert Golden ne laissait rien au hasard et voulait s'assurer, à l'aide de ces tests, de la capacité psychologique de ses cadres, de leur endurance face au stress, de leur force de caractère et de leur stabilité émotive. Les divorcés n'étaient pas admis dans cette coterie parce que le divorce demeurait une marque d'instabilité aux yeux de Robert Golden, même si cette règle avait souffert quelques rares exceptions récentes. Quant aux femmes, elles étaient admises dans la Société, en dehors des postes de secrétariat, en autant qu'elles occupent des fonctions qui ne les mettent pas en contact avec Robert Golden.
Une fois admis dans ce club sélecte, très peu d'élus le quittaient de leur propre volition. Ceux qui avaient perdu leur membership à vie avaient tous été victimes d'expulsion brutale commandée par Robert Golden. Ce dernier ne se contentait de rien de moins que des meilleurs sujets dans chacun des domaines d'activité de "sa" société. Celle-ci devenait rapidement la raison d'être d'un nouveau cadre. Par contre, si chacun vivait dans le plus grand luxe et au summum de la sécurité financière et de la meilleure classe sociale grâce à Elle, il se devait le Lui rendre au centuple. Les cadres devaient tout à cette Société et Elle demandait d'eux, en retour, une fidélité et une loyauté à toute épreuve. Ils devaient Lui consacrer leur vie, leurs efforts constants, toutes leurs énergies, leur imagination, toute leur intelligence, tout leur temps libre et parfois celui de leur famille. Elle était généreuse mais exigeante, friande de ventes records, gourmande de revenus toujours de plus en plus élevés et avide de profits nets sans précédent dont l'augmentation, d'année en année, servait de critère de base dans le calcul menant à déterminer les sommes qu'Elle redistribuait généreusement à chacun d'eux sous forme de bonus annuel. C'était une gloutonne mais elle traitait bien son monde.
À ses débuts comme président, Robert Golden avait vite compris que la vingtaine de vice-présidents qui relevaient de lui laissaient faire l'essentiel de leur travail par des subalternes pendant qu'eux jouaient au golf, au squash ou au tennis intérieur, ou se prélassaient, aux frais de la Société, dans les clubs privés devant des festins qui duraient jusqu'en fin d'après-midi ... sans compter ceux qui favorisaient une maîtresse plutôt qu'un important fournisseur, un gros client ou un politicien. Robert Golden avait rapidement émis une directive écrite, après avoir fait cette constatation, directive dans laquelle il souhaitait que chacun de ces vice-présidents puisse désormais être rejoint en tout temps, au moins par l'entremise de sa secrétaire, à la demande du Président. Ceux qui avaient gardé leur bonne habitude d'ignorer les directives du prédécesseur de Robert Golden avaient appris à leurs dépens que les souhaits de Robert Golden étaient des ordres qu'on ne pouvait pas transgresser impunément. En quelques semaines, Golden avait congédié huit de ses principaux Vice-présidents, dont le tout-puissant Vice-président aux finances, qu'il remplaça par un ontarien qui avait quitté sa province natale pour faire fortune aux États-Unis où il était devenu Vice-président d'une des plus importantes banques d'Amérique. Il s'appelait Monsieur Richard Cunningham. Monsieur Cunningham était un grand mince aux cheveux noirs, crépus et légèrement grisonnants aux tempes, avec des yeux noirs et une mâchoire fuyante soutenant un début de double menton qui se mariait mal avec son âge et sa minceur. Il était âgé de quarante-cinq ans, se savait être le meilleur Vice-président aux finances que l'on puisse trouver et considérait presque comme une faveur qu'il faisait à cette Société le fait d'avoir accepter son offre d'emploi. Précieux, guindé et snob, Richard Cunningham parlait toujours de façon pompeuse, lentement, avec une voix grave et posée, en prononçant avec distinction chacune des syllabes qui sortaient de sa vénérable bouche. Son vocabulaire était châtié et il répudiait de sa vie toute forme de familiarité. Il venait d'une richissime famille ontarienne et avait effectué de brillantes études à Harvard avant d'enrichir l'administration financière des sociétés de New York de son apport modeste à leurs affaires. Il avait voyagé un peu partout dans le monde et avait une collection d'amis importants qui logeaient dans les grandes capitales. Intelligent et cultivé, il était poli et distant avec tout le monde et savait que sa place véritable était celle qu'occupait Robert Golden. Il ne connaissait pas grand'chose aux télécommunications ou à la fabrication et ne s'en souciait guère, laissant cet aspect "ouvrier" des choses aux autres. Par contre, après avoir prêté son génie financier à la plus grande banque d'Amérique, les finances d'une multinationale étaient pour lui un véritable jeu d'enfant. Il était le financier des financiers. Il connaissait toutes les règles, tous les trucs, en théorie aussi bien qu'en pratique, et savait trouver de l'argent là où tout le monde croyait qu'il n'y en avait plus. Il savait aussi remettre sur les épaules de ses subalternes la responsabilité de toutes ses mauvaises idées, qu'elles leur reviennent de plein droit ou non. En revanche, pour rendre justice à son entourage, il compensait pour ce biais de sa personnalité en s'attribuant la paternité de tous les nouveaux concepts profitables développés par d'autres que lui. C'était un véritable gentleman aux allures princières et dans son for intérieur il ressentait une certaine forme de mépris à l'endroit de Robert Golden pour ses comportements intempestifs et parfois cavaliers aux yeux du prince. Il interprétait les sautes d'humeur de Golden comme un résidu de manières d'ancien défavorisé qui avait connu la pauvreté dans sa jeunesse et qui avait fini par réussir à se hisser au rang des privilégiés de ce monde à force de batailles, de coups de force, d'acharnement, de dur labeur et d'une grande intelligence mise au service d'ambitions démesurées. Selon Richard Cunningham, Robert Golden avait passé sa vie à se venger du fait qu'il était né dans la misère de Brooklyn et il n'atteindrait jamais à aucun des attributs des gens bien nés comme lui, dans une famille nantie, élevé dans l'opulence, le faste, l'abondance et l'honorabilité. Cette honorabilité, Richard Cunningham avait compris très jeune qu'elle n'était pas le lot de qui la recherchait mais plutôt le dû que réservait la vie elle-même à une certaine classe de la société dont le destin était de diriger le monde. Selon lui, plusieurs sociétés en étaient d'ailleurs totalement dépourvues et étaient abandonnées à elles-mêmes. Monsieur Cunningham était tout aussi dur et impitoyable que son supérieur Golden mais il était plus poli, moins direct, plus pernicieux et tortueux, sans doute à cause de sa grande diplomatie et de son non moins grand savoir-vivre. Lorsque Golden décidait de congédier un incompétent, il se choquait, criait et pouvait l'humilier devant tous ses collègues avant de le remercier de ses services. Par contre, tout de suite après, il donnait des directives pour que sa victime soit relocalisée dans les locaux de la Société et continue à recevoir son salaire et ses autres avantages jusqu'à ce qu'elle se trouve un nouvel emploi. Il pouvait même aller jusqu'à l'aider à se relocaliser. Le prince Cunningham, au contraire, envoyait une note de service à sa victime pour lui annoncer qu'elle n'avait plus d'emploi et qu'elle devait avoir quitté les lieux dans l'heure qui suit. La note était accompagnée d'un chèque. Contrairement à ceux qui croient que l'on peut tout acheter, Richard Cunningham croyait que l'on peut tout vendre. Il manquait donc quelque chose d'essentiel, aux yeux de Cunningham, à la personnalité de son impétueux patron: la noblesse des gens bien nés. Golden était donc voué, de naissance, à ne jamais atteindre à la véritable supériorité mais Cunningham savait qu'il ne fallait pas lui en tenir rigueur car son Président n'y était vraiment pour rien, en dépit de la toute puissance que lui conférait son poste.
* * *
La Southern avait son siège social au centre-ville de Montréal, dans un majestueux gratte-ciel mauve appelé Édifice Southern Building. Les deux derniers étages étaient occupés par les membres de l'exécutif de la société, Robert Golden et Richard Cunningham se trouvant tous deux au dernier étage. La Southern possédait des usines un peu partout en Amérique et ailleurs dans le monde, mais surtout au Québec. Sa compagnie-mère, la Sonart, était son principal client. La Sonart jouissait d'un monopole, d'un océan à l'autre, dans le domaine de la téléphonie et ses tarifs étaient réglementés par le redoutable Conseil Fédéral.
Le bureau de Robert Golden se trouvait à quelques pas de la salle de conférence réservée aux réunions du Conseil d'Administration de la Southern, au quarante-cinquième étage de l'édifice Southern. De son bureau, il voyait d'un côté les Laurentides et de l'autre, par temps clair, les montagnes des cantons de l'est. Sa table de travail était une pièce de collection, un secrétaire Louis XV, qu'il s'était procuré à Chicago chez un célèbre encanteur américain. Immédiatement devant, contrairement à tous les bureaux du monde, aucune chaise pour permettre à un interlocuteur de s'asseoir. Les interlocuteurs de passage se devaient de rester debout pour parler à Robert Golden. Quant aux autres, il étaient invités à s'asseoir dans l'un ou l'autre des magnifiques fauteuils qui décoraient son immense bureau. Des peintures de très grands maîtres ornaient ses murs, des sculptures placées aux endroits stratégiques, ainsi que deux gros orangers qui semblaient se sentir aussi heureux en sa compagnie que dans les jardins de Jérusalem d'où ils provenaient. Tout près de ces orangers, se trouvait une immense cage dorée dans laquelle Robert Golden avait gardé une perruche qu'il aimait particulièrement et dont le décès prématuré l'avait laissé dans le deuil. Il avait gardé la cage, qu'il regardait parfois avec morosité, mais il n'avait jamais accepter d'y faire vivre une autre perruche.
Golden avait réussi à amener la Southern à faire des affaires à la fois avec Israël et avec les pays arabes en créant une pyramide complexe de sociétés étrangères dont les unes étaient les filiales des autres et dont la compagnie-mère, avec son siège social au Delaware faisait affaire avec Israël. Quant aux Arabes, ils transigeaient directement avec la Southern sans se douter du sacrilège.
* * *
Le Directeur du contentieux et Secrétaire corporatif de la Southern avait peu d'initiative et s'était cantonné dans un rôle effacé de secrétaire sous l'ancienne administration. Lors de sa première rencontre avec Robert Golden, rencontre en vue de préparer la réunion du Conseil d'Administration, Benjamin Bigaouette avait été totalement déboussolé par les exigences de son nouveau Président. Bigaouette avait balbutié à plusieurs reprises en tentant de répondre à Golden qui avait vite compris que ce jeune avocat n'était pas à la hauteur du poste que Golden avait en tête pour le responsable des affaires juridiques de la Southern. Il était encore trop jeune, trop nerveux, mal organisé et trop impressionnable. Dès le lendemain, Golden avait demandé qu'on lui trouve un avocat d'expérience capable de remplir les fonctions de véritable chef du contentieux d'une multinationale, sans toutefois adresser la moindre critique à l'endroit de Benjamin Bigaouette, ce qui aurait automatiquement valu à ce dernier d'être congédié. Quelques semaines plus tard, Allan Wells joignait les rangs de la Southern à titre de Vice-président aux affaires juridiques et se voyait confier la tâche de mettre sur pied un contentieux efficace constitué d'avocats chevronnés.
Au moment de l'accession de Robert Golden à la présidence de la Southern, la Société elle-même était dans un état lamentable à cause du peu d'intérêt qu'y portaient les bénéficiaires de ses largesses mais, avec la venue de Golden, Elle avait pris sa revanche sur ce personnel ingrat. Après avoir remplacé à peu près tous les vice-présidents de la Southern par de nouveaux venus, Robert Golden s'était attaqué aux structures de fonctionnement des filiales. Jusqu'à son arrivée, les filiales étaient totalement autonomes et indépendantes. Chacune d'elles avait son propre Conseil d'Administration composé de membres choisis par ses cadres sans aucune consultation avec la Southern; chacune avait aussi ses propres procédures et ses politiques d'opération, le président et les vice-présidents étaient tous indépendants de leur véritable propriétaire, la Southern, et la direction de ces filiales fonctionnait en protégeant jalousement son indépendance face à la compagnie mère dont on n'acceptait pas les interventions. Les communications entre les dirigeants des filiales et ceux de la Southern étaient à toute fin pratique inexistantes. Robert Golden décida de reprendre le contrôle de toutes ces sociétés et de leurs cadres supérieurs qui ne rendaient plus de compte de leur gestion à personne depuis plus d'une décennie. Il commença par organiser ce qu'il appela la fête des retrouvailles à laquelle furent conviés tous les présidents et les vice-présidents de toutes les filiales à travers le monde, fête prévue pour une durée de quatre jours dans le plus chic hôtel de Toronto. Son invitation stipulait qu'il était inutile au destinataire de confirmer sa présence, que le nouveau Président prenait pour acquise sauf dans le cas de ceux qui avaient des projets de décéder avant la fête des retrouvailles. Quant à ceux qui, sans avoir l'intention de décéder, en seraient absents leur absence serait considérée comme une démission formelle et définitive de leur part à compter de huit heures trente précises le jeudi matin, première journée de cette grande fête. Ce jour-là, dans son discours de bienvenue, le Président Golden se présenta à tous comme leur nouveau patron et durant les quatre jours qui suivirent rencontra personnellement chacun des membres de ce grand club privé. Il leur fit part du fait qu'ils appartenaient désormais à une nouvelle organisation qu'il appelait "La Famille" et que bien des choses allaient changé dans la maison, pour le mieux-être de tout le monde, "surtout celui de nos véritables patrons à tous, nos actionnaires." Il s'attendait à ce qu'une triple ligne de communication à double sens se développe désormais, et rapidement, entre la Southern et ses filiales. Dans les semaines à venir, une évaluation complète des fonctions de chacun serait réalisée par la Société-mère et des changements importants seraient apportés à la composition des Conseils d'administration de chacune des filiales. Dès maintenant, il était en mesure de préciser la triple ligne de communication qu'il avait à l'esprit. Chacun des présidents des filiales répondrait dorénavant à Golden personnellement et ce dernier s'attendait à ce que chaque décision majeure et tout coup dur imprévu soient immédiatement portés à son attention. De plus, chaque filiale qui n'en avait pas déjà un verrait à engager un avocat qualifié dans les plus brefs délais, engagement qui devrait être soumis à l'approbation d'Allan Wells avant sa confirmation officielle. Cet avocat, dans chaque cas, agirait comme Secrétaire corporatif et Vice-président aux affaires juridiques de sa société et se rapporterait d'une part à son président et d'autre part au nouveau Vice-président aux affaires juridiques de la Southern, Allan Wells. L'exigence de n'avoir que des avocats comme Secrétaires corporatifs avait pour but de s'assurer de la confidentialité des discussions de toutes les réunions des conseils d'administration de la grande Famille. Le Secrétaire corporatif, en tant qu'avocat, serait lié par son secret professionnel et les membres de ces conseils par leur responsabilité en tant qu'administrateurs, sauf démission immédiate pour ceux qui désiraient faire valoir leur dissidence sur des questions d'importance. Une double ligne de responsabilité semblable s'appliquerait aux vice-présidents aux finances de chacune des filiales, chaque Vice-président aux finances relevant désormais à la fois de son président et du Vice-président aux finances de la Société-mère, Monsieur Richard Cunningham. Quant aux conseils d'administration de ces filiales, ils comprendraient nécessairement parmi leurs membres le Vice-président aux finances de la Southern pour toute filiale ayant un chiffre d'affaires supérieur à cent millions de dollars et dont le siège social se trouve au Canada ou aux États-Unis. Quant aux autres, des directives leur parviendraient sous peu de la Southern. Robert Golden offrit une année de salaire à tous ceux qui croyaient être incapables de pouvoir remplir leurs fonctions à l'intérieur de ces nouveaux paramètres.
Une partie importante de cette grande fête fut consacrée à visionner sur écran géant ce que Robert Golden appela des photos de famille. Ces projections montraient en première partie l'état actuel de chaque filiale, ses ventes, ses coûts d'opération, ses actifs et le retour sur les investissements obtenus au cours des douze derniers mois. En seconde partie, Robert Golden montrait aux cadres de chacune des filiales ce qu'il attendait d'eux dans les prochains six mois : couper le personnel inefficace et réorganiser les ventes, cibler de façon plus précise les éléments profitables de chaque entreprise pour augmenter le retour sur les investissements, rechercher de nouveaux produits dans certains cas et abandonner les produits non rentables dans d'autres, réorienter la recherche et maximiser l'utilisation des fonds disponibles pour certaines acquisitions. Son but était clair : avant deux ans la Southern et ses filiales seraient méconnaissables, la Famille doublerait ses profits et deviendrait l'une des sociétés les plus efficaces et les plus profitables au monde. Mais pour réussir il fallait travailler plus fort, renoncer aux lunchs de trois heures, sauf pour les véritables lunchs d'affaires et renoncer aux après-midi de golf ou de ski, arriver plus tôt le matin et ne pas hésiter à partir plus tard le soir. Il fallait avoir le sens de la Famille, de la discipline, de la loyauté et faire preuve d'imagination.
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Durant cette fête de famille, que certains trouvèrent un peu aride, Robert Golden avait constaté que son Vice-président aux opérations, Andrew Fairbanks, avait joué un rôle très actif auprès des visiteurs et avait démontré un leadership exceptionnel dans ses interventions, une grande capacité de compréhension des problèmes des dirigeants des filiales à l'étranger et un esprit vif, pratique et bagarreur. Andrew Fairbanks avait passé toute sa vie professionnelle dans la Famille et était ingénieur de formation. À l'instar de la plupart des ingénieurs de sa génération, à quarante trois ans, sa plus grande qualité n'était certes pas son raffinement ni sa diplomatie. Il était un homme simple et directe, intelligent, travailleur et doté d'une mémoire exceptionnelle. Il avait gravi les échelons de la Sonart, la compagnie-mère de la Southern, et était destiné à en atteindre les plus hauts sommets jusqu'au jour où on l'avait nommé Vice-président aux opérations de la Southern. Il avait l'avantage de connaître personnellement tous les dirigeants de la Sonart de même que l'ensemble de ses activités, de ses besoins et de ses problèmes. Sa nomination à la Southern était survenue après ce qu'on appelait maintenant dans la Famille l'incident de Naïrobi.
Andrew Fairbanks était en visite d'affaires à Naïrobi et devait aller manger ce soir-là avec le Président de la filiale de la Sonart et son épouse, en compagnie du Ministre des Postes et Télécommunications du pays et son épouse. Fairbanks avait invité le Président de la filiale à venir prendre un apéritif à son hôtel avant de se rendre à la réception avec le ministre. Lorsque le Président et son épouse se présentèrent à la suite royale occupée par Andrew Fairbanks, ce dernier vint leur ouvrir vêtu simplement d'une camisole et d'un pantalon. Comme beaucoup de dirigeants de la Sonart, Fairbanks ne buvait à peu près pas d'alcool. Il offrit donc une bière le plus simplement du monde à ses deux invités médusés de le voir se promener dans une tenue aussi vulgaire au beau milieu d'une suite aussi élégante que royale. Fairbanks ouvrit lui-même une bouteille de bière pour l'épouse du Président, tout en parlant et en gesticulant. La bouteille, savamment et inconsciemment brassée par Fairbanks qui gesticulait en parlant, se vida littéralement sur la robe de madame qui en fut offusquée comme il se doit. Fairbanks lui-même, à son retour, conta l'incident à certains cadres de son entourage à la Sonart, comme s'il s'agissait d'une bonne blague. Quelques semaines plus tard il obtint sa promotion à titre de Vice-président aux opérations de la Southern. La Sonart ne pouvait pas se permettre de garder dans ses rangs un individu ayant aussi peu de savoir-vivre. On le destinait désormais à devenir Président de la Southern au moment où Robert Golden prendrait sa retraite mais, n'eût été de son manque de raffinement et de subtilité, il aurait sans doute accédé aux plus hautes fonctions de la Sonart. Sa carrière avait donc dévié ce soir-là, à Naïrobi, sans qu'il ne s'en rende compte mais Andrew Fairbanks était satisfait de ses nouvelles fonctions. Robert Golden, suite à la performance de Fairbanks lors de la fête de famille de Toronto, sans savoir que les dirigeants de la Sonart le destinait à sa succession, proposa à ces derniers que Fairbanks soit nommé Vice-président exécutif de la Southern ce dont ils furent tous ravis à la Sonart. Golden n'attachait aucune espèce d'importance aux manières de son Vice-président exécutif et ne connaissait pas l'incident de Naïrobi. Ce qui lui importait, c'était l'esprit d'initiative, la détermination et l'agressivité de Fairbanks. Quant aux manières de ce dernier, il ne les avait même pas remarquées puisqu'elles n'étaient pas à ce point différentes des siennes.
Lorsque Richard Cunningham apprit la nomination de Fairbanks au poste de Vice-président exécutif, ce qui ostensiblement plaçait Fairbanks en position de force pour succéder éventuellement à Robert Golden, Cunningham prit la ferme et secrète résolution de faire trébucher Fairbanks dans sa course à la présidence au moment opportun de façon à ce que le poste lui revienne à lui. D'autant plus que Fairbanks n'était qu'un petit ingénieur, aux yeux du "prince" Cunningham, un mal-appris qui, comble de l'insolence, osait se permettre la familiarité d'appeler Monsieur Cunningham par ce diminutif qu'il ne pouvait souffrir, Dick. Devant tout le monde, en plus!
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Robert Golden avait gardé sa demeure de Miami, où sa femme passait la meilleure partie de son temps quand elle n'était pas à New York ou sur la côte ouest. Golden avait amené avec lui à la Southern Mario Cabrini, un américain d'origine italienne, né en Sicile, qui était à son service depuis des années. Mario Cabrini était officiellement le chauffeur privé et garde du corps de Robert Golden mais en réalité les deux hommes étaient comme des amis et Mario Cabrini était le bras droit de Golden pour ce qu'ils appelaient entre eux "les projets spéciaux." Cabrini était la seule personne qui pouvait se permettre d'entrer sans invitation dans le bureau de Robert Golden et se tirer une chaise pour s'entretenir avec le patron devant le bureau Louis XV sans avoir à rester debout. En privé, Cabrini s'adressait parfois à Golden en l'appelant Roberto et ils parlaient Italien ensemble à l'occasion. Mario avait comme surnom : "Il Cortello."
Âgé de quarante ans, il avait passé des années au service de la C.I.A. avant de se mettre au service de Robert Golden, alors Vice-président senior de la A B and B Corporation. Ensemble, ils avaient accompli beaucoup de choses dont personne ne savait trop rien mais dont plusieurs disaient à la A B and C Corporation qu'elles avaient constitué un apport financier considérable pour la Corporation. Mario Cabrini avait travaillé dans plusieurs pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique centrale pour le compte de la C.I.A. et avait des contacts personnels un peu partout dans le monde, y compris dans son Italie natale, plus particulièrement en Sicile et en Calabre. Il parlait couramment plus de huit langues et pouvait se débrouiller dans plusieurs dialectes africains et sud-américains. Expert dans le maniement des armes, il était un tireur d'élite au pistolet et à la carabine et savait confectionner des explosifs avec les matériaux les plus rudimentaires. Il pouvait aussi lancer un poignard au centre d'une cible mouvante distante de près de trente mètres, ce qui lui avait valu le surnom de "Il Cortello, le Couteau," chez ses amis siciliens. De taille moyenne, ni grand ni gros, il avait les yeux et les cheveux foncés et pouvait facilement passé inaperçu même dans un groupe restreint. Rien chez lui n'attirait l'attention. Il avait l'apparence d'un homme ordinaire, parlait en général peu, jamais de son patron et rarement de son travail. En tant que chauffeur de Robert Golden, il l'accompagnait dans presque tous ses déplacements, surtout à l'étranger, et jouissait d'un privilège plutôt inusité pour un chauffeur, soit celui de pouvoir à tout moment utiliser les avions privés de la Southern sans avoir à rendre de compte à quiconque sur ses déplacements à part Robert Golden. Quant à Golden lui-même, il lui arrivait à l'occasion de quitter son bureau à l'improviste sans que personne ne puisse alors le rejoindre et sans que l'on sache dans son entourage s'il était absent pour une heure ou pour quelques jours. C'était sa façon à lui de s'assurer que ses absences du siège social de la Southern ne soient pas considérées comme une période de détente par son personnel de soutien, en qui il avait par ailleurs pleine confiance. Durant ces absences, il ne se passait jamais plus de vingt-quatre heures sans communiquer avec sa secrétaire exécutive, miss Furlong.
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Dans les mois qui suivirent la réunion de Toronto, Allan Wells avait réorganisé complètement le service du contentieux de la Southern. Il avait engagé plusieurs nouveaux avocats compétents et aguerris dans divers domaines du droit, avocats sur lesquels il pouvait compter sans avoir à tout vérifier ce qu'ils faisaient ou à refaire lui-même leur travail. En vue de trouver des candidats pour ces postes, il avait retenu les services d'une firme de chasseurs de têtes, Brooke and Cantor. Allan Wells avait lui-même négocié les termes du contrat intervenu entre la Southern et Brooke and Cantor et avait réussi à obtenir, pour le même prix, d'une part qu'on lui trouve les avocats qu'il désirait engager et d'autre part qu'on trouve aussi, dans une autre société, un poste de Secrétaire corporatif et conseiller juridique pour un avocat compétent et expérimenté mais moins senior que lui. Suite aux recherches de Brooke and Cantor, Allan Wells avait fini par dénicher une ouverture intéressante dans une société de textiles et en informa son prédécesseur, Benjamin Bigaouette, qui était toujours à l'emploi de la Southern mais dont Allan Wells voulait se débarrasser sans avoir à le congédier. Bigaouette, comprenant que son avenir au sein de la Southern était terminé depuis l'arrivée d'Allan Wells, avait remercié ce dernier de sa courtoisie et joignit les rangs de cette société de textiles qui, sur les recommandations élogieuses de Me Wells à son endroit, lui confia la fonction de Secrétaire et Conseiller juridique. Ce poste était d'une certaine façon supérieur à celui que Bigaouette avait occupé à la Southern. Il se retrouva dans ces nouvelles fonctions avec un meilleur salaire, un milieu de travail moins exigeant, moins stressant, moins bien organisé et donc plus facile à satisfaire. En plus il avait une voiture fournie, avantage que ne lui avait jamais consenti la Southern. Benjamin Bigaouette serait donc éternellement reconnaissant envers son confrère, Me Wells.
* * *
Les services offerts par le contentieux de la Southern ne couvraient pas tout le panorama des problèmes juridiques. On n'y touchait pas aux questions de droit fiscal, par exemple, domaine hautement spécialisé et technique réservé aux grandes maisons d'avocats. On ne s'impliquait pas non plus dans tout ce qui s'appelait litige devant les tribunaux. On s'occupait de contrats, d'assurances, de problèmes de personnel, de marques de commerce... mais, pour les litiges, la Southern retenait les services de grandes firmes d'avocats à travers le pays. Allan Wells avait fait préparer par son prédécesseur, avant son départ, un relevé exhaustif de toutes les causes pendantes impliquant la Southern, avec indication du nom de la firme extérieure la représentant ainsi que celui des avocats de la partie adverse, le tout accompagné d'un bref résumé sur la nature du problème en litige dans chaque cas. En consultant ce rapport, Allan Wells constata que la totalité des dizaines et des dizaines de causes auxquelles la Southern était partie se retrouvaient entre les mains d'une seule firme d'avocats, dans chaque région du pays, une situation qu'il considérait intolérable pour une Société de l'importance de la Southern. En quelques semaines il rencontra les associés seniors de toutes les grandes firmes d'avocats d'un océan l'autre pour déterminer avec eux le genre de services que chacune de ces firmes était le mieux en mesure de rendre à la Southern. Avoir la Southern comme client représentait une affaire en or pour n'importe quelle maison d'avocats au pays. Me Wells avait profité de ces rencontres pour négocier des tarifs horaires à la baisse pour leurs services éventuels et avait agrémenté ces rencontres de discussions qui n'avaient rien avoir avec le droit, par exemple les derniers faits et gestes de politiciens régionaux ou la dernière partie de hockey, sport pour lequel il n'avait aucune espèce d'intérêt mais dont il fallait bien se tenir au courant puisque si populaire auprès de tant de gens dans le domaine des affaires. Il parla aussi longuement de sa collection de tableaux qui n'intéressait à peu près personne mais on l'avait écouté religieusement et avec le plus grand intérêt dans l'espoir de décrocher des causes de la Southern.
Suite à ces rencontres, Wells présenta à Robert Golden un nouveau plan d'utilisation des services juridiques à travers le pays dans le but, disait-il, de maximiser l'efficacité dérivée de ces services. Golden avait écouté distraitement les explications de son Vice-président aux affaires juridiques et ne semblait pas très bien comprendre en quoi son autorisation était nécessaire pour la mise à exécution de ce plan puisque Wells avait toute autorité pour le mettre en place lui-même. Wells expliqua à son patron la raison pour laquelle il avait besoin de son appui :
- J'ai tenu à vous parler de ce projet avant que vous n'en
appreniez l'existence par d'autres sources parce que je crois qu'il importe
de ne pas se faire voler nos bonnes idées par nos amis de la Sonart.
Ce plan pourrait avoir un effet dévastateur sur tous ceux qui, dorénavant,
voudraient s'attaquer à la Southern devant les tribunaux et cet
effet serait décuplé si notre compagnie-mère, la Sonart,
avec sa multitude de filiales, jointes aux nôtres, emboîtait
le pas sur nous. Et c'est là que votre intervention auprès
de ces messieurs de la Sonart serait importante. Si nous joignons nos forces,
nous serons à toute fin pratique inattaquables devant les tribunaux.
- Expliquez-moi en quoi la situation serait si différente
de ce qu'elle est maintenant puisque nous retenons déjà les
services des meilleurs avocats du pays.
- Le contrôle, Monsieur Golden, le contrôle de tous
les bureaux d'avocats importants. Nous ne sommes pas aux États-Unis,
ici. Le Canada est tout de même un petit pays en terme de concentration
de population et de compétences juridiques. Tous les meilleurs experts
de la plaidoirie tiennent dans moins de vingt grandes firmes à travers
le pays. Or aujourd'hui nous faisons affaire avec une seule d'entre
elles par région alors que nous avons un volume de causes qui nous
permettrait de retenir les services de toutes ces firmes en même
temps. Nous avons, par exemple, un litige avec le Cambodge, présentement,
qui nous poursuit pour dix-sept millions de dollars, ici, au Canada. Cette
seule cause va occuper plusieurs avocats pendant des années.
Si nous répartissons toutes les causes de toutes les compagnies
qui font partie de notre grande Famille entre la vingtaine de firmes d'avocats
importantes, ces dernières ne pourront plus jamais représenter
personne dans un litige contre la Southern ou la Sonart parce qu'elles
se retrouveront en situation de conflit d'intérêts.
De notre côté, nous serons toujours assurés d'être
défendus par les meilleurs avocats du pays. En éliminant
ainsi tout accès à ces firmes pour nos protagonistes éventuels,
nos chances de succès devant les tribunaux en seront augmentées
d'autant et nos adversaires, qui qu'ils soient, devront se rabattre sur
des firmes de qualité secondaire pour nous attaquer ou se défendre
contre nos attaques. Nous aurons un monopole sur tous les services
juridiques de première qualité au pays, monopole qui sera
tout aussi efficace que si nous étions directement propriétaires
de toutes ces firmes.
Robert Golden aimait de façon viscérale tout ce qui s'apparentait au mot "contrôle." Il fut donc hautement impressionné par l'heureuse initiative de son Vice-président aux affaires juridiques.
Quelques mois plus tard, toutes les sociétés du groupe avaient déjà retenu les services de la totalité des firmes d'avocats visitées par Allan Wells. De son côté, Allan Wells reçut en guise d'appréciation de la part de ces firmes des toiles de peintres canadiens connus qui allèrent s'ajouter à une collection personnelle déjà impressionnante.
* * *
Robert Golden, dont la seule préoccupation était de faire augmenter les profits de la Southern, continuait à ne penser qu'en termes de retour sur les investissements. Il décida de s'attaquer au secteur marketing et vente de la Société pour chercher à les rendre encore plus efficaces et plus profitables. Les vendeurs de la Southern avaient des véhicules fournis, outils indispensables à leur travail qui exigeait d'eux des déplacements continuels. Cependant ces vendeurs se trouvaient dans des locaux contigus à d'autres services de marketing où les employés ne bénéficiaient pas du même avantage parce que leur rôle ne le justifiait pas. Une sorte de mécontentement avait commencé à se manifester à ce sujet et des rumeurs de syndicalisation planaient au sein de certains départements de la Southern à cause du mécontentement créé par cette question des véhicules. C'était la catastrophe pour un gestionnaire comme Robert Golden qui ne voulait surtout pas passer à l'histoire de la Société comme étant celui qui aurait présidé à la naissance d'un syndicat pour ses employés de bureau. Il y avait déjà suffisamment de problèmes à satisfaire les revendications des employés d'usine, qui eux étaient syndiqués, sans se retrouver en plus avec un syndicat des employés de bureau. Robert Golden était déterminé à rétablir l'ordre et le moral de tous tout en enrayant cette velléité de syndicalisation. Après avoir étudié la question sous tous ses angles, il décida de résoudre tous ces problèmes d'un seul coup et demanda à son Conseil d'Administration de le libérer de tous ces vendeurs en les relocalisant ailleurs, sous le chapeau d'une nouvelle société qui verrait à la distribution de certains produits de la Southern auxquels s'ajouteraient toute une gamme de produits reliés au domaine de la rénovation et de la construction. Quant aux clients importants et privilégiés de la Southern, comme la Sonart et tout le réseau de sociétés offrant des services de télécommunications, ils continueraient évidemment à être desservis directement par la Southern. Suite à cette suggestion, la Southern créa une nouvelle filiale, la Southern Distribution. Le personnel de marketing et la majorité des vendeurs de la Southern furent transférés à la Southern Distribution et des locaux appartenant à la Southern, jusque là utilisés pour la vente, furent loués à sa nouvelle filiale de distribution. Du jour au lendemain des points de vente de la Southern Distribution virent ainsi le jour d'un bout à l'autre du pays. La Southern Distribution offrit toute une gamme de nouveaux produits fabriqués par des manufacturiers autres que la Southern et se retrouva dans un nouveau domaine d'activités jusque là délaissé par la Southern. Le siège social fut établi à Montréal, mais loin du siège social de la compagnie-mère. La relocalisation des vendeurs de la Southern provoqua la disparition de l'insatisfaction qui avait vu le jour dans les mois précédents et les rumeurs de syndicalisation moururent de leur belle mort. Certains employés, identifiés à cet embryon de projet collectif, durent malheureusement être sacrifiés dans ce réaménagement, l'utilité de leurs fonctions étant disparue dans la réorganisation avec les emplois eux-mêmes. De généreuses indemnités de départ leur furent versées par la Southern et aucun nuage ne vint assombrir le firmament de la nouvelle organisation.
* * *
Une des sources de revenus importantes de la Southern provenait de la fabrication de fils téléphoniques et de câbles qu'elle vendait allègrement à son propriétaire, la Sonart, et à toutes les autres compagnies de télécommunications au pays ainsi qu'à une foule d'autres à travers le monde. Robert Golden mit au point ce qu'il appela un plan de rationalisation des profits des deux sociétés en vue de le présenter à John Sutherland, Président de la Sonart.
John Sutherland était grand et mince, toujours bronzé, cheveux gris. Dans sa jeunesse, il se destinait à la prêtrise mais, selon son expression, il avait mal tourné en devenant administrateur de grandes sociétés. Doté d'une intelligence supérieure et intéressé par les échecs et la philosophie, il avait un esprit subtil qui le plaçait intellectuellement au-dessus du bon administrateur standard. C'est grâce à John Sutherland que toutes les sociétés de la Famille avaient recours aux services de psychologues avant d'engager définitivement un cadre supérieur. C'est aussi grâce à lui que Robert Golden avait été placé à la tête de la Southern. Il était une espèce de philosophe des affaires.
La discussion entre John Sutherland et Robert Golden concernant son plan de rationalisation des profits eut lieu à l'occasion d'un voyage transatlantique que les deux faisaient ensemble pour leur société respective. Le but du voyage était d'aller rencontrer certains membres du Comité Consultatif International du Téléphone, à Genève, le C.C.I.T. Ce Comité international était un sous-organisme de l'Union Internationale des Télécommunications, organisme faisant partie des Nations Unies et dont le siège social était à Genève. Le C.C.I.T. avait pour fonctions d'établir des normes internationales dans le domaine de la téléphonie, normes qui pouvaient affecter les opérations de la Sonart à titre de compagnie de téléphone ainsi que celles de la Southern en tant que manufacturière d'équipement utilisé par les compagnies de téléphone. John Sutherland était insatisfait de certaines orientations que semblait vouloir prendre le C.C.I.T. et avait décidé d'aller personnellement rencontrer ses dirigeants, sans passer par les canaux gouvernementaux normaux, trop inefficaces, trop lents et dont on ne savait pas toujours s'ils avaient transmis le bon message aux bonnes personnes.
John Sutherland avait horreur d'être en contact avec le public et les gens ordinaires. Formé à la dure école de la vie, Sutherland venait d'un milieu ouvrier avec lequel il avait rompu tous les liens dès qu'il avait été admis dans un collège classique grâce à une bourse des jésuites. Il avait en fait laissé croire qu'il désirait consacrer sa vie à Dieu et devenir prêtre, seul moyen pour lui à l'époque de pouvoir faire des études supérieures. À la fin de son cours classique, réussi haut la main aux frais des jésuites, il avait découvert en lui des doutes de nature dogmatique qui le menèrent à la faculté d'administration des affaires plutôt qu'au noviciat et pour mener la déchéance à terme il commença à travailler dans des entreprises commerciales comme gérant et gravit les échelons qui l'amenèrent au sommet de la Sonart. Le contact avec des gens qui lui rappelaient d'où il venait lui était intolérable. Il voyageait donc à peu près toujours sur les avions de la Sonart. Les lignes commerciales, selon lui, étaient réservées à la classe ouvrière qu'il méprisait d'exister et d'endurer son sort. Il avait donc réquisitionné le plus imposant appareil de la Famille pour ce voyage, le U.S. Air Force One de la Sonart, avec salons, salles de bain, douches, salle-à-manger, systèmes d'ordinateurs et de communications sophistiqués, bar, et chambre à coucher. C'était "l'avion présidentiel" de la Sonart. Et c'est dans un magnifique salon de cet appareil que Robert Golden présenta son plan de rationalisation des profits de la Sonart et de la Southern à John Sutherland :
- John, tu m'as engagé pour que je sorte la Southern de sa
léthargie et que j'en fasse une société de grande
envergure internationale. J'ai déjà réorganisé
tout le personnel cadre et j'ai maintenant les outils pour travailler mais
j'ai besoin de ton appui pour augmenter mes profits et j'ai pensé
à un plan de rationalisation des profits qui pourrait aussi aider
la Sonart à augmenter les siens sans rien sacrifier.
- Bobby, tu sais comme moi que tout ce qui pourrait être considéré
de près ou de loin comme équivalant au mot "sacrifier" ne
fait pas partie de notre vocabulaire. Nous ne sommes pas en religion,
nous sommes en affaires. Alors je t'écoute.
- Si tu veux que tes tarifs de téléphone augmentent
et tes profits par la même occasion, il faut que tu augmentes tes
dépenses, n'est-ce pas ?
- Eh bien... disons que le Conseil Fédéral de réglementation
contrôle nos tarifs en se basant sur nos profits, c'est vrai.
Ils nous permettent une certaine marge de profit.
- Et pour toi, le plus important, c'est que les profits restent
dans la Famille, n'est-ce pas ? Ce n'est pas absolument nécessaire
qu'ils se retrouvent dans les livres de la Sonart; ils pourraient
tout aussi bien se retrouver ailleurs. Es-tu d'accord ?
- Oui, en autant qu'on n'en perde pas le contrôle et qu'on
puisse les utiliser pour continuer à prendre de l'expansion.
- Alors, si je te vendais tout ce que tu achètes de nous,
fils de téléphone, appareils, tout l'équipement de
contrôle des centrales, câbles, etc. graduellement de plus
en plus cher, même plus cher que ce que je demande à d'autres
clients, mes profits augmenteraient considérablement pour le plus
grand bien de la Famille, tu es d'accord ?
- Je suis d'accord en partie, mais je ne suis pas convaincu que
le plus grand bien de la Famille demande une diminution des profits de
la Sonart.
- Je ne parle pas de diminution de profits pour la Sonart mais d'augmentation.
Une fois que tes dépenses augmentent et que tes profits commencent
à diminuer c'est là que tu peux te présenter devant
le Conseil Fédéral pour demander de nouvelles augmentations
de tarifs pour rétablir ta marge de profits au moins au niveau antérieur.
- Exact.
- Dans le processus, moi j'ai augmenté considérablement
les profits de la Southern en te vendant plus cher. Et je continue
à augmenter mes prix petit à petit pendant que tu continues
à demander des augmentations de tarifs année après
année.
- Mais ils vont finir par nous refuser les augmentations un moment
donné. On a eu seulement quelques augmentations dans les dix
dernières années et tout à coup on va se retrouver
devant le Conseil Fédéral à tous les huit ou dix mois
selon ton programme.
- Exactement. C'est ce que vous auriez dû faire depuis
longtemps. Vous êtes trop timides, vous, les Canadiens. Comment
penses-tu que je fonctionnais à A B and C Corporation ? Tu
n'as pas idée de la rapidité avec laquelle les fonctionnaires
du Conseil Fédéral vont comprendre que c'est dans leur intérêt
personnel que la Sonart se présente devant eux à tous les
huit mois. Le gouvernement va devoir augmenter leurs effectifs parce
que la charge de travail du Conseil va augmenter, la classification des
postes de ses cadres va devoir être rajustée à la hausse
à cause de son importance accrue et leurs salaires aussi. Avant
même que tu ne t'en sois aperçu tes meilleurs alliés
pour ces demandes répétées d'augmentation de tarifs
vont être ceux-là même qui ont pour fonction de les
contrôler. C'est la nature humaine, John. Et tu vas continuer
à les obtenir tes augmentations, n'en doute même pas.
Nous vivons dans une société qui est prête à
accepter n'importe quoi. Nous sommes dans un pays libre, démocratique
et peuplé de moutons sans envergure. Et si le peuple se fatigue
de ces augmentations, il ne cessera pas d'utiliser le téléphone,
il va défaire le gouvernement aux élections suivantes.
- Mais ce que tu proposes constitue de la fixation illégale
de prix en vertu de la Loi sur les Coalitions.
- Et alors ? Nous sommes seulement deux, ici, à ce
que je sache. Qui va le prouver ? Comme tu disais toi-même,
on n'est pas en religion on est en affaires.
John Sutherland se mit à réfléchir à ce que lui suggérait Golden qui l'avait bien fait sourire au moment où il avait parlé de "Vous, les canadiens..." John Sutherland avait souvent souhaité faire une entente de ce genre avec la Southern mais n'avait jamais osé la proposer au prédécesseur de Golden. Avec ce dernier en place, la situation était différente puisqu'il proposait lui-même cette entente. Et Sutherland se dit que Golden avait sûrement raison à propos de la réaction possible des fonctionnaires. Quant aux politiciens, la Sonart et la Southern les aidaient assez financièrement durant les campagnes électorales pour qu'ils n'osent pas leur toucher. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le Conseil Fédéral était officiellement indépendant de la politique et des politiciens, ce qui permettait à ces derniers de se laver les mains de ses décisions.
Le Conseil Fédéral se rapportait directement au Parlement et non au gouvernement. Et John Sutherland était en mesure de passer le mot discrètement dans sa Société, et Golden dans la sienne, pour la mise à exécution de ce plan de façon progressive. La seule question qui continuait à gêner John Sutherland était son Conseil d'Administration qui demanderait forcément des explications en voyant la marge de profits de la Sonart diminuer à cause du coût des achats qui monterait. Sutherland soumit la question à Golden :
- Et que fait-on avec nos Conseils d'Administration ?
- J'ai pensé à ça aussi. Temporairement, j'ai
l'intention de créer une pénurie de cuivre pour leur faire
digérer la pilule.
- De cuivre ? Et comment comptes-tu faire ça ?
- S'il y avait une pénurie mondiale de cuivre, le prix du
cuivre monterait en flèche et celui du fil de téléphone
que l'on fabrique avec le cuivre suivrait nécessairement.
Tu es d'accord?
- Je suis d'accord mais comment créer une pénurie
? C'est un projet majeur, ça.
- John, je te le répète, tu es trop canadien.
Tu ne vois pas assez grand. Je m'occupe du cuivre et tu ne veux pas
savoir comment je m'y prendrai. Mais ce sera la réponse toute
désignée pour ton Conseil d'Administration...
* * *
Genève est la capitale mondiale des télécommunications internationales où se retrouvent le siège social des principaux organismes des Nations Unies responsables de réglementer cette activité. Des représentants de tous les pays du monde y passent et les lobbyistes de toutes les sociétés de télécommunications y ont des contacts privilégiés. C'est donc dans cette capitale des moulins à rumeurs du monde des télécommunications que Robert Golden commença à mettre à exécution son projet de créer une pénurie mondiale du cuivre. Il expliqua, sous le sceau de la confidentialité, et en espérant qu'on le répète à tout vent, que la Southern avait stoppé ses achats de cuivre depuis quelques mois et que ses inventaires étaient maintenus au plus bas parce qu'il prévoyait une surproduction mondiale à cause de l'annulation d'un méga projet dont l'annonce était imminente. Il espérait, disait-il à ses confidents triés sur le volet, profiter de la chute des prix du cuivre qui s'ensuivrait inévitablement pour rebâtir ses inventaires à prix modique. La rumeur commença à se répandre comme une traînée de poudre après son départ de Genève.
Dès son retour à Montréal, Robert Golden rencontra le président de la plus importante Société de production de cuivre au Canada et négocia avec lui un prix spécial pour un achat massif des stocks disponibles. Golden expliqua à son interlocuteur que la Southern allait devoir mettre les bouchées doubles pour rencontrer ses obligations en vertu d'un contrat avec le consortium responsable de la construction du réseau de communication pan-africain. Il fit valoir à son fournisseur que les africains changeaient maintenant les échéanciers et insistaient sur des dates de livraison beaucoup plus rapprochées que celles prévues à l'origine, au risque d'annuler le contrat de la Southern si elle ne respectait pas ces nouveaux échéanciers. Golden avait besoin de tout le cuivre disponible à défaut de quoi il devrait s'adresser au Chili pour se ravitailler et ne pas perdre son contrat. À titre de plus gros client de cette Société de production canadienne, il croyait avoir le droit à ce service qu'il demandait. Il réussit à faire des réserves de cuivre pour huit mois de production normale au lieu des réserves habituelles de deux mois que gardait la Southern. Des entrepôts additionnels furent loués pour entreposer ce cuivre. Puis il envoya Mario Cabrini à l'étranger pour s'occuper de deux projets spéciaux, l'un en Afrique et l'autre au Chili, deuxième plus grand producteur de cuivre au monde.
Quelques semaines plus tard, le consortium des pays africains engagés dans la construction du réseau pan-africain annonçait que l'avenir du projet était hautement compromis par de nouvelles exigences du Ministre des Postes et Télécommunications d'un des pays membres. Cette nouvelle fut confirmée par la Southern, un des principaux fournisseurs de matériaux du projet et par la Sonart, maître d'oeuvre de ce projet. La Southern annonça en conséquence que tous ses achats futurs de cuivre étaient annulés jusqu'à nouvel ordre, à cause de l'impasse dans laquelle se trouvait le projet pan-africain. Dans les jours qui suivirent cette annonce, le prix du cuivre sur les marchés internationaux commença à chuter et le ministre chilien de l'exploitation minière ne fut pas long à réagir en annonçant la mise à pied temporaire de milliers de travailleurs dans les mines de cuivre du pays, de crainte qu'une surproduction ne fasse chuter encore davantage les prix mondiaux. Les producteurs canadiens emboîtèrent le pas au Chili en réduisant leur personnel et leur production. Quelques mois plus tard, il apparut que tout le monde s'était trompé dans les prévisions et qu'au lieu d'une surproduction mondiale de cuivre on se retrouvait en pleine pénurie, ce qui fit grimper les prix de soixante pour cent en quelques semaines. Les producteurs relancèrent leurs activités mais il leur faudrait près d'un an avant de rattraper les mois de production perdus. Cette crise, néfaste pour la Sonart, dont le coût des achats d'équipement augmenta de façon imprévue et considérable, força cette dernière à déposer auprès du Conseil Fédéral une demande d'augmentation générale des tarifs de téléphone en vue de permettre à la Sonart de rétablir une marge de profit viable. John Sutherland, en tant que Président de la compagnie de téléphone, avertit le gouvernement et le public à grands coups de déclarations et de publicité que la qualité du service téléphonique subirait une détérioration rapide et importante sans ces nouvelles augmentations. Quelques mois plus tard, la demande de la Sonart était approuvée et le Conseil Fédéral demandait à son tour au gouvernement de permettre la restructuration de l'organisme et la création d'une cinquantaine de nouveaux postes, essentiels pour que l'organisme de contrôle puisse jouer son rôle de façon efficace. Quant aux gouvernements africains, ils avaient fini par aplanir leurs différends et le projet de réseau de télécommunications pan-africain fut remis à l'ordre du jour avant la fin de la crise du cuivre.
À l'Assemblée Annuelle des actionnaires de la Sonart, le président, John Sutherland, informa ses actionnaires que grâce à la prévoyance et à la perspicacité de ses dirigeants, la Sonart et la Southern avaient réussi à passer à travers tous ces soubresauts incontrôlables de l'économie mondiale. La Sonart avait augmenté ses profits de plusieurs dizaines de millions de dollars au cours du dernier exercice financier et John Sutherland profita de l'occasion pour annoncer officiellement que l'économie nouvelle forcerait la Sonart à faire des demandes d'augmentation de tarifs pour ses services téléphoniques de façon régulière, seule façon de permettre à cette dernière de maintenir la qualité de son service aux abonnés.
* * *
Richard Cunningham, quand il vit que Robert Golden ordonnait des achats massifs de cuivre à entreposer pour des mois à venir, comprit que ce dernier avait des informations privilégiées lui permettant de prévoir une augmentation importante du prix du cuivre. La chute rapide des prix du cuivre, qui avait précédé la pénurie, avait entraîné la chute du prix des actions des compagnies productrices et Cunningham avait décidé d'investir des sommes importantes dans les actions de ces compagnies productrices alors que leurs actions étaient au plus bas. La remontée spectaculaire des prix qui s'ensuivit eut le même effet, à la hausse, sur le prix des actions. Après avoir tripler sa mise, Cunningham revendit ses actions, ce qui lui valut la rondelette somme de quatre-vingt mille dollars de profits personnels en quelques semaines.
Allan Wells, de son côté, plus généreux que son collègue Cunningham, décida en cette fin d'année de se départir d'une des magnifiques toiles qu'il avait reçues en cadeau des grandes firmes d'avocats du pays pour en faire don au Musée du Québec. Robert Golden, lui aussi un grand collectionneur, bien qu'il fût plus alléché par la valeur monétaire d'une oeuvre que par sa valeur artistique, était un ami intime d'Isaac Samuelson qui avait été pendant des années Curateur d'une célèbre collection privée, avant de tomber en disgrâce dans le milieu de l'art et de se retrouver sans emploi à la fin de la cinquantaine. Pour aider son ami, Golden l'avait présenté à Allan Wells en demandant à ce dernier de s'occuper de Samuelson. Wells, à l'aide des contacts politiques de la Famille, avait réussi à faire nommer Samuelson Évaluateur officiel du Ministère du Revenu et Accises. À ce titre, Isaac Samuelson avait la tâche, et le pouvoir, d'établir, pour fins d'impôt, la valeur des oeuvres d'art revendues avec profits par les particuliers et les collectionneurs. Sa fonction était d'autant plus importante pour le gouvernement qu'il avait aboli les exemptions fiscales sur les gains de capital reliés à l'art et avait décidé de taxer l'importation d'oeuvres étrangères. Le généreux Allan Wells demanda donc à son nouveau protégé, reconnaissant de s'être trouvé un emploi à son âge, d'évaluer une des oeuvres qu'il avait reçue en cadeau en vue d'en faire don au Musée. Samuelson, comprenant l'intérêt de son nouveau mécène, se fit un plaisir d'évaluer cette oeuvre à plus du double de sa valeur et émit son Certificat officiel pour soixante-quinze mille dollars, ce dont ni le Musée ni Allan Wells ne se plaindrait. Pour sa part, le généreux Allan Wells inclut cette donation dans son rapport d'impôt de l'année et récupéra ainsi plus de quarante-cinq mille dollars d'impôts, ce qui démontrait bien que la générosité bien pensée était toujours récompensée.
* * *
Richard Cunningham, pour ne pas être en reste aux yeux des autorités de la Sonart qui choisiraient éventuellement le successeur de Robert Golden, décida lui-aussi de donner un coup de barre pour augmenter les profits de la Southern. Après avoir étudié, avec son personnel, les comptes payables de la société, il constata que la Southern, avec son chiffre d'affaires de plus d'un milliard de dollars, payait ses fournisseurs entre trente et quarante-cinq jours de la réception des comptes, ce qui était dans la bonne moyenne de l'industrie. Ces comptes s'élevaient à des dizaines de millions de dollars par mois et si certains fournisseurs demandaient une pénalité de un pour-cent par mois, soit douze pour-cent par année, pour tout compte impayé dans les quarante-cinq jours, la plupart d'entre-eux n'exigeaient jamais le paiement de cette pénalité en cas de retard. Par contre les taux d'intérêts pour des prêts à court terme sur des sommes de l'ordre de dizaines de millions de dollars pouvaient atteindre les quinze et même dix-huit pour-cent par année. Cunningham suggéra donc à Golden que la Southern cesse de payer ses comptes en trente jours et les garde désormais en souffrance pendant un minimum de soixante jours :
- Nous pourrions ainsi prêter pendant une période variant de trente à cinquante jours des sommes allant parfois jusqu'à cinquante millions de dollars par mois, sommes sur lesquelles nous ferions un profit pouvant atteindre trois ou quatre pour cent. Selon mes calculs, nous pourrions faire en moyenne un profit net d'un peu plus d'un million de dollars par mois à ne rien faire, soit entre douze et quinze millions additionnels de profits par année.
Golden était ravi de l'idée de son vice-président aux finances et approuva sur-le-champ l'un des meilleurs investissements, sans risque, dont il avait entendu parler depuis longtemps.
* * *
La Southern Distribution, créée pour éviter la syndicalisation à la Southern, avait réussi à faire des profits inespérés à la fin de sa deuxième année d'opérations. Son président, Arthur Lavoie, seul président francophone de cette grande Famille, était un ancien vendeur de la Southern qui avait gravi les échelons pour se retrouver à la tête de cette filiale. Originaire lui aussi d'un milieu humble, il n'avait pas oublié d'où il venait et ne faisait pas partie de cette classe supérieure à laquelle appartenait les cadres de la Southern. C'était le roi nègre de la Famille et il savait que son poste était le plus élevé auquel il pourrait accéder dans la grande Famille Sonart-Southern. Il avait organisé la compagnie de façon modeste pour maintenir les dépenses au minimum et les profits au maximum. Arthur Lavoie savait aussi qu'il était le frère pauvre de la Famille qu'on avait "envoyé travailler dans la construction." La clientèle de la Southern Distribution était essentiellement formée de contracteurs, petits et gros, d'électriciens, de quincailliers et de sociétés impliquées dans la rénovation. Dans certaines régions du pays, il faisait aussi affaires avec de petites compagnies de communication et certains organismes gouvernementaux. Sa société était un modèle réduit des géants de la Famille : un président, un vice-président exécutif, un vice-président aux finances et un vice-président aux affaires juridiques. C'est tout ce dont il avait besoin comme cadres supérieurs pour bien gérer ses affaires. Les opérations sur le terrain étaient dirigées par un vice-président régional et le pays divisé en quatre régions : l'ouest, avec son bureau principal à Vancouver, le centre en Ontario avec son bureau principal à Toronto, le Québec avec le siège social de la société et son bureau régional à Montréal et l'est pour les maritimes avec son bureau principal à Halifax.
Après avoir fait ses preuves en réussissant à bien faire fonctionner sa boîte pendant deux ans et avoir participé de façon satisfaisante aux profits de la Famille, Arthur Lavoie reçut mandat de faire l'acquisition de sociétés moyennes impliquées dans le même domaine d'activité que la Southern Distribution afin d'augmenter sa part de marché et diminuer un peu la concurrence dans les régions économiquement plus actives. La Southern Distribution, avec son chiffre d'affaires annuel de plus de deux cents millions de dollars, était peu importante dans l'ensemble de la grande Famille bien qu'en elle-même elle fut l'une des trois plus importantes dans son domaine. Suite au mandat d'expansion que lui avait confié son Conseil d'Administration, la Southern Distribution avait acquis quelques sociétés concurrentes dont le chiffre d'affaires consolidé représentait environ trente-cinq à quarante millions de dollars par année.
* * *
Le Vice-président aux finances de la Southern Distribution
était un Américain engagé d'abord au sein des services
financiers de la Southern par Robert Golden, qui l'avait connu aux États-Unis.
Lorsque la Southern Distribution fut mise sur pied, Danny McGuire hérita
du poste de Vice-président aux finances de cette dernière
à la demande de Robert Golden. Quant au Vice-président
exécutif, un anglophone de Montréal, qui parlait le français
de la rue, il s'appelait Gordon Davidson et aux affaires juridiques, un
autre francophone, Philippe Montand. Ce dernier était un avocat
d'une dizaine d'années d'expérience qui agissait aussi comme
Secrétaire corporatif et Vice-président aux affaires juridiques
de la Southern Distribution. Il avait été engagé au
moment de la création de cette dernière.
* * * Retour No 1 au début
de la page * * *
Danny McGuire était l'un des seuls cadres dans la Famille à avoir connu Mario Cabrini avant qu'il se retrouve à l'emploi de la Southern et il semblait en savoir plus sur Mario que n'importe qui d'autre. McGuire et Philippe Montand s'étaient rapidement liés d'amitié et mangeaient régulièrement ensemble le midi. McGuire était intelligent, pince sans rire et plus rien ne l'étonnait dans la vie parce qu'il en avait déjà trop vu, disait-il, et de toutes les couleurs. Lors d'un de leurs lunchs, durant la crise du cuivre, Montand avait dit à McGuire :
- Je ne comprends vraiment pas comment il se fait que personne n'ait vu venir cette crise-là.
Et McGuire de lui répondre avec un sourire narquois :
- Ce que tu peux être naïf ! Il n'y a rien à
comprendre. Il n'y en a pas de crise, elle a été créée
de toute pièce. C'est pour ça qu'elle était impossible
à prévoir.
- Tu n'es pas sérieux, Danny ? Qui aurait pu créer
une crise comme celle-là ?
- Les dirigeants du plus gros utilisateur de cuivre, nos patrons.
- Tu veux dire qu'à la Southern il y a des gens qui auraient
pu causer cette crise ?
- Pauvre Philippe. Ils ont fait des choses bien pires que
celle-là. C'est rien, cette crise-là.
- Est-ce que tu veux dire que tous ces cadres élégants,
polis, civilisés et compétents n'ont pas de conscience sociale
? Qu'ils pourraient faire des choses malhonnêtes pour de l'argent
?
Et McGuire de lui répondre à nouveau en riant aux éclats :
- J'espère que tu ne me demandes pas ça sérieusement
?
- Come on, Danny. Pourquoi dis-tu que cette crise est artificielle?
Qui et comment aurait pu réussir un coup pareil, et dans quel but
?
- Eh bien, mon travail à moi c'est de savoir lire des états
financiers, des bilans, des rapports. Quand j'ai vu dans les états
financiers de la Southern qu'il y avait des dépenses spéciales
dans la section des immeubles, j'ai demandé à un de mes anciens
employés à la Southern ce que c'était et il m'a dit
que c'était pour la location temporaire de nouveaux entrepôts.
Alors j'ai demandé à un autre, dans un autre service, s'il
y avait des achats particuliers de nouveaux inventaires et il m'a répondu
qu'il y avait eu pour plus de huit mois d'inventaire de cuivre qui avait
été acheté d'un seul coup. Alors j'ai compris
qu'il se préparait quelque chose. Puis j'ai demandé
au service de contrôle si Mario Cabrini avait utilisé les
avions de la société pour aller à l'étranger
et on m'a appris qu'il s'était rendu au Chili et en Côte d'Ivoire.
Alors j'ai deviné le reste. Mario s'occupe de projets spéciaux
pour Golden depuis des années... C'est son "hit man".
Je suis persuadé que Mario s'est rendu dans ces deux pays-là
avec une valise bourrée d'argent américain à chaque
endroit. Il en a laissé une à un ministre chilien et l'autre
au ministre africain qui a rué dans les brancards pour faire croire
que le projet de réseau pan-africain de télécommunications
était tombé à l'eau. Et tout ça a créé
une réaction en chaîne qui a donné ce que tu as vu
comme tout le monde.
- Mais c'est illégal ça. Ils n'ont pas le droit
de faire une chose semblable!
- Sais-tu ce que Robert Golden dit aux avocats qui l'entourent?
- Non.
- Votre travail c'est de nous dire ce que la loi prévoit,
pas de nous dire quoi faire, maudits avocats!" Mon cher, tu devrais
déjà savoir ça, à ton âge. La loi
est faite pour être contournée, transgressée, violée.
C'est la seule façon de battre la concurrence dans la jungle des
affaires. Ceux qui respectent les lois sont condamnés à
ne pas pouvoir être concurrentiels face aux autres qui n'en tiennent
pas compte. C'est bien simple tout ça. Et c'est ce qu'ils
pensent à la Southern, je te l'assure. Et toutes les grosses
sociétés fonctionnent de la même façon, ne te
fais aucune illusion à ce sujet.
* * *
La Southern, dont les avocats internes ne s'occupaient pas de problèmes de droit fiscal, avait par contre au sein de ses services financiers une direction Fiscalité dirigée par un avocat qui avait aussi fait des études spécialisées en fiscalité en plus d'avoir obtenu son diplôme de comptable agréé: Peter McCallum, gradué d'Harvard, était une perle rare pour n'importe quelle société importante à cause de sa triple formation.
* * *
Une des filiales de la Southern, créée avant l'arrivée de Robert Golden, était impliquée dans la fabrication de pièces d'ordinateurs mais n'avait jamais réussi à prendre son envol. Cette société, la Southern Electronics, avait été financée en grande partie par des subventions gouvernementales et ses actions étaient cotées à la bourse. Depuis l'arrivée de Robert Golden dans la Famille, cette Société n'avait réussi qu'à accumuler pertes et déficits. Golden avait congédié son président pour le remplacer par un meilleur gestionnaire qui, lui non plus, n'avait pas réussi à réorienter le destin tragique de cette malheureuse Société. Robert Golden avait fini par se convaincre que la Southern Electronics ne réussirait jamais à voler de ses propres ailes et constituerait toujours une épine au pied pour la Southern. La Southern Electronics nécessitait sans cesse des mises de fonds additionnelles de la part de la Southern pour survivre et éviter la banqueroute. Cette filiale qui flirtait avec la faillite depuis quelques années avait vu la valeur de ses actions sur le marché littéralement s'écrouler. C'était un trou béant dans lequel s'engouffrait une part des profits annuels de la Southern qui ne savait plus comment se défaire de ce cancer. Les réunions houleuses du Conseil d'Administration de la Southern n'avaient pas permis d'en arriver à une solution satisfaisante. Les cadres de la Sonart refusaient catégoriquement que la Southern rachète les actions de la Southern Electronics du public pour pouvoir ensuite liquider cette société gobe-sous. Le faire aurait créer un précédent dangereux pour la Famille. Les actionnaires, selon les dirigeants de la Sonart, avaient pris un risque calculé et devaient en subir les conséquences sans compter se faire repêcher par la Southern. On était donc d'avis que la Southern devrait tout simplement laisser aller la Southern Electronics à la faillite. Robert Golden s'opposait farouchement à cette idée et refusait obstinément d'être celui qui laisserait aller une de ses filiales à la faillite. Son orgueil de gestionnaire exceptionnel l'empêchait d'accepter une telle défaite bien qu'il tentât de justifier son refus en prétendant qu'une telle action serait un véritable cataclysme pour la Famille qu'il fallait à tout prix rayer de la liste des solutions possibles. Une telle faillite aurait des répercussions incalculables sur tous les investisseurs qui faisaient confiance à la direction de la Southern et cette dernière pourrait subir les contre-coups d'une telle décision puisqu'une partie importante de ses actions était aussi détenue par le public. Robert Golden avait donc passé le message en termes clairs et nets à John Sutherland :
- Il n'est pas question de laisser tomber la Southern Electronics
de cette façon-là, John, tant que je serai à la tête
de la Southern. Je vais m'arranger pour trouver une solution d'affaires
à ce problème-là mais la faillite, jamais! Plutôt
démissionner. C'est ma réputation qui est jeu.
- Mais cette damnée situation ne peut pas durer éternellement.
Je suis tout aussi conscient que toi, Bob, que ça pourrait faire
mal temporairement mais en attendant on continue d'investir des millions
par année dans une société qui est techniquement en
faillite et qui ne rapporte même pas suffisamment d'argent pour payer
son propre loyer et ses dépenses d'opérations.
- Je sais, John. Je le sais très bien... j'ai essayé
de m'en débarrasser, de la vendre pour le prix des dettes.
Je l'ai même offerte à moins que ça. Personne
n'en veut. Mais je t'assure que faire ce que vous suggérez
serait mortel et la Southern ne peut pas se le permettre dans le seul but
de sauver quelques misérables millions par année. Nous
sommes les meilleurs et les plus forts et c'est dans des situations comme
celle-là qu'on doit le démontrer. Il faut qu'il existe une
autre solution et je vais la trouver. En attendant on va continuer à
maintenir la Southern Electronics à flot même si ça
coûte encore quelques millions de plus pour le faire. C'est
avec de l'imagination que l'on réussira à trouver une solution
et je sais que ce n'est pas facile mais il faut la trouver.
- Bob, tu sais aussi bien que moi qu'on va finir par être obligé
de racheter les actions du public pour pouvoir faire place nette si tu
veux éviter de la laisser aller en faillite et c'est ce que je veux
éviter. On va payer les actionnaires pour acquérir
des actions qu'on va ensuite mettre à la poubelle. On parle
de cinq ou dix millions qu'on va foutre au panier. Carrément!
Dix millions, c'est l'équivalent des profits de la Southern Distribution
pour une année entière,ça.
- Laisse-moi encore un peu de temps, John. Je vais faire un
compromis avec toi. Je vais faire préparer une étude
détaillée des dettes, des actifs qui restent, des pertes
accumulées et des obligations existantes. Je sais bien qu'il
va falloir mettre le bistouri dans ce cadavre d'une façon ou d'une
autre si je ne trouve pas une autre solution. Je vais vous préparer
un rapport détaillé et à la prochaine réunion
du Conseil d'Administration de la Sonart tu pourras annoncer que la fin
approche pour la Southern Electronics si je n'ai rien trouvé qui
vaille d'ici là. Je vais aussi essayer d'identifier les meilleurs
gestionnaires pour voir si on peut les relocaliser ailleurs dans la Famille
et je vais aussi calculer le nombre de mises-à-pieds qui seront
rendues nécessaires ainsi que les indemnités qu'il va falloir
payer à tous ceux qui vont perdre leur emploi. Je ne veux
aucun problème avec le personnel.
Robert Golden s'était sorti de cette confrontation mais serait bien forcé de se rallier à la ligne de conduite établie par les dirigeants de la Sonart s'il ne trouvait pas une autre solution dans un très bref délai. Tout ce qu'il avait réussi à obtenir n'était en fait qu'un peu plus de temps. Il fit donc préparer les études promises pour procéder à l'élimination de ce canard boiteux qu'était la Southern Electronics.
* * *
Le fiscaliste Peter McCallum fut mis à contribution pour déterminer les incidences fiscales de cette liquidation. McCallum rencontra les cadres supérieurs de la Southern Electronics afin d'obtenir certaines explications dont il avait besoin pour effectuer cette étude demandée par Richard Cunningham. La Southern Electronics avait accumulé des pertes de cinquante millions de dollars en quelques années, pertes qui avaient été financées partiellement par la Southern mais dont la plus grande partie avait été financée par des subventions gouvernementales non remboursables et la vente d'actions dans le public. McCallum, qui n'avait jamais eu à se pencher sur les problèmes de la Southern Electronics auparavant, prépara un rapport magistral sur ce qu'il conseillait aux dirigeants de la Southern pour tenter de tirer profit au maximum de cette filiale techniquement en faillite. Il remit son rapport à Richard Cunningham qui n'en crut pas ses yeux en le lisant. Le rapport de McCallum portait la mention "Secret" et avait été fait en un seul exemplaire, McCallum gardant une copie pour ses dossiers confidentiels.
* * *
Trois mois plus tard, les dirigeants de la Southern Electronics tenait une Assemblée Générale et Spéciale de ses actionnaires. Ceux-ci furent informés que la Société était techniquement en faillite et que ses dirigeants en étaient arrivés à la conclusion qu'il fallait la laisser aller, auquel cas les actionnaires perdaient tout ce qu'ils avaient investi dans leurs actions. La Southern offrait en alternative de racheter toutes les actions à la moitié de la valeur la plus élevée qu'elles avaient atteintes au cours des deux dernières années. L'offre de la Southern, pour être valable, devait être acceptée par tous les actionnaires et les transferts d'actions devaient avoir été complétés dans les quinze jours de la clôture de cette Assemblée Générale et Spéciale. Tous les actionnaires acceptèrent cette offre inespérée qui leur permit de limiter leurs pertes et la Southern devint propriétaire de cent pour cent des actions de la Southern Electronics pour la somme de moins de sept millions de dollars. Toutes les activités de cette société malade furent interrompues, certains actifs négligeables vendus à prix de sacrifice, les employés mis à pied moyennant de généreuses indemnités et la Southern se retrouva avec une coquille vide qui avait des pertes accumulées records de cinquante millions de dollars, coquille qui venait de lui coûter sept millions de dollars. Mais Robert Golden avait sauvé son honneur et son orgueil. Davantage même, et il avait une fois de plus prouvé qu'il était le meilleur.
* * *
Quelques mois après la fin des activités de la Southern Electronics, Robert Golden convia le président de la Southern Distribution à son bureau. Il avait des nouvelles à lui annoncer. Golden invita Arthur Langlois à s'asseoir et lui dit :
- Arthur, nous avons des choses à réorganiser dans la Famille et ça te touche directement alors j'ai cru bon t'en faire part moi-même pour éviter que tu l'apprennes par d'autres. D'ici quelques semaines, la Southern Electronics va acheter la Southern Distribution et tu vas devenir Président de la Southern Electronics en plus de garder tes fonctions à la Southern Distribution.
Arthur Lavoie rétorqua à Golden :
- La Southern Electronics va acheter la Southern Distribution?
Tu veux qu'une compagnie en faillite achète une compagnie qui fait
des millions de profits par année ? Elle va faire ça
comment, la Southern Electronics, pour nous acheter. Je croyais qu'on devait
s'en débarrasser de celle-là, une bonne fois pour toutes.
- Oui, on voulait s'en débarrasser mais grâce à
Peter McCallum on a changé d'idée.
- Qui c'est ça, McCallum ?
- Le fiscaliste qui travaille pour Richard Cunningham. Il
a eu une idée qui va nous faire faire au bas mot cinquante millions
de profits nets rapidement. La Southern Electronics va acheter les actifs
de la Southern Distribution et va continuer les opérations de cette
dernière à sa place et c'est la Southern Distribution qui
va devenir inactive au niveau opérationnel. Le but est de
récupérer les cinquante millions de dollars de pertes accumulées
et on a un maximum de cinq ans pour le faire selon Peter McCallum.
La Southern Electronics a le droit de récupérer ce qu'elle
a perdu avant de commence à payer des impôts mais elle n'a
pas de revenus donc elle ne peut rien récupérer. On
a donc décidé de lui faire faire des revenus en lui transférant
les activités de la Southern Distribution qui rapportent un peu
plus de cinq millions de profits par année, et non dix comme le
pensait John Sutherland un moment donné. Pendant les cinq
prochaines années elle devrait donc accumuler vingt-cinq millions
de profits qui ne seront pas imposables. Il nous reste à lui
trouver un autre vingt-cinq millions de profits et d'ici cinq ans, ou peut-être
avant, on aura accumulé cinquante millions de profits non-imposables.
- Quelle passe ! C'est génial de la part de ce McCallum,
Bob.
- Eh oui. Génial... Pour le transfert des actifs,
il va y avoir toutes sortes de paperasse légale à préparer
mais on ne veut pas surcharger ton V.P. Ici, ils sont plusieurs dans le
contentieux et j'ai demandé à Allan Wells de s'occuper de
la paperasse. Tu diras à Philippe Montand de lui donner un
coup de fil pour qu'ils s'arrangent ensemble. Une fois la paperasse
terminée, on va changer le nom de la Southern Electronics en Southern
Distribution et la Southern Distribution actuelle va s'appeler la Southern
Affiliate. On a déjà obtenu l'autorisation du gouvernement
pour cette substitution de noms. Vous n'aurez rien à faire,
on s'est occupé de tout.
* * *
Le lendemain de cette rencontre avec Robert Golden, Arthur Lavoie organisa une conférence de son exécutif et expliqua à ses cadres la réorganisation envisagée. Il prit soin de leur mentionner qu'on tenait à ce que le tout se fasse sans tambours ni trompettes. Deux jours après, Danny McGuire et Philippe Montand se rencontrèrent pour le lunch et Montand, qui ne comprenait pas toujours le côté caché des affaires d'argent de la Southern, était béat d'admiration devant l'intelligence de ses dirigeants qui avaient réussi à transformer une compagnie en faillite en une opération aussi rentable. Il dit à McGuire :
- Tu vois qu'ils ne sont pas si malhonnêtes que tu le prétends,
à la Southern. Récupérer cinquante millions
de dollars par pure intelligence, il faut le faire.
- T'as rien compris, Philippe, encore une fois. Tu ne peux
pas créer cinquante millions avec rien. Y'a quelqu'un qui
s'est fait avoir dans cette opération-là.
- Et qui, s'il te plaît, mauvais esprit ?
- Les actionnaires et le gouvernement.
- Mais ce qu'ils font est légal. Comment peux-tu dire
ça ?
- C'est légal mais ils vont récupérer cinquante
millions de dollars qui ont été investis par les actionnaires
et par le gouvernement. Ils ont payé les actionnaires de Southern
Electronics six ou sept millions pour racheter leurs actions à vil
prix et ils vont faire cinquante millions de profits avec cet achat-là.
Mais les cinquante millions de pertes accumulées, d'où crois-tu
qu'ils proviennent ? Des subventions gouvernementales et de l'argent
investi par les actionnaires. C'est de là que ça vient.
C'est pour ça qu'ils nous disent "Sans tambours ni trompettes."
Je ne pense pas que les actionnaires qui ont vendu leurs actions pour une
chanson seraient très heureux d'apprendre aujourd'hui que l'argent
qu'ils ont perdu va être remboursé, non pas à eux,
mais à la Southern Electronics sous forme de profits non-imposables.
Et je ne pense pas non plus que le gars qui se fait couper ses prestations
d'aide sociale actuellement serait très heureux d'apprendre qu'on
va littéralement donner cinquante millions à la Southern
d'ici cinq ans. Qu'en penses-tu, mon cher ?
- Je pense que tu es un bien mauvais esprit et que tu es incapable
de reconnaître l'intelligence des autres.
- Sans compter qu'il y a sûrement quelqu'un qui s'est graissé
la patte dans le gouvernement parce que les pertes accumulées ne
sont normalement récupérables qu'en autant que l'activité
est identique à celle dans laquelle tu as perdu. Or fabriquer
des pièces électroniques et vendre du fil de téléphone
ou du tuyau de plomberie comme nous le faisons ce ne sont pas des activités
identiques. Et pourtant ils ont réussi à obtenir une
décision du Ministère du Revenu qui autorise ce qu'ils font.
Le gouvernement leur donne cinquante millions auxquels ils n'ont même
pas droit. Je ne vois pas ce qu'il y a de si intelligent là-dedans.
C'est encore une magouille avec le gouvernement.
- C'est impossible. Nous sommes pas dans un pays sous-développé,
tout de même.
- Tu n'as rien vu, mon cher naïf. Veux-tu savoir ce qu'ils
font d'autre, maintenant ?
- Est-ce que je devrais dire oui ?
- Eh bien... J'ai invité un de mes amis de la Southern hier
soir pour savoir ce qui se passe et je peux t'annoncer que maintenant ils
ont décidé d'augmenter les revenus de la Southern sur le
dos de leurs fournisseurs.
- De leurs fournisseurs ? Tu sais ce que c'est ton problème,
Danny. Tu es trop américain.
- Eh non. Je regarde les chiffres et je comprends ce que je
vois. La Southern fait maintenant plus de quinze millions de profits
nets par année sur le dos de ses fournisseurs. Au lieu de
payer les fournisseurs en trente jours, ils sont rendus qu'ils paient leurs
comptes entre le soixante-cinquième et le soixante-dixième
jour de la réception. Et on parle de dizaines de millions
par mois. Si tu me prêtais vingt millions de dollars pendant
seulement un mois, je deviendrais millionnaire. C'est ce qu'ils font.
Au lieu de payer leurs comptes sur réception ils gardent l'argent
et le place pour trente ou trente-cinq jours, ou plus, dans ce qu'on appelle
du "Short term paper." Ce sont des prêts de très grosses sommes
d'argent mais qui sont effectués pour des périodes très
courtes et à un taux d'intérêt beaucoup plus élevé
que les taux du marché parce que les banques refusent de faire ce
genre de prêts. Il y a un marché important pour ce type de
transactions dans l'industrie et ce sont des prêts qui ne sont consentis
qu'à de très grosses entreprises. Ils ne comportent
donc aucun risque.
- Mais si les taux sont si élevés, pourquoi ne pas
emprunter à la banque pour plus longtemps, à un taux plus
bas ?
- Parce qu'ils n'en ont pas besoin pour plus longtemps. C'est
une question de liquidité à très très court
terme. Parfois, c'est pour aussi peu que deux ou trois jours.
Tout ça se fait par téléphone et c'est très
courant dans l'industrie, le short term paper. Tout le monde en fait,
à l'occasion, mais ce n'est pas tout le monde qui utilise
l'argent de ses fournisseurs pour se financer. C'est ça la différence
entre la Southern et les autres. Ceux qui le font paient d'abord
leurs comptes et s'ils ont encore la liquidité suffisante, ils vont
placer l'argent dans du short term paper jusqu'aux prochains achats d'importance,
mais pas le contraire.
* * *
Philippe Montand était effectivement aussi naïf que le lui avait dit son collègue Danny McGuire. Montand était un avocat d'entreprise mais c'était la première fois qu'il se retrouvait dans un poste de commande et aussi proche du pouvoir réel au sein d'une grande entreprise. Il voyait toujours le beau côté des choses et ce n'est qu'en discutant avec McGuire qu'il allait commencer à voir différemment le monde dans lequel il vivait. C'était un être foncièrement bon et profondément intègre et il avait beaucoup de difficulté à croire que des gens aussi bien mis, bien éduqués, riches et n'ayant rien à envier à personne puissent agir de façon immorale et encore moins de façon carrément malhonnête ou illégale. Selon lui, il était dans une industrie de pointe, dans un groupe de sociétés où les profits étaient considérables. C'était la crème de la crème et il n'y avait donc à ses yeux aucun besoin de tricher pour avoir plus. On n'avait pas besoin de plus.
* * *
Après la réorganisation de la Southern Distribution, qui devint Southern Affiliate, et qui céda la place à Southern Electronics qui changea son nom pour Southern Distribution, Montand se retrouva sur le Conseil d'Administration des filiales de la nouvelle Southern Distribution en tant qu'administrateur. De plus, en tant que Secrétaire corporatif de la Southern Distribution, il assistait aux réunions du Conseil d'Administration de cette dernière. Ce Conseil d'Administration était constitué de deux membres appelés administrateurs de l'extérieur, soit le Vice-président senior d'une société de distribution d'articles de sport et le Président d'un holding privé qui faisait affaires en Europe et au Canada. Les autres membres du Conseil étaient tous des cadres supérieurs de l'une des sociétés de la Famille : Richard Cunningham, Arthur Lavoie, Robert Golden, Andrew Fairbanks et deux vice-présidents de la Sonart. À chaque réunion du Conseil d'Administration, le procès-verbal de la réunion précédente était soumis à l'approbation du Conseil et Robert Golden avait établi que ces procès-verbaux devaient permettre à ceux qui avaient assisté à la réunion précédente de se rafraîchir la mémoire en les lisant mais qu'ils devaient être incompréhensibles pour n'importe qui d'autre parce que ces réunions étaient confidentielles et destinées à le demeurer même pour celui qui réussirait à mettre la main sur ces procès-verbaux.
* * *
Plusieurs mois après la réorganisation, le bureau régional de la Southern Distribution, à Vancouver, reçut la visite impromptue des enquêteurs du Bureau des coalitions qui saisirent quelques centaines de documents de la Société. Aussitôt informé de la situation, Philippe Montand en avisa son président, Arthur Lavoie et son "second patron", Allan Wells, à la Southern. Wells organisa immédiatement une rencontre avec Montand pour le lendemain aux bureaux de la Southern. Il reçut Montand avec toute l'amabilité et le verbiage dont il était capable, comme s'il s'agissait d'une rencontre sociale plutôt que d'un meeting de travail, ce qui avait le don de tomber sur les nerfs de Montand qui n'aimait pas les mondanités :
- Bonjour, mon cher Philippe. Merci d'être venu. Comment te
portes-tu ?
- Mais très bien. Et toi ?
- Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et cette
réorganisation, ça n'a pas été trop pénible
pour toi ?
- Bien... disons que vous en aviez fait beaucoup pour m'aider et
avec le temps je suis venu à bout du reste. C'est le consentement
des tiers à toutes sortes d'ententes que nous avions qui a été
le plus long à obtenir. J'ai dû transférer tous
les contrats de la Southern Distribution à la nouvelle entité
et j'avais beau essayé d'expliquer aux gens que tout ça revenait
à la même chose pour eux, que la nouvelle société
assumait toutes les obligations de l'ancienne, ils voulaient toujours que
je leur raconte la vie de la Famille. Et dès qu'un avocat
d'une firme privée était appelé à intervenir,
alors là ça n'en finissait plus. Entre nous, ils ne
sont pas toujours très drôles nos confrères de la pratique
privée. Mais enfin, tout ça est terminé maintenant
et toutes les ententes ont été transférées.
Pour l'instant mes affaires sont en ordre.
Allan Wells demanda ensuite à Montand des nouvelles de sa chère épouse, qu'il ne connaissait pas, puis de sa santé.
- Avec tout le travail supplémentaire que tu as eu à
faire ces derniers mois, Philippe, j'espère que tu as tout de même
pris le temps de te divertir et de faire du sport pour maintenir la forme,
même si tu es beaucoup plus jeune que moi et sûrement plus
en forme qu'on l'est à mon âge.
- Eh oui. J'essaie de jouer au tennis au moins un ou deux
soirs par semaine. J'ai même joué quelques fois avec
Jack Kilburn, votre nouvelle recrue au contentieux.
- Ah oui ? Jack. Je suis tellement heureux d'avoir découvert
quelqu'un de son envergure. Il est impeccable et je crois qu'il va devenir
rapidement indispensable. Il est justement parti au Texas avec le
Président, cette semaine, pour négocier l'achat d'un nouveau
jet pour nous.
- Eh dis donc. Il connaît ça, lui, ce genre de
contrat-là ?
- Non. Personne ici n'avait jamais fait ça, surtout
aux États-Unis, alors j'ai demandé à Jack et il est
parti là-bas avec Robert Golden et son inséparable Mario
Cabrini.
- Ah bon ? Un autre projet spécial, peut-être
?
- Pourquoi dis-tu ça ? Qu'est-ce que ça veut
dire ?
De toute évidence l'ineffable Allan Wells ne connaissait pas le rôle de Mario Cabrini ou il faisait semblant de ne pas le connaître pour apprendre de Montand ce qu'on en disait. Mais ce dernier n'était pas le genre de personne à se laisser prendre à ce jeu et répondit seulement :
- Tout simplement que c'est assez spécial. On ne fait pas ça à tous les jours, acheter des jets privés.
Puis Montand voyant que Wells n'abordait toujours pas le sujet de discussion à l'ordre du jour décida de le faire lui-même pour mettre fin au commérage :
- Mais si on en revenait à nos moutons, Allan. Que penses-tu de la visite des représentants du Bureau des coalitions? Personnellement, je ne vois pas très bien ce qui les intéresse chez-nous? Je les verrais plus s'intéresser à vos affaires qu'aux nôtres.
Sans répondre à cette remarque de Montand, Wells lui demanda :
- As-tu des informations sur la nature des documents qu'ils ont saisis ?
Et Montand lui répondit sarcastiquement, avec l'assurance de quelqu'un qui n'a rien à se reprocher :
- Oui, oui. Ils ont presque tout saisi au bureau de la région
Pacifique, à part le papier de toilette. Essentiellement ce
sont des rapports de planification, des analyses mensuelles au niveau des
ventes, des statistiques sur le retour sur les investissements, le retour
sur les ventes, les profits, les dépenses de toutes sortes, y compris
le coût des achats, des états financiers sur une base régionale.
Toute la paperasse standard que l'on prépare à chaque trimestre
pour le Conseil d'Administration, la planification par région pour
l'année en cours et aussi pour l'ensemble de la Southern Distribution.
Les listes de prix aussi.
- Très bien. Est-ce que tu envois des copies des procès-verbaux
des réunions du Conseil d'Administration aux régions quand
ils comportent des décisions qui les concernent ?
- No, Sir ! Jamais ! De toute façon ils n'y comprendraient
rien. Dans un cas semblable, j'envois une lettre aux intéressés
dans laquelle je les informe de la décision du Conseil et, en annexe,
je reproduis une copie de la résolution elle-même mais cette
copie n'est ni signée, ni datée et n'est pas sur du papier
à entête.
- Très bien. Très, très bien. Vaut
mieux être prudent. Continue à procéder comme ça.
C'est une excellente façon de faire les choses. Alors je vais
te mettre un peu au courant du contexte que nous avons avec le Bureau des
coalitions. Nous sommes présentement sous le coup de ce que
j'appellerai une injonction permanente. Toutes les opérations
entre la Sonart et la Southern sont sujettes à être vérifiées
à n'importe quel moment par le Bureau des coalitions, de sorte que
toutes les sociétés dans la Famille vont devoir se tenir
les coudes et être sur le qui-vive. J'ai l'impression que c'est
une partie de pêche qu'ils ont entreprise à Vancouver parce
qu'ils se sont aussi rendus dans nos bureaux à nous, là-bas.
Ils voulaient probablement vérifier s'ils ne tomberaient pas sur
d'autre type de documentation, des directives de la compagnie-mère
par exemple. D'ici une semaine, je vais faire parvenir à tous
les Vice-présidents aux affaires juridiques de la Famille un code
de conduite à suivre pour les employés et les responsables
des régions en cas de nouvelles visites des représentants
du Bureau.
- Pas de problème. J'ai déjà averti notre
Vice-président, là-bas, qu'il n'a pas à répondre
à quelque question que ce soit de ces gens-là et son personnel
a aussi été avisé. D'ailleurs nous avons un
meeting de planification bientôt au siège social et tous les
vice-présidents régionaux du pays vont être présents.
Je vais mettre la question à l'ordre du jour et je m'occupe de leur
transmettre la bonne nouvelle à cette occasion.
- Tu es toujours aussi moqueur, Philippe, "la bonne nouvelle !"
Dernière chose que je répéterai aussi aux Vice-présidents
des autres filiales. Si jamais tu en viens à soupçonner
quoi que ce soit dans ton organisation, quelque brèche que ce soit
aux règles concernant la concurrence, les avantages déloyaux
consentis au niveau des prix, des ententes avec des concurrents, je veux
en être averti immédiatement. On ne peut rien se permettre
et rien tolérer de personne à ce chapitre-là.
Les directives de Robert Golden sont très claires sur le sujet :
on ne veut pas se faire prendre.
Philippe Montand repartit de son entrevue satisfait de voir que Robert Golden était beaucoup plus intransigeant au niveau des principes que ne le croyait son ami Danny McGuire, ce qui le rassura. Et c'est le Vice-président senior du groupe pour les affaires juridiques qui venait de le lui confirmer en termes non équivoques: "les directives viennent de Robert Golden lui-même." Montand dut cependant reconnaître que la seconde partie de la phrase d'Allan Wells était ambigüe, "on ne veut pas se faire prendre."
* * *
Robert Golden, dans son rôle de générateur de profits nouveaux, demanda à son Vice-président aux finances, Richard Cunningham, de faire faire discrètement une analyse approfondie des états financiers de la Sonart par son personnel pour identifier les domaines d'activités de la Société-mère qui étaient les moins rentables, en mettant l'accent sur les revenus générés par les régions éloignées en comparaison de ceux des grands centres urbains. Golden avait la nette impression que les dirigeants de la Sonart, trop "Canadiens" dans tout ce qu'ils faisaient, laissaient passer de magnifiques occasions d'augmenter leurs revenus en ne réorganisant pas autrement les territoires desservis par la Sonart. La réorganisation que Robert Golden envisageait permettrait, non seulement à la Sonart mais aussi à la Southern, d'augmenter ses profits si les vérifications demandées confirmaient ce qu'il soupçonnait.
Richard Cunningham ne se contenta pas de faire analyser les profits de la Sonart en comparant les régions entre elles mais inclut aussi dans son étude des comparaisons entre les profits de la Sonart et ceux de certaines petites sociétés de téléphone indépendantes qui desservaient des régions éloignées des grands centres urbains dans différentes parties du pays. Les résultats de l'étude s'avérèrent contradictoires. Cunningham les présenta à Robert Golden:
- Notre étude démontre que tu avais raison en ce qui
concerne la Sonart. Elle fait ce que les politiciens appellent de
la péréquation. Les profits générés
par les régions éloignés sont beaucoup plus bas que
ceux des grands centres. Pour simplifier l'analyse, disons que dans
les centres urbains, avec une centrale téléphonique moyenne
et un million de mètres de câbles et de fils téléphoniques,
la Sonart dessert huit cents clients alors que dans les régions
éloignées elle dessert en moyenne quatre-vingts clients avec
le même équipement. Un client dans une région
éloignée coûte donc dix fois plus cher à desservir
mais il paie le même tarif mensuel que celui qui se trouve dans un
grand centre. Les profits des grands centres sont donc partiellement
bouffés par les régions.
- J'en étais persuadé. Ils sont trop Canadiens,
nos amis de la Sonart. Si leurs gouvernements veulent faire de la
péréquation, on ne peut pas les en empêcher, c'est
leur choix. Mais ils ne peuvent tout de même pas nous imposer
à nous de faire la même chose. Nous ne sommes pas une
oeuvre de bienfaisance, nous sommes une entreprise à but lucratif
qui crée des emplois et paie ses taxes. Et que dit ton étude
des sociétés de téléphone indépendantes?
- Celles que nous avons étudiées ne sont pas soumises
à la réglementation du Conseil Fédéral mais
au Conseil Provincial et les profits dans leurs régions respectives
sont beaucoup plus élevés que ceux de la Sonart pour des
régions comparables. Les tarifs approuvés par les Conseils
provinciaux sont de beaucoup supérieurs à ceux du Conseil
Fédéral pour les appels locaux. Dans toutes les
régions desservies par d'autres sociétés que la Sonart,
les clients paient en moyenne trente à quarante pour cent de plus
que les clients de la Sonart pour le même service téléphonique
pour les appels locaux. Par contre les tarifs d'interurbains sont
légèrement plus bas. C'est là où je trouve
la politique des Conseils provinciaux contradictoire.
- On pourrait donc augmenter les profits de la Sonart de façon
considérable si on créait des filiales pour desservir les
régions éloignées.
- Oui, mais ce n'est peut-être pas aussi simple que ça.
Il y a des problèmes de juridictions provinciales et fédérales
reliés à ça. Des questions de droit constitutionnel
auxquels je ne comprends strictement rien. Il faudrait demander l'opinion
d'Allan Wells. Personnellement, je n'ai pas la moindre idée de la
façon dont tout ça fonctionne même si les politiciens
passent leur temps à nous casser les oreilles avec leurs problèmes
de Constitution depuis des centaines d'années. On ne s'est
jamais vraiment occupé de ça dans l'industrie. Ce sont
des querelles de politiciens dont il vaut mieux rester le plus éloigné
possible.
- Il serait peut-être temps qu'on s'y intéresse, si
ça peut rapporter. J'ai le sentiment que, là encore,
on réagit tout le monde trop en Canadiens. Il y a certainement
quelque chose à faire pour nous permettre d'augmenter nos revenus
tant à la Sonart qu'à la Southern par une réorganisation
des territoires. Je vais parler à Allan Wells.
Vingt minutes plus tard, Allan Wells était en conférence
avec Robert Golden :
- Allan, si la Sonart décidait de créer des filiales
pour desservir certaines régions et se gardait les grands centres
pour elle-même est-ce que ces filiales pourraient relever des Conseils
de réglementation provinciaux ?
- Oh, oh! C'est une question difficile à répondre.
En principe les sociétés de téléphone qui font
affaire à l'intérieur d'une province sont régies par
les organismes provinciaux, et nous avons un certain nombre de sociétés
de ce type au pays, comme la Téléphone du Bas St-Laurent
Inc. ou la Northern Ontario Communication System. Mais ces compagnies
existent depuis longtemps. Si on voulait faire ça aujourd'hui, en
scindant les opérations de la Sonart, je ne sais pas ce qui arriverait.
Je vous avoue, Bob, qu'on ne s'est jamais occupé de problèmes
constitutionnels dans nos sociétés et c'est un domaine du
droit que bien peu d'avocats connaissent vraiment. Je risquerais
de vous induire en erreur si je vous donnais une opinion là-dessus.
Je ne suis vraiment pas qualifié pour répondre à cette
question et je ne crois pas que personne dans notre contentieux le soit.
- Même pas le nouveau, Jack Kilburn ? Il me semble qu'il
m'a mentionné avoir travaillé à Ottawa, quand on est
allé ensemble pour acheter l'avion au Texas.
- Ah, oui. C'est vrai qu'il a travaillé pour le gouvernement
mais je ne sais pas très bien à quel titre. Ce n'est
pas ça qui m'intéressait dans son expérience alors
je n'y ai pas vraiment porté attention mais je me souviens vaguement
qu'il y a quelque chose à cet effet-là dans son Curriculum
Vitae, effectivement.
Robert Golden demanda à Miss Furlong de faire monter Jack Kilburn à son bureau puis il remercia Allan Wells et lui indiqua qu'il ne voulait pas le retenir inutilement. Il allait continuer l'entretien avec Kilburn.
Jack Kilburn était au début de la quarantaine et avait fait ses études à McGill. Parfaitement bilingue, il était né d'une mère francophone et d'un père anglophone. Il était grand, élégant avec des cheveux presqu'entièrement blancs. Il avait fait des études avancées en droit public à Oxford et se destinait alors à l'enseignement mais il n'avait pas su résister à une offre du gouvernement fédéral à son retour d'Oxford. Il avait travaillé au Conseil Privé pendant quelques années mais s'était lassé de la vie dans la capitale et avait décidé de revenir vivre au Québec. Indépendant de fortune, depuis la mort tragique de son père, dont il avait hérité, il s'était finalement recyclé comme avocat d'entreprise et était tout à fait heureux de son sort. Jovial et toujours attentif avec tout le monde, il n'avait aucune espèce d'ambition personnelle autre que celle de faire son travail de façon efficace et minutieuse sans attraper cette maladie trop courante chez les avocats de compagnie incapables d'émettre une opinion définitive avant d'avoir vérifié au préalable avec un confrère expert de l'extérieur. Il était intelligent et avait une formation juridique exceptionnelle. Robert Golden lui demanda :
- Jack, m'as-tu dit que tu avais travaillé à Ottawa
?
- Oui, j'ai travaillé au Conseil Privé pendant quelques
années mais j'ai dû recommencer à zéro quand
j'ai laissé le gouvernement parce que personne n'est intéressé,
dans l'industrie, à un un avocat spécialisé en droit
public.
- Et qu'est-ce que tu inclus dans le droit public? Non, laisse
faire... pour aller droit au but, connais-tu quelqu'un qui connaisse
bien le droit constitutionnel des communications, si c'est comme ça
que vous appelez ça ?
- Mais oui. Moi. J'ai passé plusieurs années
à travailler là-dedans. Je voulais même l'enseigner
quand je suis revenu d'Oxford, mais j'ai choisi d'aller à Ottawa
au lieu d'enseigner.
- Très bien.
Et Robert Golden expliqua à Jack Kilburn ce qu'il voulait savoir. Ce dernier lui répondit :
- Il y deux théories là-dessus. L'une, soutenue
par le gouvernement fédéral, qui veut que l'on ne puisse
pas se soustraire à sa juridiction de cette façon-là
et l'autre, celle défendue par beaucoup de décentralisateurs,
qui prétend le contraire. Pour l'instant, il n'y a pas de
réponse définitive parce que personne n'ose aller de l'avant
avec un projet semblable de sorte que les tribunaux n'ont jamais eu à
se prononcer sur la question.
- Et si on l'essayait, que nous dirait les tribunaux selon toi ?
- En première instance, dans la plupart des provinces la
question serait décidée en faveur de la théorie qui
dit que c'est permis mais en appel, en dehors du Québec, la décision
serait partagée et à la Cour Suprême aussi. Au
Québec, je crois que la Cour d'Appel confirmerait la décision
de première instance. Quant à la Cour Suprême,
le juge en chef actuel, qui est là pour encore deux ans, est assez
centralisateur et a une influence marquée sur les autres juges parce
qu'il a passé sa vie à faire du droit constitutionnel et
qu'il a un ascendant certain sur l'ensemble de la Cour pour ce genre de
questions. C'est un des grands experts au pays. Par contre, si c'était
le juge Denis Carrier qui lui succédait, alors là la Cour
prendrait une toute autre orientation mais c'est le Premier Ministre qui
décide de cette nomination-là et le gouvernement actuel n'est
pas pressé de nommer Carrier Juge en chef. Le juge Carrier
était un ami de l'ancien Premier Ministre Bourdeau, mais Bourdeau
a été bien déçu de lui après l'avoir
nommé. Il lui reproche d'être trop décentralisateur.
- Et si une action de ce genre-là commence aujourd'hui, elle
se retrouve à la Cour Suprême dans combien de temps, si on
la fait traîner au maximum ?
- Plus ou moins dix ans. Surtout si la cause vient du Québec.
Il faudrait d'ailleurs commencer avec une filiale installée au Québec,
sans toucher au reste du pays, au départ. On aurait des très
bonnes chances de réussir.
- Merci, Jack. Pour l'instant, je vais te demander de garder
ça pour toi. J'ai beaucoup de monde à convaincre avant
que la Sonart achète ce projet-là. Entre temps veux-tu
me monter un dossier sur le sujet, en m'indiquant les deux théories
et la liste des juristes connus dans ce domaine qui appuient l'une et l'autre
et en notant aussi ceux qui hésitent et pourraient être amenés
à changer d'idée. Je voudrais de plus avoir le nom
des principaux avocats du gouvernement fédéral qui sont des
experts dans ce domaine-là.
* * * * * * *
Un mois plus tard, le poste de Vice-président Senior aux affaires gouvernementales était créé au sein de la Southern et Jack Kilburn en devint le premier titulaire. À ce titre, il se rapporterait directement au Président, Robert Golden.
* * *
Pendant que Robert Golden continuait à travailler sur son projet, à la Sonart John Sutherland avait ses propres idées de changement. Suite au référendum québécois qui avait failli aboutir au démantèlement de la fédération canadienne, les cadres de la Sonart avaient tenu plusieurs réunions de stratégie en vue de se préparer à la prochaine consultation populaire promise par les politiciens séparatistes dans un avenir relativement rapproché. Robert Golden, qui n'avait pas encore été informé des projets de la Sonart, demanda une rencontre privée avec John Sutherland au cours de laquelle il expliqua à ce dernier son projet de réorganisation territoriale. Sutherland lui répondit :
- Bob, on est rendu beaucoup plus loin que ça dans notre cheminement à la Sonart. On parle de déménager tous les sièges sociaux de la Famille à Toronto et c'est maintenant une de nos principales préoccupations. C'est long à évaluer, ça coûte cher, c'est compliqué parce qu'on ne peut pas amener tout le monde. Nous sommes les seuls à ne pas être partis quand les séparatistes ont pris le pouvoir, la première fois. Les dirigeants de la Sonart de l'époque ne voulaient pas mettre d'huile sur le feu et ont cédé aux pressions d'Ottawa en restant ici. Les fédéraux n'ont jamais cessé de nous promettre qu'ils allaient régler le problème mais le dernier référendum nous a démontré clairement que ce problème ne sera jamais réglé et qu'on ne peut plus faire confiance à Ottawa sur ces questions-là. On est passé à deux doigts de se retrouver dans un pays étranger, récemment, avec nos sièges sociaux à Montréal alors que soixante-dix pour cent de nos activités se passent à l'extérieur du Québec. On ne veut pas prendre le risque de se trouver dans cette situation-là. De toute façon, nous sommes tous persuadés que la prochaine fois sera la bonne pour les séparatistes. L'indépendance du Québec, même si on est contre, est devenue inévitable et ce n'est pas nous qui allons réussir à l'empêcher. Alors il faut relocaliser nos sièges sociaux ailleurs au Canada.
Robert Golden eut un moment de silence, avant de répondre. Il rétorqua en commençant par sa remarque préférée :
- John, vous êtes tellement Canadiens ! Ma foi, vous
êtes irrécupérables. Pourquoi déménager
les sièges sociaux ? Nous faisons des affaires partout dans
le monde à partir d'ici et ça ne nous empêche pas de
fonctionner et d'être efficaces. Pourquoi ne pourrions-nous
pas rester ici et créer des filiales provinciales comme je le suggère
plutôt que de dépenser des dizaines de millions pour déménager.
Si l'indépendance se matérialise, qui te dit que tu ne serais
pas mieux d'être ici plutôt qu'à Toronto ou ailleurs
au Canada ?
- Bob! Tu n'es pas sérieux en me demandant ça,
j'espère ?
- Je suis tout ce qu'il y a de plus sérieux.
- Voyons donc ! Tout le monde s'entend sur le fait qu'il va y avoir
une période d'instabilité économique au Québec
à la suite de l'indépendance pendant au moins deux ans.
Je ne te parle pas des histoires de politiciens qui, pour faire peur au
monde, prétendent que ça va durer des années et que
le Québec va se retrouver au rang des pays sous-développés.
L'apocalypse des fédéraux ! Tous les gens sérieux
savent bien que c'est faux et totalement stupide de dire des sornettes
du genre. Mais on parle tout de même de deux ans d'instabilité
pour le Québec, peut-être un peu plus.
- Ou un peu moins.
- Effectivement, ça pourrait être moins. Je te
l'accorde. Mais ça pourrait aussi être plus.
- Et que fais-tu de l'instabilité dans le reste du Canada
? Si elle était pire dans le reste du Canada, l'instabilité
? C'est presqu'impossible de prévoir ce qui va arriver au
Canada, présentement, ce qui n'est pas le cas pour le Québec.
- Mais le reste du Canada n'aura jamais les problèmes du
Québec, allons donc !
- John, sais-tu ce que j'ai fait récemment dans mes temps
libres ? Je me suis fait donner des cours sur votre constitution
par mon Vice-président aux affaires gouvernementales et j'ai commencé
à rencontrer personnellement les meilleurs experts du pays sur le
sujet. Et je peux te dire qu'on ne connaît rien de ce côté-là
et qu'on se fie trop aux politiciens dans l'industrie.
John Sutherland n'en croyait pas ses oreilles. Il interrompit Robert
Golden pour lui dire :
- Sur la constitution ? C'est plus qu'une surprise, Bobby.
Est-ce que ça rapporte beaucoup d'argent à la Southern ce
genre d'activité-là ? Je croyais t'avoir engagé
pour diriger une entreprise, pas pour faire de la politique.
- Et c'est exactement ce que je fais. Tu te rappelles de la
Southern Electronics ? Je t'avais dit qu'on trouverait une solution
et on en a trouvé une cent fois plus payante que ce dont on aurait
pu rêver. À cause de quoi ? D'une bonne idée
qu'a eue un de nos experts qu'on ne connaissait même pas, toi et
moi, et qui est probablement payé l'équivalant du quart de
nos salaires. Or nous avons la chance d'avoir Jack Kilburn, lui aussi un
expert. Non seulement connaît-il le droit constitutionnel mais il
connaît en plus tout le monde qui pense dans le domaine. Et,
pour répondre à ta question, je crois que le projet de restructuration
du territoire pourrait être très payant pour la Sonart et
pour la Southern aussi. Quant au droit constitutionnel, il pourrait
aussi nous empêcher de prendre des mauvaises décisions qui
coûtent excessivement cher et qui pourraient éventuellement
engendrer des pertes considérables pour la Southern et la Sonart...
pour revenir au déménagement, disons que les politiciens
fédéraux ont intérêt à faire croire que
l'indépendance causerait des problèmes insurmontables pour
le Québec. À leur place, on ferait sans doute la même
chose pour gagner des votes. Mais le Canada, que fait-il au lendemain de
l'indépendance ? Et je parle business, ici, évidemment.
Le reste on s'en fiche. Que fait le Canada au lendemain de l'indépendance
?
- Il continue tout simplement. Ce n'est pas là le problème.
C'est le Québec qui a des problèmes, pas le Canada.
- Laisse-moi simplement tenter de créer un doute dans ton
esprit sur la question de savoir qui a le plus de problèmes le lendemain,
le Québec ou le Canada. Si je ne réussis pas, on n'en
parle plus et on déménage à Toronto.
- Je suis d'accord. Déménageons. Mais
vas-y tout de même avec ton doute.
- Je vais te poser une question dont tu vas me dire que la réponse
est évidente, mais je te la pose parce que nous faisons tous la
même erreur, dans l'industrie, pour la bonne raison qu'on ne s'est
jamais arrêté à penser réellement à ces
choses-là. On n'a pas le temps. Ma question est la suivante
: qui passe les lois du Canada au lendemain de la séparation
du Québec ?
- Merci, John. J'espère que ce n'est pas un test d'intelligence.
Réponse : le gouvernement fédéral, évidemment.
Je pense que tout le monde sait ça.
- No, Sir. Le gouvernement fédéral n'a plus
le pouvoir de passer des lois au lendemain de l'indépendance du
Québec. La Constitution canadienne prévoit que le gouvernement
fédéral est formé, entre autres, d'une Chambre des
Communes où siègent soixante-quinze députés
du Québec. Or les députés du Québec ne
pourraient plus siéger à la Chambre des Communes parce que
du jour au lendemain ils seraient citoyens d'un pays étranger.
- So what ! Ils siégeront quand même, c'est tout
! Et s'ils ne siègent plus, on modifiera la Loi, c'est bien
simple, et le Parlement ne comprendra plus de députés du
Québec. Il y aura soixante-quinze députés en
moins à Ottawa. Ce n'est vraiment pas sorcier à faire,
ça. Une loi, ça se change en vingt-quatre heures, et
même moins si c'est absolument urgent.
- Une loi, oui. Mais une Constitution, non. À l'époque
de l'entente de Caroltown, l'ancien Premier Ministre Bourdeau a déclaré
que son gouvernement, quand il a rapatrié la Constitution en 82,
l'avait fait de façon telle que son gouvernement avait prévu
que cette Constitution durerait mille ans. Tu te rappelles de sa
déclaration ?
- Non, je ne me souviens pas de ça. De toute façon,
il est totalement dépassé Bourdeau. Il n'existe plus. Alors...
- Peut-être, mais si sa Constitution a été faite
pour durer mille ans, c'est que, sans l'avouer à l'époque,
ils ont agi de façon à ce qu'on ne puisse plus jamais la
modifier. Et c'est précisément le problème auquel
on fait face depuis. On n'arrive plus à la modifier. Les Conservateurs
ont réussi un tour de force remarquable en faisant accepter les
accords de Caroltown et du Lac Beech par dix premiers ministres provinciaux
en plus du fédéral. Mais cette situation ne se représentera
pas de sitôt et les séparatistes savent pertinemment que même
si le gouvernement fédéral actuel le voulait il ne pourrait
jamais réussir à rencontrer les demandes du Québec
parce qu'il est incapable de modifier la Constitution. C'est ça
la réalité. Le parti au pouvoir est maintenant pris
à son propre jeu, emprisonné dans cette Constitution qu'il
a lui-même créée. C'est pour ça qu'ils
parlent d'ententes administratives et de projet de loi fédéral
pour reconnaître que le Québec est une société
distincte. Ils sont pris et ne veulent pas l'admettre publiquement.
Alors, pour revenir au lendemain de l'indépendance... ce jour-là
c'est cette même Constitution que le gouvernement fédéral
va devoir changer pour pouvoir faire fonctionner le pays, mais il va faire
face au même problème. Elle ne se change pas maintenant
et elle va être encore plus difficile à changer après
l'indépendance du Québec. Sans parler de l'Ontario
qui va se retrouver avec la moitié de la population de ce qui va
rester du Canada. Crois-tu que la moitié de la population
du Canada va accepter d'avoir seulement le quart des députés
à Ottawa ? Je suis persuadé du contraire. Et
le Gouvernement de l'Ontario va refuser d'être traité sur
le même pied d'égalité que l'Île-du-Prince-Edouard.
L'Ontario va se battre sans merci pour obtenir plus de pouvoirs que les
autres provinces et va demander des amendements constitutionnels en conséquence,
ce à quoi les autres provinces vont nécessairement s'objecter
et le fédéral aussi. Et nous voilà repartis
pour une autre guerre constitutionnelle de cent ans au Canada alors que
le Québec va avoir des institutions stables et bien définies,
qui sont déjà en place. En caricaturant un peu, je
dirais que le Québec va quasiment avoir l'air d'une terre promise
à côté de ce qui va se passer dans le reste du Canada.
Le petit pays du Québec va se développer pendant que les
autres vont continuer à se battre entre eux, de chaque côté
de ses frontières, pour essayer de faire marcher un pays qui ne
marchera pas. Alors où vas-tu trouver cette stabilité
économique du Canada dont tu parlais dans un contexte semblable?
- Au Québec ?
- Yes, Sir. Not impossible at all.
John Sutherland était profondément perturbé par tout ce que Robert Golden, "un vrai américain", lui disait. Golden remettait en question tellement de raisonnements que l'on prenait pour acquis dans l'industrie canadienne que John Sutherland se sentait totalement dépassé par ce qu'il entendait. Était-ce possible qu'autant de gens se trompent ? Sutherland avait souvent fait des batailles où il s'était retrouvé seul à défendre un point de vue pour finir par réussir à convaincre tout le monde de la justesse de ce point de vue. L'idée qu'il se retrouvait dans la situation opposée face à Robert Golden le dérangeait. C'est Sutherland qui était censé être le penseur dans la Famille et il se demandait pourquoi il n'avait jamais abordé ces questions-là en se basant sur des opinions d'experts, comme on le faisait dans tous les autres domaines à la Southern et à la Sonart ? Sutherland se vit forcé d'admettre que Robert Golden avait eu une excellente idée en créant ce poste de Vice-président Senior aux affaires gouvernementales. Il reprit :
- Je dois reconnaître que tu as réussi à créer ce doute que tu recherchais, Bob. Nous allons devoir repenser toute notre stratégie à la lumière d'informations basées sur des expertises véritables avant de mettre en branle nos projets de déménagements. Sais-tu ce qui a fait qu'on ne s'est jamais penché sur ces questions-là comme tu l'as fait ?
Robert Golden lui répondit en se moquant:
- Oui, je te l'ai toujours dit, John. Vous êtes trop
Canadiens.
- Peut-être... mais c'est aussi parce qu'on s'est enfermé
dans un cercle vicieux. On s'influence mutuellement dans l'industrie.
Or les seuls hommes d'affaires qui sont en faveur de la thèse fédérale
sont ceux qui ont des intérêts à défendre et
qui se font vivre par les partis politiques d'Ottawa et nous nous laissons
influencer par ce monde-là alors que nous sommes pas dans la même
situation. C'est le gouvernement qui a besoin de nous, dans notre
cas, et non le contraire, ce qui n'est pas le cas de beaucoup de grandes
sociétés qui ne fonctionnent qu'à coup de subventions
du fédéral. Et comme ce sont ceux-là qui parlent
le plus fort et sont le plus présents dans les associations industrielles
et d'affaires, ils donnnent l'impression de parler au nom de tout le monde.
Sans compter que tout un chacun s'imagine être un expert dans ces
matières-là, au Canada. Si on dirigeait nos sociétés
comme ils dirigent le pays, elles seraient toutes en faillite depuis longtemps.
On va cesser de travailler comme ça et on va aller chercher les
experts dont on a besoin. On va en avoir le coeur net et on va savoir
à quoi s'en tenir avec toutes ces questions-là. Et
surtout, on va cesser de se fier à tous ces politiciens qui nous
disent n'importe quoi. Je serais bien curieux de savoir combien de
députés et de ministres, à Ottawa, savent vraiment
de quoi ils parlent quand ils parlent de ces choses-là. Quand
ils parlent d'entreprises et d'affaires, je suis en mesure de juger et
je dois admettre qu'ils ne comprennent pas grand'chose, la plupart du temps.
Qui nous dit qu'ils ne font pas la même chose quand ils parlent de
ces problèmes-là ?
- Je vais m'occuper de te trouver la réponse, John.
Mais pense à ma suggestion de créer une filiale au Québec
pour la Sonart. Nous avons des gros profits à faire, peu importe
ce qui arrive du reste.
* * *
Après leur partie de tennis intérieur, Philippe
Montand et Jack Kilburn s'installèrent à une table pour boire
un jus d'orange. Kilburn demanda à Montand à brûle-pourpoint
pour qui il avait voté au référendum. Montand
lui répondit, l'air un peu contrarié par la question qu'il
considérait être une indiscrétion :
- Est-ce que c'est ce tu vas faire dans tes nouvelles fonctions,
Jack? Espionner les gens?
- Qu'est-ce que tu vas chercher là, Philippe ?
- Alors, qu'est-ce qu'il y a de si confidentiel dans ce que tu fais
que tu ne puisses pas en parler?
- Je n'ai pas dit que je ne pouvais pas en parler. Mais, en
général, je préfère ne pas en discuter. Ce
sont des projets spéciaux qui ne se réaliseront probablement
jamais, c'est pourquoi j'hésite à en parler.
- Ah bon! Toi aussi, tu es rendu dans les projets spéciaux.
Ma foi c'est une maladie, chez Golden, les projets spéciaux.
Alors conte-moi ce que tu fais, sans trahir de secrets d'État.
- Disons que je conseille le Président sur les problèmes
constitutionnels qui pourraient affecter la Southern dans un avenir prévisible.
- Ah bon ? Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de confidentiel
là-dedans. Par contre, je ne savais pas que l'Américain
s'intéressait à ce genre de question-là.
- C'est la première fois que j'entends quelqu'un appeler
Golden "l'Américain." Est-ce que c'est de ton cru ou si c'est
son nom commun à la Southern Distribution ?
- Non, ce n'est pas moi qui l'ai trouvé, c'est Danny McGuire.
Il prétend que c'est Golden qui est "The real American one" parce
qu'il passe son temps à dire qu'on est trop Canadiens.... Mais pour
répondre à ta question, mon cher S.S., j'ai voté
"Pour" au référendum.
- "Pour" le oui ou "pour" le non?
- Tu vois, tu ne comprends pas pour qui j'ai voté si je dis
que "J'ai voté pour." J'ai voté "Non" et, pour moi,
voter pour le "Non" c'était de voter "Pour", c'était positif.
C'est le "Oui." qui était négatif dans mon esprit.
- Et qui t'a influencé le plus dans ton vote ?
- C'est l'ancien ministre, Marc Lacombe. Le soir du grand meeting
des péquistes, à Montréal, j'étais à
Toronto pour quelques jours et j'avais demandé à ma femme
d'enregistrer les discours sur vidéo mais, à mon retour,
j'ai constaté qu'elle s'était trompée de poste en
enregistrant; elle avait enregistré un discours de Marc Lacombe,
l'ancien bras droit de l'ex-Premier Ministre Bourdeau, qui parlait à
un petit groupe à Ottawa. Ce n'est pas lui que je voulais entendre
mais j'ai décidé de l'écouter tout de même,
par curiosité.
- Je n'ai pas vu l'émission dont tu parles. Qu'est-ce qu'il
a tant dit?
- Il a dit que le mouvement séparatiste avait fait un mal
irréparable au Québec depuis deux ou trois décennies
et que c'est Bay Street, à Toronto, qui aurait dû s'appeler
René-Lévesque au lieu du boulevard Dorchester, à Montréal.
Les séparatistes, à son avis, ont chassé tous les
sièges sociaux vers Toronto et beaucoup d'investissements.
"Montez en haut de la Place Ville-Marie à trois heures de l'après-midi
et regardez le boulevard René-Lévesque. Vous verrez
le mal qui a été fait par les séparatistes au Québec
en général et à la Ville de Montréal en particulier."
Et il a tout à fait raison, Lacombe. Il y a belle-lurette
que tout le monde a remarqué qu'il n'y a plus de gens chics comme
avant, à Montréal. Tu ne vois plus de limousines au
centre ville, à part celle de Golden, tu ne vois plus la même
qualité de vie. Même sur Sherbrooke ouest, en plein
mois de novembre, on a l'impression que tout le monde est parti en vacances
comme si on était en juillet.
- Mais s'il a raison, comment expliques-tu les résultats
du référendum ?
- Un peu comme lui. Le désir d'indépendance
c'est une espèce de maladie collective, une dépression générale.
Les gens se laissent avoir par les politiciens. Des deux côtés,
d'ailleurs, selon moi. Les politiciens ont tous menti durant cette
campagne référendaire. L'indépendance ne serait
pas la fin du monde que prévoient les fédéralistes
et elle ne serait pas non plus aussi rose que le disent les séparatistes.
Mais le problème c'est qu'on va continuer à payer au Québec,
comme on le fait depuis vingt ans, à cause des séparatistes
qui ont chassé l'argent d'ici. Dans le fond, on paie pour
tous les inconvénients d'une indépendance qu'on n'est pas
capable de se décider ni à abandonner une bonne fois pour
toutes ni à se donner non plus. Il faut bien reconnaître
qu'on est dans une impasse totale et je ne vois vraiment pas comment on
va s'en sortir. La réforme constitutionnelle promise par les
fédéralistes est tout simplement impossible à faire
et dans le fond ils n'en veulent pas. Par contre, personne ne veut
du statut quo. C'est un vrai cul-de-sac. Je vais à Toronto
plusieurs fois par mois et la différence entre Toronto et Montréal
est incommensurable, maintenant. Montréal est devenue une
grosse ville de pays sous-développé depuis dix ans.
On n'en sort pas et on ne réussira jamais à récupérer
ce qu'on a perdu en termes de sièges sociaux et d'investissements.
Pendant ce temps-là, les politiciens continuent à faire des
discours mais ne règlent absolument rien.
- Ouf ! Ça semble t'intéresser ces questions-là.
Accepterais-tu de venir travailler avec nous à la Southern? Golden
m'a demandé de monter un département spécialisé
dans ce genre de questions-là. Ils ont des idées en
tête et tu pourrais donner un bon coup de main. Je pourrais
m'arranger pour que tu aies les mêmes avantages qu'à la Southern
Distribution et un statut équivalent.
- Je regrette, Jack. Je n'y tiens pas parce quand le moment
des déménagements va arriver, dans la Famille et la Southern
va se retrouver à Toronto avant la Southern Distribution. Quand
je verrai que ça se concrétise pour vous, j'aurai une décision
à prendre parce que je ne suis pas du tout intéressé
par l'idée d'aller vivre à Toronto. Alors, d'ici là,
je préfère rester où je suis. Je te remercie
de penser à moi mais je ne veux rien changer dans ma vie pour l'instant.
- Je n'ai pas l'intention d'aller vivre à Toronto, moi non
plus, Philippe, même si la séparation du Québec se
faisait et que je n'ai rien d'un séparatiste; je suis plus anglophone
que francophone. Sur cette question du transfert des sièges
sociaux, je peux te dire que c'est la guerre présentement, mais
on n'est pas encore déménagé d'ici. On en parle
mais Golden prétend qu'on devrait peut-être rester ici alors
que tout le monde pense le contraire, sauf quelques personnes qui continuent
à se poser des questions. Mais Golden les a tellement impressionnés
avec la Southern Electronics que tout le monde voulait jeter aux poubelles
qu'on l'écoute même à la Sonart, maintenant, quand
il dit quelque chose. Le débat est loin d'être terminé.
* * * Retour No 2 au début
de la page * * *
Robert Golden avait demandé à Jack Kilburn de
trouver la réponse à la question de John Sutherland concernant
les véritables connaissances des politiciens fédéraux
en matière constitutionnelle. Kilburn prépara un questionnaire
condensé couvrant plusieurs sujets précis permettant de jauger
les connaissances générales d'un individu sur les questions
politico-constitutionnelles canadiennes et décida de rencontrer
un ancien confrère d'Oxford, François Landry, maintenant
professeur émérite de droit constitutionnel à l'Université
de Montréal. Il soumit ce questionnaire à Landry pour
obtenir son opinion et ses suggestions, après lui avoir expliqué
le but du questionnaire. Ensemble, ils firent la mise-au-point du
questionnaire après quoi François Landry demanda à
Jack Kilburn comment il entendait s'y prendre pour s'assurer que les députés
ne "tricheraient" pas en y répondant. Jack Kilburn lui répondit
:
- Mais avec ton aide. J'avais l'intention de te proposer un
séminaire pour tes étudiants. Tu as plus de cent cinquante
étudiants en troisième de Droit, alors on demande soixante
volontaires pour faire ce sondage, deux groupes de trente, et lors d'une
discussion de groupe où je serais professeur invité, en ta
compagnie on analyserait les résultats avec les étudiants.
- Excellente idée, Jack. Les étudiants seraient
emballés de faire un travail pratique de ce genre-là.
- Et le sondage serait anonyme de façon à ce que les
députés ne refusent pas de répondre. Les étudiants
viendront par groupes de quinze à nos bureaux, je leur expliquerai
un peu comment fonctionne une grande société, j'organiserai
la visite d'une centrale téléphonique de la Sonart pour eux,
et ensuite ils auront chacun quelques appels interurbains à faire
à partir de nos locaux. Il faudrait demander à ceux qui parlent
anglais de l'indiquer à côté de leur nom au moment
où ils s'inscriront sur la liste mise à leur disposition
et je m'occupe du reste.
* * *
Les résultats du sondage furent dramatiques. Les
idées des députés du Québec étaient
souvent confuses, surtout chez les députés du parti Démocrate.
Dans la moyenne, ceux de la Coalition, les séparatistes d'Ottawa,
obtenaient de meilleurs résultats. Quant au Parti Réformiste,
c'était l'ignorance totale. Aucun d'entre eux ne connaissait
une seule des différences essentielles entre les accords du Lac
Beech et l'entente de Caroltown, par exemple. Robert Golden, après
avoir pris connaissance des résultats, se contenta de dire :
- C'est tellement Canadien, tout ça!
* * *
Le jour même où ces résultats furent connus
de Robert Golden, il eut un entretien privé avec Mario Cabrini :
- Mario, j'ai besoin de toi. Il va falloir que tu te dépasses
et rapidement. Cette fois-ci ça ne sera pas facile et je ne
t'envois pas au Chili ou en Angola, ou dans des républiques de bananes.
Premièrement, je veux que tu deviennes membre du Parti de l'Union
et que tu rencontres le plus de gens possibles dans cette organisation.
Ils se meurent d'intégrer des allophones à leurs rangs alors
le moment est bien choisi. Est-ce que ça va jusque là
?
- C'est du gâteau, Patron.
Puis Robert Golden prit un air solennel et dit :
- J'ai besoin de rencontrer les chefs des familles canadiennes,
Mario.
Mario changea lui aussi de ton et d'attitude et répondit :
- Bien, Don Roberto. Est-ce que je dois contacter Vincenzo Lombardi
moi-même ?
- Comme d'habitude, Mario, comme d'habitude.
- Don Roberto, je croyais qu'il ne fallait jamais le contacter à
partir du Canada.
- Non, et rien n'est changé pour l'instant. Mais désormais
il va falloir organiser une façon plus rapide de rejoindre notre
monde. Pour cette fois tu vas encore utiliser le bureau de David
Bernstein à la A B and C Corporation à New York. Je
veux que tu me trouves une immense propriété près
de la frontière, un peu isolée, grand terrain, piscine, enfin
tu vois ce que je veux dire. Le même type d'organisation qu'en
Floride. Et le plus près possible d'un aéroport. Regarde
dans la région de Plattsburgh. La deuxième maison,
pour nos invités, devra être dans un quartier différent.
Je veux que le groupe de Manchester, à Boston, s'installe dans la
même région parce qu'ils parlent français. Nous allons
avoir besoin d'eux. Tu parleras à Franco Ributto, à Boston,
pour qu'il prenne en charge cette partie de l'opération. Seul
Jos Siciliano restera à Boston pour l'instant.
- Est-ce qu'on aura besoin de Giuseppe, Don Roberto. Lui aussi est
polyglotte et versé en politique. Je crois qu'il pourrait
m'aider avec le Parti de l'Union ?
- Non. Si on le sort de Washington ça va prendre des
années avant de pouvoir le remplacer par quelqu'un d'autre dans
un poste équivalant à celui qu'il occupe. Le gouvernement
américain n'est pas aussi naïf que les gens d'ici et nous avons
eu plus de difficultés avec la C.I.A. ces derniers temps.
Je ne veux pas que Giuseppe Delle Donne quitte son poste au sein du gouvernement
américain. Ce poste est beaucoup trop stratégique pour
qu'on le laisse tomber. Il pourra nous aider d'une autre façon,
le moment venu. Et je veux que Bernstein voit personnellement à
l'installation des systèmes de communication de nos résidences
dans la région de Plattsburgh. Je veux une copie conforme
de nos installations de Floride pour Plattsburgh.
- Autre chose, Don Roberto ?
- Oui. Après la rencontre des chefs des familles, Vincenzo
Lombardi va t'indiquer qui seront les autres qui devront se joindre au
Parti de l'Union. Je ne veux que des professionnels, avocats, notaires,
ingénieurs. C'est toi qui va coordonner cette participation
et ils devront temporairement couper tous les liens avec l'Organisation.
Et je veux dire "tous" les liens. Je ne veux pas que cette opération-là
rate. D'ailleurs ça risque d'être notre dernière
guerre politique ensemble, Mario. Mais il faut la gagner.
- Nous n'en avons jamais perdu nulle part, Don Roberto. Nous gagnerons
celle-là aussi.
- Dernière chose, Mario. J'aurai peut-être besoin
d'interventions tactiques d'ici quelques mois si certains irréductibles
ne veulent rien comprendre à la Sonart. Et je ne veux pas
que ce soit toi qui intervienne.
- Vous ne faites plus confiance à mon imagination, Don Roberto
?
- Ce n'est pas la question... je sais que tu es le meilleur mais
j'ai besoin de toi pour le reste.
- Avec respect, Don Roberto, je serais très déçu
que vous demandiez un concurrent après dix ans de loyaux services,
Don Roberto. J'ai quand même prouvé que j'étais le
meilleur au monde pour les accidents déplorables. Je vous
demande de reconsidérer votre décision, Don Roberto. Je n'ai
jamais commis la moindre bavure et je vous assure que je n'ai pas perdu
la main.
- Ça va, Mario. Je savais que ça te décevrait.
Je vais y repenser. Pour l'instant, tu peux oublier ce que je viens
de dire et tu demeures sur les rangs.
- Gratie, Don Roberto.
- Pour les achats d'immeubles de la région de Plattsburgh,
demande à notre avocat de New York de trouver un prête-nom.
Ni juif, ni italien, sauf pour la mienne que je mettrai à mon nom.
- Je commençais à m'ennuyer au Canada, Don Roberto.
Mais désormais je crois que je vais m'y plaire.
- Encore une chose. Je veux que le groupe de Manchester qui
viendra à Plattsburgh coupe toute autre activité. Qu'ils
poursuivent officiellement leur rôle de groupe de recherche, avec
femmes et enfants. Sans oublier leur implication religieuse dans
la communauté et l'aide aux garderies. Comme ils ont fait
à Boston. Qu'ils soient disponibles à ma demande seulement.
- Autre chose, Don Roberto ?
- Oui. La réunion avec les chefs des familles.
Qu'elle se fasse au Royal Plaza, à New York, d'ici dix jours.
Nous aurons besoin de vingt-quatre heures. C'est tout, Mario.
- Très bien, Patron.
* * *
Jack Kilburn, qui avait continué à étudier la question de la création de filiales de la Sonart pour soustraire une partie de ses activités à la juridiction fédérale, avait obtenu l'opinion de plusieurs spécialistes en droit constitutionnel qui partageaient la sienne et prétendaient que la Sonart pourrait très bien réussir à gagner une cause sur ce point-là. Mais Kilburn, généralement sûr de lui, n'était pas suffisamment rassuré par ces opinions et alla carrément rencontrer un de ses anciens collègues de travail au Conseil Privé, à Ottawa. Ce dernier, séparatiste dans l'âme et qui fournissait des informations au Parti de l'Union, l'informa que c'était une des plus grandes craintes du gouvernement fédéral en matière de communications: voir la Sonart réorganiser ses opérations de façon à se soustraire en partie ou en totalité à la juridiction fédérale. Il ajouta :
- Entre nous, Jack, je suis très heureux de voir la Sonart
se préparer à faire ce changement parce que le fédéral
a perdu la tête. Les gens ne savent plus ce qu'ils font, ici,
depuis le référendum. Et au lieu de se préparer
à améliorer la situation ils vont l'empirer. Mais ils
ne veulent pas avoir à se battre contre l'industrie présentement
et je peux même te dire comment tu pourrais réussir à
faire ce que tu veux faire sans le moindre risque de contestation de la
part du fédéral.
- Sans le moindre risque de contestation? You would make my
day, my friend, if you did that.
- Acheter une compagnie existante qui est déjà sous
juridiction provinciale, au lieu de créer une filiale. Ça
c'est garanti à cent pour cent. Le fédéral ne
toucherait pas à ça. Et après l'avoir achetée
tu lui transfères une partie des installations de la Sonart dans
les régions contiguës à son territoire actuel et le
tour est joué. Une fois bien établie, tu lui fait prendre
de plus en plus d'expansion en lui tranférant tous les territoires
que tu veux.
- J'ai pensé à ça, mais les compagnies de téléphone
existantes qui sont de juridiction provinciale au Québec sont quand
même assez importantes et les actionnnaires nous verraient venir.
Ils demanderaient pour leurs actions dix fois le prix qu'elles valent et
le projet n'aurait plus la même rentabilité pour nous.
- Il y en a une que tu peux avoir pour des peanuts et qui est minuscule
: La Petite Rivière Téléphone, dans le comté
du Premier Ministre. C'est une toute petite compagnie qui appartenait
à une compagnie de papier qui vient d'être vendue et la multinationale
qui l'a achetée ne veut pas garder la compagnie de téléphone.
Ils sont dans le papier, pas dans les communications et ils seraient disposés
à la donner quasiment pour s'en débarrasser; présentement
ils sont forcés de la garder en opération parce qu'elle dessert
une bonne partie de leurs employés. Ils ont demandé
l'aide du Premier Ministre pour avoir des subventions parce qu'elle n'est
pas rentable et c'est comme ça que j'en ai entendu parler.
Le bureau du Premier Ministre voulait notre avis sur la demande de subvention.
Vois-tu le Premier Ministre subventionner une compagnie de téléphone
sous juridiction provinciale ? Ce serait la catastrophe! Et
dans son propre comté, en plus ! Mais si vous l'achetez, vous
pouvez être certain d'avoir la paix. C'est dans le comté
du Premier Ministre, que veux-tu ? Tous les comtés n'ont
pas la même égalité. C'est la démocratie.
Et je suis persuadé que tu peux l'avoir pour une couple de millions.
Une chanson pour vous-autres.
* * *
Le Plaza Hotel de New York est un lieu privilégié de rencontre pour les grands de ce monde, les riches, les dominants. C'est là, dans une suite digne des plus grands souverains, que Robert Golden rencontra Vincenzo Lombardi de Montréal et Rico Santini de Toronto et, par déférence, puisqu'on était sur son territoire, Vito Carthese de New York. Exceptionnellement, Giuseppe Delle Donne, fonctionnaire à Washington, avait été invité à participer à la première partie de la réunion. Golden expliqua, en Italien, que le Québec indépendant pourrait être la plaque tournante du trafic de la drogue en Amérique du Nord. Ses frontières seraient inexistantes pour donner accès au reste du Canada et pendant plusieurs années les ports, les aéroports, les côtes maritimes, ne seraient jamais aussi bien gardés que sous le régime actuel. On ne pourrait pas tout faire en même temps, après l'indépendance, et les priorités du gouvernement indépendant se porteraient sur d'autres priorités que la lutte aux trafiquants de stupéfiants. Même si la situation ne durait que quelques années, le jeu en valait la chandelle. Il fallait donc tout mettre en oeuvre pour aider le parti séparatiste à gagner le prochain référendum. Les possibilités d'investissements légitimes très rentables allaient aussi se multiplier dans la période post-référendaire, ce qui n'était pas négligeable pour l'Organisation et il faudrait aussi en profiter au moment opportun pour ne pas être les derniers à ramasser les miettes. Le rôle de Giuseppe Delle Donne à Washington serait de tenter de convaincre des personnalités américaines de montrer plus clairement leur appui à l'idée de l'indépendance. Giuseppe expliqua au groupe que le gouvernement américain n'avait pas pu dire ouvertement ce qu'il pensait lors de la dernière campagne référendaire à cause des pressions incessantes qu'avait faites le gouvernement fédéral canadien sur Washington. Mais Washington ne voulait pas de désordres sociaux-politiques ou économiques au nord et était prête à reconnaître l'indépendance rapidement si les Québécois la choisissaient de façon démocratique. Ils étaient aussi prêts à laisser au Québec son statut de membre de toutes les ententes commerciales avec les États-Unis. On était disposé à tous les compromis avec le Québec pour éviter d'avoir des problèmes économiques graves dans tout le mid-ouest américain dont des milliards de dollars d'exportations et d'importations dépendaient essentiellement de la Voie Maritime du Saint-Laurent et des écluses situées dans la Ville de Montréal. Dans un Québec indépendant, la Voie Maritime du Saint-Laurent serait sous le contrôle immédiat du Québec. On ne pouvait donc pas demander au Québec de respecter les ententes Canada-États-Unis sur la Voie Maritime sans lui reconnaître en retour ses droits acquis dans les ententes de libre échange et du pacte de l'auto. Pour Washington, selon Giuseppe Delle Donne, cette question était déjà réglée et demeurait incontournable. On n'attendait que le fait accompli pour rapidement faire connaître la position américaine et Ottawa était déjà bien au fait des intentions des autorités américaines. S'il le fallait, Washington mettrait le reste du Canada au pas après l'indépendance. Ce sont les intérêts américains qui le dictaient. Vito Carthese, chef de la famille de New York, fut impressionné par le discour de Giuseppe Delle Donne et offrit son aide aux familles de Toronto et Montréal pour la réalisation du projet Québécois. Robert Golden demanda à Vito Carthese d'utiliser son influence dans les milieux d'affaires New Yorkais pour faire avancer l'idée en faveur de l'indépendance du Québec. Vito Carthese promit de faire davantage : il allait essayé de convaincre les chefs des autres familles américaines d'emboiter le pas et mousser la cause de l'indépendance dans les milieux d'affaires dans l'ensemble de l'est et du mid-ouest de l'Amérique.
* * *
John Sutherland avait commencé à sonder les réactions de ses collaborateurs suite à sa rencontre avec Robert Golden à propos du changement éventuel de cap de la Famille face à la situation politique canadienne. La proposition de Golden de ne pas déménager les sièges sociaux à Toronto avait créé de très vives réactions dans l'entourage de Sutherland même si tout le monde était resté poli conformément aux normes applicables à la Sonart. Ce qui n'avait pas empêcher le penseur Sutherland de se rendre compte qu'il pourrait finir par mettre son poste en jeu s'il continuait à appuyer cette idée sans réussir à se créer des appuis importants dans son entourage. Il provoqua une nouvelle rencontre avec Robert Golden pour évaluer la situation et expliqua à ce dernier les vives réactions de son entourage. Golden lui répondit :
- J'ai les mêmes problèmes ici, John, surtout à
cause de mon ami Richard Cunningham qui voudrait bien avoir mon poste le
plus tôt possible et surtout avant Andrew Fairbanks. Or Fairbanks
a indiqué qu'il trouvait que l'idée de rester ici valait
la peine d'être étudiée; Cunningham a vite pris la
direction opposée, surtout après avoir réalisé
que la Sonart ne semblait pas d'accord. Il faisait d'une pierre deux
coups, mais je lui ai préparé une surprise.
- Quelle genre de surprise ?
- Pour l'instant ça n'a pas d'intérêt mais en
temps et lieu on en reparlera. Ce que je suggère c'est qu'on
change carrément notre stratégie pour gagner du temps.
Demande toutes les études nécessaires pour établir
les coûts du déménagement de la Sonart et je vais faire
de même avec la Southern. À nous deux, on parle de pas
mal de millions, simplement pour les sièges sociaux. De mon
côté, je vais aussi devoir faire les mêmes études
pour établir le coût de déménagement de nos
usines. Tes détracteurs à la Sonart pensent toujours
en dirigeants de compagnies de téléphone mais moi je suis
un fabricant et j'ai besoin d'usines, de personnel spécialisé
et expérimenté, de fournisseurs pour mes produits de base.
Quand j'aurai terminé, ils vont commencer à réfléchir,
tu verras. Et toi, de ton côté, tu vas devoir évaluer
les coûts nécessaires pour établir une filiale pour
le Québec, après l'indépendance, car s'ils veulent
tous aller à Toronto ils n'ont pas l'intention, je présume,
de déménager le système de téléphone
du Québec en Ontario. Ils ne pensent qu'en terme de sièges
sociaux, ils ne pensent pas aux usines et aux milliers de travailleurs
spécialisés qu'on a ici, tant pour le service de téléphone
que pour la fabrication. Et pourtant, il va falloir y penser à
ces usines-là et à ce système de téléphone.
Ils ne partiront pas avec. Ils ont peur des pays étrangers,
maintenant, et bien on va leur donner une leçon de géographie
et de mathématiques.
- Bonne idée, Bob. Ils vont peut-être commencer
à vouloir en savoir davantage sur le droit constitutionnel, quand
ils vont voir ces chiffres-là.
- J'en suis persuadé. Autre chose. Comme ils
aiment l'idée de créer des filiales pour augmenter les profits,
on va leur offrir un cadeau.
Et Robert Golden informa John Sutherland de ce que Jack Kilburn lui avait annoncé à propos de la compagnie de téléphone située dans le comté du Premier Ministre.
- J'ai demandé à Richard Cunningham d'évaluer
cette compagnie-là, en prenant soin de lui dire que j'étais
persuadé qu'elle avait déjà dû changer de mains
depuis que Jack m'a apporté la nouvelle.
- Et pourquoi es-tu si certain qu'elle a déjà changé
de main ?
- Parce que c'est la nature humaine qui le veut.
- Je vois que tu ne tiens pas à en parler maintenant.
Je vais demander à mes gens de s'en occuper et d'ici quarante-huit
heures elle sera à nous et on lancera l'opération filiale
sous juridiction du Québec dans le comté du Premier Ministre
du Canada.
- Non, John. Pas tout de suite. On a besoin de quelques
jours. Je t'assure qu'elle est en sécurité présentement.
J'aimerais que tu parles au Premier Ministre Guertin et que tu lui dises
qu'on est prêt à aider ses électeurs et son parti.
- Je ne veux pas le déranger avec des peccadilles comme ça.
Et son parti, on l'a toujours aidé, il le sait bien. Pourquoi
veux-tu que je le dérange pour ça ?
- Dis-lui qu'on veut montrer notre reconnaissance pour sa bonne
campagne référendaire et qu'on a quelque chose pour lui.
Qu'il m'envoie son argentier, le Sénateur Di Pietro, et je vais
lui expliquer.
- Tu as sûrement une autre bonne idée en tête
que je ne dois pas apprendre maintenant. Je dis donc à Guertin
qu'on a de l'argent pour eux et qu'il envoit Di Pietro à Golden.
C'est bien ce que tu veux que je fasse ?
- Non, pas tout à fait. On a de l'argent pour "lui",
pas pour "eux." Et, en passant, pourrait-il demander à Di
Pietro de contacter Golden. Il va comprendre.
- J'aime beaucoup tes nuances, Bob. C'est un plaisir de travailler
avec des gens intelligents. Ceci dit, j'aimerais revenir au changement
de mains récent de La Petite Rivière Téléphone.
Avec ce que tu veux que je dise au Premier Ministre Guertin, je crois comprendre
pourquoi tu as demandé à Cunningham d'évaluer La Petite
Rivière Téléphone.
- Je suis sûr que tu viens de comprendre. Vas-y toujours.
- Est-ce que La Petite Rivière Téléphone ne
serait pas passée entre les mains de la 789532 Canada Inc. récemment,
par hasard ?
- Et voilà! La 789532 Canada Inc., Société
anonyme appartenant à nulle autre que Madame Anita Burbon.
- Épouse de Monsieur Richard Cunningham, Vice-Président
aux finances de la Southern.
- Exactement.
- Tout ça est tellement humain, comme tu disais, Bob.
- Toi aussi tu en as des humains dans ton organisation. Tu
n'as qu'à t'en servir.
* * *
Trois jours plus tard, le Sénateur Di Pietro attendait
son avion au salon V.I.P. de l'aéroport d'Ottawa, en sirotant un
verre de scotch. Il était seul dans cette salle, avec le barman
et deux jolies serveuses. Quelqu'un entra et demanda Monsieur le
Sénateur Di Pietro. La serveuse lui indiqua la seule personne
assise dans le Salon V.I.P. et le nouveau venu se dirigea vers lui.
Il l'aborda en lui parlant l'italien :
-Sono MarioCabrini, signor Senatore. È un honor affinchè
me li venga a contatto.Indossare Roberto sta aspettandoli nell' aereo.
Per favore, seguirlo.
- Molto bene. Andiamo. Il Cortello, hé? Bene. Allons-y.
Don Roberto n'aime pas attendre.
Mario Cabrini conduisit l'Honorable Sénateur à bord
de l'avion de la Southern où l'attendait Robert Golden pour le lunch.
Le sénateur s'approcha de Golden, qui était assis et ceinturé,
et lui baisa la main en lui disant :
- Mes hommages, Don Roberto. Je vois que notre rencontre n'est
pas une rencontre d'affaires gouvernementales. Nous sommes ici pour
les affaires de la famille.
- C'est exact. Assoyez-vous, Monsieur le Sénateur.
Que puis-je vous offrir avec ce lunch?
- Je prendrai volontiers un verre de rouge du pays, Don Roberto.
- Mario, une bonne bouteille de rouge du pays pour le Sénateur
Di Pietro, et du Perrier pour moi, s'il te plaît. Et tu peux
dire au pilote que nous sommes prêts à décoller quand
il voudra.
Mario revint à la cabine privée avec les consommations
demandées, les mit à leur place sur la petite table située
entre les deux interlocuteurs où se trouvaient déjà
une entrée de prosciuto y melone, des viandes froides, des fromages,
du saucisson et des salades. Robert Golden dit à Mario :
- Merci, Mario, nous allons nous servir nous-mêmes.
Dis au pilote que notre vol devra durer une heure, après quoi nous
laisserons le Sénateur ici avant de retourner au bureau.
Et Mario Cabrini sortit de la cabine pour aller s'asseoir seul, dans la pièce voisine, derrière le pilote, pendant que l'avion décollait. Une heure plus tard, le Sénateur Di Pietro redescendait de l'avion à Ottawa pour retourner à ses occupations pendant que Robert Golden se dirigeait vers Montréal. À son arrivée au bureau, Miss Furlong lui dit :
- J'espère que vous avez eu le temps de bien manger, Monsieur
Golden. Il me semble que vous avez fait ça plus vite que d'habitude
à votre club.
- On mange sans doute moins, en vieillissant, Miss Furlong.
* * *
Dans les mois qui suivirent l'acquisition de la société La Petite Rivière Téléphone, la Sonart mit en place une vaste réorganisation territoriale de ses activités au Québec puis modifia le nom de cette nouvelle filiale pour l'appeler Sonart Québec Inc. Le Parti de la Coalition à Ottawa s'abstint de toute question à la Chambre sur cette décision dont on se félicitait sans la comprendre. Quant au gouvernement séparatiste du Québec, il était ravi de la décision de la Sonart. Par ailleurs il semblait au gouvernement que plusieurs membres des communautés allophones commençaient à répondre à ses appels en se joignant au parti, surtout des italiens qui formaient un des groupes non francophones les plus importants et qui avaient longtemps boudé ce parti.
* * *
Pendant que la Sonart et la Southern continuaient à
progresser, les affaires de la Southern Distribution avaient plafonné
puis les ventes s'étaient mises à diminuer rapidement.
La construction stagnait et la clientèle de la Southern Distribution
était en grande partie au chômage. Le marché
était devenu trop petit pour le nombre de compétiteurs en
place. Robert Golden s'était intéressé à
d'autres projets et avait délaissé les affaires de la Southern
Distribution. Elle continuait tout de même à récupérer
petit à petit les cinquante millions de pertes accumulées.
Andrew Fairbanks, vice-président exécutif de la Southern,
avait remplacé Golden pour superviser les affaires de la Southern
Distribution. Golden demanda de voir Fairbanks à propos de
la détérioration des affaires de la Southern Distribution
:
- Andrew, la Southern Distribution laisse aller ses profits. Que
se passe-t-il?
- J'ai tout essayé, Robert. Et Lavoie tient les rennes serrés.
Mais le problème c'est la construction. Il y a trop de concurrence
dans la distribution et pas assez de construction actuellement. Que
veux-tu, ce sont des matériaux de construction, finalement, qu'ils
vendent, et la construction est malade partout au pays, sauf dans l'ouest.
Il y a trop d'entreprises dans cette industrie et trop de concurrents pour
le marché actuel alors tout le monde coupe les prix, surtout les
plus petites entreprises. Elles essaient de survivre jusqu'à
ce que la construction reprenne et il faudrait faire des coupures drastiques
de personnel pour couper les dépenses et rétablir la marge
de profits de la Southern Distribution. Les dépenses actuelles
sont trop élevées pour les profits qu'ils font.
- Que dit Lavoie des coupures de personnel ?
- Il n'aime pas ça. Il dit qu'il ne peut pas couper
nulle part. Il n'y a aucun gras dans sa boîte. S'il coupe,
ça va blesser l'organisation; il prétend qu'il va couper
dans du muscle, pas dans du gras.
- Est-ce que Richard Cunningham a regardé leurs résultats
financiers, récemment ?
- Richard suggère d'éliminer la concurrence.
Il prétend qu'il aurait des idées sur le sujet mais n'a pas
voulu en parler devant témoins et je ne lui en ai pas reparlé
depuis. Je me méfie de lui maintenant.
- Tu fais bien. Je vais m'occuper de ça moi-même.
* * *
Cette rencontre avec Andrew Fairbanks provoqua une autre rencontre
privée entre John Sutherland et Robert Golden :
- John, lui dit Golden, quels sont les deux vice-présidents
les plus fanatiques de la Sonart, les deux qui résistent le plus
à nos idées de ne pas déménager à Toronto
?
- Larry, mon Vice-président aux finances et Jerry, mon Vice-président
aux contrôles.
- Parfait. Je voudrais qu'ils remplacent tes deux autres vice-présidents
sur le Conseil d'Administration de la Southern Distribution. Nous
avons des problèmes avec les profits et ils pourraient donner un
coup de main.
- Mais tu as déjà Richard Cunningham sur ce conseil-là.
Larry et Jerry ne sont pas meilleurs que lui. Surtout qu'ils ne connaissent
pas la distribution.
- Ça n'a pas d'importance. On a besoin de sang nouveau,
d'approches nouvelles pour voir ce qu'on peut faire pour relancer la Southern
Distribution. J'aurais même envie de suggérer à
la prochaine réunion du Conseil d'Administration qu'on forme un
task force du Conseil composé de Richard, Larry et Jerry pour qu'ils
nous fassent des recommandations.
- Si tu insistes, Bobby, on va le faire. Tu connais les besoins
de la Southern Distribution mieux que nous.
* * *
Après la réunion suivante du Conseil d'Administration de la Southern Distribution, planifiée par John Sutherland et Robert Golden, mais à laquelle Golden n'avait pas assisté, Richard Cunningham se rendit directement au bureau de Golden qui lui avait demandé d'arrêter le voir en sortant de la salle de conférence qui se trouvait à quelques mètres de son bureau. Golden reçut Richard Cunningham de façon sensiblement plus amicale qu'à l'habitude :
- Bonjour, mon cher Richard. Comment s'est passé la
réunion du Conseil ?
- Très bien. John Sutherland a demandé que l'on
crée un task force formé de Jerry et Larry, les deux nouveaux
représentants de la Sonart au Conseil et il a suggéré
que ce soit moi qui dirige ce task force. Je suis un peu gêné
par cette situation puisqu'ils sont V.P. seniors de notre compagnie-mère
et même s'ils ne sont pas mes patrons, évidemment... je n'ai
rien à voir avec eux, mais enfin...
Golden l'interrompit :
- Richard, nous nous connaissons depuis assez longtemps pour que
je puisse être très franc avec toi. John Sutherland
n'est peut-être pas aussi heureux que tu le crois de son Vice-président
aux finances, Larry. C'est peut-être un test qu'il te fait
passer et il a sûrement des idées en tête pour avoir
fait cette suggestion-là au moment où ils entrent au Conseil
d'Administration de la Southern Distribution.
Golden regarda attentivement la réaction de Cunningham et s'aperçut que la perche qu'il tendait était prise au vol. Il décida de faire un pas de plus et dit à son interlocuteur:
- Il ne m'en avait pas parlé, bien qu'il aurait dû, mais je ne suis pas susceptible pour ces choses-là. Je sais que John m'a mentionné à quelques reprises que Larry mêlait un peu trop ses problèmes de conscience avec les affaires de la Famille, dans certaines situations, et qu'il refusait de prendre certaines initiatives qu'on attendait de lui. Pour la Famille. John songe peut-être à lui trouver un remplaçant moins scrupuleux et un peu plus efficace en affaires qu'en religion. J'ai toujours dit qu'on ne fait pas des profits avec des prières et je crois que c'est le message que John t'envoie. À toi de montrer que tu comprends le message en les orientant, ces deux-là. Tu dois nous faire des recommandations, avec ton task force, pour rétablir les profits de la Southern Distribution avant qu'on s'en occupe nous-mêmes. Si vous ne trouvez pas rapidement des mesures draconiennes pour rehausser les profits de cette société, c'est moi qui m'en occuperai.
* * *
Le Sénateur Di Pietro était un membre influent de l'entourage du Premier Ministre du Canada. Grand trésorier du Parti Démocrate, il était capable de faire des levées de fonds importantes et rapides à n'importe quel moment et c'est pour cette raison qu'il était devenu un des ténors du parti au pouvoir et que son ami, le Premier Ministre Guertin, l'avait nommé au Sénat. Les fonds qu'il ramassait ainsi provenaient essentiellement d'hommes d'affaires comme Vincenzo Lombardi de Montréal et Rico Santini de Toronto et bien d'autres. Di Pietro devait donc ses fonctions à la Mafia qui utilisait l'argent de la drogue pour le maintenir près du pouvoir. En retour, il fournissait les informations qu'on lui demandait et rendait nombre d'autres services à ses amis des familles canadiennes de l'Organisation. En tant que grand argentier, c'est à lui qu'étaient remis les millions de dollars de contributions faites par chèques en faveur de son parti lors des campagnes de levées de fonds. Il endossait personnellement tous ces chèques au nom du parti et les déposait dans un compte en fidéicommis alors qu'un montant équivalant en argent comptant était déposé dans le compte du parti. Il émettait ensuite un chèque officiel sur le compte en fidéicomis à l'ordre de ceux qui lui avaient remis l'argent comptant. C'est ainsi que le Parti Démocrate, sans le savoir, lavait une partie de l'argent de la Mafia provenant de son trafic de drogue. À partir du même principe, la Mafia avait ouvert, dans les quartiers défavorisés, des comptoirs où l'on changeait les chèques d'aide sociale, de pensions de vieillesse ou d'assurance chômage pour de l'argent comptant, ce qui permettait à l'Organisation de laver une partie de son argent de la drogue tout en aidant ses concitoyens qui avaient le plus besoin de compassion.
MarioCabrini avait fait ses premières armes dans la Mafia américaine en l'aidant dans ses importations de drogue alors qu'il était au service de la C.I.A., en échange de l'aide que lui avait apporté l'Organisation dans l'exécution de certains assassinats politiques en Amérique Centrale, assassinats qu'il aurait été trop périlleux pour Mario d'accomplir lui-même à cause de son statut d'agent de la C.I.A. qui le reliait directement à l'Administration publique américaine. Le fait qu'il avait recours aux services de la Mafia était connu de la C.I.A., où cette pratique était courante. De son côté, Robert Golden, une fois devenu important gestionnaire dans une multinationale américaine, avait fait la rencontre de Mario Cabrini. Golden avait cru pendant un temps que Mario Cabrini était tout simplement un membre de l'Organisation, sans très bien connaître ses véritables fonctions. Ce n'est qu'une fois devenu Vice-président exécutif de la A B and C Corporation qu'il avait fini par apprendre de David Bernstein, lui aussi un ancien de la C.I.A. qui avait eu recours aux services de la Mafia, que Mario Cabrini était une sorte d'agent double de la C.I.A. à la solde de la Mafia. Fort de cette information, Golden avait décidé d'engager Mario Cabrini à titre de chauffeur personnel, couverture qui ne risquait d'attirer l'attention de personne, alors que ses véritables fonctions seraient d'assurer la liaison entre Golden et les chefs de la Mafia d'une part et de voir à certains projets spéciaux reliés aux affaires corporatives de Golden d'autre part. Mario, qui se captivait dans des rôles d'agent double, avait accepté l'offre de Golden avec la bénédiction des principaux chefs des familles américaines et avait officiellement démissionné de la C.I.A., tout en gardant les contacts qu'il y avait. Il était ainsi devenu un des meilleurs passe-partout de la Mafia en Amérique du Nord grâce au monde très légitime et honorable dans lequel vivait Robert Golden. Ce dernier parlait couramment l'italien, le français et l'espagnol en plus du yiddish et de l'anglais et, grâce aux postes prestigieux qu'il occupait au sein de l'industrie, il était lui aussi un atout inestimable pour l'Organisation. Il réussissait à faire de véritables tours de passe-passe en lavant des dizaines de millions de dollars par année pour le bénéfice de l'Organisation, en plus d'avoir accès à tout ce qui s'appelle écoute électronique et équipement d'espionnage, sans compter ses connaissances étendues des affaires légitimes, domaine où il était un conseiller irremplaçable au sein de l'Organisation.
L'entêtement de Golden à vouloir garder les Sociétés du groupe Sonart-Southern au Québec lui venait de sa croyance profonde que des profits gigantesques pourraient être réalisés par ces deux sociétés dans le processus de l'avènement à l'indépendance. Il savait par expérience qu'il est beaucoup plus facile pour des multinationales de négocier avec un petit État des conditions avantageuses au niveau des impôts et autres avantages corporatifs qu'avec un pays comme le Canada ou les États-Unis. Il était en plus persuadé que le Canada, en perdant du jour au lendemain vingt-cinq pour cent de sa population, se retrouverait dans une situation économique beaucoup plus précaire que les politiciens fédéraux ne voulaient bien l'admettre. Grâce à ses nombreux contacts aux États-Unis, tant au sein du gouvernement que dans l'industrie, il savait aussi que l'entente de libre-échange entre le Canada et les États-Unis continuerait à s'appliquer sans interruption au Québec, selon les autorités américaines, ce que Giuseppe Delle Donne avait confirmé à la rencontre du Plaza Hôtel. Si le gouvernement canadien tentait d'empêcher la reconduction automatique de cette entente en faveur du Québec, les américains insisteraient alors pour réouvrir l'Entente de libre échange et pour inclure le pacte de l'auto et le domaine de la culture dans la nouvelle ronde de négociations, ce qui était totalement inacceptable pour le gouvernement canadien. Robert Golden n'avait donc aucun doute que les fédéraux seraient forcés par les américains d'accepter l'application automatique de ces ententes à un Québec indépendant ce qui atténuerait considérablement les prévisions d'instabilité économique que tout le monde faisait.
Golden ne pouvait pas dévoiler officiellement l'identité de ses informateurs, comme Giuseppe Delle Donne, pour convaincre ses collègues de la Sonart et de la Southern du bien fondé de son analyse et de ses prévisions. Giuseppe Delle Donne, qui occupait maintenant ce poste de premier plan au Secrétariat d'État des États-Unis, était redevable à la Mafia américaine qui avait financé toutes ses études. Gradué en droit de Princeton, Delle Donne avait ensuite obtenu un doctorat en Sciences Politiques de Harvard avant d'entrer au service du Secrétariat d'État américain où il avait gravi les échelons rapidement pour atteindre le poste d'adjoint du Sous-secrétaire adjoint.
Golden, à défaut de pouvoir persuader les récalcitrants de la Famille, avait décidé d'employer une méthode plus contraignante pour convaincre ceux qui combattaient le plus farouchement ses idées politiques, Richard Cunningham, Larry et Jerry. Il savait depuis longtemps, suite à des enquêtes qu'il avait commandées, que Richard Cunningham faisait des coups d'argent à la bourse en utilisant les informations de la Southern, ce qui était illégal, et que pour se couvrir Cunningham faisait ces transactions par le biais d'une société à numéro dont le seul actionnaire était Anita Burbon, nom de fille de madame Richard Cunningham. Au moment de la crise du cuivre, provoquée par Robert Golden, Cunningham avait réussi un tel coup d'argent que Golden avait fini par découvrir. Lorsque Jack Kilburn avait informé Golden de l'existence de La Petite Rivière Téléphone, ce dernier avait piégé Cunningham en lui demandant d'établir la valeur de cette société qu'on allait acheter, en prenant bien soin de lui mentionner que la société en question avait déjà dû changer de mains mais qu'on l'achèterait à n'importe quel prix, sans se poser de questions. Cunningham était tombé dans le piège et avait effectivement fait acheter La Petite Rivière Téléphone par la société de sa femme, convaincu qu'il était de pouvoir s'en débarrasser rapidement avec un immense profit. Pour faire d'une pierre deux coups, Golden avait ensuite fait racheter cette société par l'entremise du Sénateur Di Pietro, après leur lunch à bord d'un avion de la Southern. De plus, grâce à cette opération, Golden était en mesure de déclencher un scandale impliquant le Premier Ministre du pays puisque c'est ce dernier qui avait demandé à Di Pietro de communiquer avec Golden dans le but d'obtenir de l'argent "pour lui" tel que convenu lors de sa discussion téléphonique avec John Sutherland, ce que Di Pietro confirmerait si on l'y incitait. Cunningham avait fait près de deux cent mille dollars de profits en quelques jours avec la revente de La Petite Rivière Téléphone et le Sénateur Di Pietro l'avait à son tour revendue à la Sonart pour deux cent mille dollars de plus. Di Pietro avait ensuite fait ouvrir par ses avocats un compte bancaire en Suisse dans lequel cette somme avait été déposée sous un nom d'emprunt. Les avocats de Di Pietro reçurent les documents bancaires un mois plus tard et les remirent à Mario Cabrini.
Lors de la rencontre entre Golden et son Vice-Président exécutif, Andrew Fairbanks, à propos de la Southern Distribution dont les profits ne cessaient de dégringoler, Fairbanks avait affirmé que Richard Cunningham semblait avoir des idées pour améliorer la situation en éliminant les concurrents de cette Société. Selon Fairbanks, Cunningham n'avait pas voulu élaborer sur ses projets devant témoins mais Golden avait vite compris qu'il ne pouvait que s'agir d'ententes illégales entre concurrents. Après cette discussion avec Fairbanks, Golden avait décidé d'utiliser cette situation pour piéger les trois cadres de la Famille les plus opposés à ses idées politiques, ce qui l'aiderait par la suite à les convaincre de changer d'idée "volontairement." C'est dans cette perspective qu'il avait demandé à John Sutherland que Larry et Jerry soient nommés sur le Conseil d'Administration de la Southern Distribution, en remplacement des deux autres vice-présidents de la Sonart qui y siégeaient, et que le task force avait été formé. Golden savait que ce task force recommenderait forcément des ententes illégales entre concurrents pour redresser la situation de la Southern Distribution. Il avait ensuite incité Cunningham à arriver avec des recommandations "non scrupuleuses" et avait insisté auprès de ce denier pour que le rapport du task force soit unanime. Ces recommandations devaient être soumises par le task force à la prochaine réunion du Conseil d'Administration de la Southern Distribution. Robert Golden, sans le mentionner à qui que ce soit, même pas à John Sutherland, avait fait placer des micros par Mario Cabrini dans la salle de conférence où devait se tenir cette réunion pour enregistrer les discussions sur les recommendations du task force.
* * *
À la réunion du task force, après avoir
fait le tour de la question des diminutions de profits de la Southern Distribution,
c'est Larry qui, le premier, en était venu à suggérer
que la seule façon de relancer les profits de la Société
était de faire des ententes entre concurrents sans quoi les profits
continueraient à chuter. Larry, qui n'avait aucun scrupule,
contrairement à ce que Golden avait volontairement mais faussement
affirmé à Cunningham, avait affirmé à ses deux
collègues :
- Il n'y a que deux concurrents de la taille de la Southern Distribution
dans cette industrie, les autres étant tous considérablement
plus petits. Ils peuvent donc couper leurs prix plus facilement pour
décrocher les soumissions que tout le monde convoite parce que leurs
frais fixes sont de beaucoup inférieurs à ceux des trois
grands c'est pourquoi ce sont ces trois grands qui souffrent le plus de
la situation actuelle. Par contre les trois grands ont les réserves
financières nécessaires pour durer plus longtemps et pourraient
se permettre d'accumuler des pertes, ce que les autres ne peuvent pas faire
sans se retrouver en faillite en quelques moins. Si nous sommes disposés
à renoncer aux profits de la Southern Distribution pendant six mois,
on pourrait faire disparaître trente ou quarante pour cent de ses
concurrents après quoi les affaires refleuriraient d'elles-mêmes.
Richard Cunningham intervint:
- À la condition que l'on réussisse à s'entendre
avec les deux autres grands sur un plan d'action et que les trois acceptent
de se sacrifier chacun son tour. Avec ce genre d'entente les trois
grands pourraient se répartir les pertes entre eux pendant six à
huit mois et la majorité des autres sociétés se retrouveraient
en faillite. Selon mes estimations, cette opération coûterait
temporairement à la Southern Distribution un maximum de quatre à
cinq millions de profits qui seraient ensuite récupérés
en l'espace de huit mois, ce qui constitue un investissement acceptable.
Une fois l'exercice terminé, ce serait business as usual.
Les banques font sans arrêt ce genre d'entente à propos de
leurs taux d'intérêts, les pétrolières le font
avec le prix de l'essence, tout le monde le fait. Pourquoi pas la
Southern Distribution ? Nous avons les moyens financiers de nous
le permettre et à long terme la concurrence dans cette industrie
prendra dix à quinze ans avant de se reconstruire, si jamais elle
y réussit.
Jerry intervint à son tour en disant:
- Ce qui est le plus important pour la Southern Distribution c'est
qu'elle n'ait pas à congédier son personnel. Ses employés,
qu'on appelle vendeurs, sont en fait des gens très spécialisés,
ce sont des négociateurs de contrats, des administrateurs de soumissions.
Ils ont un entraînement et une expérience qu'on ne pourrait
pas remplacer facilement s'ils étaient congédiés.
Les meilleurs risqueraient même d'être repêchés
par les deux autres grands et, à la reprise, la Southern Distribution
serait forcée d'avoir recours à du personnel inexpérimenté
qui exigerait des mois d'entraînement avant d'être productif
pendant que la concurrence fonctionnerait à pleine vapeur. On ne
peut pas se permettre une si courte vue. Lavoie a totalement raison
de dire qu'il faut garder ce personnel qualifié. Les pertes
seront beaucoup plus faciles à contrôler de cette façon-là
et nous serons ainsi assurés que dans six mois, même sans
reprise économique, les profits reprendront parce que l'ensemble
des revenus seront partagés entre moins de sociétés
concurrentes. Et s'il y a effectivement reprise, les profits des
trois grands en seront d'autant plus élevés. Il n'y
a rien de compliqué là-dedans, il suffit simplement d'avoir
la volonté corporative de le faire.
Une fois les membres du task force d'accord entre eux, Richard
Cunningham présenta ses conclusions à Robert Golden.
Ce dernier se dit enchanté d'entendre ces recommendations au cours
de la réunion à laquelle participait aussi John Sutherland
:
- Qui a eu l'idée de cette approche, Richard ? demanda Sutherland.
Cunningham, qui voulait marquer des points devant John Sutherland,
après ce que Golden lui avait dit à propos de Larry, répondit
:
- Je dois avouer que c'est moi, John. J'ai fini par convaincre les
deux autres mais, honnêtement, ça n'a pas été
facile.
- Très bien. Il faudra maintenant défendre ces
idées-là au Conseil d'Aministration de la Southern Distribution.
Je pense que nous allons te laisser piloter le projet, Robert et moi, pour
que tout le monde puisse s'exprimer librement et se sente à l'aise.
Et Golden, qui s'était entendu avec Sutherland pour ne pas
assister à la réunion à laquelle ces recommendations
devaient être discutées, ajouta :
- Bonne idée, John. Nous nous abstiendrons tous les
deux d'assister à cette réunion du Conseil pour leur laisser
le champs libre.
Pour ne pas soulever de soupçons dans l'esprit de Cunningham,
Golden dit encore :
- Cependant je vais prendre la liberté de laisser savoir
à Arthur Lavoie que cette recommendation a notre entier appui et
que je m'attends à ce que le Conseil d'Administration l'entérine
sans opposition, à moins qu'il ait un nouveau plan de carrière
dont il ne m'aurait pas parlé. Vous n'aurez aucun problème
pour le convaincre, Richard.
* * *
Après avoir appris la décision de Robert Golden,
Arthur Lavoie demanda à Philippe Montand de venir dans son bureau
et le mit au courant de la conversation qu'il venait d'avoir avec Golden.
Lavoie était un homme intègre et s'inquiétait de ce
que la Southern allait exiger de lui. Montand lui répondit
:
- Mais c'est totalement illégal, ce genre d'entente-là
et contraire aux directives écrites et aux politiques officielles
de la Famille. Comment peuvent-ils te demander une chose semblable ?
- Ils ne me demandent rien, ils m'ordonnent de le faire. C'est
déjà décidé, comme presque tout ce qui va devant
le Conseil d'Administration. Tout ce que le Conseil va faire c'est
d'entériner leur décision. Et rien ne devra apparaître
au proces-verbal de cette réunion, évidemment.
- Mais qui a pris cette décision ?
- Je n'en ai pas la moindre idée. C'est le task force
qu'ils ont nommé la dernière fois, je suppose. À
moins que le task force ait été un prétexte et se
soit fait imposer une idée qui vient de plus haut. C'est évident
que je ne peux pas me permettre de demander à Golden d'où
vient l'idée. Ce ne sont pas des questions qui se posent,
ça. Tout le monde est toujours très prudent avec ce
genre de décision mais je n'ai aucunement l'intention de me mêler
de ça, moi. Je ne me retrouverai certainement pas en prison
pour augmenter leurs profits mais je crains que le task force vienne de
signer mon arrêt de mort à la Southern Distribution. Je les
connais.
- Arthur, je t'aviserais certainement de ne pas te présenter
à cette réunion du Conseil si tu en avais le loisir mais
je sais que ce n'est pas possible. Tu es forcé d'être
là, tu n'as pas le choix. Par contre, je pense que pour éviter
de t'impliquer tu devrais éviter de participer à la discussion
elle-même sur ce sujet. Peux-tu inventer quelque chose pour
te permettre de quitter avant la fin de la réunion ?
- Je ne sais pas. Ce n'est pas facile de trouver un prétexte
pour justifier mon départ avant la fin.
- Écoute, pense-z-y. C'est tout de même nous
qui déterminons l'ordre dans lequel les sujets sont abordés
alors on placera "Recommendations du task force." en dernier, avant "Divers",
et essaie d'ici là de te trouver un bon prétexte pour partir
avant qu'on aborde cet item-là. Je ne sais pas, moi, organise
une rencontre à Toronto ou fais-toi inviter pour parler à
la Chambre de Commerce de Montréal ce midi-là. Nos
réunions finissent vers midi d'habitude, alors tu partiras avant
qu'on aborde ce sujet-là, vers onze heures vingt ou trente.
Je pourrais parler au président de la Chambre de Commerce, si tu
veux, et lui suggérer de t'inviter comme conférencier si
tu préfères ne pas lui demander toi-même. On
leur donne assez d'argent qu'il ne pourra pas nous refuser ça.
- Oui, cette idée-là me conviendrait et serait acceptable
pour tout le monde sur le Conseil d'Administration. Mais je pense
que je ne suis pas au bout de mes peines avec cette histoire-là.
- Prenons-les une à la fois, les peines, Arthur. De
mon côté, je vais penser à ce qu'on pourrait faire
d'autre parce que moi non plus je n'ai pas l'intention d'avoir des problèmes
de ce genre-là. Je comprends, maintenant, pourquoi ils ont
pris la précaution d'insister pour que les Secrétaires corporatifs
de toute la Famille soient avocats. Le secret professionnel, c'est pratique
pour eux. Ils se protègent en me baillonnant. Mais le secret
professionnel ça ne justifie pas un avocat de devenir complice des
actes criminels de ses clients.
Suite à cette discussion, Montand se retrouva avec Danny McGuire et le mit au courant de ce que l'on planifiait à la Southern pour augmenter les profits de la Southern Distribution. Ce dernier n'eut pas l'air surpris le moins du monde et répliqua à Philippe Montand:
- C'est la seule façon d'augmenter les profits. Il n'y
a pas d'autre solution, à part couper le personnel de luxe comme
toi et moi.
- Mais allons donc. Qu'ils le coupent le personnel de luxe
! Mais je ne pense pas que ça réglerait grand'chose
de couper quelques salaires. On parle de millions et ce n'est pas
avec quelques salaires, même si nous sommes très bien payés,
qu'on va régler le problème des profits de notre Société.
- Évidemment.
- Ce qui m'embête le plus, c'est qu'en principe je suis personnellement
responsable de rapporter ce genre de choses à Allan Wells.
Mais si c'est le Conseil d'Administration qui les approuve, je fais quoi
? Je rapporte le Président de la Sonart et celui de la Southern
à Wells ? Ça n'a aucun maudit bon sens. Ce sont
ses patrons à lui. Je ne peux tout de même pas faire
ça. Qu'est-ce que tu ferais à ma place, Danny ?
- Je me protégerais.
- Mais comment faire pour me protéger ? Ils vont me
foutre dehors assez vite que je n'aurai pas le temps de me rendre compte
de ce qui m'arrive.
- Apporte ton petit dictaphone et mets-le discrètement en
marche quand ils vont aborder le sujet. De toute façon, tu
n'interviens jamais dans les discussions du Conseil, tu es là pour
prendre des notes de ce qu'eux disent. Alors contente-toi de faire
ton travail et prends des notes détaillées que tu pourras
garder par la suite en lieu sûr, avec l'enregistrement que tu auras
fait. Tu ne t'impliques pas dans quoi que ce soit puisque tu ne participes
pas à la décision, tu la notes. Et tu auras toujours
la possibilité de faire ressortir l'enregistrement si jamais tu
tiens à te faire tuer.
Et Danny McGuire se mit à rire. Montand lui rétorqua
:
- Merci pour ton aide. C'est toute une protection que tu me
réserves avec tes conseils.
* * *
Au cours de la réunion du Conseil d'Administration qui
suivit, Philippe Montand avait décidé de suivre les conseils
de Danny McGuire et d'apporter avec lui son dictaphone de poche pour enregistrer
les discussions des membres du Conseil sur la question des recommendations
du task force. Montand fut surpris de constater l'absence de John
Sutherland et de Robert Golden dont il ne savait quoi penser. Mais
il fut encore plus surpris d'entendre Richard Cunningham, le prince, s'impliquer
aussi ouvertement devant le Conseil en suggérant de faire une entente
totalement illégale entre les trois grands de l'industrie.
C'était la première fois que Montand entendait de ses propres
oreilles et voyait de ses porpres yeux des dirigeants de la Sonart et de
la Southern s'engager ouvertement dans un complot criminel. Aucun des membres
du Conseil n'émit la moindre réserve ou la moindre objection
au projet suggéré. Seul Andrew Fairbanks dit en riant,
à Philippe Montand, au début de la discussion :
- Messieurs, nous pouvons profiter du fait que les avocats ne sont
pas présents pour étudier cette question...
Puis il ajouta à l'intention de Montand :
- Tu n'as pas à prendre de notes de cette partie-là de nos discussions, Philippe, puisque tu ne nous entends plus.
Tous les membres du Conseil s'étaient mis à rire et Montand avait cessé de prendre des notes pendant que les conversations s'enregistraient sur son dictaphone.
* * *
Ce mercredi-là, un service funèbre avait lieu à la Synagogue de Côte-Saint-Luc pour le repos de l'âme du président d'Isarël assassiné quelques jours plus tôt. Le tout Montréal juif était présent et le Premier Ministre adjoint du Québec était au nombre des dignitaires comme représentant du gouvernement. Robert Golden n'était pas un homme religieux, ou pratiquant, mais il se rendait à la Synagogue quelques fois par année pour les principaux événements religieux du calendrier juif. C'était pour lui une occasion de renouer avec ses frères. Après la cérémonie, il alla se présenter au Premier Ministre adjoint qu'il ne connaissait pas personnellement et lui confia que lors du prochain référendum beaucoup de juifs québécois qui avaient jusqu'ici voté "Non" seraient là pour appuyer le gouvernement. Le ministre, qui savait évidemment qui était Robert Golden, fut agréablement surpris de cette nouvelle et répondit à Golden qu'il appréciait grandement son appui et celui de tous les membres de la communauté juive dont on avait tant besoin. Golden lui répondit à son tour qu'il serait important de mieux se connaître et le ministre lui affirma qu'il lui ferait plaisir de développer des relations constructives avec des dirigeants de grandes sociétés comme Golden qui avaient toujours boudé le gouvernement séparatiste. Ils s'entendirent pour se revoir.
* * *
Suite à la réunion du Conseil d'Administration
de la Southern Distribution, Mario Cabrini, en vérifiant la
bande sonore qu'il avait faite des discussions, détecta une interférence
presqu'imperceptible sur son enregistrement. Après avoir fait
expertiser la bande, il en informa Robert Golden. Celui-ci lui demanda
:
- Et qu'en déduis-tu ?
- Quelqu'un d'autre a enregistré les discussions qui ont
eu lieu dans cette salle de réunion, Patron.
- Oh, oh! C'est une très mauvaise nouvelle, ça,
Mario. En es-tu convaincu ?
- Absolument, Patron. Le résultat des tests est indiscutable.
Et c'est un appareil qui a été mis en marche de l'intérieur
de la salle de conférence, au moment où Andrew Fairbanks
a fait une remarque à propos du fait qu'il n'y avait pas d'avocats
dans la salle, en présence de Philippe Montand. L'interférence
commence à ce moment-là et ne cesse qu'une fois que tout
le monde a quitté la salle de conférence.
- C'est Montand! Je veux qu'il soit suivi pendant un certain temps
pour savoir qui il voit, ce qu'il dit, ce qu'il pense et ce qu'il fait.
Et fais fouiller son bureau la nuit prochaine mais que rien ne soit déplacé.
Si la bande s'y trouve, ce qui m'étonnerait, qu'on l'efface et la
remette en place. Pour l'instant on va s'en tenir à ça.
Je veux que Franco Ributto, du groupe de Manchester, avec Angelo Bellini
et Nino Bertolli étudient les environs de la résidence de
Montand et se préparent à rechercher cette bande-là
chez lui. S'il a un système d'alarme, tu t'en occuperas, Mario.
Quant à moi, je vais m'arranger pour qu'il quitte la ville avec
sa femme pour une fin de semaine dans un avenir rapproché.
Je le ferai inviter quelque part. Entre-temps, demande au contrôleur
à quelle banque on dépose ses chèques de paie et vérifie
s'il a un coffret de sécurité. Si oui, je m'arrangerai
avec John Sutherland pour savoir s'il est allé à son coffret
dans les jours qui ont suivi la réunion du Conseil. Ils ont
deux cadres seniors des deux grandes banques sur leur Conseil d'Administration,
à la Sonart, et ils nous rendent ce genre de services à l'occasion.
- Et si ce n'était pas lui, Patron ?
- C'est impossible. C'est toujours lui qui part le dernier
parce qu'il doit récupérer les livres qu'il prépare
pour chacun des administrateurs une fois qu'ils ont quitté la salle.
On ne les laisse jamais quitter cette salle avec la documentation.
Montand a attendu que tout le monde soit sorti pour arrêter son appareil
c'est pourquoi on a l'impression que ça s'arrête au moment
où tout le monde quitte. Lui, il reste après les autres pour
reprendre ces livres. D'autant plus que tous les autres qui étaient
présents n'ont aucun intérêt à enregistrer ces
conversations-là puisqu'ils ont tous accepté le projet sans
réserve. Ils sont tous impliqués dans le complot et
la bande est une preuve qu'ils y ont participé. Ils n'ont aucun
intérêt à avoir ce genre de preuve en leur possession.
Ce n'est pas pour rien que je t'ai demandé d'enregistrer cette rencontre-là
et c'est pour la même raison que John Sutherland et moi avons décidé
de ne pas y assister. Le seul qui pourrait ne pas être d'accord avec
ce projet est Arthur Lavoie mais il a quitté avant que la discussion
ne commence pour aller faire un discours à la Chambre de Commerce
ce jour-là. Les journaux en ont d'ailleurs parlé.
Il a fait un très bon discours sur la place des Canadiens-français
dans l'industrie. Il ne peut donc pas être à la source
de cet enregistrement-là puisqu'il était parti.
* * *
Le lendemain, Philippe Montand entra dans le bureau de Danny McGuire et referma la porte derrière lui. Il dit à son ami :
- Danny, quelqu'un a fouillé mon bureau la nuit dernière.
- Qu'est-ce que tu me racontes-là ? Pourquoi voudrait-on
fouiller ton bureau ?
- Je n'en ai pas la moindre idée mais je t'assure qu'on a
fouillé mon bureau.
- Et comment l'as-tu découvert ?
- La lampe sur mon bureau. Elle a été allumée
puis éteinte.
- Comment peux-tu savoir que la lampe a été allumée
si elle était éteinte quand tu es arrivé ce matin?
- Parce que je suis gaucher et que je place toujours le bouton à
ma portée, ce qui est le mauvais côté pour un droitier.
Ils l'ont peut-être utilisée pour éclairer en fouillant
et l'ont remise en place après, mais le bouton n'était plus
du bon côté ce matin quand je suis arrivé. Et
ils ont écouté la bande que j'avais laissée dans mon
dictaphone portatif. Hier, quand j'ai quitté, j'étais
en train de dicter le procès-verbal de la dernière réunion
du Conseil et je n'avais pas terminé alors j'ai arrêté
mon dictaphone en le laissant en position pour dicter. Et ce matin,
il ne l'était plus. La seule façon dont tu peux changer
cette position c'est d'écouter la bande. Ça ne se change
pas autrement. Ça veut dire que quelqu'un sait que j'ai enregistré
les discussions, l'autre jour, à la réunion du Conseil et
ils ont cherché cette bande dans mon bureau.
- Tu as de sérieux problèmes, mon ami. Ils ont
fait tuer du monde pour moins que ça.
- Qu'est-ce que je fais ?
- À part de commencer à te chercher un nouvel emploi,
tu fais comme s'il ne s'était rien passé. Surtout tu n'en
parles à personne d'autre parce qu'on ne peut pas faire confiance
à personne ici, sauf à Lavoie peut-être. Mais
à ta place je ne lui en parlerais pas. C'est inutile qu'il
le sache. Ils vont tout faire pour récupérer cette
bande sonore. Tu peux être certain que tu vas avoir de la visite
chez toi la prochaine fois que tu vas partir avec ta femme. C'est garanti.
Et à ta place, je m'arrangerais pour partir le plus tôt possible.
En fin de semaine prochaine. Et si tu ne veux pas qu'ils démolissent
toute ta maison, laisse la bande à la vue, sur une commode dans
ta chambre. C'est là qu'ils vont aller fouiller en premier.
Et fais disparaître tous les bijoux que vous avez si tu veux les
revoir. Laisse entre cinq cents et mille dollars en argent comptant
dans des tiroirs de commode, pas trop bien cachés. Ils vont
prendre l'argent pour faire croire à un cambriolage et ne démoliront
pas toute ta maison.
- O.K. Je vais laisser la bande dans le dictaphone comme ça
je vais leur faciliter la tâche. Ça va passer pour un
vol de dictaphone et non un vol de bande. Je vais même en effacer
une bonne partie tout en en gardant suffisamment pour qu'on voit que c'est
la bonne bande.
- Oui, c'est bon ça. Garde seulement la partie où
Cunningham parle... ils ne comprendront pas mais vont croire que tu n'essayais
pas de les piéger tous. Ça pourrait peut-être
te sauver ton poste...
- Oui, bonne idée.
- Et le tour est joué. Mais, pendant un certain temps,
il va falloir faire très attention à ce que tu dis.
Tu peux être sûr qu'ils vont te faire suivre et te surveiller.
- C'est évident. Mais je vais m'occuper de ça.
* * * Retour No 3 au début
de la page * * *
À son retour de campagne, le dimanche soir, Philippe
Montand retrouva sa chambre sens dessus dessous. Toutes les robes
de sa femme avaient été lancées par terre et tous
les tiroirs des commodes de la chambre avaient été vidés
sur le lit et sur le tapis. L'argent laissé à la vue,
dans les tiroirs, avait été volé et le dictaphone
portatif était aussi dsparu avec les six cassettes que Montand avait
pris soin de ramener de son bureau. Quant au reste de la maison,
il avait été épargné à l'exception de
son lecteur de disques compactes que pas un voleur digne de ce nom n'aurait
laissé sur place sans éveiller des soupçons.
Montand appela la police pour faire constater les domomages et, le lendemain
matin, se rendit directement au bureau d'Allan Wells, à la Southern,
et demanda à le rencontrer de toute urgence :
- Allan, j'ai essayé de te parler à plusieurs reprises,
la semaine dernière mais tu n'as jamais retourné mes appels.
- Je m'excuse, Philippe. J'ai eu une véritable semaine
de fou. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
- Écoute, j'ai fait quelque chose de vraiment stupide.
Lors de la dernière réunion du Conseil d'Administration de
la Southern Distribution, j'ai enregistré pour toi les discussions
sur les recommendations du task force étant donné que tu
m'as donné des directives très strictes sur les questions
reliées à la Loi sur les coalitions. Comme je ne voulais
pas garder ça dans mon bureau, par précaution, j'ai
décidé d'amener la bande chez-moi puis vendredi dernier,
avant de partir pour le week-end, je ne sais trop pourquoi, je l'ai effacée
n'ayant pas réussi à te parler. Une chance! Et
quand je suis revenu hier soir, j'ai constaté que des voleurs étaient
passés chez moi durant le week-end. Ils ont volé de
l'argent et quelques babiolles mais ils ont volé mon dictaphone
que j'avais laissé dans ma chambre.
- Et la bande enregistrée ?
- Non, la bande, comme je te dis, je l'avais effacée.
- Au complet ?
- Oui, oui. Au complet.
- Qu'est-ce qui t'a pris d'enregistrer ça ?
- Bien... j'ai suivi tes directives... C'est toi-même qui
m'a dit que je devais passer par-dessus la tête de mon Président,
dans ces cas-là, et te rapporter à toi ce que j'apprenais.
C'est ce que j'ai fait. C'était pour toi cette bande-là.
Moi, j'étais là, je n'avais pas besoin d'une bande pour savoir
ce qui s'était dit. J'ai pensé bien faire puisque c'est
monsieur Golden lui-même qui t'a demandé d'être stricte
là-dessus. Alors j'ai pensé que lui aussi il aimerait
peut-être entendre la bande, puisqu'ils ont profité de son
absence, c'est évident, pour discuter de ça. Enfin,
je tenais à t'informer même si ça n'a rien donné
tout ça maintenant qu'elle est effacée.
- Avais-tu fait une copie de cette bande-là ?
- Une copie ? Pourquoi j'aurais fais une copie ? C'est
inutile. La seule personne qui avait besoin de la bande, à
mes yeux, c'est toi. C'était inutile de faire une copie.
Je n'ai même pas pensé à ça. J'avais assez
hâte de m'en débarasser que je n'étais certainement
pas pour faire une copie en plus.
- Bon, très bien. L'incident est clos, en ce qui me
concerne. Je vais cependant être obligé d'en parler
au Président.
- C'est évident. Je tiens à ce qu'il le sache.
Je ne veux pas avoir d'ennuis avec ça.
Le même matin, Mario Cabrini rencontrait Robert Golden
pour lui faire rapport de ses activités du week-end avec le groupe
de Manchester :
- Nous avons récupéré la bande, Don Roberto.
Ça n'a pas été difficile, il l'avait laissée
sur la commode de sa chambre, dans le dictaphone.
- Est-ce l'original ou une copie ?
- C'est un original, Don Roberto. On l'a fait expertiser en
fin de semaine.
- Et comment avez-vous laissé la maison ?
- Rien de sérieux, Don Roberto. Plus de désordre
que de casse. Ça n'a pas été nécessaire.
On a pris l'argent liquide qu'il y avait dans les tiroirs, pour faire croire
à un vol. Et le dictaphone avec les six bandes. Ce qui laissera
croire à un vol d'appareil. Plus son lecteur de disque au
laser qu'aucun voleur n'aurait laissé là.
- Et l'argent. Combien y en avait-il ?
- Près de mille cinq cents dollars. Avec les sous-vêtements
de sa femme.
- De sa femme ? C'est curieux, ça. Et le système
d'alarme ? Il en avait un ou non ?
- Oui, mais il n'était pas branché. Il l'avait
sans doute oublié.
- C'est très curieux, tout ça. Enfin... et la
bande que contient-elle ?
- Pas grand'chose. Elle est presque toute effacée.
On entend seulement une partie des commentaires de Richard Cunningham.
- Mais c'est très curieux ça aussi. Pourquoi
a-t-il tout effacé après avoir pris la peine d'enregistrer?
Ce n'est pas clair du tout cette histoire-là. Pour l'instant
ça ira. Je vais y repenser. Et merci pour le bon travail,
Mario. Qu'advient-il de l'argent ?
- J'attendais vos directives, Don Roberto.
- Tu le donnes au parti séparatiste. C'est une mince
contribution, mais c'est mieux que rien.
Un peu plus tard Allan Wells rencontrait Robert Golden pour
le mettre au courant de ce que Philippe Montand lui avait dit. Golden demanda
à Wells :
- Peut-on se fier à lui, Allan ?
- Je ne vois vraiment pas pourquoi pas, Robert ? C'est un
avocat très sérieux et il a eu la franchise de faire face
à la situation sans checher de détour. Il a du courage.
Beaucoup de gens à sa place auraient tenté de se dérober,
de cacher la vérité.
- Mais pourquoi cet enregistrement ? Il aurait pu se contenter
de te rapporter la discussion de vive voix, sans l'enregistrer. Tu
ne crois pas ?
- Il est très minutieux, vous savez, et je suis certain qu'il
était bien intentionné. Il n'a pris aucune chance.
Il a laissé la bande chez lui au lieu de la laisser à son
bureau, pour s'assurer que personne ne puisse y avoir accès.
Ce sont vos propres directives qu'il a appliquées, directives que
j'ai transmises à tous les Vice-présidents aux affaires juridiques
de la Famille à votre demande. Je pense que nos conseillers
juridiques doivent au moins savoir à quoi s'attendre. On leur
donne des directives très strictes sur les questions d'ententes
avec les concurrents alors on ne peut tout de même pas leur reprocher
de les appliquer. Surtout quand ce sont les membres des Conseils
d'administration qui en discutent ouvertement comme ils semblent l'avoir
fait à cette réunion-là. Il m'a même dit
qu'il l'avait surtout fait pour que vous puissiez vous-même en prendre
connaissance. Il savait que je vous remettrais la bande et a pensé
bien faire. En particulier quand il a vu que vous n'étiez
pas présent.
- C'est ce qu'il t'a dit ?
- Exactement.
- Très bien. J'aime autant ça. Je me suis
peut-être trompé sur son compte. Je l'espère.
Dis-lui qu'on s'est parlé et que tout va bien. Il n'a rien
à craindre et j'espère qu'il va rester dans la Famille.
Vois à ce qu'il soit remboursé pour tout ce que ses assurances
ne couvriront pas. Après tout, c'est pour nous qu'il a fait
tout ça.
Pendant que Robert Golden discutait avec Allan Wells, Philippe
Montand était retourné à son bureau et parlait avec
Danny McGuire. Montand dit à McGuire :
- Je te remercie de tes conseils, Danny. Tout a fonctionné
comme sur des roulettes. Ma chambre était un peu en désordre,
mais ils n'ont pris que ce qui était prévu, plus mon lecteur
de disques compactes. J'ai eu chaud.
- Ne te fais pas d'illusions. Ce n'est pas fini. Ils
vont continuer à t'avoir à l'oeil pendant des mois. Continue
à faire attention à ce que tu dis et à qui tu le dis.
- J'ai toujours fait ça toute ma vie. C'est une déformation
professionnelle chez moi. Tu es une des seules personnes à
qui je parle vraiment, dans le groupe, à part Jack Kilburn.
- Continue.
- Et je suis allé voir Allan Welles, ce matin, pour lui dire
que j'avais fait ça pour lui.
- Tu as fait quoi!? Tu es culotté,toi! Comment
a-t-il réagi, Allan ?
- Très bien. Je lui ai dit que j'avais suivi ses directives
à la lettre et que voyant que Golden n'était pas à
la réunion il serait peut-être content d'avoir l'enregistrement.
- Tu lui as dit ça ?
- Mais oui. Et il m'a dit qu'il serait obligé d'en
parler à Golden, ce à quoi j'ai répondu que j'espérais
bien qu'il lui en parle.
- C'est fort ! Golden va réagir à ça
d'une façon ou d'une autre, j'en suis persuadé. Et
si c'est avec un cadeau quelconque, sois assuré que c'est parce
qu'il n'a pas cru un mot de ce que tu as dit à Wells et tu auras
intérêt à continuer à te méfier.
Il n'est pas venu au monde hier, Golden. Et s'il ne te croit pas,
il ne le dira pas à personne, sois-en persuadé. Mais
il va continuer à te surveiller. Ne va jamais au devant de
lui, dorénavant. C'est un signe de culpabilité pour
lui. Garde tes distances quand tu le vois aux réunions du
Conseil ou dans un corridor. Comme avant.
- Je vais faire doublement attention.
- Et n'oublie pas qu'Allan Wells n'est pas au courant de la plupart
de ces affaires-là. Ils lui en disent le moins possible, à
la Southern, sur ces choses-là. La raison pour laquelle Golden
a donné des directives très strictes à Wells, et aux
autres avocats du groupe, c'est qu'il veut s'assurer que les cadres soient
discrets. Si quelque chose sort, il va le savoir tout de suite par
l'entremise des Vice-présidents aux affaires juridiques et il va
prévenir tout le monde de mettre la pédale douce. Il
y a très peu de gens qui sont au courant de ces choses-là
dans le groupe. Toi, c'est parce que tu as une situation privilégiée
en étant au Conseil d'Administration que tu en entends parler, sinon
tu ne saurais jamais rien de ces deals-là.
L'intercom sonna dans le bureau de Philippe Montand. Sa secrétaire
lui dit que monsieur Allan Wells voulait lui parler :
- Très bien. Passez-le moi... Oui, Allan. Oui...
ah oui ? Ah bon... très bien. Tu le remercieras de ma
part. C'est très gentil à lui. Très bien... À
bientôt, Allan.
Montand raccrocha et dit à Danny McGuire qui était
resté assis devant lui :
- Ooops! Golden n'a pas cru un mot de ce que j'ai dit.
Il a demandé à Allan de me faire rembourser par la Southern
tout ce qui ne serait pas couvert par mes assurances.
- Je le savais. Je le connais bien, Golden. Ça
fait assez longtemps que je l'analyse. Il est vraiment brillant,
le vieux maudit!
Après la rencontre avec Allan Wells, Robert Golden avait repensé à l'incident Philippe Montand et en était arrivé à la conclusion que Montand était beaucoup plus intelligent qu'il ne l'avait cru et aussi bon menteur que lui-même. Golden était persuadé que Montand s'était rendu compte, d'une façon quelconque, que quelqu'un avait découvert l'existence de son ruban sonore et avait en plus compris qu'on tenterait de le récupérer. Il avait laissé le ruban à la vue dans sa chambre et n'avait pas installé son système d'alarme alors qu'il partait pour deux jours. Ce seul fait avait soulevé la suspicion de Golden. Que Montand en plus ait fait disparaître tous les bijoux de sa femme, Mario et le groupe de Manchester n'en ayant vu aucun, confirmait ses doutes. Mais qu'il ait laissé autant d'argent liquide, non pas dans un endroit bien dissimulé mais dans les tiroirs de sous-vêtements de sa femme n'avait plus aucun sens aux yeux de Golden. Récupérer ainsi la bande sonore avait été trop facile et Golden était persuadé qu'il y avait là anguille sous roche. Mais quoi ? Pour quelle raison Montand avait-il effacé cette bande sonore pour ne garder que les commentaires de Richard Cunningham ? Ça non plus ce n'était pas clair dans l'esprit de Golden. Il y avait là un message que Golden ne comprenait pas. Peut-être pour convaincre les "voleurs" qu'ils avaient bel et bien la bonne bande. Selon Golden, la partie n'était pas jouée et ce jeune avocat l'avait possédé. Montand avait tout un avenir devant lui à la condition qu'il se retrouve du bon côté de la clôture. Il était décidément très fort et Golden continua à le faire surveiller de près.
Philippe Montand, de son côté, se rendit à la Place Dupuis, le lendemain, tout en vérifiant s'il était suivi. Personne n'était entré derrière lui dans le stationnement sous-terrain. Il gara sa voiture en prenant bien soin de continuer à vérifier tout autour pour s'assurer qu'il était seul, descendit lentement de voiture, la barra et se dirigea vers les ascenseurs. Personne ne l'avait suivi, la voie semblait libre. Une fois rendu au sous-sol, il se dirigea rapidement vers le métro qu'il prit en direction nord et se rendit chez un de ses vieux amis, un notaire qu'il avait connu dans sa prime enfance. Il lui remit un petit paquet qu'il lui demanda de garder précieusement pour lui dans son coffre-fort jusqu'à ce qu'il le lui réclame. Il n'eut à répondre à aucune question indiscrète de son ami qui n'en posa pas. Ils s'entendaient à merveille, sur ce point : la discrétion totale et mutuelle ! Montand dit simplement à son confrère de remettre le paquet à son épouse, avec son testament, si jamais il venait à mourir avant elle. Et il repartit en le remerciant.
* * *
Montand avait décidé de rester à son poste et de relever le défi que semblait vouloir lui présenter Robert Golden. Il comprenait maintenant que Danny McGuire avait eu raison de lui dire qu'il fallait se méfier des dirigeants de ces multinationales qui étaient prêts à tout pour réussir à augmenter les profits de leurs sociétés et à défier toutes les lois, souvent presque ouvertement. Cependant, avec lui on était allé beaucoup plus loin que de défier les lois régissant le commerce. On s'était introduit par effraction dans son domicile et on l'avait carrément volé, alors que tout ce que Montand avait voulu faire était de se protéger contre des poursuites criminelles éventuelles. Il avait donc décidé de prendre sa revanche et, au risque de gâcher sa carrière à tout jamais, faire mettre tous ces bandits en prison avant de quitter son emploi au sein de la Famille. Avant d'effacer la bande sonore et de laisser les voleurs la récupérer, il en avait fait une copie qu'il venait de remettre à son notaire. Personne, à part lui, n'était au courant de ce qu'il y avait dans ce petit paquet, même pas le notaire. Sur la copie de la bande originale, il avait rajouté des explications sur les circonstances dans lesquelles elle avait été faite, l'identité de tous les intervenants dont on entendait la voix et des directives pour que cette bande soit remise au Bureau des coalitions si lui, Philippe Montand, venait à mourir de façon improvisée, prématurée ou accidentelle.
* * *
Gordon Davidson, le Vice-président exécutif de la Southern Distribution, voyait que son patron, Arthur Lavoie, avait l'air de plus en plus soucieux depuis la dernière réunion du Conseil d'Administration de la Société. L'ambition de Davidson était de succéder à Arthur Lavoie comme Président et il comprit que ce dernier était malheureux dans ses fonctions depuis que les dirigeants de la Southern avaient décidé de relever les profits en éliminant la concurrence, action réprouvée par Arthur Lavoie.
Gordon Davidson était un bon vivant, aux cheveux noirs et crépus, moustache, pas très grand et un peu bedonnant. Il n'avait rien des dirigeants à l'air racé de la Southern ou de la Sonart. Il s'intéressait aux sports et à la bière. Il aimait bien passer sa soirée dans un bar et connaissait par leur prénom toutes les serveuses des endroits qu'il fréquentait. Il était sans aucun doute un des rares alcooliques de la Famille bien qu'il ait réussi à ce que personne ne s'en rende compte vraiment. Toutes ces serveuses qu'il côtoyait l'aimaient bien parce qu'elles le savaient inoffensif et qu'il préférait passer sa soirée à boire de la bière plutôt qu'à essayer de se payer une aventure. Il menait une double vie en ce qu'il trompait la Famille et ses collègues par sa conduite, au lieu de tromper sa femme. Il prenait un malsain plaisir à vivre une vie de cadre suprérieur et honorable le jour et boire de la bière avec la racaille le soir. Il utilisait sa grande intelligence et sa compétence indéniable pour se permettre cette double vie. Par contre, il y avait chez lui quelque chose de faux et d'insaisissable, peut-être à cause de cette vie cachée qui l'attirait. Avant de se retrouver Vice-président exécutif de la Southern Distribution, il avait travaillé sous la direction de Jerry, Vice-président et Contrôleur de la Sonart. Ses connaissances sur tout ce qui s'appelle contrôle étaient un atout important pour une société comme la Southern Distribution dont la principale difficulté, surtout en période de récession, était de maintenir des dizaines de millions d'inventaire en parfait équilibre. Lavoie et Davidson formaient, à cet égard, un tandem précieux pour leur Société, la force de Lavoie étant orientée vers la vente et le marketting alors que celle de Davidson relevait des achats et du contrôle d'inventaire. Avec la diminution des profits de la Société et la solution proposée par les dirigeants de la Southern pour relancer les affaires, Gordon Davidson comprit que sa chance de succéder à Lavoie pourrait se présenter plus rapidement que prévu en autant qu'il soit disposé à mettre à exécution les directives des dirigeants de la Southern, ce que Lavoie ne pouvait se résigner à faire. Pour réussir, le projet d'entente devait être discuté avec les dirigeants des trois grands et être expliqué aux responsables des soumissions de la Southern Distribution d'une façon ou d'une autre, deux choses que Lavoie refusait de faire.
Gordon Davidson avait comme ami un des organisateurs les plus influents du Parti Démocrate, Louis Beaulieu, qui possédait sa propre firme de Conseillers en administration. Beaulieu était fiable et Davidson avait une confiance aveugle en lui surtout parce qu'il savait que son ami avait trempé dans toutes sortes d'affaires aussi louches que payantes. Davidson rencontra Beaulieu et lui expliqua la situation dans laquelle se trouvait la Southern Distribution et le désir de ses dirigeants d'éliminer la concurrence pour relancer les profits de l'industrie. Beaulieu lui demanda :
- Et tu veux savoir comment réussir à mettre votre
plan à exécution sans avoir à le crier sur les toits
?
- C'est quelque chose comme ça, oui. Il faut que les
dirigeants des trois grands soient rencontrés et que nos gens qui
préparent les soumissions baissent leurs prix pendant six mois sans
qu'on se mette à dire à tout le monde qu'on a fait une entente
avec les deux autres grands pour éliminer la concurrence.
- C'est très simple, vieux. Tu engages quelqu'un comme
moi pour donner un cours de formation de deux semaines à tout ton
monde et je vais leur expliquer la différence entre des ventes et
des profits, entre retour sur l'investissement et retour sur les ventes.
Je vais leur montrer ce qu'il faut faire pour aller chercher des ventes
en temps de récession, soit baisser tes profits au maximum quitte
à perdre sur certains contrats mais maintenir ton chiffre d'affaires.
- Très bien, mais les deux autres grands vont faire comment,
eux, pour que tout ça soit synchronisé et fonctionne dans
les trois organisations en même temps.
- Mais je vais donner le même cours aux employés des
deux autres, à raison de deux semaines par organisation, et
à la fin de la sixième semaine ton entente va se mettre à
fonctionner toute seule. Ce que je vais expliquer partout revient
à dire à chacun de ne pas laisser ses revenus au voisin.
Pour faire de l'argent, la première chose à faire c'est d'empêcher
ton concurrent d'avoir le contrat à ta place. Ça va
fonctionner comme s'il n'y avait pas eu d'entente et les directives ne
viendront pas des cadres, elles vont venir d'un simple cour de formation.
Personne ne pourra rien reprocher à personne.
L'idée de Beaulieu était inespérée
et deux jours après cette discussion Gordon Davidson organisa un
lunch avec Jerry, son ancien patron à la Sonart pour lui soumettre
son projet. Davidson voulait s'assurer que les bénéfices
de cette idée lui profitent à lui. Il avait donc choisi de
court-circuiter Arthur Lavoie en soumettant son projet directement à
Jerry et en demandant à ce dernier de le transmettre en haut lieu.
Jerry accepta de parler directement à Robert Golden.
* * *
Danny McGuire, qui passait ses journées à étudier des états financiers, des tableaux de profits et pertes, des colonnes de chiffres et des données de toutes sortes, avait remarqué depuis un certain temps que les rapports d'inventaires de la région de Montréal se comportaient d'une façon inexplicable. Pour une période donnée, ils semblaient être trop élevés par rapport au mois précédent, compte tenu des ventes et des achats du mois, et tout à coup deux mois plus tard ils se retrouvaient trop bas compte tenu des mêmes facteurs. Cet inventaire, qui jouait au yo-yo, le taquinait depuis un certains temps. Il soupçonnait qu'il se passait quelque chose de peu orthodoxe dans les entrepôts de la région de Montréal, comme si la société se faisait voler de la marchandise un moment donné et que les voleurs la remettait en place le mois suivant pour à nouveau la reprendre puis la remettre en place, ce qui n'avait aucun sens. Il en discuta avec Philippe Montand pour savoir s'il serait légalement possible d'établir une surveillance quelconque dans l'entrepôt central de Montréal par où passait toute la marchandise pour le Québec et voir ce qu'y s'y passait.
- Pourquoi ne pas demander au Directeur de l'entrepôt de porter
une attention particulière à son entrepôt pendant quelques
mois ?
- Tout simplement parce que s'il se passe quelque chose c'est lui
qui aurait dû s'en rendre compte le premier. Et s'il n'a rien
rapporté, comme c'est le cas, il faut qu'il soit impliqué
dans ces vols, si vols il y a, ou qu'il ferme les yeux, sinon il l'aurait
découvert bien avant moi.
- Qui d'autre pourrait être impliqué ?
- N'importe qui. Tous ceux qui ont accès à l'entrepôt,
du moindre camionneur au président de la société.
- Le président de la société ?
- C'est une façon de parler. N'importe quel individu
en position d'autorité par rapport au Directeur de l'entrepôt
et qui est en mesure de lui donner des ordres pourrait commettre ces vols
en autant que le Directeur ferme les yeux. Le voleur pourrait être
moi, toi, le Directeur lui-même. N'importe qui. Je parle
de vols importants, autrement ça n'apparaîtrait pas sur le
genre de rapport qu'on confectionne pour le contrôle mensuel d'inventaire.
On ne parle pas de quelques centaines de dollars, on parle de plusieurs
milliers de dollars par mois probablement, sinon davantage.
Philippe Montand, dans des cas semblables, avait recours aux services d'une firme de détectives privés, Détectives Anonymes de Montréal. Il communiqua avec le président et propriétaire de la firme, Yvan Laroche, et lui expliqua le problème auquel on faisait face. Laroche lui posa toutes sortes de questions sur les procédures et le fonctionnement de l'entrepôt, questions auxquelles Montand ne pouvait pas répondre. Il décida en conséquence d'organiser une rencontre avec Laroche et Danny McGuire pour faire le tour de la question. Grâce aux précisions apportées par Danny McGuire, Laroche indiqua qu'il y avait trois façons de tenter d'enquêter ce genre de situation : la filature des camions qui sortent de l'entrepôt pour voir ce qui arrive avec la marchandise, l'introduction d'un de ses enquêteurs comme employé sur les lieux pour tenter d'obtenir des confidences des autres employés ou l'installation de caméras vidéo de surveillance à l'intérieur de l'entrepôt. Après avoir discuté du pour et du contre de chacune de ces méthodes, il fut convenu d'avoir recours à la filature pendant quelques semaines après quoi on réévaluerait la situation en fonction des résultats obtenus.
* * *
Suite à sa discussion avec Gordon Davidson à propos des cours de Beaulieu, Jerry avait parlé directement de la proposition de ce dernier avec Robert Golden qui trouva l'idée intéressante. Golden demanda à Jerry ce qu'il pensait du fait que Davidson était passé par dessus la tête d'Arthur Lavoie pour transmettre cette idée au lieu de la soumettre à ce dernier. Jerry était d'avis que Gordon n'était pas une personne directe et qu'il s'en était plus ou moins débarassé au moment de la création de la Souther Distribution parce qu'il ne savait jamais quand Gordon lui donnerait un coup de couteau dans le dos.
Golden décida de donner une leçon à Davidson et rencontra Beaulieu lui-même. Après les explications données par Beaulieu à propos de la façon dont il entendait donner ces cours, Golden comprit que c'était là l'homme qu'il fallait pour replacer les affaires de l'industrie et décida que la Southern engagerait Beaulieu directement, puis le prêterait à la Southern Distribution. Il fit préparer par Allan Wells un contrat en bonne et due forme décrivant la série de cours qui seraient donnés aux employés de la Southern Distribution, sans aucune référence à quelqu'entente que ce soit entre concurrents. Golden parla ensuite personnellement à chacun des Présidents des deux principaux concurrents de la Southern Distribution qui passèrent un contrat semblable avec Beaulieu quelques jours plus tard. Puis Golden annonça à Arthur Lavoie que des cours seraient donnés aux employés de sa Société par Beaulieu pour deux semaines mais il prit soin de ne parler ni de concurrence ni du fait que Beaulieu était un ami de Gordon Davidson. Sans le savoir, Davidson, qui avait cru précipéter la chute d'Arthur Lavoie, lui avait fourni sa planche de salut.
* * *
Golden, voyant que les profits de la Southern Distribution seraient sacrifiés pendant une période d'environ six à huit mois, à cause de l'apparante guerre des prix qui sévirait entre les trois grands suite à leur entente, décida que le temps était venu de trouver une autre source de revenus pour cette société afin qu'elle continue à récupérer les cinquante millions de perte accumulées. Il décida que la Southern qui faisait plus de quinze millions de dollars de profits nets par année avec ses placements dans le Short Term Paper allait transférer ces profits à la Southern Distribution. Il consulta Allan Wells et Richard Cunningham pour qu'on en arrive à effectuer ce transfert de façon inattaquable du point vue légal. Cunningham établit que le service de placement dans le Short Term Paper était assuré par deux employés à plein temps et que leurs salaires et tous leurs avantages sociaux conjugués équivalaient à moins de deux cent mille dollars par année. Allan Wells fit préparer par son contentieux une entente par laquelle la Southern prêtait à la Southern Distribution les fonds qu'elle utilisait normalement pour ses placements dans le Short Term Paper, à un taux d'intérêt équivalant au taux préférentiel des banques. Dans une seconde entente, la Southern louait à la Southern Distribution les services des deux employés pour administrer les fonds que la Southern Distribution aurait à placer dans le Short Term Paper. Le prix de cette entente de service entre les deux Sociétés était d'un peu moins de trois cent mille dollars par année que la Southern Distribution s'engageait à payer à la Southern. Grâce à cette double entente, la Southern Distribution héritait de profits additionnels non taxables d'environ quinze millions par année, ce qui allait lui permettre de récupérer les pertes accumulées de cinquante millions deux fois plus rapidement que prévu, récupération qui de toute façon était financée par les fournisseurs de la Southern, bien malgré eux. Quant aux intérêts que la Southern Distribution devait verser à la Southern sur les sommes prêtées par cette dernière, la première entente prévoyait qu'ils seraient payés une fois par année au moyen d'une émission d'actions de la Southern Distribution en faveur de la Southern. Allan Wells et le fiscaliste Peter McCallum confirmèrent à Golden que ces ententes étaient parfaitement légales et inattaquables tant en vertu du droit commercial que du point de vue de la fiscalité.
* * *
Les cours de Louis Beaulieu aux employés des trois grands étaient terminés et la chute des prix anticipée pour faire tomber la concurrence allait bon train. En quelques semaines, l'industrie avait amorcé un virage significatif et aucun contrat important d'achat de marchandise n'avait été obtenu par qui que ce soit en dehors du cercle des trois grands. Les concurrents de moindre importance parlaient déjà d'ententes entre les trois grands dans le but de les éliminer mais le Bureau des coalitions, à qui on s'était plaint, était incapable d'intervenir sans avoir une preuve indépendante qu'il y avait effectivement entente.
Gordon Davidson était resté amer suite à
sa tentative ratée de couper l'herbe sous le pied d'Arthur Lavoie.
Il en voulait autant à Larry qu'à Golden et à Arthur
Lavoie lui-même. Davidson était persuadé que
les trois avaient comploté ensemble dans son dos pour lui voler
son idée d'engager Beaulieu, sans lui en reconnaître la paternité
et sans qu'il n'en retire le moindre profit. Il était aussi
convaincu que Lavoie, même s'il ne lui en avait jamais parlé,
était au courant de sa rencontre avec Jerry et du fait que c'est
Davidson qui était à l'origine de l'engagement de Beaulieu.
En réalité, Lavoie n'avait pas changé d'attitude avec
Davidson parce qu'il ignorait tout de cette situation. Il avait simplement
été informé que les services de Beaulieu avaient été
retenus par la Southern et que ce dernier donnerait des cours à
ses employés mais il ne savait rien d'autre. Davidson, convaincu
du contraire, croyait que Lavoie l'ignorait et planifiait sans doute son
renvoi éventuel avec Robert Golden. Il devint de plus en plus
aigri et finit par se convaincre que Lavoie agissait en véritable
hypocrite à son endroit en ne lui demandant pas d'explication sur
sa conduite dans toute cette affaire. Croyant que tôt ou tard
il aurait à quitter la Famille et à se trouver un nouvel
emploi, ce qui n'était pas facile dans le contexte économique
actuel, Davidson se mit à boire davantage et à vouloir se
venger de ceux qui, croyait-il, l'avaient trahi. Son jugement commençait
à s'embrouiller et il se mit à voir des complots partout
autour de lui. Il était convaincu qu'on l'évitait et
il se retrouva de plus en plus souvent seul pour manger le midi.
Ses repas devenaient aussi de plus en plus liquides. Plusieurs personnes
de son entourage commencèrent à remarquer le changement qui
s'opérait chez lui, en particulier sa secrétaire, qu'il faisait
asseoir sans raison dans son bureau et qu'il prenait comme confidente,
lui parlant de ce qu'il savait des affaires de la Famille, ce qui commença
à se répandre au siège social de la Southern Distribution.
En revenant amoché d'un de ses lunchs liquides, il décida
de tirer la situation au clair et communiqua avec Beaulieu à qui
il demanda de venir le rejoindre en fin d'après-midi pour un apéritif
et un souper aux frais de la Southern Distribution. Davidson était
encore sous l'effet de l'alcool lorsque Beaulieu le rejoignit dans le lounge
d'un grand restaurant où ils s'étaient donnés rendez-vous
:
- Salut, Gordon. Comment vas-tu et surtout que fête-t-on
aujourd'hui ?
Davidson était de mauvaise humeur, ce qui était
inhabituel chez lui. Il répondit à Beaulieu de façon
aggressive :
- Assieds-toi. Je pense que tu me dois au moins une explication.
Beaulieu ne savait pas quoi penser de cette réponse et ne
comprenait pas pourquoi Davidson était aussi agressif, tout à
coup, avec lui. Il répondit à ce dernier, après
avoir commandé un dry martini :
- Ça n'a pas l'air d'aller, vieux. Que se passe-t-il
?
Davidson fit reproche à son ami Beaulieu de ne lui avoir jamais expliqué pourquoi il ne l'avait pas mis au courant de ce qui s'était passé suite à leur première rencontre et durant les deux semaines où il avait donné ses cours aux employés de la Southern Distribution. Beaulieu lui répondit qu'il ne comprenait pas son attitude, l'assura qu'il ne s'était rien passé de particulier et qu'il avait tout simplement exécuté le contrat que Davidson lui-même lui avait suggéré. Il ne lui en avait pas parlé parce qu'il considérait que la façon dont ces sociétés fonctionnaient ne le regardait pas et qu'il avait pris pour acquis que Davidson, en tant que Vice-président exécutif de la Southern Distribution, devait en savoir bien plus long que lui-même sur ce qui s'était réellement passé. Il ne comprenait donc pas l'agressivité de son ami, non plus que la question qu'il lui posait. Davidson, qui continuait à boire tout en discutant, savait que Beaulieu avait dû demander une véritable fortune pour rendre ce genre de service à la Southern Distribution et répondit encore agressivement à Beaulieu :
- T'as dû faire la piastre, grâce à moi ?
Ça ne t'est pas passé par la tête que j'avais peut-être
droit à des frais de broker, là-dedans ?
- Honnêtement, non. Mais si c'est ça qui te chicote,
tu n'avais qu'à le dire. Je ne suis pas un ingrat et les affaires
sont les affaires. Dis-moi ce que tu as en tête et on va s'arranger.
- Vingt-cinq pourcent de ce que tu as reçu des trois grands.
- Hé, hé. Tu n'y vas pas de main morte, Vieux.
Veux-tu ma chemise, aussi ? Vingt-cinq pourcent ça fait cent dix
mille dollars. Tu ne penses pas que tu y vas un peu fort ?
- C'est mieux que de se faire arrêter pour complot en vue
d'éliminer la concurrence, tu ne crois pas ?
- Ho, ho. Attention, Gordon. Tu ne me demandes plus
une cote de broker, là, tu essaies de me faire chanter, Vieux.
Es-tu certain que ça va, toi ? As-tu des problèmes
? Je trouve que tu n'as vraiment pas la forme, tu sais.
- J'en ai assez des maudits hypocrites comme toi, pis Lavoie, pis
les autres. Moi aussi je veux avoir ma part. C'est vingt-cinq pourcent
ou tu risques d'avoir des problèmes, Beaulieu.
- Gordon, je ne te reconnais plus. Pense à ce que tu
dis, Vieux. Je crois que tu devrais arrêter de boire, tu sais.
Ça ne va pas du tout.
- Écoute, Beaulieu ! J'ai pas de conseils à
recevoir de toi. Tu me dois cent dix mille et je veux savoir quand
t'as l'intention de me payer.
- Tu me menaces, Gordon. À ta place, je ferais très
attention à moi. Tu ne sembles pas réaliser à qui
tu parles, mon ami. Fais bien attention à toi. Le chantage,
je peux t'assurer que ça ne marche pas avec moi. Tu n'auras
pas une token. Salut !
Le lendemain matin, Davidson téléphona à Beaulieu et lui dit qu'il lui donnait trois jours pour lui remettre ce qu'il lui devait sinon il aurait affaire au Bureau des coalitions. Le lundi suivant, Beaulieu n'avait toujours pas donné suite à la demande de Davidson et ce dernier téléphona au Bureau des coalitions à Ottawa. Il prit rendez-vous avec le Directeur pour le jeudi matin à ses bureaux de la capitale. Il avait des choses à dire.
Davidson restait de plus en plus tard dans les bars après son travail et allait dans des endroits de plus en plus malfamés. La veille de sa rencontre avec le Directeur des coalitions, il se rendit dans un bar de danseuses nues et paya plusieurs danseuses pour qu'elles dansent à sa table. Il était ivre et commençait à déranger la clientèle en passant des remarques désobligeantes à haute voix, en insultant les filles et en envoyant les hommes au diable en affirmant qu'il pouvait tous les acheter. Il se mit à résister au portier qui voulait l'expulser et la résistance se transforma littéralement en bagarre, plusieurs clients venant porter main forte au portier. Dans la mêlée, Gordon Davidson reçut un coup au menton et s'écroula par terre. Tout le monde reprit sa place alors que certaines personnes quittèrent les lieux pendant que le portier essayait de réanimer Davidson qui gisait par terre sur le dos, sans connaissance. Le portier demanda de l'aide pour qu'on le soulève et qu'on l'amène à un fauteuil pour l'asseoir. En le soulevant, le portier se rendit compte que Davidson saignait au dos et semblait être sérieusement blessé. Suite à cette constatation, ce fut la consternation sur place et la moitié des convives s'empressèrent de sortir. On appela la police et l'ambulance. Gordon Davidson mourut dans l'ambulance, en route vers l'hôpital, où l'on constata qu'il avait été assassiné, poignardé dans le dos pendant l'échauffourée avec le portier de l'endroit. Une enquête policière fut ouverte pour retrouver le ou les assassins.
Tout le monde dans la Famille Sonart-Southern fut choqué d'apprendre cet assassinat et le fut encore d'avantage de savoir que l'un d'entre eux se tenait dans des endroits malfamés de la sorte, ce qui était tout à fait indigne d'un membre de la Famille. Les cadres de la Southern Distribution ainsi que le président Robert Golden de la Southern se rendirent aux funérailles puis le souvenir de Gordon Davidson fut rapidement oublié.
* * *
La filature de Détectives Anonymes de Montréal démontra que certains camions qui partaient de l'entrepôt central de la Southern Distribution allaient décharger leur marchandise chez un client du nom de Société de Gestion et de Développement Industriel. Danny McGuire, après vérification, découvrit que la Southern Distribution n'avait aucun client de ce nom-là et n'avait jamais envoyé de facture pour quelque vente que ce soit à cette société. Il en informa aussitôt Philippe Montand qui décida de prendre l'affaire en mains parce qu'une fois rendu à ce point le problème devenait purement juridique. Montand se rendit au Palais de Justice pour consulter l'index des sociétés commerciales du district judiciaire de Montréal et vit que cette société n'y était pas inscrite, contrairement à son obligation légale de le faire. Il vérifia ensuite les ordinateurs de la Cour pour voir si la société en question avait déjà été partie à un litige mais là encore il ne trouva pas trace de cette société. À l'Hôtel de ville, il vit que les taxes de l'entrepôt étaient payées par la société 7981012 Québec Inc. De retour au Palais de Justice, il retraça les coordonnées de cette dernière société et retourna à son bureau en vue de poursuivre ses recherches. Danny McGuire alla retrouver Montand :
- As-tu trouvé quelque chose, Philippe ?
- Le nom que l'on recherche n'existe pas nulle part mais j'ai trouvé
le nom de la société qui paie les taxes de l'immeuble où
est situé l'entrepôt qui nous intéresse. Ce que
je trouve curieux, c'est qu'ils ont un siège social sur la rue Brighton,
à Ville Mont-Royal. Je suis passé sur cette rue-là
en revenant de la Cour et c'est une maison privée qui se trouve
à cet endroit-là. C'est bizarre pour un siège
social.
- Ça me dit quelque chose, Brighton, à Ville Mont-Royal.
Prête-moi ton bottin téléphonique s'il te plaît.
Ça n'a aucun sens que ce soit ce que je pense, mais je vais vérifier.
Et Danny McGuire fit sa vérification dans le bottin téléphonique,
mais sans résultat.
- Le nom que je cherche n'apparaît pas dans le bottin.
Il doit avoir un numéro confidentiel.
- Quel nom cherches-tu ?
- Celui de Jerry, le Vice-président et contrôleur de
la Sonart. Je sais bien que ça n'a aucun sens, mais il me semble
qu'il habite sur une rue dont le nom ressemble à Brighton.
Et je suis certain que c'est dans Ville Mont-Royal.
Montand n'en croyait pas ses oreilles. Comment Jerry de la Sonart pouvait se retrouver mêlé à une affaire de vol de marchandise de la Southern Distribution ? C'était surréaliste. McGuire reprit:
- J'ai déjà entendu dire qu'il dépensait beaucoup
d'argent au Casino. Il a peut-être des problèmes de
dettes de jeu. Il n'y a rien d'impossible en ce bas monde, tu sais.
- Je me refuse à croire qu'un homme comme lui pourrait être
impliqué dans une affaire de vol. C'est impossible. Comment
peut-on vérifier son adresse sans lui parler directement ?
Connais-tu quelqu'un qui pourrait nous le dire à la Sonart ?
- J'ai une idée. Je vais faire téléphoner
ma secrétaire et lui demander d'appeler en prétendant que
c'est la femme de Gordon Davidson qui veut avoir son adresse pour lui envoyer
des remerciements pour sa visite au salon lors du décès de
son mari. Je sais qu'il est allé, il était au salon
quand je suis arrivé et il était encore là quand j'en
suis reparti. J'ai même été surpris qu'il reste
aussi longtemps.
- C'est curieux en effet. Il était là quand
je suis allé, moi aussi. Je suis allé le vendredi soir,
et toi ?
- Moi, je suis allé le samedi soir, avec ma femme.
- Donc il a passé deux soirées là. C'est
très bizarre, ça, Danny.
Danny McGuire demanda à sa secrétaire de faire l'appel
en question au bureau de Jerry et lui demanda de venir lui donner la réponse
dans le bureau de Philippe Montand. Elle se présenta à
la porte du bureau quelques minutes plus tard, l'air toute confuse:
- Je regrette, monsieur McGuire. Sa secrétaire m'a
répondu de façon très bizarre. Elle m'a dit
qu'elle ne me croyait pas que la femme de monsieur Davidson ait pu demander
une telle information et voulait savoir qui appelait alors je ne savais
plus quoi faire et j'ai raccroché.
Philippe Montand demanda à la secrétaire ce que l'autre
lui avait dit exactement :
- Vous rappelez-vous de ses mots précis ?
- Je crois qu'elle a dit "C'est impossible, ils se connaissent trop
bien.", ou quelque chose dans ces termes-là. C'est ce que
ça voulait dire. Puis elle a demandé qui appelait et
j'ai pensé que monsieur McGuire ne voulait peut-être pas que
je dise qui appelait, alors ne sachant plus quoi faire, j'ai raccroché.
Danny répondit à sa secrétaire que ce n'était pas grave de toute façon et qu'elle avait bien fait. Il la remercia et elle sortit du bureau toute aussi contrite que quand elle y était entrée. Philippe Montand finit par obtenir l'adresse de Jerry et McGuire et lui furent consternés de constater que cette adresse était identique à celle de la société qui payait les taxes de l'entrepôt où le stock volé était transporté. La suite de cette enquête allait devenir de plus en plus délicate et Montand suggéra qu'on ne parle de rien à personne pour l'instant. Puis il reparla à son enquêteur, Yvan Laroche, et lui demanda de tenter de vérifier s'il y avait plus d'un chauffeur qui assurait les livraisons vers l'entrepôt en question. Laroche avait déjà effectué cette vérification. Il n'y avait qu'un seul camion et un seul chauffeur. Il l'avait suivi, filmé sur vidéo au volant du camion, et donna ses coordonnées à Montand. Ce dernier lui demanda d'apporter le vidéo à son bureau et organisa une rencontre avec Laroche, le Directeur de l'entrepôt et McGuire. Laroche irait chercher le directeur à sa sortie de l'entrepôt et l'informerait que le Vice-président aux affaires juridiques de la Société l'attendait à son bureau pour dix-neuf heures. D'ici là, Laroche devait l'inviter au restaurant et le convaincre de ne pas communiquer avec qui que ce soit. En cas de refus, Laroche devait le faire arrêter par la police sur le champ.
À dix-sept heures précises, le Directeur entra dans le bureau de Philippe Montand la larme à l'oeil et le visage blême. Après avoir fait les présentations et l'avoir fait asseoir, Montand lui dit:
- Avez-vous objection à ce qu'on enregistre notre conversation,
monsieur Gagnon ? Uniquement pour nos fins d'affaires à nous,
et non pour la police ?
- Qu'est-ce qui m'garantit que ch'peux vous croire ?
- Pas grand'chose, à part ma parole, mais vous n'êtes
pas dans une position extraordinaire pour refuser. Vous pourriez déjà
être dans une cellule au poste de police, si on avait voulu, vous
savez. Mais on préfère ne pas mêler la police
à ça, pour l'instant, si vous acceptez de coopérer.
- Pis après, si ch'parle, vous allez appeler la police ?
- Non, Monsieur Gagnon. Pas pour l'instant. Ce sont
les autorités qui vont décider ça, pas nous. Pour
l'instant tout ce qu'on désire de vous c'est d'avoir des informations.
Alors on s'entend pour l'enregistrement ?
- O.K.
Montand mit son dictaphone en marche, et pensa, le temps d'un éclair, à cette bande sonore qu'il avait remise à son notaire. Lui et McGuire interrogèrent Gagnon pendant près de deux heures. Gagnon leur raconta qu'il recevait cent dollars par semaine pour faire disparaître toute trace des documents reliés à la sortie de ce camion particulier. Il avait commencé à agir ainsi après en avoir reçu l'ordre de monsieur Gordon Davidson qui l'avait menacé de lui faire perdre son emploi s'il refusait de marcher dans la combine. Plusieurs employés pouvaient s'en douter mais personne ne lui en avait jamais parlé ouvertement. Il ne savait pas où allait la marchandise volée et, pour une raison qu'il ignore, de temps en temps le camion revenait à son entrepôt avec toute la marchandise et elle était remise à sa place. McGuire dit à Montand :
- C'est ce qui explique la hausse incompréhensible d'inventaire à certains moments.
Gagnon continua son récit et expliqua qu'après la mort de Davidson il reçut un appel anonyme lui disant que tout continuait comme avant et que désormais son cent dollars par semaine lui serait remis directement par le chauffeur au lieu de Davidson. La personne qui appelait le menaçait de le faire arrêter par la police s'il refusait de continuer. Cette personne lui avait aussi dit qu'elle avait beaucoup plus d'influence que Davidson et que si jamais on découvrait ces vols Gagnon se ferait tuer s'il parlait. Il faudrait qu'il refuse de dire quoi que ce soit et ne tente surtout pas d'impliquer quelqu'un d'autre. S'il se faisait arrêter, on s'occuperait de lui envoyer le meilleur criminaliste en ville pour le défendre à la condition qu'il ne dise rien à personne. Son avocat serait payé par celui qui appelait et on lui avait donné un numéro de téléphone où il pourrait communiquer avec cet avocat, Me Pagé. Il n'aurait qu'à dire que "c'est à propos de la Southern Distribution de la part de Gagnon." À la fin de son récit, il demanda ce qu'il allait lui arriver maintenant. Il était inquiet et avait peur des représailles maintenant qu'il avait parlé.
Montand demanda à Laroche d'attendre avec Gagnon à
la réception parce qu'il avait à discuter avec McGuire.
Une fois les deux autres sortis, Montand dit à McGuire:
- On devrait le laisser en place pour quelques jours. On en
sait suffisamment pour soulever la question avec Lavoie et avec Allan Wells
à la Southern. Qu'en penses-tu ?
- Oui, je pense qu'on ne prend aucun risque s'il nous dit la vérité.
En espérant que personne d'autre que Jerry n'est mêlé
à cette affaire-là. Moi, de mon côté,
je vais devoir en parler à Richard Cunningham. Il va être
dans ses petits souliers de voir que c'est Jerry qui est mêlé
à ça. Ça va faire du bruit quand ça va sortir.
- Yes, Sir! La bombe! Alors on demande à Gagnon de
continuer comme si rien n'était jusqu'à nouvel ordre?
- Non. On va lui dire qu'il faut qu'il demande une augmentation
de deux cents dollars par semaine au chauffeur. Et on va s'arranger
pour faire mettre sa ligne sur écoute par la Sonart. Comme ça,
on va peut-être réussir à prendre Jerry sur écoute
quand le chauffeur va communiquer avec lui.
- Mais on ne peut pas faire ça. C'est illégal!
En plus, c'est inadmissible en preuve. Il faut réussir à
le coincer et l'amener devant les tribunaux. Et la Sonart va refuser
de faire de l'écoute illégale. Ils savent bien qu'ils
n'ont pas le droit de faire ça.
- Philippe, cesse d'être naïf. Ils en font continuellement
de l'écoute illégal. Ils en font même pour la
police. Il n'y a aucun problème. Quant aux preuves contre
Jerry, on va saisir les comptes de banque de sa société et
on va savoir exactement à qui il vend la marchandise et combien
il a fait d'argent avec sa petite opération. Mais ça
m'étonnerait qu'il se rende jusqu'au procès.
- Que veux-tu dire par là?
- Rien de spécial. Il va avoir le choix entre se suicider
et mourir comme Davidson.
- Davidson ? Qu'est-ce que tu dis là ? Il a été
poignardé dans une bataille de club. Je ne vois pas ce que
ça vient faire avec notre affaire à nous.
- Davidson est mort comme tu dis, mais pas par hasard. Cet
assassinat-là a été commandé ou je ne m'appelle
pas Danny McGuire. Mais c'est difficile de dire par qui maintenant
qu'on sait qu'il était mêlé à cette affaire
de vol. C'est peut-être pour ça mais ça pourrait aussi
être pour autre chose. On ne le saura jamais.
Il décidèrent de laisser Gagnon continuer à
travailler comme s'il n'était rien arrivé et ce dernier accepta
de demander une augmentation de deux cents dollars au chauffeur de camion.
En contrepartie, sa maison serait sous surveillance constante pour sa protection
et celle de sa famille. De plus, un nouvel employé allait être
engagé dans les vingt-quatre heures et serait en fait un enquêteur
de Laroche chargé d'assurer la protection de Gagnon durant ses heures
de travail.
* * *
Le lendemain du jour où Gordon Davidson avait pris un
rendez-vous pour le jeudi matin avec le Directeur du Bureau des coalitions
à Ottawa, Robert Golden reçut un appel du Sénateur
Di Pietro qui venait d'apprendre d'un de ses fidèles informateurs
la rencontre projetée par Davidson pour le jeudi matin. Robert
Golden, aussitôt sa conversation terminée, avait fait venir
Mario Cabrini à son bureau :
- Mario, j'ai besoin d'une intervention tactique de toute urgence.
- Et pour qui sera la fête, Don Roberto ?
- Gordon Davidson! Avant jeudi matin!
- Ne vous inquiétez de rien, Don Roberto. Nous offrirons
vos meilleurs voeux à monsieur Davidson.
Deux heures plus tard, trois des membres du groupe de Manchester,
Franco Ributto, Angelo Bellini et Nino Bertolli, quittaient Plattsburgh
à bord d'un avion nolisé et atterrissaient trente minutes
plus tard dans un aéroport privé sur Côte de Liesse,
à Montréal, là où les avions de la Sonart et
de la Southern étaient stationnés. Mario Cabrini, à
bord d'une voiture louée plus tôt, les ramassa à
cet aéroport et laissa Angelo Bellini et Nino Bertolli au premier
bureau de location de voitures qu'il rencontra sur son chemin pendant qu'il
se rendait devant le siège social de la Southern Distribution avec
le troisìème, Franco Ributto. Les deux autres vinrent
les rejoindre plus tard. Mario expliqua à Franco Ributto ce
que Don Roberto attendait d'eux. On était à l'heure
ou les gens partaient pour le lunch et Mario expliqua qu'ils ne devaient
plus perdre de vue Gordon Davidson, à qui il irait serrer la main
lorsqu'il le verrait sortir de l'édifice. Il laissait la voiture
louée à Ributto, avec les papiers de location, et retournerait
à ses occupations en taxi après être allé salué
un vieil ami à la Southern Distribution. Lorsque Mario vit
Gordon Davidson sortir, il se dirigea vers lui, s'arrêta en le saluant
bien bas et lui tendit la main en lui disant:
- Je vous souhaite le meilleur des anniversaires, Monsieur Davidson,
de la part de monsieur Golden.
Davidson le regarda, surpris, et lui dit :
- Mais ce n'est pas mon anniversaire, Mario.
- Ah bon. C'est l'intention qui compte, Monsieur Davidson.
Je m'excuse. Ça doit être mon erreur.
Davidson marcha jusqu'au restaurant le plus près pendant que deux voitures de location l'attendaient, une à chaque sortie du restaurant. Ce soir-là, l'occasion ne se présenta pas de fêter monsieur Davidson qui fut suivi jusque chez-lui après sa soirée dans un bar. Le lendemain, dans la mêlée qu'il provoqua lui-même avec le portier du club, un des membres du groupe de Manchester le poignarda et ils ressortirent tous en même temps que la moitié des gens présents quand on découvrit que Davidson était grièvement blessé au dos. Le lendemain ils retournèrent à Plattsburgh.
* * *
Philippe Montand, le lendemain de sa rencontre avec Gagnon, communiqua avec Allan Wells et lui dit qu'il devait le voir de toute urgence. Wells lui demanda ce qui se passait mais Montand refusait de parler au téléphone :
- Allan, il s'agit de quelque chose que je préférerais
ne pas avoir découvert et c'est urgent.
- Est-ce qu'on pourrait se rencontrer demain après-midi,
si c'est urgent ?
- Non, Allan. J'ai dit urgent.
- C'est que j'ai un rendez-vous important dans une heure et ça
doit durer jusqu'à la fin de l'avant-midi. Est-ce que l'heure
du lunch t'irait ?
- Non. Je vais être dans ton bureau dans vingt-cinq
minutes. Le temps de me rendre. À ta place j'annulerais
mon autre rendez-vous parce que tu vas être très occupé
quand je vais sortir de ton bureau. J'arrive.
Et sans attendre de réponse, Montand raccrocha et sortit de
son bureau en trombe avec, en poche, l'enregistrement qu'il avait fait
de la conversation de la veille avec Gagnon. En arrivant au bureau
d'Allan Wells, sa secrétaire lui indiqua que monsieur Wells l'attendait.
Montand entra, salua Wells et s'assied sur un de ses magnifiques divans
en disant, pour sauver du temps :
- Tout va bien, Allan et ma santé est bonne. Ma femme
aussi... Nous avons découvert, Danny McGuire et moi, que nous
nous faisons voler de la marchandise à notre entrepôt central
par Jerry, le contrôleur de la Sonart.
Et Montand raconta à Allan Wells ce qu'il avait découvert avec l'aide de Danny et d'Yvan Laroche. Allan Wells lui demanda :
- Pourquoi avez-vous mêlé quelqu'un de l'extérieur
à cette enquête ?
- Parce qu'on n'espérait pas tomber sur un cadre supérieur
de la Sonart, que veux-tu ? C'était pour le moins imprévisible.
- Oui, évidemment.
- Mais pour l'instant nos enquêteurs ne savent rien de l'implication
de Jerry. Gagnon non plus.
- Alors il ne faut pas leur dire. Nous allons nous occuper
de tout en ce qui concerne la Sonart et la Southern. Continuez à
vous occuper de Gagnon. Quand la demande de Gagnon pour plus d'argent
doit-elle être faite ?
- Aussitôt que le chauffeur va revenir chercher un autre chargement.
Ça peut se produire n'importe quand.
- Très bien. Laisse-le moi savoir aussitôt que
tu l'apprends. On va voir ce qu'il faut faire quant au reste.
Allan Wells, à son tour, demanda une rencontre de toute urgence avec Robert Golden. En arrivant au bureau de Golden, il lui expliqua rapidement la situation et Golden, à son tour, téléphona à John Sutherland pour le mettre au courant de ce qui se passait. Sutherland était furieux et dit à Golden :
- Il ne faut surtout pas que cette histoire-là sorte.
Ce serait un véritable scandale. Tu vois ça ? Un Vice-président
senior de la Sonart accusé de vol ! C'est le comble !
Et contrôleur en plus! Je demande immédiatement aux
deux Vice-présidents de banque qui sont sur notre Conseil d'Administration
de me trouver tous les comptes de banque de la Société de
Gestion et Développement Industriel et de 7981012 Québec
Inc. et je m'occupe de l'écoute éclectronique sur la ligne
du camionneur.
- Est-ce qu'Allan Wells a mentionné à Montand qu'on
ne voulait en aucune façon voir la police se mêler de ça.
- Je vais vérifier avec Wells. Je pense que Montand
est assez intelligent pour penser à ça de lui-même,
mais je vérifie.
Robert Golden, qui avait le don de modifier une situation adverse en situation avantageuse, profita du désarroi qu'allait causer la nouvelle pour relancer la question du non-déménagement à Toronto. Le résultat de ses études démontrait qu'il était impensable de déménager rapidement les usines de la Southern. Pour réussir une telle opération sur une base rationnelle, il fallait prévoir l'échelonner sur au moins dix ans à défaut de quoi la Société risquait d'avoir à faire face à des problèmes très sérieux de fabrication. Seulement en machinerie, il y avait des investissement de centaines de millions de dollars et une bonne partie de cette machinerie avait pratiquement été assemblée sur place et risquait de ne pas survivre à un déménagement. Une foule d'obstacles faisaient en sorte qu'il fallait oublier l'idée de déménager les usines. Quant au siège social, il était encore préférable qu'il reste au Québec, quitte à revoir la situation au fil des développements politiques futurs. Avec la disparition de Jerry des cadres de la Sonart, Larry, le Vice-président aux finances de la Sonart perdait son soutien le plus actif et finit par se rallier à l'opinion de John Sutherland et de Robert Golden. Quant à Richard Cunningham, après une entrevue privée avec Robert Golden, il se rallia lui aussi à ce qui était devenu la majorité. La question fut donc réglée faute de combattants et les deux sociétés passèrent à autre chose en délaissant les idées de déménagement.
* * *
Yvan Laroche, le soir où il était venu rencontrer Philippe Montand et Danny McGuire au siège social de la Southern Distribution, en compagnie du Directeur d'entrepôt, monsieur Gagnon, avait remarqué une voiture stationnée dans cette rue déserte à son arrivée et constata qu'elle était toujours là quand il ressortit. Un homme à chapeau prenait place dans la voiture et Laroche, qui connaissait le travail d'enquêteur, avait décidé de voir à qui s'intéressait ce patient individu. Il se rendit avec Gagnon au restaurant, situé tout près, sous prétexte qu'il voulait donner d'autres directives et conseils à Gagnon et, tout en parlant à ce dernier, surveilla la voiture stationnée. Quelques minutes après s'être installé à la fenêtre du restaurant, il vit Philippe Montand passer avec sa voiture et remarqua que la voiture stationnée partit presqu'aussitôt derrière lui. Il eut le sentiment étrange que cette voiture suivait Philippe Montand et se promit de le lui dire à leur prochaine rencontre.
* * *
Philippe Montand, après sa rencontre avec Allan Wells, voulait obtenir une autre confirmation de l'implication de Jerry dans le vol de marchandise et surtout découvrir à qui ce dernier revendait cette marchandise volée. Jusque là, la seule chose reliant Jerry au vol était l'adresse du siège social de la 7981012 Québec Inc. qui était celle de sa résidence. Ce dernier pourrait essayer de prétendre qu'il n'était que le propriétaire de l'immeuble et qu'il l'avait loué à l'autre compagnie dont on n'avait pas réussi à trouver trace, la Société de Gestion et Développement Industriel. Philippe Montand demanda à Yvan Laroche de mettre l'entrepôt de Jerry sous surveillance vingt-quatre heures par jour pour découvrir où allait la marchandise à partir de cet entrepôt. Par ailleurs, il communiqua avec un confrère de classe qu'il n'avait pas vu depuis des années et qui était spécialisé en droit criminel, Me Réjean Drapeau. Il invita ce dernier à luncher dans un des clubs privés très hupés dont Montand était membre.
Réjean Drapeau avait réussi très rapidement dans sa pratique. Très sûr de lui, portant des lunettes légèrement teintées, toujours vêtu comme une carte de mode, il avait d'innombrables causes devant jury et le droit criminel n'avait plus de secret pour lui. Montand l'attendait dans le hall d'entrée de son club lorsque Drapeau s'y présenta. Les deux se saluèrent chaleureusement, comme d'anciens copains d'université qui se revoient après des années, et la première impression de chacun fut que l'autre s'était bien conservé et qu'il n'avait pas changé. Montand demanda à Drapeau s'il avait tout son temps, auquel cas ils pourraient s'installer dans un des petits salons privés pour prendre l'apéritif avant de passer à la salle à manger, ce que Drapeau accepta avec plaisir. Ils parlèrent du bon vieux temps tout en prenant leur apéritif et les deux étaient sincèrement heureux de se revoir, comme s'ils se retrouvaient tout à coup près de vingt ans plus tôt. Ils parlèrent de leur vie, de leur femme respective et de leurs voyages. Les deux avaient réussi leur vie et se disaient satisfaits chacun de son côté. Drapeau était jovial et aimait rire, même fort à l'occasion, ce qui embêta Montand compte tenu de l'endroit un peu guindé où ils se trouvaient. Montand se dit qu'il aurait peut-être dû invité son confrère dans un décor moins conservateur mais ne lui en voulut pas. Après l'apéritif, ils passèrent à la salle à manger pricipale où Montand avait réservé une table. Cette salle à manger était bondée d'hommes d'affaires sérieux et posés qui discutaient probablement tous de transactions, de chiffres ou de problèmes avec les syndicats. À première vue, en regardant rapidement dans cette salle, on avait la nette impression que tout le monde était vêtu de la même façon : complets bleus foncés, chemises blanches, cravates rouges ou bleus et souliers en cuir verni noirs. Et malgré tout ce qu'on disait à propos d'égalité, très peu de femmes.
Montand commença à orienter la discussion vers des sujets plus contemporains en demandant à Drapeau différentes questions sur la pratique du droit criminel. Drapeau semblait disposé à parler très ouvertement de ses causes, des juges, des confrères, ce à quoi Montand n'était pas habitué, tout étant si secret à la Southern Distribution et dans toute la Famille dans laquelle il travaillait. Il trouva même la situation risible d'avoir devant lui un confrère qui parlait allègrement de ses causes criminelles comme si c'était un jeu alors que lui était si discret sur ce qu'il faisait. C'est le contraire, selon Montand, qui aurait dû être la norme. Montand osa demander à son confrère :
- Réjean, défends-tu des gens de la pègre des fois ?
Et Drapeau lui répondit en riant :
- C'est qui, ça, la pègre ?
- Mais je ne sais pas, moi. Le crime organisé.
- Si tu veux avoir mon opinion, il est pas mal désorganisé
le crime organisé de ce temps-là. Depuis qu'ils ont
créé les équipes spécialisées dans la
police, comme Carcajou, il ne reste pas grand chose d'organisé dans
le crime.
Montand comprit que son confrère donnait l'impression de parler beaucoup plus qu'il ne le faisait en réalité et ne lui dirait pas grand'chose de précis. Il lui demanda s'il connaissait Me Pagé, un criminaliste dont le bureau se trouvait sur la rue Papineau :
- Pagé ? Oui, oui. J'ai fait quelques causes avec lui
mais ça commence à dater. Ce n'est pas le meilleur
en ville mais il se débrouille. Il ne fait pas seulement du criminel,
il fait aussi du civil. Il a failli être accusé, il
y a deux ou trois ans, dans une affaire de lavage d'argent reliée
au trafic de drogue. Tu ne te souviens pas de ça? Ils en ont
parlé pas mal dans les journaux.
- Non. Enfin, je l'ai peut-être vu mais je ne m'en souviens
pas. Je ne connais rien ni personne en droit criminel, à part
toi, qu'on dit être le meilleur... alors je n'ai pas retenu ça,
cette histoire de lavage d'argent.
Le compliment avait fait effet et Drapeau reprit :
- Pourquoi me demandes-tu ça, à propos de Pagé ? Qu'est-ce que tu veux savoir au juste ?
Montand était embêté de répondre à la question et hésita, ne sachant pas trop quoi dire. Il répondit :
- C'est un de nos employés qui a des problèmes et qui me demandait si je connaissais Me Pagé, un criminaliste. Il lui a été recommandé par quelqu'un et je t'avoue que je ne savais pas très bien quoi lui répondre. Personnellement, j'aurais plus confiance en quelqu'un comme toi, que je connais, qu'en un avocat dont je n'ai jamais entendu parler.
Drapeau répliqua humblement :
- Non, non. C'est un bon petit avocat, Pagé. Pour des accusations de conduite en état d'ivresse et des infractions de ce genre-là, il est correct.
Montand ne s'était pas arrêté à penser que le droit criminel n'impliquait pas seulement des meurtres et du traffic de drogue. Drapeau lui ouvrait une porte et il en profita pour lui tendre une perche :
- Tu sais que c'est le genre de chose qui peut arriver à n'importe
qui, ça, conduire en état d'ivresse. J'ai l'impression
que le fameux Pagé a une entente avec quelqu'un dans notre groupe
de compagnies, quelqu'un qui lui réfère des clients à
l'occasion. J'aimerais bien savoir qui c'est ce quelqu'un-là,
parce qu'il ne se mêle pas de ses affaires et selon ce que tu me
dis ce n'est pas à Pagé qu'on devrait référer
nos collègues de travail quand ils ont des problèmes, c'est
à toi.
- Ben... écoute, je pourrais toujours essayer de le faire
parler, Pagé. Quand y sniffe de la coke, il devient plus volubile.
- Pardon ? Il prend de la coke ?
- De temps en temps, comme tout le monde. Tu ne me diras pas
que tu n'as jamais pris de coke, Philippe ?
Montand était abasourdi mais en se ressaisissant répondit:
- Tu sais, moi, je n'ai jamais vraiment pensé d'essayer ça.
Je suis peut-être trop conservateur. J'ai un ami dans ma Société
qui me dit toujours que je suis trop naïf sur ces choses-là
et il a probablement raison.
Drapeau comprit qu'il venait de perdre des points dans l'esprit de son confrère qui s'apprêtait à lui référer des clients et tenta de se reprendre en disant :
- Moi, je ne touche jamais à ça, ici. J'ai essayé ça au Mexique, quand j'étais en voyage avec des clients et je n'avais à peu près pas le choix. Mais, à Montréal, je ne touche pas à ça.
La tentative de réparation de Drapeau était un échec total. Montand se dit en lui-même que c'était encore pire qu'il ne l'avait cru. Drapeau allait en voyage avec ses clients en plus, et au Mexique par surcroît. Ils avaient décidément bien peu de choses en commun et vivaient tous deux dans des mondes totalement différents. Montand rétorqua à Drapeau :
- Tu sais, "mes clients" sont tous des hommes d'affaires et s'il y en a qui prennent de la drogue dans le groupe, ce qui me surprendrait, ils ne viendront pas s'en vanter à moi.
Et après un moment de silence, il rajouta :
- Tu sais, il y a toute une bande d'hypocrites dans ces grandes
organisations-là.
Ils terminèrent leur lunch en revenant à d'anciens souvenirs et en s'informant l'un l'autre sur tel ou tel confrère que l'un ou l'autre n'avait pas revus depuis l'université. Drapeau confirma qu'il allait tenter de savoir qui était le contact de Pagé à la Southern et ils se laissèrent en se promettant de se rappeler.
Montand, en repartant de cette rencontre, se demanda s'il avait
été prudent de demander un pareil service à Drapeau.
Somme toute, il avait connu Drapeau à l'université mais les
choses avaient bien changé depuis près de vingt ans.
Il ne connaissait plus du tout la personne qu'était devenu Réjean
Drapeau et s'en voulut de l'avoir mêlé à ses affaires
mais il était maintenant trop tard, le mal était déjà
fait. Montand se rendit compte, aussi, que Drapeau ne lui avait pas
parlé franchement quand il lui avait demandé s'il défendait
des membres de la pègre et il se souvint avoir vu le nom de Drapeau
dans les journaux alors que ce dernier avait défendu un membre connu
de la mafia Montréalaise qu'on avait même voulu faire déclarer
criminel d'habitude, ce que Drapeau avait réussi à empêcher.
Drapeau avait aussi fait allusion à des voyages à Las Vegas
qu'il faisait après avoir terminé certaines causes mais Montand
sentait que là encore il n'avait pas compris le message de son confrère
et n'avait pas osé demandé d'éclaircissement non plus.
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