John Sutherland avait rapidement obtenu les informations concernant les comptes de banque des deux sociétés reliées aux vols de marchandise à la Southern Distribution. La compagnie que Montand n'avait pas réussi à retracer avait été dissoute après la mort de Gordon Davidson et le reliquat de son compte bancaire transféré à la 7981012 Québec Inc. grâce à une procuration donnée par Gordon Davidson à Jerry. Les états bancaires démontraient de façon non équivoque que Gordon Davidson et Jerry avaient ensemble mis sur pied cette opération vol de marchandise à la Southern Distribution dans les mois qui avaient suivi la création de cette dernière. Ils avaient ainsi volé pour des centaines de milliers de dollars, le montant exact risquant de ne jamais être connu. Par contre, le Vice-président de la banque qui avait fourni l'information à John Sutherland n'était pas en mesure de confirmer qui était l'acheteur, ou les acheteurs, de cette marchandise. Pour tenter de le savoir il faudrait mettre trop d'employés de la banque dans le coup pour vérifier les chèques, ce qu'il ne pouvait pas se permettre sans risque d'être découvert.
Muni de cette information, John Sutherland et Robert Golden se rencontrèrent au bureau de ce dernier pour déterminer ce qu'ils allaient faire de Jerry et comment ils allaient s'y prendre. Ils ne voulaient pas ébruiter inutilement l'affaire mais par contre il fallait donner un exemple aux autres qui seraient tentés de vouloir se lancer dans des opérations du même genre. Il y avait déjà beaucoup trop de monde au courant, selon Sutherland, pour laisser tomber en vue d'éviter le scandale public. Si on ne faisait rien, on risquait de laisser croire dans la Famille que les dirigeants ne sévissaient pas et protègaient les employés malhonnêtes. C'était certainement la dernière impression qu'on voulait voir se répandre dans la Famille. La situation n'était donc pas facile à résoudre. Les deux dirigeants se demandaient aussi s'ils devaient faire saisir l'argent encore en banque avant qu'il ne disparaisse, ce qui arriverait aussitôt que Jerry serait informé qu'il avait été découvert, ou bien s'il fallait carrément oublier cet argent. Ou encore faire arrêter Jerry et le faire accuser et laisser la police saisir l'argent. Ou simplement demander sa démission à Jerry et négocier avec ses avocats par la suite pour récupérer l'argent qui appartenait à la Southern Distribution.
Robert Golden, pensant à Gordon Davidson et à son rendez-vous avec le Bureau des coalitions avant d'être assassiné, ce que John Sutherland ignorait, demanda à Sutherland :
- As-tu pensé que Jerry est un des membres du task force qui
a officiellement suggéré l'élimination de la concurrence
au Conseil d'Administration de la Southern Distribution ?
- Oui. Et j'ai aussi pensé que grâce à
toi, ni toi ni moi n'étions présents à cette réunion.
L'espace d'un moment, Golden repensa à la bande sonore effacée de Philippe Montand, une autre chose dont il ne pouvait pas parler à Sutherland. Il répliqua :
- Mais si Jerry décidait de se venger et de déclencher toute une enquête du Bureau des coalitions contre la Famille, on aurait à faire face à un scandale épouvantable et de loin plus grave pour nous que celui d'un Vice-président accusé de vol.
Un long moment de silence suivit. Les deux cadres supérieurs étaient habitués à faire face à des problèmes complexes mais celui qu'ils devaient résoudre maintenant avait des ramifications exceptionnelles. Tous deux savaient qu'on pouvait défier toutes les lois qu'on voulait dans l'industrie, en autant que personne ne parle. Le gouvernement pouvait bien faire toutes les enquêtes qu'il voulait, il ne trouverait jamais rien tellement tout était bien camouflé. Mais à paritr du moment où quelqu'un de l'intérieur se mettrait à parler pour aider des enquêteurs à mettre les choses ensemble, ça risquait d'être la débandade. Le scandale du siècle dans l'industrie canadienne! Et on ne pouvait pas permettre qu'une telle chose arrive. D'autant plus que ni Sutherland ni Golden n'avait l'intention de passer le restant de ses jours derrière des barreaux. Ce n'était tout simplement pas leur place. Sutherland brisa ce long silence en disant à Golden, d'un air inquisiteur et déterminé :
- Entre nous, Bob, tu n'es pas sans savoir qu'il existe certaines rumeurs, sans nom ni visage, qui disent que tu aurais des contacts pour éliminer quelqu'un. Si on en arrivait à la conclusion que c'est la seule chose à faire, penses-tu que tu pourrais organiser quelque chose pour nous sortir de ce merdier ?
Golden, avec son teint bronzé, ses belles dents éclatantes et ses cheveux blancs et ondulés fit un grand sourire et répondit à Sutherland :
- Moi, pouvoir faire éliminer quelqu'un? Tu écoutes trop de télévision, John. J'espère que tu ne me demandes pas ça sérieusement.
Et Golden s'éclata de rire comme il le faisait rarement, d'un rire franchement honnête et de bon coeur. Sutherland sentit qu'il était allé trop loin et reprit :
- Effectivement, quand on y pense et qu'on te regarde, tu n'as rien
d'un "God father." Excuse-moi, Bob.
- Surtout, ne t'excuse pas. Ça n'en vaut même
pas la peine, c'est trop drôle. Mais pour revenir aux choses sérieuses,
je crois que ce que nous devrions faire, sans tuer Jerry, comme tu dis,
ça serait de tuer sa crédibilité. Le faire carrément
arrêter et laisser sortir toute l'affaire dans les journaux.
Une fois accusé, et sûrement condamné éventuellement,
sa crédibilité ne vaudra plus rien et si jamais il voulait
accuser injustement des gens intègres et irréprochables comme
nous de crimes du genre coalitions pour faire disparaître la concurrence,
personne ne voudra même écouter son histoire. Il faut
le salir, pas le tuer. Et on n'aura plus rien à craindre de
lui, après.
- Je pense que tu as raison. Détruire sa crédibilité,
c'est ce qu'il faut faire. Nous allons attendre encore quelques jours
pour voir si les enquêteurs de Philippe Montand réussissent
à retracer comment il écoule notre marchandise et ensuite
on le fait arrêter.
- C'est d'accord. J'aimerais bien que l'on trouve nous-mêmes
le ou les acheteurs avant de remettre l'affaire entre les mains de la police.
- Par contre, on ne donnera pas une seule chance à Jerry.
Il faut voir s'il détient des actions dans nos sociétés
et s'il a d'autres biens à part ses deux maisons. Je vais
rappeler le Vice-président de la banque pour voir s'il ne pourrait
nous aider à trouver d'autres actifs qui appartiennent à
Jerry. Et il faudrait dire aux avocats de se préparer pour
être en mesure de faire saisir tous les biens de Jerry le jour où
la police effectuera son arrestation. On pourra au moins récupérer
une partie de ce qu'il nous a volé.
* * *
Robert Golden informa Allan Wells de ce qui avait été décidé et lui demanda de communiquer avec Philippe Montand pour qu'il s'occupe des préparatifs nécessaires aux saisies projetées avec une des nombreuses maisons d'avocats dont la Famille retenait maintenant les services. Et Golden se replongea dans un autre dossier qui créait des problèmes à la Southern. On venait de l'informer que tout le fil contenu dans un container envoyé en Afrique pour le projet de réseau pan-africain de communication était défectueux et qu'on devait le remplacer. Les responsables du projet, côté africain, étaient furieux contre la Southern et demandaient des excuses en plus du remplacement de l'équipement défectueux. Golden demanda de multiples explications sur ce qui avait pu se produire au niveau de la fabrication pour se retrouver avec un tel problème mais personne n'y comprenait rien. Il s'agissait de gros câbles utilisés surtout dans les centrales téléphoniques. La gaine de ce câble était à base de coton spécialement tissé et traité avec divers produits résineux pour le rendre totalement imperméable à l'humidité et résistant aux intempéries sans perdre sa flexibilité. À l'intérieur de cette gaine on glissait un autre fil, plus petit, qui pouvait contenir des centaines de lignes téléphoniques. Tout cet équipement avait été normalement testé avant de quitter l'usine et était en bon état de fonctionnement au moment d'être mis à bord du bateau qui l'avait transporté vers l'Afrique. Mais il était inutile de tenter de ramener tous ces rouleaux de câble aux usines de Montréal pour les réparer, les frais de transport aller-retour étant prohibitifs. De plus, si on ramenait ce fil aux usines il faudrait retirer le fil intérieur de sa gaine manuellement avant de le remplacer par un nouveau et le jeu n'en valait pas la chandelle puisque la partie la plus importante et la plus coûteuse était celle qu'il fallait remplacer à l'intérieur et non la gaine elle-même. Selon les employés de la Southern un tel incident ne s'était jamais produit et était tout à fait incompréhensible. Ce qui importait maintenant était de démontrer aux Africains que la Southern prenait la chose au sérieux et allait faire un geste pour démontrer un peu de respect à leur endroit. Certains conseillers suggérèrent à Golden qu'il devrait lui-même aller rencontrer les ministres Africains concernés pour leur exprimer les excuses de la Southern, ce qui les flatterait et ferait oublier l'affaire rapidement. La Southern était même disposée à inviter ces mêmes ministres à se rendre au Canada, aux frais de la Famille, pour venir visiter les usines de la Société. Robert Golden pourrait leur transmettre cette invitation de vive voix lors de sa visite là-bas. Toutes ces suggestions qui provenaient des services de relations publiques et de marketing de la Southern avaient à prime abord déplu à Robert Golden qui avait fini par se raviser. Il demanda qu'on ne dispose pas du matériel défectueux avant qu'il ne l'ait lui-même examiné sur place et demanda qu'on lui propose un itinéraire et qu'on organise les réceptions dont il devrait être l'hôte une fois là-bas, sans oublier les rencontres avec les représentants canadiens des différentes ambassades dans les pays visités.
Avant de prendre cette décision, Robert Golden avait repris contact avec le Premier Ministre adjoint du Québec, Alain Garneau, pour donner suite à leur rencontre au service funèbre en mémoire du Premier Ministre d'Israël. Ils décidèrent de manger ensemble dans un restaurant de Québec. Lors de ce souper, Golden renouvela sa promesse d'appui au Ministre Garneau en vue du prochain référendum et lui fit part du fait que la bataille avait été longue et difficile mais que la Southern ne déménagerait pas ses sièges sociaux à l'extérieur de la province. Garneau était devenu rayonnant en entendant cette confirmation. Robert Golden lui demanda:
- Aurai-je raison de croire que votre gouvernement, une fois l'indépendance acquise, fera certains efforts pour rendre le Québec plus attrayant à l'industrie au point de vue taxation ?
Garneau lui répondit d'un air de comploteur, en baissant légèrement la voix :
- Connaissez-vous une meilleure façon de créer des
emplois rémunérateurs? Moi, pas.
- Je vois qu'on se comprend et que vous êtes un homme pratique.
Mais pourquoi ne le dites-vous pas ouvertement, et plus souvent, pour augmenter
l'adhésion de l'industrie à vos projets de société
?
- Parce que ce n'est pas populaire d'être trop près
de l'industrie dans notre position actuelle. C'est le peuple qui
vote, Monsieur Golden, pas l'industrie. Mais je peux vous assurer
que nous voulons recréer un Québec industriel plus fort qu'il
ne l'a jamais été. Notre fiscalité, après l'indépendance,
va attirer des centaines de sociétés au Québec et
nous avons aussi l'intention d'avoir un système bancaire unique
en Amérique du Nord. Mais nous ne pouvons pas en parler publiquement
pour ne pas perdre le peu d'appuis que nous avons aux États-Unis.
Beaucoup de gens dans le gouvernement américain considèrent
que nous ne serons pas très importants dans la balance nord-américaine
après l'indépendance, ni très dangereux pour eux,
et nous ne tenons pas à les voir changer d'idée. Mais
une fois les petits problèmes de transition réglés,
nous allons nous attaquer avec ardeur à la question de la taxation
des sociétés pour attirer ici des tas de compagnies et d'emplois
non seulement du reste du Canada mais des États-Unis et d'Europe.
Main d'oeuvre qualifiée, pouvoir exclusif de taxer et une loi moderne
sur les banques, ce sont les leviers dont nous avons besoin pour relancer
le Québec et nous allons y arriver.
Golden était satisfait de ces assurances. Il parla ensuite du voyage qu'il planifiait en Afrique et du fait qu'il avait l'intention d'inviter certains ministres d'Afrique francophone à venir visiter les usines de la Southern au Québec. Garneau fut très intéressé par cette initiative et affirma que le gouvernement serait sûrement disposé à organiser une rencontre avec les ministres en question au moment de leur venue au Québec. Ils convinrent ensemble que le meilleur temps pour cette visite serait l'automne suivant et Golden promit au ministre Garneau de le tenir au courant des développements à son retour d'Afrique.
Quelques jours plus tard, Golden se rendit à New York où il rencontra les chefs des familles de la mafia américaine ainsi que Vincenzo Lombardi de Montréal et Rico Santini de Toronto. Robert Golden, avec l'aide de la mafia, avait organisé le plus gros projet d'importation de stupéfiants des dernières années. Il leur annonça que ce qu'ils appelaient le projet africain était désormais en place et qu'on venait de confirmer à la Southern, sans aucune espèce de pression de sa part, qu'on renonçait à récupérer les rouleaux de câbles défectueux. C'est Golden lui-même qui allait en disposer sur place au moment de sa visite en Afrique.
Robert Golden et les chefs des familles cherchaient toujours de nouvelles façons d'importer la drogue en Amérique, des façons inédites, jamais utilisées auparavant. C'était rare que la police réussisse à attraper les importateurs la première fois qu'ils utilisaient une nouvelle technique d'importation. C'est la répétition qui rendait l'exercice dangereux et les indiscrétions plus probables. Robert Golden avait souvent pensé utiliser des rouleaux de câbles de téléphone pour importer de la drogue mais le câble étant fabriqué au Canada il était difficile de justifier d'en importer d'ailleurs. Les contrats de la Southern pour le réseau de communication pan-africain lui avait offert une occasion rêvée : rapporter du câble défectueux à son point d'origine. L'idée était inédite et lorsqu'il l'avait soumise aux chefs des familles, tous s'étaient dits d'accord avec le projet. Sur le bateau qui transportait ces rouleaux de câbles vers l'Afrique il avait donc suffi d'un simple poignard à lame mince pour sectionner une partie des fils intérieurs sous la gaine des câbles et rendre tout le chargement inutilisable. Il fallait maintenant le prendre en charge lors de la visite de Robert Golden en Afrique, vider les gaines manuellement et substituer la drogue au fil intérieur en prenant soin de replacer à chaque bout quelques mètres du véritable fil intérieur. Tous les détails de l'opération furent mis au point lors de cette rencontre de New York et un homme d'affaires Hollandais du nom de Van Sterden prendrait contact avec Robert Golden, au nom du groupe, à l'Hôtel Royal d'Abradaville, endroit où se trouvait l'équipement défectueux. De là, l'organisation s'occuperait de voir à la transition du matériel et à la substitution de la drogue pour ensuite ramener le chargement à Montréal où il serait récupéré par les familles de Vincenzo Lombardi et Rico Santini, puis redistribué par le réseau normal de la mafia.
* * *
Il restait quelques semaines à Robert Golden avant d'entreprendre son voyage vers l'Afrique et il tenait à ce que Jerry soit arrêté et accusé avant son départ. Toutes les mesures avaient été prises par les avocats pour saisir la totalité des biens de Jerry dès son arrestation. On n'attendait plus que le coup de fil du camionneur à Jerry pour passer à l'action. Le mardi après-midi, Philippe Montand reçut la confirmation que le camionneur était passé et que Gagnon lui avait fait sa demande de deux cents dollars d'augmentation pour continuer de coopérer. En soirée, le camionneur se rendit dans sa voiture personnelle sur la rue Brighton, à Ville Mont-Royal, resta une vingtaine de minutes dans la maison et retourna chez lui par la suite. Le même soir, il ressortit de chez lui vers vingt-trois heures et se rendit à l'entrepôt de la Société de Gestion et Développement Industriel. Une heure plus tard, il en ressortait avec le camion et se rendit à Verdun, stationna le camion et entra dans un bar de troisième ordre. L'enquêteur privé qui le suivait l'attendit jusqu'à la fermeture du bar mais ne le vit jamais ressortir. Il communiqua avec un autre enquêteur du groupe pour faire vérifier si la voiture du camionneur était toujours dans le stationnement de l'entrepôt. Vingt minutes plus tard on l'informa qu'elle n'y était plus. Il était maintenant quatre heures du matin. L'enquêteur communiqua avec son patron, Yvan Laroche, qu'il réveilla et l'informa de ce qui arrivait. Laroche lui dit de ne pas quitter le camion des yeux jusqu'à ce qu'on recommunique avec lui. Entre temps, on lui enverrait du renfort. Laroche, tout de suite après avoir demandé à son bureau d'envoyer un autre enquêteur en renfort téléphona chez Philippe Montand qu'il réveilla à son tour. Il expliqua à Montand ce qui arrivait et ce dernier demanda des détails que Laroche ne pouvait pas lui fournir. Ils s'entendirent pour raccrocher chacun de son côté et Laroche recommuniqua avec son enquêteur à Verdun pour lui demander de téléphoner directement à Montand. L'enquêteur répéta à Montand que le camionneur s'était rendu à l'entrepôt un peu après onze heures, qu'il en était ressorti une heure plus tard et qu'il n'était jamais ressorti du bar où il était entré. Depuis, l'enquêteur avait vérifié pour se rendre compte qu'il existait une autre sortie sur la rue voisine et que le camionneur avait dû fuir par l'autre rue et était allé récupérer sa voiture à l'entrepôt. Montand lui demanda s'il avait vu autre chose plus tôt en soirée et l'enquêteur l'informa de sa visite sur la rue Brighton. Montand, à qui Laroche n'avait pas parlé de cette visite, demanda à l'enquêteur:
- 430 Brighton ?
- Un instant, j'ai noté ça quelque part... bon...
je l'ai. C'est ça, 430 Brighton.
- Voulez-vous me donner votre nom et votre numéro de téléphone
cellulaire s'il vous plaît ?
L'inspecteur lui donna ses coordonnées et Montand lui dit,
avant de raccrocher :
- Au moindre problème, vous faites intervenir la police.
Puis Montand reparla à Laroche :
- Yvan, ça déboule. Je veux que tu me fasses
surveiller le 430 Brighton à Ville Mont-Royal, le plus tôt
possible et le plus discrètement possible. Et vous suivez
tout individu de sexe masculin qui sort de là jusqu'à ce
que je te reparle. Si quelqu'un sort de cette adresse-là,
je veux le savoir immédiatement. Je te donne mon numéro
de cellulaire et on se reparle.
À sept heures trente, Montand était dans son
bureau et parlait au téléphone avec le sergent-détective
Roger Ouellette de la police de la C.U.M. à qui il avait déjà
transmis, plus d'une semaine auparavant, la plupart des informations connues
pour l'arrestation éventuelle de Jerry. À la demande
de la Southern, l'enquêteur Ouellette et son collègue René
Tanguay avaient accepté de suspendre l'arrestation de Jerry pour
permettre aux avocats de préparer les brefs de saisie avant jugement
contre tous les biens de Jerry. Montand informa l'enquêteur
Ouellette des derniers développements et lui demanda son avis pour
savoir s'il valait mieux procéder à l'arrestation dès
maintenant :
- Ça dépend des autorités de vot'e compagnie,
Me Montand. Nous aut'es, on est prêts à procéder
dès qu'vous nous donnez le O.K.
Montand n'était pas habitué à se faire appeler
Maître et le prit comme un compliment alors que c'était la
chose la plus banale qu'un policier habitué à la Cour puisse
faire que d'appeler un avocat Maître, ce qui n'était pas pratique
courante à la Southern. Montand répondit à Ouellette
:
- Le problème, c'est que ce n'est pas vraiment à moi
à prendre la décision finale. Est-ce que vous êtes
à votre bureau jusqu'à huit heures quarante-cinq environ
? J'aurais aimé parler au moins au Vice-président aux
affaires juridiques de la Southern. Vous savez, ce n'est pas simple
de faire arrêter un homme de l'importance de Jerry.
- Ouan. Moé, j'voé pas rien d'compliqué
là-d'dans mais j'connais pas ben ben ça les grosses compagnies.
Moé j'vas l'arrêter comme on arrête n'importe qui.
On va y lire ses droits, pis on va y sacrer les menottes dans l'dos, pis
aoueille au poste. Y'a rien là, Maître chose, j'veux
dire Me Marchand, non Montand.
Montand qui n'avait jamais été arrêté, même pour une simple contravention, eut soudainement un avant-goût de ce qui attendait Jerry. La police, le poste, les barreaux de cellule, le monde moche et vulgaire, la honte et l'humiliation la plus totale d'être accusé. Un "monsieur" comme ce Vice-président senior de la Sonart. C'était le cataclysme... Montand se devait à tout prix de consulter Allan Wells avant de donner le feu vert pour cette arrestation. Il répondit à l'enquêteur Ouellette :
- Écoutez, Monsieur l'enquêteur, il faut que je consulte notre Vice-président senior à la Southern. Je vous rappelle aussitôt que possible.
Montand sortit de son bureau et alla glissé un mot sous la porte du bureau de Danny McGuire demandant à ce dernier de l'appeler dès son arrivée au bureau. Puis il retourna dans son bureau et téléphona à Yvan Laroche pour savoir s'il y avait de nouveaux développements. Laroche l'informa que les deux enquêteurs à Verdun étaient toujours à leur poste et que le camion n'avait pas bougé. Deux autres enquêteurs étaient sur la rue Brighton, à Ville Mont-Royal, et aucun individu de sexe masculin n'était encore sorti de la maison. Il était huit heures du matin et Montand trouva curieux que Jerry soit encore chez lui à cette heure-là. Normalement la plupart des cadres entraient au bureau vers huit heures et quart, huit heures et demie et à cette heure Jerry devait bien mettre au moins vingt ou vingt-cinq minutes pour se rendre au centre ville. Il demanda à Laroche si quelqu'un d'autre qu'un individu de sexe masculin était sorti de la maison et ce dernier lui répondit que deux enfants venaient de sortir, sans doute pour se rendre à l'école.
Après cette conversation, Montand téléphona au bureau d'Allan Wells. Sa secrétaire lui répondit qu'il n'était pas encore arrivé et qu'elle n'était pas certaine s'il devait se rendre à son bureau ce matin-là. Monsieur Wells avait une conférence à neuf heures trente à l'extérieur du bureau et il n'était pas impossible qu'il s'y rende directement. Montand s'identifia et lui demanda le numéro de téléphone de Wells chez lui mais elle lui répondit qu'elle ne pouvait pas le lui donner parce qu'elle ne l'avait pas. Quant au cellulaire dans son véhicule, il avait toujours refusé d'en avoir un. C'était contre ses principes.
Montand maudissait Wells et ses manies. Il n'était jamais là quand on avait besoin de lui, ce maudit snob. Il craignait que Jerry, pour une raison quelconque, ait eu la puce à l'oreille et se prépare à aller vider le compte de banque de sa société à l'ouverture des banques, auquel cas on pourrait toujours courir pour récupérer l'argent. Par contre il hésitait à donner le feu vert à l'enquêteur Ouellette sans avoir obtenu le consentement d'un supérieur quelconque de la Southern ou de la Sonart. Le temps pressait et Montand allait signaler le numéro de téléphone du bureau d'avocats qui avait préparé les documents légaux pour saisir les biens de Jerry lorsque Danny McGuire entra dans son bureau. Montand lui expliqua rapidement les faits survenus depuis la veille et Danny prit le téléphone de Montand et composa un numéro. Il demanda à parler à monsieur Richard Cunningham et répéta à ce dernier ce que Montand venait de lui dire en l'informant qu'on n'attendait que le consentement d'un cadre supérieur de la Southern pour faire arrêter Jerry. Cunningham lui répondit qu'il ne lui revenait pas à lui de donner cette autorisation et conseilla à McGuire de dire à Montand d'appeler Robert Golden directement, après avoir vérifié à nouveau si Allan Wells était arrivé à son bureau. Wells n'étant toujours pas là, Montand appela directement au bureau de Golden et lui expliqua une fois de plus ce qui s'était passé durant la nuit et demanda à Golden ce qu'il devait faire. Golden était furieux que Wells ne puisse pas être rejoint à huit heures trente du matin, contrairement aux directives qu'il avait émises depuis longtemps, et dit à Montand qu'il allait le rappeler dans dix minutes.
- En attendant, Philippe, dites à nos avocats de se tenir
prêts à faire les saisies dès l'ouverture de la banque
ce matin.
- Très bien, monsieur.
Montand raccrocha et communiqua avec le bureau d'avocats pour transmettre la directive. Ils allaient attendre la confirmation de Montand mais prenaient dès maintenant toutes les dispositions nécessaires pour être en mesure de procéder rapidement. Les documents étaient déjà prêts à être remis aux huissiers.
En raccrochant, Montand demanda à Danny McGuire qui était toujours devant lui :
- Jerry a-t-il pu se méfier de quelque chose ?
- Philippe, quand tu fais des choses illégales tu passes
ton temps à te méfier de tout. La moindre tête
d'épingle devient grosse comme un oeuf. C'est peut-être
le fait que Gagnon ait demandé deux cents dollars de plus au camionneur,
hier, qui lui a mis la puce à l'oreille. Il s'est sans doute
dit que ça n'avait pas de sens que ce pauvre gars-là décide
de lui-même, tout à coup, de faire face à des gens
puissants qu'il ne connaît même pas. Et il a compris
qu'il se passait quelque chose. Alors il n'a pas pris de risque et
a probablement fait vider l'entrepôt de tout ce qui provenait de
chez nous. C'est la seule chose que je puisse voir.
Le téléphone sonna. C'était Yvan Laroche. Un homme venait de sortir du 430 Brighton, à Ville Mont-Royal. Un des enquêteurs l'avait pris en filature. Montand dit à Laroche de continuer à surveiller la maison et de l'avertir si l'épouse quittait la maison avant dix heures. Puis Montand raccrocha et dit à McGuire :
- Il est déjà neuf heures et Golden qui ne rappelle
pas.
- Il doit essayer de parler à John Sutherland. N'importe
qui peut appeler la police pour faire arrêter n'importe qui mais
tu vois, dans la Famille, on a des règles à respecter et
une chose aussi simple que celle-là devient tout à fait compliquée.
Personne ne veut décider tout seul. Par contre Golden peut
décider en vingt minutes qu'on va créer une nouvelle société
ou investir cent millions dans des feuilles de tabac. Les choses
ordinaires nous dépassent complètement. On vit dans
un monde à part.
- Tu as bien raison, Danny. Sais-tu que depuis que je travaille
ici je n'ai jamais mis les pieds dans une épicerie. Je ne
sais même plus à quoi ça ressemble. Et avec nos
clubs privés et nos restaurants de luxe le midi, je suis rendu que
je rêve de manger des hot dogs ou des sandwichs au jambon avec de
la moutarde. Je suis écoeuré de manger du homard, des
crevettes, du caviar, des huîtres. Je rêve de me taper
un bon hot dog sur la maine avec des bonnes patates frites.
- O.K. Pourquoi on ne fait pas ça, un midi ? Ça
nous changerait de nos habitudes.
Le téléphone sonna. C'était Robert Golden
:
- Nous sommes d'accord pour lancer l'opération dès
maintenant, Philippe.
- Très bien, Monsieur Golden. Je parle aux avocats
et tout de suite après j'appelle l'enquêteur Ouellette.
Qu'est-ce que je dis à l'enquêteur ? D'attendre l'heure
du lunch ? Je présume que vous ne voulez pas qu'il soit arrêté
devant tous ses collègues de travail ?
- Tu as mon autorisation et celle de John Sutherland. Ils
peuvent aller le chercher directement dans son bureau. On veut donner
un exemple. Et je tiens à te dire que tu as fait du beau travail,
Philippe. Nous en reparlerons, toi et moi, un moment donné.
- Merci, Monsieur. Je vous laisse pour faire mes appels.
Montand rappela les avocats et transmit le feu vert en demandant
qu'on le rappelle pour lui confirmer la saisie des comptes de banque une
fois qu'elle serait effectuée. La deuxième ligne de
Montand sonna comme il raccrochait. Il était neuf heures vingt.
C'était Laroche qui annonçait à Montand que l'épouse
de Jerry venait de sortir et qu'on la suivait :
- Si elle se rend dans une banque tu m'informes aussitôt et
ne la laissez pas d'une semelle jusqu'à ce qu'elle revienne chez
elle. Est-ce que le camion est toujours à Verdun ?
- Oui. Il n'a pas bougé.
- On se reparle, Yvan. J'ai d'autres appels urgents à
faire.
Montand rappela l'enquêteur Ouellette et lui confirma que les
autorités acceptaient que la plainte contre Jerry devienne formelle
et qu'on procède à son arrestation au siège social
de la Sonart.
- Y'a pas d'problème, Maître. On s'en va l'chercher.
Y va passer à la Cour demain après-midi, vers deux heures
et demie.
Montand raccrocha et dit à Danny McGuire :
- Qu'est-ce qu'on fait avec Gagnon, Danny ? C'est un pauvre
type, ce gars-là. On ne pourrait pas lui donner une chance
?
- Moi, je serais d'accord, mais il faudrait le placer ailleurs.
Il faudrait en parler avec Arthur Lavoie. Après tout c'est
lui, le Président.
- Tu sais bien qu'Arthur va nous demander notre opinion. Qu'est-ce
que tu lui réponds, toi ?
- Je ne suis pas certain. Je voudrais y penser.
Le téléphone sonna à nouveau. Montand
répondit.
- Philippe, ici Golden encore une fois. Avez-vous la bande
que vous avez faite de la conversation avec Gagnon ?
- Non, Monsieur Golden. Je l'ai laissée à Allan
Wells.
- Oui, mais Allan n'est pas là et j'en aurais besoin rapidement.
Vous n'en avez pas une copie que vous pourriez m'envoyer par le messager
? John Sutherland s'en vient me rejoindre à mon bureau et
nous en aurions besoin de toute urgence.
- Je regrette, Monsieur Golden. Je ne suis pas capable de
faire des copies de ces bandes-là. Je ne suis même pas
sûr que c'est possible.
- C'est dommage, on en aurait eu besoin. On va essayer à
nouveau de rejoindre Wells. Merci, Philippe.
Montand comprit que c'était un piège de Golden. Ce dernier avait saisi l'occasion au vol pour tenter de savoir si Montand aurait pu faire une copie de la bande qu'on avait volée chez lui. Montand comprit aussi que Golden lui-même était bel et bien impliqué dans ce cambriolage de son domicile. C'était Golden qui l'avait commandé. Danny McGuire lui demanda ce qui se passait et Montand lui répéta ce que Golden lui avait demandé. Danny lui demanda :
- Avais-tu fait une copie de la bande sonore des discussions du Conseil d'Administration ?
Montand se dit en lui-même que ce secret-là n'était pas à partager avec personne. Il répondit à Danny, sans vouloir lui mentir :
- Avec tout le trouble qu'on s'est donné pour s'en débarrasser penses-tu que j'aurais fait une copie en plus ?
Pas dupe, Danny McGuire le regarda attentivement, fit un petit sourire et finit par lui dire :
- Bon. Il faut que j'aille travailler.
* * * * *
Peu de temps après l'interrogatoire de Gagnon au bureau de Philippe Montand, Yvan Laroche avait informé ce dernier qu'il avait remarqué une voiture stationnée près de la Southern Distribution, le soir, en ressortant de leur rencontre avec Gagnon et qu'il avait vu cette voiture et son chauffeur partir derrière Montand. Selon Laroche, quelqu'un faisait suivre Montand. Ce dernier avait demandé à Laroche s'il avait pris le numéro de plaque mais Laroche lui avait expliqué que c'était inutile de faire ça. C'était certainement une voiture louée :
- Toutes les agences privées de détectives fonctionnent par location parce qu'on peut avoir à changer de véhicule deux ou trois fois dans la même journée. Tous les enquêteurs sont reliés par cellulaires et une filature ne se fait jamais avec un seul véhicule. C'est trop facile de perdre l'individu. On envoie toujours plusieurs personnes et dès qu'on a le moindre doute qu'un des enquêteurs puisse avoir été repéré par la personne suivie, il laisse le groupe et va changer sa voiture à notre agence de location. Alors si on te fait suivre, tu peux être certain qu'ils n'utilisent jamais le même véhicule. Et le numéro de plaque ne donnera rien. Il va nécessairement mener à une agence de location. Si c'est une agence de détectives qui te suit. Si c'est autre chose, évidemment ça peut se faire différemment.
Montand, suite à ces informations avait changé ses habitudes et se rendait manger dans des clubs privés, le midi, au lieu d'aller dans un restaurant, sachant que si on le suivait on ne pourrait pas entrer dans un club privé sans être membre. C'est pourquoi il avait invité son ancien confrère d'université, Réjean Drapeau, dans un endroit de ce genre. Il savait maintenant que la filature cesserait suite à l'appel de Golden à propos du ruban sonore. Il allait donc pouvoir reprendre une vie normale.
Laroche le rappela une demi-heure après le départ de l'épouse de Jerry pour lui dire que cette dernière s'était rendue à Verdun et était passée à trois reprises près du camion qui avait été abandonné sur la rue la nuit précédente, avait regardé attentivement toutes les voitures stationnées tout près mais n'avait pas pu voir les enquêteurs qui s'étaient installés dans un snack-bar, depuis sept heures du matin, pour effectuer leur surveillance du camion. Montand lui demanda des nouvelles du camionneur et Laroche l'informa que sa voiture était toujours devant chez lui et qu'il n'avait pas encore bougé de là. Montand demanda à Laroche de voir lui-même à faire arrêter le camionneur s'il ne se passait rien de nouveau avec le camion avant seize heures. Si quelqu'un déplaçait le camion, il fallait le suivre jusqu'à destination et ensuite faire arrêter la personne au volant, qui qu'elle soit.
Montand alla ensuite voir Arthur Lavoie dans son bureau pour l'informer de ce qui se passait. Il fallait décider du sort de Gagnon. La discussion ne dura pas longtemps. Lavoie avait déjà discuté du cas de Gagnon avec Robert Golden qui avait décidé que si on voulait donner une leçon à tout le monde, on ne pouvait pas épargner Gagnon. Par contre, on n'entendait pas porter de plainte formelle contre Gagnon. On était même disposé, en guise d'appréciation pour sa collaboration, à continuer à lui verser son salaire pendant trois mois en espérant qu'il se trouve un autre emploi entre temps, mais sans qu'il puisse compter sur l'aide ou les références de la Southern Distribution. Montand dit à Lavoie :
- Et quand lui annonce-t-on la nouvelle ?
- Maintenant.
- Alors, il faudrait lui faire signer sa démission, pour
s'assurer qu'il ne tente pas de revenir contre nous par la suite.
Simple formalité.
- Comme tu voudras. Tu peux préparer ta formule de
démission et lui faire signer avant midi. Il faut qu'il soit sorti
d'ici après le lunch. À partir de la prochaine paie,
il va recevoir son chèque chez lui pendant trois mois. Tu
pourras lui dire ça. On lui souhaite bonne chance.
Lorsque Gagnon se présenta au bureau de Montand, un heure plus tard, ce dernier l'informa de la décision et lui fit signer sa démission. Montand lui demanda ensuite:
- Avez-vous des enfants, Monsieur Gagnon ?
- Oui, Monsieur Montand. Et j'me d'mande comment j'va's faire
pour arriver asteure. J'ai toujours été un honnête
travaillant, vous savez, Monsieur Montand, mais j'avais besoin d'ma job
pis Davidson m'avait menacé de m'la faire perd'e si j'marchais pas
dans sa gimmick. Pis sans recommandation, ch'pourrai jamais me r'placer
ailleurs.
- Je vais essayer de vous aider, Monsieur Gagnon. Je ne peux
rien vous promettre mais je vais essayer. Si vous trouvez un employeur
éventuel qui est intéressé à vous engager,
téléphonez-moi à mon domicile et je vais m'arranger
pour vous trouver des recommandations.
Gagnon en avait les larmes au yeux et remercia Philippe Montand
en lui prenant les deux mains dans les siennes. Montand lui souhaita
sincèrement bonne chance et Gagnon sortit du bureau en retenant
ses pleurs, après quoi Montand téléphona à
nouveau à Laroche pour savoir où on en était rendu
avec le camion.
- Rien de nouveau, Philippe, pour l'instant.
- Yvan, où prends-tu les agents doubles que tu places dans
des entrepôts. Est-ce que ce sont des gens d'expérience
?
- Ça dépend. Pas toujours. J'ai une banque
de noms pour toutes sortes de métiers. C'est souvent des gens
en chômage ou des gens qui se cherchent un emploi pour une couple
de mois. Ça dépend de la job. Pourquoi tu veux
savoir ça ?
- Penses-tu que tu pourrais faire quelque chose pour Gagnon?
C'est bien plus une victime que n'importe quoi d'autre, le pauvre Gagnon,
et on vient de le congédier.
- Ils auraient dû le garder. Je suis certain que c'est
un homme honnête. Il a tout simplement essayé de protéger
son emploi. Je vais voir ce que je peux faire, Philippe.
* * *
L'arrestation d'un cadre supérieur de la Sonart fit la manchette de tous les journaux. Le camionneur, son complice, fut arrêté lui aussi le même jour et les deux comparurent le lendemain, détenus et menottés. Jerry apparut dans la salle d'audience l'air blême, la barbe longue, la chemise blanche détachée, défraîchie, sans cravate. Il n'avait probablement pas dormi de la nuit et avait les yeux rouges. Le procureur de la poursuite s'objecta à sa remise en liberté et son avocat demanda la tenue d'une enquête sous cautionnement dans cinq jours, le temps de lui permettre de pouvoir s'entretenir avec son client en prison et de se préparer adéquatement. On évaluait à plusieurs centaines de milliers de dollars le prix de la marchandise volée mais on n'avait pas réussi à savoir qui était l'acheteur de cette marchandise. Le camionneur avait refusé de dire quoi que ce soit à la police et Jerry aussi. Personne ne tenta de récupérer le camion abandonné à Verdun et l'épouse de Jerry, après être passée devant à quelques reprises, était retournée chez elle. L'écoute électronique entreprise par la Sonart n'avait rien donné et avait été interrompue le matin de l'arrestation. Les comptes de banque connus de Jerry avaient été saisis et des procédures civiles entamées par la Southern Distribution pour récupérer l'argent volé. Les deux maisons de Jerry avaient aussi été saisies mais la Southern Distribution avait dû donner une main-levée sur ces saisies par la suite, les deux résidences étant au nom de la femme de Jerry de même que la deuxième voiture du couple, l'autre appartenant à la Sonart. De toute évidence, selon la firme d'avocats retenue pour ces procédures, Jerry avait prévu que son racket pourrait mal tourner un jour. Tout, sauf l'argent de sa compagnie, était au nom de sa femme et l'entrepôt qu'il avait utilisé, et dont sa société payait les taxes municipales, était loué d'un propriétaire qui n'avait rien à voir avec le commerce illicite qui s'y passait.
* * *
Environ deux semaines après l'arrestation de Jerry, Robert Golden partait pour son voyage en Afrique à bord du jet "présidentiel" du groupe Sonart-Southern. À Abradaville, le ministre des postes et communications lui présenta un de ses amis personnels, Monsieur Van Sterden, président d'un groupe de sociétés hollandaises qui se disait intéressé à acheter l'équipement défectueux de la Southern. Robert Golden lui demanda :
- Mais que diable voulez-vous faire avec de l'équipement défectueux
?
- Nous sommes à mettre au point un appareil capable de détecter
les défectuosités de ce genre d'équipement, même
enfoui sous un mètre de terre ou de glace. Nous espérons,
si nous réussissons, permettre ainsi que ces défectuosités
soient réparées, dans un avenir prévisible, au lieu
de remplacer l'équipement au complet à la moindre défectuosité.
Nous pourrions donc utiliser votre équipement défectueux
pour nos recherches au lieu de devoir en acquérir du neuf à
grand prix pour devoir ensuite le saboter pour nos expériences.
Golden se dit très impressionné d'apprendre que ce genre de recherche existait et répondit en riant à Monsieur Van Sterden :
- Mais vous voulez mettre la Southern en faillite avec ce genre de gadget, Monsieur Van Sterden.
Le ministre intervint pour dire :
- Mais pour nous, Monsieur Golden, ce genre d'appareil serait très
apprécié dans l'avenir. Nous pourrions faire des économies
substantielles en réparant nos câbles au lieu de les remplacer
au complet en cas de défectuosité.
Golden lui répondit :
- Pour vous montrer que la Southern apprécie votre patronage,
mon cher ministre, j'accepte volontiers, au nom de la Southern, de céder
à votre gouvernement cet équipement dont vous pourrez disposer
comme bon vous semblera.
À son retour à sa chambre d'Hôtel, Monsieur Van Sterden trouva une enveloppe, apportée quelques minutes plus tôt par Mario Cabrini et dans laquelle se trouvait les documents d'un compte bancaire que Golden avait fait ouvrir en Suisse par l'entremise du Sénateur Di Pietro suite à la revente de La Petite Rivière Téléphone à la Sonart. Van Sterden offrit ce compte à Monsieur le Ministre, le lendemain, pour le remercier d'avoir si bien réussi à convaincre Monsieur Golden au nom de son ami Hollandais. Le ministre accepta avec plaisir ce petit cadeau de deux cent mille dollars en échange du service qu'il avait rendu à son ami Van Sterden. Le ministre ne comprenait rien aux communications et se fichait éperdument des résultats des recherches de son bon ami Hollandais qu'il n'avait connu que quelques jours plus tôt. Tout ce qu'il espérait était d'accumuler suffisamment de capital avant le prochain coup d'État dans son pays pour pouvoir se retirer en Europe jusqu'à la fin de ses jours.
* * * * *
Un des founisseurs de la drogue destinée à être insérrée dans le câble défectueux devait transiter par la Turquie. Le courrier responsable, un canadien de Toronto, fut arrêté par les autorités Turques et condamné sommairement à vingt-cinq ans de prison. L'organisation, qui ne laissait pas tomber ses collaborateurs, prit contact avec Franco Ributto, du groupe de Manchester, à Plattsburgh, et lui demanda de voir avec Don Roberto quelles démarches pourraient être entreprises auprès du Gouvernement pour rapatrier ce canadien dans le cadre des ententes internationales sur les échanges de prisonniers de droit commun. Golden apprit la nouvelle de Mario Cabrini et promit d'intervenir auprès des autorités. Mario eut une rencontre avec le Sénateur Di Pietro, à sa magnifique demeure, et lui transmit le message de Don Roberto. Ce qu'on demandait n'avait rien d'illégal et dépendait des fonctionnaires de la Commission des libérations conditionnelles. Le Sénateur Di Pietro effectuait régulièrement ce genre de transaction pour certains criminalistes en échange d'une compensation variant de cinq à vingt-cinq mille dollars par demande. Il intervenait auprès d'un fonctionnaire de la Commission placé là grâce à ses bons soins et le fonctionnaire en question donnait priorité à sa demande ce qui assurait au détenu visé d'être ramené au Canada en quelques mois, contrairement à la période normale d'attente qui pouvait varier de six mois à quatre ou cinq ans selon le pays d'incarcération. Le détenu ainsi transféré au Canada était autorisé à purger sa sentence dans un pénitencier fédéral et la Commission des libérations conditionnelles tenait compte de la sévérité de la sentence du tribunal étranger pour remettre l'individu en liberté plus ou moins rapidement. Le protégé de Don Roberto fut donc ramené de Turquie trois mois plus tard et la Commission des libérations conditionnelles statua que sa sentence au Canada aurait été de six ans maximum, au lieu des vingt-cinq ans dont il avait écopé en Turquie. On déclara en conséquence qu'il serait admissible à une libération conditionnelle un peu moins de deux ans plus tard.
* * *
Durant la semaine où Jerry était détenu à la prison de Parthenais, en attente de son enquête sous cautionnement, Philippe Montand reçut, un soir, un appel local à frais viré à sa résidence :
- Qu'est-ce que ça veut dire, mademoiselle, un appel local
à frais viré ?
- C'est un appel d'une prison, monsieur. Acceptez-vous les
frais ?
- Oui. Allez-y.
Montand se demandait qui pouvait bien l'appeler d'une prison, n'ayant
rien à voir avec le droit criminel. Il entendit une voix qui lui
dit :
- C'est Jérôme O'reilly, Me Montand. Je vous
appelle de Parthenais, comme vous pouvez vous en douter.
- Je regrette, monsieur, je crois que vous devez faire erreur. Je
ne connais pas de Jérôme O'reilly et je ne pratique pas le
droit criminel.
- Monsieur Montand, nous ne nous sommes jamais parlé longuement
mais j'ai besoin de vous rencontrer. J'ai des choses à dire
à propos de l'assassinat de Gordon Davidson.
- Mais qui êtes-vous, monsieur ? Je ne vous connais
pas, je vous le répète.
- On m'appelle Jerry. Vice-président de la Sonart et
membre de votre Conseil d'Administration pendant quelques mois. Mon nom
est Jérôme O'reilly. J'ai essayé de parler à
quelqu'un d'autre, mais il refuse d'accepter les frais et je ne peux pas
téléphoner autrement d'ici. Je vous attends demain
après-midi. Je me suis informé et en tant qu'avocat
vous pouvez me rencontrer dans un petit bureau d'entrevue, ici. Je
vous attends demain sans faute. Dernière chose. Je connais
le red tape de la Famille, mais vous devriez garder mon appel pour vous
jusqu'à ce qu'on se voit demain.
Montand raccrocha machinalement, l'air hagard. L'assassinat de Gordon
Davidson ! C'était la seconde fois en peu de temps qu'il
entendait une telle affirmation. Danny McGuire avait dit "Cet assassinat-là
a été commandé, ou je ne m'appelle pas Danny McGuire."
Montand ne savait pas très bien quoi faire. Il n'avait vu
Jerry que quelques fois, précisément aux réunions
du Conseil d'Administration de la Southern Distribution. Et il avait
toujours le double de cette bande sonore sur laquelle on entendait, entre
autres, la voix de Jerry. Il décida qu'il ne parlerait de
rien à personne et se rendrait voir Jerry le lendemain matin plutôt
que d'y aller en après-midi. Il téléphona à
Parthenais pour s'informer des heures de visites des avocats et décida
de tout oublier jusqu'au lendemain.
* * * * *
À neuf heures précises, Philippe Montand se présenta
à Parthenais. Il se rendit au comptoir où se trouvait
un policier et lui dit qu'il était avocat et venait visiter un détenu.
Le policier lui répondit:
- Prouve lé. Ch't'ai jamais vu icitte, moé.
- Je vous demande pardon, monsieur l'agent ? Que voulez-vous
que je prouve précisément ?
- Ben que t'é avocat. Ch'te connais pas, moé.
- Et comment voulez-vous que je vous fasse cette preuve ?
Y a-t-il une procédure spéciale pour faire cette preuve ?
- Ben t'as pas ta carte ? Ta carte du Barreau ?
Montand fouilla dans ses papiers pour voir s'il avait cette carte qu'il recevait à chaque année et qu'il mettait avec ses autres papiers mais qu'il n'avait jamais utilisée. Il la trouva et la remit au policier qui lui dit :
- Ah ! Vous êtes un vrai, Maître. Excusez-moi.
Les ordres sont ben sévères, asteure. Vous pouvez allez
prendre le dernier ascenseur au fond pis monter jusqu'au treizième
pis là y vont s'occuper de vous.
- Merci bien, monsieur l'agent. Vous êtes bien gentil.
Et Montand se dirigea comme on le lui avait indiqué.
Une fois en haut, il alla vers un long comptoir derrière lequel
se tenaient trois gardiens qui prenaient un café. Il montra
sa précieuse carte du Barreau et dit à un des gardiens
qu'il venait pour voir Jérôme O'reilly. Celui-ci regarda
dans une série de cartes, de type cardex, et lui dit :
- O'reilly, y couche au 11 CD 8 ?
- Je vous demande pardon ?
- C'est O'reilly que vous avez demandé ? Jérôme
O'reilly ?
- Oui, c'est exact.
- 11 CD 8. On va vous descendre. Écrivez ça,
là. 11 CD 8, parce qu'y vont vous le d'mander en bas pis si
vous vous en rappelez pas vous allez être obligé d'attendre
qu'on envoie une autre escorte pour vous r'monter. On n'a pas assez
de personnel. C'est ça les coupures du gouvernement.
Y'a pas assez d'escortes.
- Merci, monsieur. Est-ce que j'attends ici, ou ...
- Aoueille, suis moé, j'vas t'descend'e.
Le gardien sortit de derrière son comptoir et passa une porte
puis en débarra une autre avec une immense clé et dit à
Montand de le suivre. Ils descendirent un étage et à
nouveau se retrouvèrent face à une nouvelle porte.
Le gardien frappa bruyamment sur la porte avec sa grosse clé et
Montand remarqua qu'à l'endroit où il avait frappé
sur la porte de métal la peinture bleue était complètement
disparue sur une surface de plusieurs centimètres de diamètre.
C'était donc la façon normale de frapper à cette porte.
Dans la petite vitre de la porte apparut le visage d'un autre gardien.
Celui qui était à côté de Montand lui cria O.K.
et l'autre ouvrit la porte. Il salua Montand poliment et lui demanda
de se diriger à droite jusqu'au petit bureau. Montand arriva
au bureau suivi du gardien pendant qu'un autre gardien lui demandait qui
il venait voir. On lui demanda à nouveau sa carte du Barreau,
on lui fit signer un papier d'admission quelconque et on lui indiqua de
se rendre au bureau numéro trois dans le corridor.
- O'reilly va être ici ça s'ra pas long, Maître.
Montand s'installa dans le bureau numéro trois, où
il y avait suffisamment d'espace pour la petite table qui s'y trouvait
et une chaise de chaque côté, mais rien de plus. Quelques
minutes plus tard il entendit une voix, qui venait sans doute du bureau
des gardiens où il avait signé son admission, et qui criait
:
- Ton nom ?
Et une autre voix répondre :
- O'reilly.
- Dans l'trois, O'reilly. C'est ton avocat.
Montand se leva et serra la main de l'ancien membre de son Conseil
d'Administration. Jerry était livide avec une barbe de plusieurs
jours. Il dit à Montand :
- Bonjour, Philippe.
- Monsieur O'reilly. Je ne sais pas très bien quoi
dire, je vous avouerai.
- Ce n'est pas si grave que ça en a l'air.
Montand n'en revenait pas d'entendre Jerry lui dire une chose semblable
mais ne répondit rien. Jerry lui affirma que Gordon Davidson avait
été assassiné et que les cadres supérieurs
de la Southern étaient derrière cet assassinat.
- Qui vous fait croire ça, Monsieur O'reilly ?
Jerry lui répondit:
- Écoute, veux-tu on va se tutoyer pour simplifier les choses.
As-tu objection?
- Non, ça va aller. Je vous appelle Jerry, alors ?
- C'est ça.
- Avant d'aller plus loin, est-ce que je peux te demander pourquoi
tu m'as appelé, moi ?
- Parce qu'ils se méfient de toi et la seule raison pour
laquelle ils se méfient c'est parce qu'ils pensent que tu pourrais
être embêtant un moment donné. Tu es trop honnête.
Et la raison pour laquelle je vais te dire ce que j'ai à dire c'est
que, moi, je suis fini mais ce que j'ai fait est cent moins grave que ce
qu'ils font eux. Je ne te demande rien en échange de ce que
j'ai à dire. Mais si tu es comme je pense, à la longue
tu vas te fatiguer de travailler pour la Famille et tu te décideras
peut-être à faire quelque chose. Moi, je ne vivrai pas
assez longtemps de toute façon. J'en suis persuadé.
Et si on me retrouve pendu quelque part, sois sûr que je ne me serai
pas suicidé.
Jerry raconta à Montand que le soir de sa mort, Davidson l'avait appelé du club de danseuses où il se trouvait. Il était complètement ivre et avait affirmé à Jerry qu'il avait pris un rendez-vous avec le Bureau des coalitions pour le lendemain et qu'il allait dire tout ce qu'il savait sur la Famille. Selon Jerry, Gordon Davidson en savait pas mal parce que Jerry lui-même lui avait conté beaucoup de choses.
- Ce soir-là, au téléphone, il m'a juré
qu'il n'avait pas parlé de son rendez-vous du lendemain à
personne. Alors je lui ai demandé d'où il m'appelait
et j'ai raccroché. J'ai sauté dans mon véhicule
et je me suis rendu au bar où il se trouvait. Je me suis assis
dans un coin noir, après l'avoir repéré et j'attendais
qu'il parte pour l'intercepter à la sortie et le raisonner.
Pas longtemps après mon arrivée, il a commencé à
insulter une des danseuses et à parler fort. Le portier est venu
pour le calmer. Il a commencé à se débattre,
puis se battre et tout à coup j'ai vu trois individus s'approcher
de lui. Gordon leur faisait dos. J'en ai vu un faire un mouvement brusque,
puis j'ai vu qu'il avait quelque chose de brillant dans la main qui venait
de faire ce mouvement brusque, il a remis la main dans son jacket
et ils sont retournés s'asseoir à leur place. Là,
j'ai remarqué qu'ils étaient quatre à la table. Un
des quatre ne s'était pas levé. Il ressemblait à
Mario, le chauffeur de Golden. Évidemment, ça ne peut
pas être lui, c'est un chauffeur. Mais il lui ressemblait.
Remarque qu'il faisait noir, mais il m'a tout de même fait penser
au petit Mario. Pauvre Mario, c'est un bon gars. S'il savait que
je médis de lui comme ça, il serait insulté.
Lui qui est toujours si poli. Enfin... Quand tout le monde s'est
mis à crier, après que le portier se soit rendu compte que
Gordon avait du sang dans le dos, les quatre hommes en question se sont
levés et sont sortis bien lentement. Je suis parti aussi et
je les ai vus monter dans deux autos louées. La plaque d'une des
autos que j'ai pu noter était VRD 234. Je suis certain que
Gordon était suivi et qu'ils l'ont assassiné.
- Qui aurait pu faire ça ?
- J'en sais rien, mais ça vient de haut. Si je pouvais
être certain que le quatrième individu était Mario,
je dirais que ça vient de Golden. Je ne lui fais pas confiance
à Golden. Mais je ne peux pas dire ça. Cependant
je peux t'assurer que Gordon m'a dit la vérité. J'ai
passé trois jours au salon mortuaire et j'ai parlé avec sa
femme à plusieurs reprises. Elle n'est pas au courant qu'il
devait aller en dehors de la ville le lendemain et je ne lui en ai pas
parlé. Je suis persuadé qu'elle n'en savait rien.
Alors celui qui a commandé ça, ou bien il faisait de l'écoute
sur sa ligne de bureau, ce qui est peu probable, ou bien il l'a appris
de l'intérieur du gouvernement, peut-être du personnel entourant
le Directeur lui-même. Ils ont des contacts partout.
- Qui est l'avocat Pagé ?
- C'est un vaux-rien. C'est lui qui avait incorporé
ma compagnie. Tu ne peux pas avoir un avocat qui a du bon sens quand
tu ne veux pas que ce que tu fais se sache dans la Famille. Ils font
affaire avec tous les gros bureaux de la Ville.
- Et qui te défend dans ta cause ?
- Pour ma comparution c'est un avocat de l'Aide Juridique qui m'a
représenté mais je n'ai pas encore vraiment choisi quelqu'un.
J'en ai vu deux ou trois jusqu'à maintenant mais je ne connais pas
ça et je n'ai personne pour me conseiller. Qui connaît
des criminalistes dans notre milieu ?
- Moi. Je connais un des meilleurs. Il était
dans ma classe à l'université et j'ai souvent vu son nom
dans les journaux. Enfin, je pense qu'il est très bon.
Il s'appelle Réjean Drapeau.
- Ah oui. J'ai entendu parler de lui par plusieurs détenus,
ici. Il est supposé être très bon, mais tout
le monde dit qu'il est trop occupé pour prendre une cause comme
la mienne.
- Je vais l'appeler pour toi, Jerry et il va venir te voir d'ici
vingt-quatre heures.
- Je l'apprécierais, même si je crois que personne
ne puisse vraiment me sortir de cette histoire- là. Je voulais
aussi te mentionner que si jamais tu as besoin d'écoute électronique,
demande à Bill Devlin, à la Sonart. Note son numéro
personnel: 323-4957. Dis-lui que c'est de la part de "Papa Jello".
C'est moi, ça. Même après ce qui m'est arrivé,
tu peux compter sur lui mais ne lui parle pas de Gordon. Il n'est pas au
courant de rien à son sujet. Personne n'est au courant de
ce que je viens de te dire à propos de Gordon. Mais pour tout
ce qui est espionnage, écoute illégale, gadgets de surveillance,
tu peux faire confiance à Bill. Il va enregistrer Golden lui-même,
si tu le lui demandes. Il les déteste tous. Et il pourrait
aussi te dire si ta ligne est sur écoute, si jamais ça t'intéresse
de vérifier.
- C'est comme ça que tu as su que tu étais découvert
?
- Non, je n'ai pas pensé à lui demander ça.
Je ne me méfiais pas du tout. C'est quand le camionneur est venu
me dire que Gagnon voulait deux cents dollars de plus que j'ai compris.
Qu'est-ce qui est arrivé à Gagnon ?
- On a été forcé de le congédier.
- Tu lui diras, quand ma cause sera terminée, que je regrette
ce qui lui arrive. Je sais que ça ne lui redonnera pas une job.
Pauvre Gagnon. C'est un homme parfaitement honnête et à
cause de Gordon et moi il se retrouve dans la dèche, lui et sa famille.
Donne-lui un coup de main si tu peux. Si je pense à quelque
chose, de mon côté, je te le ferai savoir d'une façon
ou d'une autre.
- Très bien. J'aurais une dernière chose à
te demander. Qu'est-ce qui a fait que Gordon a décidé
d'aller voir le Directeur du Bureau des coalitions ?
- C'est à cause de moi, dans le fond.
Et Jerry raconta à Montand la rencontre qu'il avait eue avec Gordon Davidson et son idée de faire engager Louis Beaulieu pour donner les cours aux employés de la Southern Distribution et de ses deux principaux concurrents.
- Alors ces cours-là, c'était l'exécution de
l'entente, sans que personne ne s'en rende compte ?
- Évidemment. Quand j'ai présenté l'idée
de Gordon Davidson à Golden, il a tout de suite accepté mais
il m'a demandé ce que je pensais du fait que Gordon soit passé
par dessus Lavoie pour aller parler de ça à un cadre de la
Sonart au lieu d'utiliser les canaux normaux et j'ai répondu à
Golden que Gordon n'était pas un homme fiable et ne devrait jamais
devenir président de la Southern Distribution.
- Mais pourquoi as-tu dit ça à Golden ?
- Parce que je suis quand même attaché à cette
Famille-là et que je savais que Gordon volait la compagnie. S'il
était devenu président, il aurait fait pire encore et il
y a des centaines d'emplois qui dépendent d'un président.
Il n'aurait pas été à sa place dans un poste comme
celui-là. Il fallait absolument quelqu'un au-dessus de lui.
Quand il a vu qu'on utilisait son idée sans lui en donner le crédit,
il a compris que son rêve d'être président ne se réaliserait
jamais et il s'est jeté dans l'alcool et tout a dégringolé
à partir de là... Allez. Je te laisse partir, Philippe.
Fais attention à toi. C'est une drôle de Famille.
La majorité des cadres est très bien, mais il y en a quelques
uns qui sont beaucoup plus dangereux que les gens que je vois ici.
Fais aussi attention au Président du holding privé qui est
sur ton Conseil d'administration. Je n'ai aucune confiance en lui.
- Et Danny McGuire ?
- Danny ? C'est du bon pain, Danny. Tu peux lui faire
confiance. Jack Kilburn aussi, à la Southern. Il pourrait
t'aider, Jack, même s'il travaille pour Golden, si tu veux fouiller
l'affaire de Gordon. C'est un gars un peu comme toi.
- Oui, je le connais bien. Je joue au tennis avec lui de temps
en temps.
Philippe Montand, une fois redescendu au premier étage de
Parthenais, téléphona à son confrère Réjean
Drapeau d'un téléphone public. Drapeau n'était
toujours pas revenu de la Cour et Montand dit simplement qu'il allait le
rappeler.
* * * Retour No 5 au début de la page
* * *
Danny McGuire, que l'affaire de Gordon Davidson et Jerry avait choqué profondément, cherchait un moyen de prévenir la répétition de ce genre de situations ou tout au moins de pouvoir les découvrir rapidement. Danny était trop réaliste pour ne pas savoir qu'il était impossible d'éliminer totalement le vol et la fraude dans des entreprises de la taille de la Southern et de ses filiales mais il voulait limiter les dégâts et cherchait à développer une technique de contrôle pour y arriver. Après y avoir longuement réfléchi, il finit par développer l'idée qu'avec l'aide des vérificateurs externes de la société on pourrait y arriver. Il suffisait de rendre obligatoire l'utilisation des vérificateurs pour la confection des rapports d'impôts personnels de tous les cadres. Si les vérificateurs découvraient des revenus de source douteuse, ils demanderaient d'abord à la personne concernée de fournir des explications et si les explications étaient valables aux yeux des vérificateurs, ça n'irait pas plus loin. Dans le cas contraire le problème serait alors soumis au président de la Société et c'est lui qui déciderait de l'action à prendre. Cette politique pourrait s'appliquer tant aux revenus personnels des cadres qu'à ceux de sociétés dont ils pourraient être propriétaires, soit personnellement soit par l'intermédiaire de quelqu'un d'autre pour des fins fiscales. On pourrait ainsi rapidement découvrir des actifs ou des sources de revenus inexplicables et tout le monde serait traité équitablement, compte tenu du professionnalisme des vérificateurs. Danny soumit son idée, sous forme de mémo, à son deuxième supérieur immédiat, Richard Cunningham. Ce dernier, lorsqu'il en prit connaissance, seul dans son bureau, devint rouge écarlate en pensant aux investissements illégaux qu'il faisait par le biais de sa société personnelle, officiellement détenue par son épouse.
Robert Golden, quand il avait décidé de mettre fin à la zizanie à propos du déménagement des sièges sociaux, avait informé Cunningham qu'il était disposé à fermer les yeux sur les affaires personnelles de ce dernier à la condition que Cunningham appuie ouvertement la position de Golden à propos du déménagement anticipé. Dans le cas contraire, Golden se verrait forcé de lui demander sa démission pour conflits d'intérêts, ce qui avait rapidement convaincu Cunningham de la justesse des idées de son patron à propos du fameux déménagement. Mais si le projet de Danny McGuire était un jour mis à exécution, Golden n'aurait plus la même latitude face à Cunningham, une fois le problème porté à son attention par les vérificateurs. Cunningham décida d'ignorer le mémo de Danny McGuire qui, sans son approbation, ne pouvait pas aller plus loin. Par contre, il planifia un stratagème pour compromettre les vérificateurs et les avoir sous sa férule au cas où l'idée de Danny McGuire referait surface.
L'associé senior de la firme de vérificateurs responsables des affaires de la Southern s'appelait Andrew Noble. Il était un peu tendu et savait que sa firme comptait sur ses talents inégalés pour assurer un service de première qualité à ce client important et exigeant qu'était la Southern. L'ensemble Sonart-Southern, et ses filiales, représentait une partie substantielle du chiffre d'affaires de la firme d'Andrew Noble et les perdre comme clients aurait signifier la fin de cette grande maison de vérificateurs telle qu'elle existait. Richard Cunningham, le prince, avait toujours maintenu une attitude de supériorité face à ces vérificateurs pour bien leur laisser sentir qu'en dépit de leur rôle "indépendant" c'était lui qui était le client et il s'attendait à ce qu'on tienne compte de ses vues dans la confection des "états financiers vérifiés" de la Southern.
* * * * *
L'entente avec les concurrents de la Southern Distribution n'avait pas encore atteint son objectif final. On en était encore à la phase guerre des prix. Tout fonctionnait comme prévu et on avait commencé à voir disparaître plusieurs concurrents incapables de se maintenir en vie au beau milieu de cette bataille entre géants. Les prix à la consommation dans le domaine des matériaux de construction n'avaient pas atteint d'aussi bas niveaux depuis plus de dix-huit ans et les trois grands continuaient à vendre à perte. Pour l'instant, ce sont les consommateurs qui en profitaient. Richard Cunningham avait toujours insisté auprès des vérificateurs pour qu'ils établissent la valeur des inventaires de la Southern Distribution en se basant sur les prix de revente de la société et non sur le prix d'achat qu'elle payait à ses fournisseurs, cette approche ayant pour effet d'augmenter la valeur aux livres des actifs de la société. Mais comme la guerre des prix avait fait chuter les prix de vente de façon considérable, ce qui se traduisait fatalement par une diminution significative des actifs dans les états financiers de la Southern Distribution, Cunningham décida de forcer la main aux vérificateurs pour retenir la valeur d'achat et non la valeur de revente comme critère pour évaluer l'inventaire pour l'année financière qui se terminait. Andrew Noble, que Cunningham venait d'informer de "sa" décision, rétorqua à ce dernier :
- Mais, Richard, tu sais très bien que nous n'avons pas le
droit de faire ça. Ce serait tromper les actionnaires et les
investisseurs sur la valeur véritable des actifs de la Southern
Distribution et de la Southern consolidée.
- Nous sommes les investisseurs et actionnaires de la Southern Distribution.
Cette société appartient en totalité à la Southern.
- Mais tu sais comme moi que, légalement, nous devons maintenir
la même méthode d'évaluation d'un inventaire d'une
année à l'autre. En tant que vérificateurs,
c'est notre devoir fondamental. On n'a absolument pas le droit de jouer
ainsi avec les actifs d'une société. Notre firme perdrait
toute sa crédibilité si on se permettait des pratiques semblables,
sans mentionner que nous risquerions de perdre notre licence si c'était
découvert.
- Ça, Andrew, c'est votre problème, pas le mien.
Moi, mon problème, c'est de démontrer que les actifs de la
Southern Distribution n'ont pas diminué depuis l'an dernier.
Si tu crois que tu dois y penser, je n'ai pas d'objection mais si je dois
m'adresser à d'autres vérificateurs pour obtenir ce que je
veux, j'aimerais le savoir au plus tôt pour que nous ayons le temps
de discuter entre nous à la Southern et prendre les décisions
qui s'imposent pour l'an prochain.
- I understand, Sir.
Les états financiers vérifiés de la Southern Distribution démontrèrent que les actifs de cette société s'étaient bien maintenus au cours du dernier exercice financier en dépit de la guerre des prix. Et Richard Cunningham était maintenant en mesure de pouvoir reprocher aux vérificateurs de ne pas avoir respecter leurs obligations légales s'ils venaient à devoir regarder de trop près ses finances personnelles.
* * *
Sur le plan politique, la campagne post-référendaire continuait et chacun accusait l'adversaire d'avoir trahi ses promesses. Le fédéral plaidait qu'il était inutile de faire des offres constitutionnelles au Québec puisque le gouvernement séparatiste ne voulait pas modifier la constitution mais détruire le pays alors que les séparatistes prenaient le peuple du Québec à témoin de ce que les fédéralistes, une fois de plus, l'avaient trompé et reniaient les promesses qu'ils avaient faites. Le Premier Ministre Guertin, qui avait avoué au lendemain du référendum que si le "Oui" l'avait emporté, il n'aurait pas respecté ce résultat, se faisait maintenant le champion de la démocratie en professant que les séparatistes devaient accepter le résultat démocratique en faveur du "Non" et renoncer à leur option séparatiste. Par ailleurs le gouvernement fédéral sabrait dans les programmes d'aide aux chômeurs à coups de centaines de millions pendant que les provinces fermaient les hôpitaux, coupaient dans les prestations d'aide sociale et réduisaient l'État providence au rang de batteur d'enfants infirmes. Dans les autres provinces, les politiciens expliquaient les coupures qu'ils faisaient comme étant une nécessité à laquelle personne n'échappait dans le monde industrialisé tandis qu'au Québec les politiciens affirmaient que les coupures étaient rendues nécessaires à cause de la mauvaise gestion d'Ottawa et du "Non" au référendum. Par contre, tout le monde pouvait voir à la télévision la France, indépendante et non fédéraliste, aux prises avec des problèmes sociaux encore pires que ceux du Canada et les États-Unis mettre des centaines de milliers de fonctionnaires fédéraux à pied faute de pouvoir les payer. Le citoyen moyen renonçait à essayer de comprendre pendant que la classe dominante s'entêtait à vouloir lui expliquer. L'hiver s'annonçait dur et les cols bleus refusaient de déneiger les rues parce que la Métropole ne voulait plus leur payer quarante heures de salaire pour trente heures de travail alors qu'on annonçait que la province venait de passer le cap du million d'assistés sociaux qui vivaient sous le seuil de la pauvreté. Personne n'avait songé à demander aux politiciens de faire leur part en coupant une partie de leurs bénéfices à eux, ne serait-ce que leurs bénéfices non taxables. Les dirigeants dirigeaient et les autres écoutaient la cacophonie sans oser se révolter.
À la Southern, on avait conclu que le chef de l'opposition du Québec était sans aucun doute le plus inoffensif et le moins sérieux adversaire que l'on pouvait espérer avoir lors du prochain référendum. Dès que des signes d'insatisfaction à son endroit se firent sentir dans son parti, on s'empressa donc de lui porter main forte pour le maintenir à la tête du parti. Depuis que les dirigeants de la Famille s'étaient ralliés en partie aux vues de Robert Golden face au prochain référendum, on avait décidé de continuer à combattre au sein du parti adverse pour mieux le poignarder dans le dos au moment décisif. On maintenait aussi les relations avec les partis fédéraux comme si rien n'était changé, même si les contributions financières de la Famille avaient diminué de façon significative. Quant au Premier Ministre adjoint du Québec, Robert Golden lui avait annoncé à son retour d'Afrique que plusieurs ministres africains avaient accepté en principe son invitation de venir au Québec l'automne suivant. Golden tiendrait le ministre Garneau au courant des développements à mesure que les détails de cette visite se préciseraient.
* * *
Philippe Montand avait fini par rejoindre son camarade d'Université, le criminaliste Réjean Drapeau, dans les heures qui suivirent sa visite à Parthenais et lui avait demandé de défendre Jerry et d'aller le rencontrer au plus tôt à Parthenais. Drapeau avait accepté avec grand plaisir de défendre un client devenu aussi célèbre en si peu de temps et affirma qu'une cause pour crime économique le changerait de ses causes habituelles de la pègre. Montand fut étonné d'entendre Drapeau lui faire une telle affirmation alors qu'il avait prétendu quelques semaines plus tôt que le crime organisé était maintenant très désorganisé. Pour Montand, Jerry était tombé en pleine déchéance alors que pour Drapeau il était devenu un homme célèbre. À nouveau Montand ne put s'empêcher de constater qu'il avait décidément bien peu de choses en commun avec son confrère.
* * * * *
La cause de Jerry avait évidemment fait scandale dans les journaux qui rapportèrent chacune des apparitions à la Cour. C'est par les média que Philippe Montand reçut la confirmation que Jerry était défendu par le célèbre criminaliste Réjean Drapeau. Ce dernier réussit à faire remettre Jerry en liberté moyennant un cautionnement de deux cent mille dollars, qui fut garanti par la femme de ce dernier. Montand, en lisant la nouvelle, eut une espèce de satisfaction de savoir que c'était peut-être grâce à son intervention auprès de Drapeau que Jerry avait pu reprendre sa liberté. Cependant, Montand n'ignorait pas que Jerry aurait de la difficulté à se trouver des avocats chevronnés pour le défendre contre la poursuite intentée par la Southern à cause du monopole qu'avait la Famille sur tous les grands bureaux. Après avoir repensé à tout ce que Jerry lui avait conté à Parthenais, Montand décida de lui donner une chance dans un combat qui ne se faisait pas à armes égales. Dans ce but, il communiqua avec l'enquêteur Ouellette et lui demanda s'il serait en mesure de saisir le compte de banque de la société de Jerry si la Southern Distribution donnait une main-levée de sa propre saisie. L'enquêteur lui avoua que la situation serait beaucoup plus normale ainsi, de son point de vue, et faciliterait les procédures au criminel puisque seule la Cour de juridiction criminelle serait saisie de l'ensemble du dossier et des biens saisis. À la fin des procédures, la Cour criminelle pourrait ordonné que l'argent saisi soit remis à la victime, la Southern Distribution, sans qu'il ne soit nécessaire pour cette dernière d'obtenir un jugement civil. Montand dit à l'enquêteur qu'il allait recommuniquer avec lui à ce sujet. Montand pensa que si l'on décidait de procéder ainsi, Jerry n'aurait pas à dépenser une fortune en frais d'avocats pour sa cause civile mais il devait présenter la chose sous le seul plan qui intéressait la Famille, celui d'une bonne affaire du point vue financier. Il en parla donc avec Arthur Lavoie en faisant valoir que l'avantage de sa proposition serait de permettre à la Southern Distribution de récupérer son argent sans avoir à payer d'honoraires d'avocats puisque le travail serait effectué par les procureurs de la couronne. De plus les procédures en matières criminelles se déroulant beaucoup plus rapidement qu'au civil, on épargnerait de cette façon deux choses que les cadres de la Famille chérissaient plus que tout et dont ils n'avaient jamais assez : temps et argent. La proposition de Montand fut soumise aux autorités de la Southern et il reçut le feu vert pour interrompre les procédures civiles et laisser la police prendre la relève au niveau des saisies.
* * *
Philippe Montand continuait à penser à l'assassinat de Gordon Davidson et s'était juré qu'il allait essayer de découvrir si c'était bien là l'oeuvre d'un ou plusieurs dirigeants de la Famille. En dépit des affirmations de Jerry, qui l'avait tout de même ébranlé, Montand avait de la difficulté à croire que des gens aussi en vue et respecté que les dirigeants de la Sonart et de la Southern puissent être des assassins. Il décida d'avoir recours encore une fois à son enquêteur privé, Yvan Laroche pour faire enquêter le numéro de plaque que Jerry lui avait donné comme étant celui d'une voiture louée qui aurait été utilisée par les assassins de Gordon Davidson. Laroche accepta de faire des vérifications dans ses propres dossiers informatisés pour savoir s'il avait déjà lui-même loué ce véhicule pour ses enquêtes puisqu'il s'agissait de la même compagnie de location. Vérification faite, il confirma à Montand qu'il s'agissait bien d'un véhicule de la même compagnie de location et qu'il l'avait lui-même utilisé à quelques reprises. Laroche lui demanda à propos du directeur d'entrepôt congédié:
- Sais-tu si Gagnon s'est trouvé un emploi ?
- Non, je n'en sais rien. Pourquoi ? As-tu quelque chose
pour lui ?
- Disons que j'ai pensé à lui. Je viens de recevoir
une demande des Ports Nationaux. Ils voudraient que je fasse une
enquête au port parce qu'il se font voler toutes sortes de marchandises.
Je dois les rencontrer d'ici quelques jours pour mettre au point la façon
dont on va procéder à cette enquête mais je sais par
expérience que s'ils veulent démanteler un réseau
organisé il va falloir y mettre le temps et introduire un agent
double parmi le personnel. C'est le genre d'enquête qui va durer
des mois et s'ils acceptent mes recommandations il va falloir avoir recours
à quelqu'un qui a de l'expérience dans les questions d'entreposage.
C'est pour ça que j'ai pensé à Gagnon. Ça
ne serait pas un travail pour le restant de ses jours mais ça risque
de durer un bon bout de temps.
- Ce serait une bonne idée, Yvan. Ça pourrait
le dépanner pendant le temps que ça durera. Veux-tu que je
communique avec lui ?
- Non, non. Je ne veux pas lui donner de faux espoirs.
Ils peuvent décider d'avoir une surveillance par caméra vidéo
au lieu d'un employé. Il y a toujours les problèmes
de syndicat dans ces grosses organisations-là. Je vais t'en
reparler d'ici quelques jours.
* * *
La semaine suivante Laroche rappela Philippe Montand pour lui dire que les responsables des ports nationaux avaient accepté ses recommandations et qu'il avait le feu vert pour leur envoyer la demande d'emploi de son agent qu'ils allaient voir à faire engager. Laroche avait pris rendez-vous avec Gagnon qui devait aller le rencontrer le lendemain. Si tout allait bien, Gagnon serait au travail dans moins d'une semaine. Montand dit à Laroche qu'il appréciait beaucoup ce qu'il faisait pour monsieur Gagnon. Puis il lui demanda s'il pourrait lui rendre un autre petit service personnel. Montand voulait savoir si Laroche, grâce à ses contacts avec la compagnie de location de véhicules, était en mesure de découvrir à quel bureau de location la voiture dont il lui avait parlé avait été louée, par qui et à quelle date elle avait été ramenée. Laroche lui rétorqua :
- Est-ce que c'est très important pour toi, ça, Philippe
? Ce sont des informations confidentielles qu'ils ne sont pas censés
me fournir ?
- Je comprends mais effectivement ça pourrait s'avérer
assez important pour moi. C'est une affaire personnelle dont je ne
veux pas parler pour l'instant mais si tu pouvais me trouver ces informations-là
je t'en serais très reconnaissant.
- Écoute, je vais voir ce que je peux faire. C'est
quelque chose dont je vais devoir m'occuper personnellement. Je ne peux
pas demander à mon personnel. Je te rappelle si j'obtiens l'information,
mais ça va prendre plusieurs jours.
- Je te remercie, Yvan. Je te revaudrai ça.
* * *
Plusieurs semaines après avoir soumis son idée de faire faire les rapports d'impôts des cadres par les vérificateurs de la Famille, Danny McGuire n'avait toujours pas reçu de réponse de Richard Cunningham et comprit que son projet n'avait donc pas plu au prince. C'est Arthur Lavoie, à qui Danny McGuire en avait parlé, qui souleva à nouveau la question lors d'une réunion des membres de son exécutif. Tous étaient d'accord que ce serait une bonne idée d'imposer une telle politique à l'intérieur de la Southern Distribution, même si la Southern ne voulait pas l'imposer à ses cadres à Elle. Philippe Montand, pour sa part, avait des réticences et se demandaient si la Société pouvait vraiment s'immiscer à ce point dans les affaires personnelles de ses dirigeants. Ça lui semblait être une invasion sérieuse de leur vie privée. De plus, on leur imposerait de devoir retenir les services de comptables-vérificateurs pour faire faire des rapports d'impôt que plusieurs des cadres étaient en mesure de faire eux-mêmes. Cette dépense inutile était difficile à justifier, selon lui. Ces deux aspects du problème lui faisaient craindre que la mesure soit illégale. Tout le monde s'entendait pour dire que l'idée de Danny McGuire était bonne mais que les objections de Philippe Montand l'étaient tout autant. Arthur Lavoie décida qu'on allait tenté de trouver une solution aux points soulevés par Montand avant de soumettre la question au Conseil d'Administration de la Société.
En revenant à son bureau, suite à cette rencontre, Philippe Montand trouva un message lui demandant de rappeler Benjamin Bigaouette, l'ancien Directeur du contentieux et Secrétaire corporatif de la Southern qu'Allan Wells avait replacé dans une compagnie de textiles. Montand retourna l'appel, curieux de savoir ce que devenait Bigaouette qu'il n'avait pas revu depuis son départ de la Southern.
- Benjamin, c'est Philippe Montand. Que me vaut l'honneur, mon cher ? Je n'ai pas eu de tes nouvelles depuis un siècle ?
Bigaouette dit à Montand qu'il se promettait toujours de l'appeler pour un lunch et que finalement il avait toujours remis à plus tard. Il lui téléphonait pour l'inviter à manger un midi et ils s'entendirent pour se rencontrer deux jours plus tard. Bigaouette et Montand étaient à peu près du même âge, mais ils avaient deux personnalités totalement différentes. Montand était tenace et déterminé alors que Bigaouette était mou et peureux. Il avait une crainte maladive de ses supérieurs et de l'autorité tandis que Montand prenait un malin plaisir à affronter l'autorité. Enfin Bigaouette aimait bien les cancans alors que Montand les avait en horreur.
Au lunch qui suivit, Bigaouette parla de son nouvel emploi, des gens qui l'entouraient, des membres de la famille qui étaient propriétaires de la société où il travaillait et qui faisaient tous une vie de pachas aux frais du père qui continuait à vouloir prendre seul toutes les décisions d'affaires, ses fils n'étant que des marquis de salon qui se faisaient vivre, entretenaient leurs maîtresses et passaient leur vie dans des Clubs Méditerranée exotiques ou en Europe. Il demanda à Montand des nouvelles de la Famille mais Montand n'avait pas grand'chose de nouveau à dire et Bigaouette aborda l'affaire de Jerry dont il avait pris connaissance par les journaux. Puis il en vint au prince, avec un sourire entendu:
- Et comment va le prince Cunningham ?
- Ouf ! Toujours pareil à lui-même, tu sais.
Il est encore sur notre Conseil d'Administration et continue à être
aussi pompeux et digne. Il déguste chacune des brillantes
paroles qu'il prononce. Il n'a pas changé.
- Je le vois souvent à l'Hôtel de la Montagne.
Depuis que je suis divorcé, je vais souvent là pour prendre
un verre et je vois régulièrement le prince avec une grande
blonde, mince.
- Ah bon ? Je croyais qu'Anita avait les cheveux noirs jet.
Elle s'est fait teindre, sans doute.
- Ah non. De la façon dont il se conduit avec elle,
je peux t'assurer que ce n'est pas sa femme. Tu les vois disparaître
un moment donné tous les deux vers les chambres. J'ai vue
la blonde en question quelques fois, au Ritz, en bas, au salon bar.
Elle va danser là à l'occasion. Elle est beaucoup plus
jeune que la femme de Cunningham. Elle est pas mal sexée.
Une belle femme. Entretenue, sans doute, par le Prince.
- Ah bon ? Monsieur Cunningham avec une maîtresse ?
Elle est bonne, celle-là. Il doit avoir une idée derrière
la tête parce que c'est vraiment pas son genre d'avoir une maîtresse.
Bigaouette mentionna aussi qu'il voyait parfois Mario Cabrini, le chauffeur de Golden, qu'il ne connaissait pas vraiment mais qu'il avait vu à l'occasion à la Southern. Mario se rendait régulièrement au sixième étage de l'édifice où se trouve le bureau de Bigaouette. À la fin du repas, Montand et Bigaouette se promirent de se revoir plus souvent et chacun repartit de son côté pour son après-midi de travail.
* * *
Danny McGuire avait fini par trouver une façon de contourner les difficultés soulevées par Montand à propos des rapports d'impôt des cadres de la Southern Distribution. Il suggéra que les honoraires des vérificateurs qui feraient les rapports d'impôt des dirigeants soient défrayés par la société. De cette façon, tout le monde y trouverait son compte. La Société aurait la protection recherchée et les cadres recevraient un avantage marginal supplémentaire non taxable. Arthur Lavoie décida de mettre le projet à l'Ordre du jour de la prochaine réunion du Conseil d'Administration de la Southern Distribution pour le faire approuver.
Le jour où la proposition devait être débattue, Monsieur Cunningham avait d'autres occupations et s'était absenté de la réunion du Conseil. Robert Golden voulut savoir pourquoi cette idée brillante n'avait pas été soumise à Cunningham pour qu'on l'applique à toutes les sociétés du groupe. Arthur Lavoie répondit :
- C'est dommage que Richard ne soit pas ici aujourd'hui mais je peux vous dire que l'idée a été soumise à Richard il y a déjà un certain temps par Danny qui n'a jamais reçu de réponse. J'ai pris pour acquis qu'on avait décidé, à la Southern, de ne pas retenir l'idée. Mais chez-nous, avec ce qui est arrivé à notre entrepôt, je pense qu'il importe de faire quelque chose pour que ça ne se répète pas.
Robert Golden intervint pour demander que l'on remette à plus tard la décision sur cette question. Il avait l'intention de faire étudier la suggestion par Cunningham et voir pourquoi elle ne pourrait pas être appliquée à tous les cadres de la Southern et de toutes ses filiales. On était maintenant au début d'une nouvelle année et cette décision pourrait entrer en vigueur pour l'année en cours mais il était trop tard pour l'appliquer à l'année précédente, de toute façon. On avait donc un certain temps pour y revenir.
* * *
Robert Golden était installé dans sa maison de la région de Plattsburgh qu'il avait décidé d'occuper avec son épouse au lieu de devoir se rendre en Floride continuellement, ce qui lui permettait de sauver du temps et d'être plus près de la Southern tout en étant aux États-Unis. Son désir d'être aux États-Unis n'avait rien à voir avec son patriotisme; c'était une question d'argent. Son but était de se soustraire au fisc Canadien, les impôts sur le revenu aux États-Unis étant de beaucoup inférieurs à ceux du Canada. Et comme Robert Golden touchait une rémunération de près de deux millions de dollars par année de la Southern, il estimait qu'il sauvait près de cinq cent mille dollars en impôts personnels annuellement en payant les impôts américains plutôt que ceux du Canada.
Une fois tous les systèmes de communication installés dans son domaine de Plattsburgh, par l'entremise de David Bernstein de A B and C Corporation, Robert Golden avait commencé à diriger beaucoup d'affaires de la Southern de cette demeure. Il tenait une comptabilité très détaillée de tous ses déplacements à l'étranger en vue de pouvoir éviter le fisc canadien, la loi canadienne autorisant un individu qui passait la moitié de trois cent soixante-cinq jours par année, plus un, à l'étranger à payer ses impôts dans le pays étranger en question plutôt qu'au Canada même si ses revenus provenaient d'un emploi ou de placements Canadiens. Robert Golden s'assurait donc de ne pas passer plus de cent quatre-vingt deux jours par année en sol canadien.
* * *
Philippe Montand continuait dans le plus grand secret son enquête personnelle sur l'assassinat de Gordon Davidson. Yvan Laroche avait réussi à obtenir les informations demandées par Montand et les lui avait transmises. La personne qui avait loué la voiture portant la plaque VRD 234 en avait pris possession sur Côte de Liesse, près de l'aéroport privé que Philippe Montand connaissait bien puisque c'est de là que partaient les avions de la Famille qu'il utilisait pour se rendre à ses réunions de Toronto. Le nom de l'individu en question était Angelo Bellini, chercheur, qui avait donné une adresse à Plattsburgh. Au moment où Montand avait obtenu cette information de Laroche, il n'était pas au courant que Robert Golden avait acquis un domaine dans la région de Plattsburgh mais il trouva peu probable qu'un individu venu de Plattsburgh se soit mêlé sans raison à une bataille de club dans laquelle Gordon Davidson avait été assassiné. S'il l'avait fait, c'est qu'il se trouvait là dans ce but. Montand commençait à voir qu'il s'était engagé dans quelque chose qui risquait de le dépasser mais décida de ne pas laisser tomber son enquête. Au cours d'un de ses lunchs avec Danny McGuire, il demanda à ce dernier s'il lui serait possible de s'informer par son contact à la Southern si des avions de la Famille allaient parfois à Plattsburgh. Danny lui répondit qu'il n'avait pas à demander quoi que ce soit pour avoir la réponse. Il annonça à Montand que Golden s'était rapproché de Montréal et n'allait plus en Floride mais à Plattsburgh pour éviter de payer ses impôts au Canada. Montand ne voulant pas mettre la puce à l'oreille de McGuire décida qu'il s'arrangerait seul pour avoir plus de détails sur ce qu'il voulait savoir. Quelques jours plus tard, il eut à se rendre à l'aéroport privé de Côte de Liesse où il devait prendre l'avion de la Southern pour se rendre à Toronto pour la journée. Au retour, il demanda au préposé de l'aéroport si un avion de la Southern ou de la Sonart avait atterri là, en provenance de Plattsburgh, à la date où Angelo Bellini avait loué le véhicule enquêté par Yvan Laroche. Le préposé, qui n'avait rien à faire la plupart du temps, se fit un plaisir de regarder dans une espèce de livre de contrôle pour Monsieur Montand. Il indiqua à ce dernier que trois individus étaient effectivement arrivés de Plattsburgh sur un avion nolisé à la date indiquée et qu'on avait dû en informer la douane de l'aéroport de Dorval qui avait décidé de ne pas venir à leur rencontre et s'était contentée de la déclaration écrite qu'ils avaient préparée à bord de l'avion. Montand repartit avec le nom et l'adresse des trois individus ainsi que le nom du pilote qui les avait conduits et la description de l'avion utilisé.
* * * * *
Dans les semaines qui suivirent, la Southern annonça à tous ses cadres que désormais ils devraient faire faire leurs rapports d'impôt par les vérificateurs de la Famille qui assumerait elle-même les honoraires des vérificateurs. Danny McGuire avait donc gagné son point et Philippe Montand alla à son bureau pour le féliciter après avoir vu cette note interne :
- Mon cher Danny, tu ne t'es peut-être pas fait un ami du prince
Cunningham mais tu as fini par gagner ton point.
- Je m'en fiche de Cunningham. Par contre, à l'avenir,
on n'attendra pas des années avant de pouvoir découvrir ceux
qui sont trop entreprenants dans notre entourage.
- As-tu appris autre chose de nouveau pour t'occuper, avec tes colonnes
de chiffres et tes rapports de toutes sortes.
- Pas pour m'occuper vraiment, non. Mais j'ai noté
dans un des rapports que la Southern avait une belle perte aux livres avec
son contrat pan-africain. Ils ont été forcés
de remplacer gratuitement un container plein de câbles. Apparemment
tout le chargement était défectueux. Heureusement que c'est
la première fois que ça arrive. Un container plein,
tu te rends compte!
- Bof! Ce n'est pas ça qui va faire mourir personne,
tu ne penses pas ?
- Probablement pas. Et toi, est-ce que ça va mieux
avec ta femme ?
- Non, pas vraiment. Je ne sais pas ce qui arrive. Ça
m'inquiète, mais je n'ai pas envie d'en parler pour l'instant.
Philippe Montand retourna à son bureau en pensant à ses problèmes familiaux. Quelques semaines auparavant, Montand avait invité Danny McGuire et sa femme, Claire, à venir souper chez lui un samedi soir. La femme de Montand, Élise, avait préparé un véritable festin pour les deux couples : amuse-gueules raffinés, entrée de saumon mariné à l'Icelandaise, vichyssoise, boeuf Wellington accompagné de légumes vapeur, salade verte, fromages assortis, cheese cake et salade de fruits frais. Élise Montand se piquait d'être une hôtesse modèle et aurait aimé avoir une vie sociale plus active où elle aurait pu faire valoir ses grandes qualités d'hôtesse plus souvent. Montand, de son côté, n'aimait pas les mondanités et aurait préféré une vie de couple plus intense. Elle passait sa vie à lui reprocher de ne pas être sociable, de ne pas savoir vivre et d'être casanier... Selon elle, son mari n'était pas normal. Montand, qui par ailleurs était indépendant et sûr de lui, était totalement paralysé face à Élise. Il ne voulait surtout pas avoir de problèmes de couple et finissait toujours par céder aux demandes les plus extravagantes de sa femme pour éviter ses colères. Elle, de son côté, entrevoyait la vie avec son mari comme une rivalité continuelle où elle devait gagner chaque bataille. Snob et vindicative, elle avait recours à toute sortes d'artifices et de détours pour finir par obtenir tout ce qu'elle désirait. Montand était dépassé et dominé par cette femme sans s'en rendre vraiment compte. Elle le dénigrait devant tout le monde sans raison et avec une espèce de sans-gêne révoltant comme si elle le détestait et sans se rendre compte qu'elle mettait tout le monde mal à l'aise quand ça lui arrivait. Elle réussissait ensuite à convaincre Montand qu'il était antisocial s'il avait le malheur de revenir sur le sujet. Si Montand insistait pour lui faire comprendre qu'elle l'avait humilié, elle lui faisait une crise et finissait par lui dire de se trouver une maîtresse.
Quand madame recevait, sa maison était toujours impeccable. Par contre, le reste du temps, Montand la trouvait régulièrement en robe de chambre à six heures du soir en revenant du travail, pas peignée, pas douchée, pas maquillée et l'air un peu perdue, la vaisselle sale de la veille jonchant les comptoirs de cuisine ou la table de la salle à manger, le lit encore défait et la chambre dans un désordre indescriptible. Montand enfilait son jeans sans rien dire et se mettait à desservir la vaisselle et ramasser les "traîneries" de madame pour remettre un peu d'ordre. Il en était venu à trouver normal de s'atteler à ces tâches domestiques alors que madame s'était levé à midi, avait fait sa mauvaise langue pendant des heures au téléphone avec des amies que Montand trouvait méchantes et s'était ensuite installée pour lire. Selon elle, ces tâches domestiques devaient être partagées également entre les deux partenaires du couple et ce n'était pas parce qu'elle ne travaillait pas à l'extérieur qu'elle devait tout faire dans la maison.
Le soir où Danny McGuire était venu manger chez les Montand, Élise avait passé une partie du repas à donner à ses invités un véritable cours de biologie, discipline dans laquelle elle avait un diplôme universitaire. Tout le monde l'avait écoutée poliment, même si ce qu'elle disait n'avait aucune espèce d'intérêt pour personne ni de place au beau milieu d'un souper entre amis un samedi soir. Elle ne s'était évidemment pas rendu compte que son docte discours avait embêté tout le monde. À la fin du repas, Danny et Montand se mirent à chanter de bon coeur et Claire se joignit à eux. Élise, elle, était incapable de chanter deux notes justes de suite et avait en conséquence horreur d'entendre chanter. Lorsque les trois troubadours se mirent à chanter, Élise Montand, après avoir subi une ou deux chansons, fit une véritable éruption en disant qu'il était impoli de chanter à table. Montand était catastrophé par l'intervention de sa femme et tenta maladroitement de réparer la gaffe mais Claire prétexta qu'elle ne se sentait pas bien et le couple partit quelques minutes plus tard en s'excusant d'avoir été impoli. Après leur départ soudain, Élise Montand, qui se rendait compte qu'elle était allée trop loin, au lieu de s'excuser à son mari se mit à lui faire une véritable scène de colère affirmant que tout ce qui était arrivé était de sa faute à lui, qu'il n'était jamais possible de passer une soirée agréable avec des amis parce qu'il trouvait toujours le moyen de tout gâcher. Montand se trouva à nouveau plongé dans le dilemme de sa vie avec elle: était-ce elle ou lui qui avait raison. Une fois de plus, elle avait réussi à le faire douter.
* * * * *
En arrivant au travail le lundi suivant, Montand alla voir Danny McGuire dans son bureau pour s'excuser de ce qui était arrivé. Montand se disait responsable de l'incartade de sa femme et priait Danny de l'excuser. Ce dernier lui rétorqua qu'il ne le comprenait pas et qu'il ne voyait vraiment pas pourquoi il aurait à se reprocher quoi que ce soit en ajoutant :
- Excuse-moi de te dire ça, Philippe, mais ton Élise est une véritable chipie. Elle a passé la soirée à nous faire chier avec ses histoires de biologie et la minute où elle a cessé de tenir le crachoir elle nous fait une crise parce qu'elle n'était plus en vedette. C'est quoi son problème?
Montand hésita avant de répondre:
- Bien... elle est incapable de chanter juste alors elle n'aime
pas ça quand je chante. Moi, j'aime bien chanter mais elle
passe son temps à me dire d'arrêter de crier dès que
je me mets à chanter. J'avoue que ça m'embête mais
que veux-tu que je fasse, c'est ma femme?
- Divorce-toi, baptême! Te rends-tu compte à
quel point cette femme-là te contrôle? C'est malsain, ça.
- Mais je ne pourrais jamais me divorcer, voyons.
Danny était allé un peu loin. Il reprit son sourire narquois habituel et dit:
- De toute façon, ce n'est pas de mes affaires, excuse-moi
de t'avoir dit ça. Tu as raison. Ce n'est pas si simple
que ça semble, parfois, les problèmes de couple.
C'était la première fois que Montand se faisait
faire une remarque semblable et l'idée que ce n'était peut-être
pas lui le problème refit surface. Il ressortit du bureau de Danny
McGuire encore plus troublé et humilié et en se disant que
tout ça ne serait pas arrivé s'il n'avait pas commencé
à chanter. Mais il avait tout de même enregistré
les remarques de Danny qui avait habituellement un jugement sûr.
Montand une fois revenu dans son bureau, se mit à penser à tout ce que Danny ne savait pas et que Montand subissait sans rien dire pour éviter les scènes de ménage. Des flash de toutes sortes lui revinrent à l 'esprit. Un après-midi d'été, à la campagne, il était revenu au chalet avec son partenaire de tennis. Les deux concurrents prenaient un pastis dans la cuisine, près d'une porte patio, lorsqu'Élise vint les rejoindre. Ils parlaient joyeusement de leur partie de tennis, de leurs bons coups respectifs et des mauvais de l'adversaire, en se taquinant tous les deux, lorsqu'Élise dit à Montand, furieuse :
- Et moi, je suis un chien je suppose ? Tu aurais pu m'en servir
un pastis à moi aussi!
- Mais voyons, chérie, ce n'est pas la fin du monde.
Tu n'étais pas là. Pourquoi je t'en aurais servi un
?
Elle avait regardé Montand la rage dans les yeux et lui avait
donné une gifle en plein visage en disant :
- Parce que j'en voulais un, goujat.
En le frappant, elle avait heurté le bras de Montand dont le verre de pastis avait volé dans les airs pour aller se fracasser contre l'armoire de la cuisine pendant que l'ami de Montand ne savait plus que faire. Élise "avait sauvé la situation" en prenant sa petite voix pointue et snob et en demandant de ses nouvelles à l'ami en question comme s'il ne s'était rien passé, pendant que Montand ramassait le verre brisé et essuyait les dégâts.
Montand n'avait jamais relevé cet incident par la suite, incident qu'il s'était efforcé d'oublier. En y repensant, dans son bureau, ce jour-là, il se dit que Danny McGuire tomberait bien des nues d'entendre ce récit, ce qui l'amena à penser à cette autre bêtise qu'elle lui avait faite l'automne précédent. Montand avait organisé une fin de semaine de chasse aux canards avec un de ses vieux amis. Ils avaient prévu partir le vendredi soir, veille de l'ouverture de la chasse, et aller coucher dans un camp situé tout près de leur secteur de chasse dans l'Outaouais. Le jeudi soir, la veille du départ, sa femme lui annonça qu'elle songeait sérieusement à se divorcer et qu'elle était allée voir un avocat pour entamer les procédures judiciaires. Elle jugeait que leur vie ne fonctionnait pas à sa guise et qu'elle devait toujours quémander pour avoir ce qu'elle désirait. Elle avait en conséquence décidé de demander le divorce et avait l'intention de refaire sa vie avec un ancien compagnon qui l'avait laissée tomber quelques années auparavant mais qu'elle avait recommencé à voir depuis quelques semaines, à son retour d'un long séjour en Afrique. Montand était au désespoir et lui demanda si elle désirait qu'il annule son voyage de chasse et qu'ils passent le week-end ensemble pour tenter de sauver leur ménage. Elle lui avait affirmé que c'était inutile et qu'il n'y avait plus rien à faire. Sa décision était prise et il pouvait partir pour son voyage de chasse et l'oublier. De son côté, elle allait à une réception avec cet ancien compagnon, le samedi soir. Montand ne dormit pas de la nuit ce jeudi soir, fut incapable de travailler le lendemain et passa sa fin de semaine de chasse refermé sur lui-même, absent, distrait et impatient sans raison avec son compagnon qui ne comprit rien de son humeur désagréable et se promit de ne jamais retourner à la chasse avec lui. Effectivement, ce fut la dernière fois que Montand revit cet ami de collège. La semaine suivante, sa femme lui annonça qu'elle avait changé d'idée au cours du week-end et que ce qu'elle lui avait dit à propos des procédures judiciaires et de l'avocat n'était pas des démarches qu'elle avait entreprises mais qu'elle avait songé entreprendre. Elle ajoutait être maintenant revenue sur sa décision et lui annonça tout bonnement de tout oublier ce qu'elle avait dit. Elle restait avec lui, elle l'aimait.
* * * * *
Quelques mois plus tard, Montand avait appris par une amie de longue date qui connaissait aussi sa femme et l'ancien copain de cette dernière, qu'il n'avait jamais été question pour le copain de reprendre ses relations avec Élise. La soirée à laquelle Élise avait assisté, pendant la fin de semaine de chasse de Montand, avait été donnée par cette amie et Élise Montand y avait assisté ainsi que son ancien copain mais ils ne s'étaient à peu près pas adressé la parole et n'étaient ni arrivés ni repartis ensemble. Quelques jours avant le souper avec Danny McGuire et son épouse, Montand avait appris de la même amie que, selon elle, Élise était lesbienne. Montand avait rejeté cette hypothèse du revers de la main même s'il ne pouvait pas ne pas admettre que sa femme lui avait menti à propos de la soirée avec son ancien copain. Elle lui avait sans doute aussi menti à propos de sa prétendue volte face du week-end en question. Elle avait peut-être espéré retourner avec son ancien copain mais ce dernier l'ayant totalement ignorée pendant toute la soirée en question, Élise n'avait pas eu d'autre choix que de se raviser. Montand finit par comprendre que sa femme ne l'aimait pas et qu'il n'était pour elle qu'un pourvoyeur qu'elle laisserait tomber dès qu'elle trouverait quelqu'un d'autre pour le remplacer. Avec sa formation universitaire, Élise Montand aurait facilement pu travailler mais elle refusait en prétextant qu'elle préférait rester à la maison pour s'occuper de son homme.
Montand retournait chez lui de plus en plus à contre-coeur après son travail. Il avait suggéré à sa femme d'entreprendre ensemble une thérapie de couple pour tenter d'améliorer leur situation qui ne pourrait plus continuer bien longtemps ainsi mais elle lui avait répondu n'avoir aucun problème. Selon elle, c'est lui qui avait besoin de thérapie, pas le couple. Elle lui disait même qu'il pouvait se prendre une maîtresse s'il le désirait. Elle n'était pas jalouse. Montand était incapable de faire une double vie et n'en avait aucune envie. Il avait été profondément blessé par cette suggestion d'Élise. Leurs relations sexuelles étaient à peu près inexistantes et elle répondait sèchement aux timides approches qu'il osait parfois lui faire en lui disant de se masturber s'il n'était pas capable de se contrôler et de la laisser dormir. Quand elle ne lui reprochait pas carrément d'être un désaxé sexuel.
* * *
C'est dans ce contexte que Philippe Montand rappela Bigaouette pour lui suggérer de se rencontrer pour prendre un verre et manger au restaurant après le travail. Bigaouette, récemment divorcé et seul, fut ravi de l'initiative de Montand et suggéra l'Hôtel de la Montagne comme lieu de rencontre pour l'apéritif. Bigaouette conta sa vie à Montand et lui parla longuement des difficultés qu'il avait eues au moment de son divorce. Il était resté en bons termes avec son ex-épouse, à cause des enfants, mais avouait s'être réfugié dans l'alcool depuis. Il avait pensé se joindre aux alcooliques anonymes mais n'avait pas encore osé faire le premier pas. En fait, il espérait toujours s'en sortir. Montand remarqua que son confrère avait un léger tremblement de la main en portant son verre à ses lèvres ou s'en allumant une cigarette et comprit que son problème d'alcool n'était peut-être pas aussi récent qu'il voulait bien le laisser croire. Après avoir mangé, Bigaouette suggéra à Montand d'aller finir la soirée au Ritz, au salon-bar du sous-sol. Montand avait pensé rentrer chez lui, par habitude, mais face à l'insistance de Bigaouette qui lui disait qu'il verrait là les plus belles femmes de Montréal, il accepta d'y aller.
Montand n'était pas un homme de bar ou de discothèque et se sentit tout à fait étranger en entrant dans cette salle pleine de fumée où l'on parlait, buvait et riait beaucoup pour rien. Il s'installa au bar avec Bigaouette et attendit que sa vue s'ajuste à cet éclairage tamisé. Petit à petit il se mit à deviner des gens un peu partout, aux tables, au bar, près du piano où un artiste quelconque, entouré de femmes, surveillées par des hommes, chantait. Quelques couples se frottaient en dansant sur un semblant de piste de danse. Droit devant lui, à une table située de l'autre côté du bar en forme de fer à cheval, Montand remarqua une femme dans la trentaine, très belle et très élégante, qui mangeait seule. Elle était d'ailleurs une des rares personnes à manger à cette heure tardive, les autres convives étant tous rendus à l'heure du pousse-café ou à celle, en avance, de l'apéritif du lendemain. Plusieurs personnes s'étaient arrêtées près de la femme qui mangeait pour la saluer en passant. Montand comprit qu'elle devait être ou bien connue de cette faune de bar ou bien la femme de quelqu'un d'important. Bigaouette, curieux de voir ce qui attirait l'attention de Montand, regarda lui aussi dans la même direction puis dit à Montand:
- Vois-tu la femme qui mange toute seule, droit devant nous ?
- Oui, évidemment. Elle est difficile à ne pas
remarquer.
- Elle mange ici plusieurs soirs par semaine et elle est presque
toujours seule. C'est une amie de la maîtresse de Richard Cunningham.
- Comment sais-tu ça ?
- Je les ai vues ensemble quelques fois. Sans le prince, évidemment.
Montand, qui avait pensé à plusieurs reprises à Élise depuis son arrivée dans cette salle, repensa à ce qu'elle lui avait souvent dit à propos d'aventures et de maîtresses. Il se leva de son siège et s'excusa auprès de Bigaouette en lui disant qu'il allait offrir un verre à cette élégante personne. Ce dernier répondit que de toute façon il devait partir, lui souhaita bonne chance d'un air entendu, vida son verre d'un seul trait et quitta les lieux.
* * * * *
Le lendemain soir, la femme de Montand qui refusait de faire l'amour avec lui depuis belle-lurette, tenta de l'aguicher, de lui faire des avances auxquelles il n'était plus habitué mais ce dernier avait la tête ailleurs et répondit simplement qu'il voulait dormir. Élise tomba une fois de plus dans une colère terrible, se mit à l'insulter et à crier qu'il n'était qu'un coureur et un hypocrite, qu'il jouait au bon mari devant les gens mais qu'en réalité il ne rêvait que d'une chose, coucher avec toutes les femmes. Et elle lui asséna un violent coup de poing sur le bras.
Montand lui répondit calmement mais fermement:
- C'est terminé, tes crises de violence, Élise. La prochaine fois que tu me frappes tu vas recevoir une réponse dont tu vas te rappeler longtemps. Moi, j'en ai reçues plus que je peux en endurer. Ton règne est terminé. Aussitôt que j'aurai trouvé un appartement, c'est moi qui vais demander le divorce. Tu peux aller vivre avec quelqu'un d'autre, quelqu'un qui a un peu plus de classe que moi, et plus sociable. Tu as raison, nous ne sommes pas bien ensemble et c'est moi qui ne suis pas correct. Je me demande vraiment comment tu as fait pour endurer un homme comme moi pendant tout ce temps-là.
* * * * *
Le lendemain, après son travail, Montand téléphona
à sa compagne de la veille et l'invita à manger au restaurant.
Elle lui suggéra de revenir chez elle où ils décideraient
ensemble, devant un apéritif. Après avoir raccroché,
Montand pensa à sa femme qui ne lui avait jamais demandé
ce qu'il avait envie de faire, de manger ou de ne pas faire. C'est
elle qui avait toujours tout décidé: du menu, des sorties,
des restaurants, des films à voir ou ne pas voir et même des
voyages qu'ils avaient faits ensemble. Il apprécia donc la suggestion
de cette nouvelle amie tout en donnant raison à sa femme pour une
chose: elle avait eu raison de lui répéter pendant
des années qu'il n'était pas normal. Il se rendait
de plus en plus compte qu'il était anormal d'avoir endurer
cette chipie sans rien dire pendant tout ce temps. Ce soir-là, Catherine
lui raconta qu'elle était divorcée et qu'elle avait une fille
de quatorze ans qui vivait avec son père dans les Cantons de l'est,
où se trouvait aussi le reste de sa famille. Elle était
indépendante et ne voulait pas s'attacher à un homme de façon
trop sérieuse ni trop permanente. Montand lui répliqua
qu'il était en voie de se divorcer et qu'elle n'avait rien à
craindre de lui côté attachement. Il n'avait pas l'intention
de devenir amoureux lui non plus et voulait essayé de passer à
travers le divorce qui s'en venait de façon civilisée.
* * * * *
Dans les semaines qui suivirent, Montand se prit un appartement meublé jusqu'à ce que la situation légale avec sa femme se soit stabilisée. Il avait retenu les services d'un avocat spécialisé en matière de divorce et lui avait donné des directives pour que les procédures se fassent à l'amiable dans la mesure du possible. Cependant il n'avait pas l'intention de continuer à faire vivre sa future ex-épouse jusqu'à la fin de ses jours. Elle était tout à fait en mesure de gagner sa vie très décemment, comme elle l'avait toujours fait avant de le rencontrer. Il était disposé à lui céder tous les meubles et à lui laisser le domicile conjugal. Elle avait sa propre voiture et ses propres économies puisqu'elle n'avait jamais participé aux dépenses du ménage de quelque façon que ce soit depuis qu'elle l'avait rencontré.
* * *
L'enquête préliminaire de Jerry avait été remise a plusieurs reprises et eut finalement lieu au printemps. Son avocat, Réjean Drapeau, avait refusé de faire quelqu'admission que ce soit, ce qui avait forcé la poursuite à faire une enquête préliminaire complète. Drapeau, qui avait bonne réputation auprès de ses confrères de la poursuite, mais savait que souvent les enquêtes policières sont mal faites, avait expliqué à son confrère de la poursuite qu'il demandait une enquête complète en vue d'éviter un procès long et coûteux. Mais il se devait d'en donner à son client pour son argent et il voulait lui démontrer que la preuve était accablante et ne lui laisserait d'autre choix que de plaider coupable éventuellement. En réalité, Drapeau avait servi ces arguments à l'avocat de la Couronne mais ses intentions étaient toutes autres. Il avait pensé à certaines possibilités de défense pour Jerry et voulait vérifier au moyen d'une enquête préliminaire complète si la défense envisagée pourrait tenir au procès. L'enquête dura trois jours et Drapeau se fut satisfait de ce qu'il avait entendu. Il conseilla à Jerry que le procès se fasse devant juge et jury.
* * *
Le gouvernement séparatiste, qui avait déclenché des élections pour le début de l'été, était rendu à sa dernière semaine de campagne électorale et les sondages le donnaient bon gagnant. Robert Golden avait vu à ce que le parti ne manque de fonds pour cette campagne et avait encouragé tous ses amis italiens et juifs à encourager leurs amis, et les amis de leurs amis, à faire preuve d'esprit de corps et à appuyer le candidat séparatiste dans leurs comtés respectifs. Chez les Démocrates, on prévoyait déjà une catastrophe pour le jour du scrutin et depuis le milieu de la campagne les luttes internes et le mécontentement vis-à-vis de la performance du chef, dont on disait que la santé était précaire, avaient éclaté au grand jour. Sa démission prochaine comme chef de l'opposition, après la campagne électorale, ne faisait de doute dans l'esprit de personne. Quant au gouvernement fédéral, en dépit de toutes ses promesses de la dernière campagne référendaire, il n'avait pas réussi à faire avancer sa cause d'un iota au Québec et beaucoup de Démocrates fédéralistes déçus avaient quitté le parti et disaient ouvertement et publiquement que le temps des promesses était révolu et qu'il fallait désormais appuyer le Québec et les politiciens Québécois puisqu'il n'y avait plus rien à attendre d'Ottawa.
Après l'élection qui reporta les séparatistes au pouvoir, avec une équipe à laquelle s'étaient jointes de nouvelles figures dominantes attirées par le nouveau chef, le parti reprit la route du prochain référendum qui, selon le Premier Ministre, serait un référendum gagnant. Robert Golden, de son côté, s'assurait que la venue des ministres d'Afrique francophone soit un événement retentissant qui démontre aux Québécois qu'ils avaient raison d'être aussi fiers que dans tous ces pays d'Afrique qui seraient représentés à la fête préparée en étroite collaboration avec le Ministre Alain Garneau.
Cette fête eut lieu à la fin de l'été et se déroula en deux étapes distinctes: la partie purement industrielle et la partie politique. Au cours de la première, les ministres étaient les invités de la Sonart et de la Southern. Pendant trois jours, on leur fit visiter les usines de la Famille, les centres de recherche, les sièges sociaux. Le troisième soir, une fête monstre fut donnée à l'Hôtel Hyatt, réquisitionné en entier pour l'événement. Tous les cadres de la Famille Sonart-Southern à travers le monde avaient été invités à y assister, sans obligation, contrairement à la fête des retrouvailles que Robert Golden avait organisée à Toronto au début de son mandat comme Président de la Southern. Cette grande fête fut un succès au delà de tout espérance. Les ministres africains, et leurs épouses, en costumes princiers, avaient ébahi tout ce monde en tuxedo et même la télévision américaine avait daigné couvrir l'événement. Le lendemain, c'est le gouvernement séparatiste qui avait pris les dignitaires invités sous sa responsabilité et les avaient reçus à l'assemblée nationale, puis à une série de rencontres et de réceptions où les déclarations d'appui à l'endroit de la fierté québécoise avaient foisonné de partout. Cette dernière partie de la fête avait revêtu un aspect de fête populaire sans précédent et s'était soldée par un immense feu d'artifice commandité par le groupe Sonart-Southern sur les plaines d'Abraham. Le gouvernement fédéral s'était fait discret dans ses critiques à l'endroit des représentants étrangers qui avaient manifesté leur appui à l'indépendance. Le Premier Ministre Guertin s'était contenté de dire que pour fêter, on allait au Québec mais que quand le temps serait venu de transformer la francophonie en un organisme plus orienté vers le commerce et moins vers le folklore, c'est à la porte du gouvernement fédéral qu'on irait frapper. Certains membres du Parti Réformiste, surtout ceux des comtés de l'Ouest du pays, accusèrent le Premier Ministre Guertin de laxisme et exigèrent qu'il rompe purement et simplement les relations diplomatiques avec tous les pays Africains dont les représentants avaient participé à ce complot contre le fédéralisme canadien et le "peuple canadien anglais," appellation qu'avaient commencé à se donner récemment certains canadiens.
* * *
Quelques jours après cette fête, le procès de Jerry fut fixé à la fin novembre. On était alors aux derniers jours du mois d'août.
* * *
Philippe Montand, en dépit de ses problèmes familiaux, avait repris son enquête personnelle concernant l'assassinat de Gordon Davidson peu de temps après avoir reçu les McGuire à manger chez lui. Muni des noms et des adresses des trois individus qui s'étaient rendus de Plattsburgh à Montréal, selon les informations recueillies du préposé à l'aéroport privé de Côte de Liesse, Montand s'était rendu à plusieurs reprises passer la fin de semaine dans la région de Plattsburgh et avait fini par repérer les trois maisons où habitaient ces individus dont on disait chez les garagistes et dans les dépanneurs qu'ils étaient des chercheurs venus s'installer dans la région avec leurs familles depuis moins d'un an. Il avait aussi repéré le domaine de Robert Golden mais n'avait rien remarqué de particulier le concernant lors de sa première visite. Lors d'une visite subséquente, il avait remarqué des boîtes de contrôle, soit électriques soit de téléphone, qui lui semblaient bien imposantes pour une simple résidence privée mais se dit que ça n'avait tout de même rien à voir avec le genre d'indices qu'il recherchait et oublia ce détail.
La semaine suivante, il vit par hasard à l'émission américaine Sixty Minutes un reportage scientifique sur les communications par satellites. On y montrait toute sorte d'équipement qu'on pouvait s'attendre voir envahir le marché dans un avenir prochain. Certaines des pièces d'équipement qu'on montrait ressemblaient à ce qu'il avait vu chez Robert Golden. Montand prit le téléphone et signala un numéro que Jerry lui avait donné :
- Oui, bonsoir. Puis-je parler à Bill Devlin, s'il vous
plaît? C'est vous-même? Mon nom est Philippe Montand.
C'est Papa Jello qui m'a donné votre numéro.
- Oui, je suis au courant. Je lui ai parlé depuis qu'il
a quitté le pensionnat et il m'a informé que vous étiez
susceptible de me téléphoner. Dites-moi où je
peux aller vous rejoindre. Je ne crois pas au téléphone.
Montand qui vivait maintenant seul donna l'adresse de son appartement à Bill Devlin qui se présenta chez lui vingt minutes plus tard. Montand lui offrit un verre et lui expliqua qu'il avait vu du très gros équipement près d'une résidence privée et se demandait si Devlin serait en mesure de l'identifier. Celui-ci pensait que oui, mais encore faudrait-il le voir. Ils s'entendirent pour aller faire une randonnée du côté de Plattsburgh le samedi suivant.
* * *
En voyant l'équipement que Montand lui montrait, Devlin affirma qu'il s'agissait d'équipement très sophistiqué dont on ne voyait qu'une partie, l'autre partie devant se trouver à l'intérieur du grenier de la maison. Selon lui, il s'agissait d'un système qui permettait de communiquer directement avec le réseau micro-ondes d'une compagnie de téléphone, ce qui rendait impossible à quiconque de retracer l'origine des appels effectués à partir de ce domicile. Ce type de système empêchait aussi toute interception des conversations. Toujours selon Devlin, tout ceci n'avait pas d'utilisation pratique courante à cause du prix inabordable d'une telle installation et des difficultés que faisaient en général les compagnies de téléphone pour raccorder des clients de cette façon à leurs réseaux de micro-ondes. L'exemple le plus connu de ce genre de système était la C.I.A. aux États-Unis. Au Canada, en dehors de certains systèmes militaires, c'était tout simplement défendu d'en posséder un bien qu'il ne soit pas impossible que certains individus réussissent à se les procurer et les faire installer. On aurait souvent prétendu, au Québec, que certains groupes criminalisés, dont les bandes de motards, possédaient ce genre de système mais la police n'en aurait jamais découvert dans les descentes faites contre ces groupes. Montand décida d'aller montrer à Bill Devlin les trois autres maisons qu'il avait repérées et Devlin lui affirma dès qu'il vit la première que cette maison possédait le même système que celle qu'ils venaient de voir.
Montand lui demanda :
- Comment peux-tu voir ça ? La seule chose qu'on voit,
c'est une antenne de télévision.
Devlin lui répondit :
- Non, ce n'est pas une antenne de télévision. Ici,
tout le système est à l'intérieur de la maison sauf
la coupole de transmission que l'on voit. Le grenier de cette maison est
beaucoup plus haut que celui de la première qu'on a vue. Mais les
deux ont un système identique.
Après avoir fait regardé les deux autres maisons, Devlin affirma que ces quatre maisons étaient reliées entre elles par le même système. Il expliqua à Montand qu'il était possible de téléphoner dans la première maison, de n'importe où, et que l'appel pouvait être transféré par ordinateur à l'une ou l'autre des trois autres résidences avec la même garantie de confidentialité que si l'appel avait été fait à partir de la première maison. Devlin, tout emballé par cette technique, ajouta:
- Si ton voisin d'appartement avait un tel système chez lui, tu pourrais téléphoner de ton appartement à l'une de ces trois maisons et commander à l'ordinateur de rediriger ton appel chez ton voisin d'appartement. Tu pourrais ainsi lui parler en toute sécurité sans que l'on puisse retracer l'origine de ton appel ou qu'on puisse intercepter la conversation. C'est peut-être ce que font les motards, ce qui expliquerait que la police ne trouve jamais leur système dans ses descentes. C'est aussi pour cette raison que la police voudrait une loi anti-mafia comme aux États-Unis. Ce n'est pas parce que la mafia parle moins au téléphone, c'est qu'ils ont des systèmes très efficaces contre les interceptions et leurs avocats le savent. Tu remarqueras ce que disent les criminalistes quand on les interroge à propos d'une telle loi : La police a tous les pouvoirs dont elle a besoin, entre autres l'écoute électronique, disent-ils. Quelle s'en serve! Mais ils savent bien que l'écoute électronique est inefficace contre ce genre de système.
De retour de leur ballade, Devlin remit à Montand un petit
instrument qui ressemblait à un gros crayon. Montand lui demanda
ce que c'était :
- C'est un détecteur pour vérifier si ta ligne est
sur écoute électronique. Tu ne peux pas acheter ça
au Canada mais tous les techniciens de la Sonart en ont un dans leur équipement
standard pour vérifier les circuits téléphoniques.
Pour le faire fonctionner, tu places la pointe dans la fiche de téléphone
et tu appuies sur le bouton "on." Si la lumière verte s'allume,
tout va bien. Si c'est la lumière rouge qui s'allume, c'est
qu'il y a quelque chose qui ne va pas sur ta ligne. Ça ne veut pas
nécessairement dire que ta ligne est sur écoute, mais si
elle l'est c'est nécessairement la petite lumière rouge qui
s'allume.
* * *
Au cours de la semaine suivante, Philippe Montand reçut un appel de Réjean Drapeau au moment où il allait quitter son bureau. L'avocat de Jerry voulait le rencontrer de toute urgence. Drapeau suggéra à Montand de venir le rencontrer à l'appartement 1007 d'un immeuble luxueux du centre-ville qui se trouvait tout près d'où habitait Montand. Une heure plus tard, Montand se présentait à l'appartement 1007 et c'est Drapeau qui vint lui ouvrir.
- Salut Philippe, entre. Nous sommes seuls, ici.
Drapeau expliqua à Montand que cet appartement lui servait à des rencontres privées avec certains clients qui ne tenaient pas à se faire voir dans un bureau de criminalistes. Et, pour tout dire, il avoua qu'il avait régulièrement des causes de la Mafia et que c'est précisément la raison pour laquelle il voulait rencontrer Montand :
- J'ai reçu la visite des Italiens récemment et ils
m'ont posé plusieurs questions à propos de ton ami Jerry.
Ils m'ont suggéré de laisser tomber sa cause en échange
d'un voyage à Las Vegas.
- En échange d'un voyage ? Je ne suis pas certain de
comprendre ce que tu dis. Un voyage à Las Vegas ?
- Ouan. C'est souvent comme ça qu'ils paient les avocats,
dans la Maf. Tu te rends à Las Vegas et ils te fournissent
"un guide" qui te dit où jouer et quoi jouer. Tout est arrangé
d'avance et ils te font gagner ce qu'ils te doivent, disons cent mille
dollars pour une cause. Mais comme tu as gagné l'argent, il
n'est pas taxable. C'est un service qu'ils te rendent quand ils sont
particulièrement satisfaits du résultat de ton travail.
- Mais je ne vois pas ce que la cause de Jerry vient faire là-dedans.
- Justement, moi non plus. Et c'est ce que je voulais te demander.
Tu sais, on n'est pas toujours au courant de tout sur les clients qu'on
défend. Il y a beaucoup de ramifications qu'on ne connaît
pas nécessairement quand on entreprend une cause et les gens ne
se promènent pas avec des pancartes dans le dos pour dire qu'ils
font partie du crime organisé. Ce que je voulais te demander
c'est pourquoi la mafia s'intéresserait à la cause de Jerry
? Il ne me donne certainement pas l'impression d'un gars de la Maf,
lui?
- J'avoue que je n'en sais rien. Est-ce que ça pourrait
être relié aux gens à qui il vendait la marchandise?
Je n'ai jamais su à qui il vendait sa marchandise. Et toi?
- Oui. Il me l'a dit. Et ça n'a rien à
voir avec la Mafia. Je m'excuse de te demander ça, je sais
bien qu'on ne voit ça que dans les films, mais serait-ce possible
que quelqu'un dans l'une de vos compagnies ait des liens avec la Mafia?
Ou des contacts? Quelqu'un qui en voudrait à Jerry?
Montand hésita avant de répondre. Il n'était pas certain que Drapeau était la personne désignée avec qui discuter de ce qu'il avait découvert récemment. Il lui répondit de façon évasive:
- Il me semble que tu es mieux placé que moi pour découvrir ce genre de chose-là? Comment veux-tu que je le sache, moi?
Drapeau expliqua à Montand qu'il n'avait pas de problème à faire face à ce genre de situation. Il avait souvent défendu des gens d'un clan accusé d'avoir assassiné quelqu'un d'un clan rival et on ne lui avait jamais demandé de se retirer d'une cause pour autant. Selon lui, ce genre de demande correspond à la mentalité de quelqu'un qui a une importance certaine dans le domaine du crime mais qui n'y trempe pas au jour le jour, ce qui pourrait correspondre à un cadre de grande société habitué à écraser les gens sans nécessairement les tuer. Drapeau ajouta:
- Si c'était la Mafia qui était directement impliquée, ou gênée par ton Jerry, il serait déjà mort. Alors il faut que ce soit autre chose et la principale victime de ce qu'il a fait c'est votre groupe de compagnies. Ce serait donc logique de penser que les pressions viennent de quelqu'un qui ne veut absolument pas qu'il s'en tire, qu'il soit acquitté. Et depuis l'enquête préliminaire, c'est évident que j'ai de la matière pour essayer de le faire acquitter.
Montand se dit que seul Golden était assez vindicatif pour
vouloir mener à terme une vendetta de ce genre contre Jerry.
Golden était aussi le seul cadre d'origine partiellement italienne
parmi les dirigeants de la Famille. En fait, aux yeux de Montand,
le seul fait que Drapeau pose la question confirmait la possibilité
très réelle de contacts entre Golden et la Mafia. Montand
décida de ne pas mêler Drapeau aux affaires de la Famille
et choisit de ne rien lui dire de ce qu'il savait à propos de Golden.
Il laissa entendre à Drapeau qu'il allait tenter de s'informer discrètement
pour voir si qui que ce soit dans la Famille avait une réputation
quelconque d'avoir des liens du genre de ceux auxquels Drapeau pensait.
Il demanda à Drapeau s'il allait continuer de défendre Jerry
jusqu'au bout et fut satisfait de l'assurance que ce dernier lui donna.
Retour No 6 au début de la Partie 2
Le dimanche suivant, Montand se rappela de la remarque de Benjamin Bigaouette qui lui avait dit avoir vu Mario Cabrini se rendre, à l'occasion, au sixième étage de l'édifice où se trouvait son bureau. Montand, qui s'était procuré une perruque blonde qu'il portait avec une paire de lunettes légèrement teintées pour faire ses enquêtes personnelles, décida de se rendre à l'édifice en question ainsi déguisé. L'édifice comptait seulement dix étages. De l'extérieur, il repéra le sixième étage et l'examina attentivement mais ne vit rien de particulier. Il fit le tour pour se rendre derrière l'édifice où il repéra à nouveau le sixième étage. De là, il remarqua qu'un câble noir venant du toit longeait le mur et entrait à l'intérieur de l'édifice au sixième étage. Il revint devant l'édifice et tenta d'y entrer mais la porte était fermée à clé. Il décida de sonner trois fois, à tout hasard. Le concierge vint lui ouvrir en lui demandant ce qu'il désirait. Montand répondit sans hésiter, après avoir sorti sa carte de membre du Barreau :
- Je suis avocat et j'ai rendez-vous ici avec Me Bigaouette.
Le concierge le laissa entrer après avoir regardé distraitement la carte que lui montrait Montand et lui dit que le bureau de Me Bigaouette se trouvait au dernier étage. Montand prit l'ascenseur et s'y rendit, fit le tour de l'étage jusqu'à ce qu'il se retrouve devant une porte sur laquelle était écrit "Sortie de secours seulement." Il ouvrit la porte et se retrouva face à un escalier. Après s'être assuré qu'il pourrait rouvrir la porte de secours de l'intérieur de l'escalier, il s'engagea dans l'escalier et se retrouva sur le toit de l'édifice. Il y avait là des antennes de toutes sortes, des conduits pour la circulation d'air et autre équipement sans intérêt. Il se dirigea vers la partie arrière du toit et repéra le câble noir qui descendait vers le sixième étage. Il le suivit sur le toit et se retrouva face à une petite coupole noire, protégée par une cage de métal. Cette coupole était identique à celles qu'il avait vues à Plattsburgh avec Bill Devlin. Il décida de retourner à l'escalier de secours et descendit sans faire de bruit jusqu'au sixième étage. À cet endroit, la porte de secours était barricadée et sur la porte une affiche indiquait : "Silvestrini Import Export Corporation" et, sous ce nom, se trouvait la mention "Défense d'entrer. Privé." Montand comprit que la Silvestrini Corporation devait occuper tout l'étage et que cette porte donnait directement à l'intérieur de ses locaux. Il entendit soudain des voix qui venaient de l'intérieur, colla son oreille sur la porte et écouta une conversation entre trois individus. L'un d'eux disait:
- Nous ne pouvons pas nous permettre d'éliminer l'avocat,
Don Roberto. Il nous a toujours rendu de grands services et s'il
refuse de se retirer du dossier de votre voleur nous n'y pouvons
rien. Nous lui avons offert beaucoup d'argent et il a refusé.
C'est tout ce que nous pouvons faire. C'est d'ailleurs une preuve
que nous avons raison de lui faire confiance. Il ne trahit pas ses
clients. Nos adversaires ne pourraient donc pas l'acheter eux non plus
quand il nous défend.
- Mais avec tout l'argent que nous lui donnons depuis des années,
ne pourrait-il pas faire une exception pour une fois. Il faut que
Jerry aille en prison et ne regagne pas sa crédibilité avec
un acquittement. Si jamais il était acquitté il pourrait
constituer une menace pour le groupe Sonart-Southern parce qu'il en sait
trop. Il pourrait être tenté, lui aussi, de prendre
un rendez-vous avec le Bureau des coalitions à Ottawa et cette fois-là
on ne serait pas nécessairement aussi chanceux que la dernière
fois. Di Pietro n'est pas toujours là pour recevoir rapidement
les informations de son protégé du Bureau. Il passe
de plus en plus de temps en Amérique du Sud et Jerry pourrait se
rendre plus près du Directeur du Bureau que Gordon Davidson l'a
fait.
La troisième voix ajouta :
- Pour l'instant il n'y a aucun danger, Don Roberto. Nous
pourrions reprendre la discussion une fois son procès terminé.
Notre priorité à nous, c'est de recevoir notre chargement
et de le mettre en sécurité. Nous espérons en
avoir des nouvelles d'ici quelques semaines. Ce sera notre plus belle
importation depuis longtemps, Don Roberto, grâce à votre intervention.
Montand avait reconnu la voix de Robert Golden que ses interlocuteurs appelaient Don Roberto. Il remonta l'escalier sur la pointe des pieds jusqu'au dernier étage, ouvrit la porte de secours et prit l'ascenseur pour redescendre, terrifié à l'idée qu'il pourrait se retrouver face à face avec Robert Golden dans ce même ascenseur. Il passa le sixième étage sans s'arrêter et Montand eut un soupir de soulagement. En quittant l'édifice, il vérifia rapidement le tableau où se trouvait le nom de tous les locataires de l'immeuble et constata que la Silvestrini Import Export Corporation était effectivement l'unique locataire du sixième étage.
* * *
Au cours de la grande fête donnée en l'honneur des ministres Africains au Hyatt, Danny McGuire avait fait la connaissance de plusieurs de ces dignitaires. Il s'était enquis auprès de ces invités de la Famille où en était rendue la construction du réseau pan-africain et ce qui était advenu du câble défectueux qu'on avait dû remplacer. Le ministre des postes et communications qui avait été directement impliqué dans cette affaire raconta à Danny McGuire que le Président de la Southern, Robert Golden, avait eu l'amabilité de faire don de cet équipement à son gouvernement qui l'avait à son tour cédé à un industriel Hollandais, Monsieur Van Sterden, qui en avait pris possession et devait l'utiliser dans ses recherches pour développer un appareil capable de retracer de façon précise de telles défectuosités. Danny posa plusieurs questions au ministre pour tenter de savoir de façon plus détaillé ce que ferait cet appareil mais son interlocuteur lui répondit qu'il était ministre, non technicien, et qu'il n'était malheureusement pas en mesure de répondre à des questions d'ordre purement technique.
* * *
Le lendemain de sa visite au sixième étage de l'édifice où se trouvait la Silvestrini Import Export Corporation, Montand alla luncher avec Danny McGuire. Ce dernier lui parla de ce que le ministre africain lui avait rapporté à propos du container de câble défectueux et dit à Montand qu'il y avait là quelque chose qui clochait :
- L'histoire que ce ministre m'a racontée n'a aucun sens parce
que l'appareil que le Hollandais prétend vouloir développer
pour retracer les bris dans un fil ou un câble existe déjà
depuis des dizaines d'années. Je ne pense pas que le ministre
en question soit au courant mais c'est de la foutaise cette histoire-là.
- Mais alors, pourquoi ont-ils abandonné ce câble au
lieu de le réparer ou utiliser les parties non défectueuses
?
- C'est un mystère, Philippe. Mais une chose est certaine,
Golden savait très bien qu'une bonne partie de ce câble aurait
pu être utilisée. S'il l'a donné c'est qu'il
avait une bonne raison. La question de cent mille dollars, c'est:
quelle raison?
- Ce n'est certainement pas dans ses habitudes de faire perdre des
profits à la Southern?
- Non, d'autant plus que ce câble n'a jamais été
envoyé à la firme de Van Sterden, en Hollande.
- Comment peux-tu savoir ça?
- Je l'ai fait vérifier par des amis?
- Par des amis? Tu as des amis en Hollande?
- Bien... disons que j'ai beaucoup d'amis... Ce chargement a été
sorti d'Afrique et a été envoyé quelque part au Moyen-Orient
et, de là, on perd sa trace. Il s'est volatilisé.
- De qui parles-tu, Danny, quand tu dis "On" ?
- Je parle de mes amis.
Montand comprit que Danny ne lui en dirait pas davantage sur ses
amis et décida qu'il était inutile d'insister. Il parla
à son tour de ce qu'il avait découvert récemment dans
son enquête sur l'assassinat de Gordon Davidson :
- Je suis maintenant persuadé que Golden a commandé
l'assassinat de Gordon Davidson. Gordon avait un rendez-vous au Bureau
des coalitions pour le lendemain du soir où il a été
assassiné. Il ne s'est pas rendu jusque là. Ils
l'ont éliminé avant.
- D'où tiens-tu cette information-là, toi ?
Es-tu certain de ce que tu dis ?
Montand, pensant à la conversation qu'il avait entendue la veille entre Golden et ses deux interlocuteurs, répondit à McGuire :
- Oui. L'information vient d'une personne absolument sûre
et elle est indéniable.
- Tu aurais dû me parler de ça avant, Philippe.
C'est donc dire que les dirigeants de la Southern et de la Sonart avaient
de bonnes raisons d'éliminer Gordon parce qu'il en savait trop sur
leurs pratiques commerciales. Mais comment auraient-ils pu apprendre
l'existence de ce rendez-vous?
- Il faut que ça vienne de l'entourage du Directeur lui-même
parce que Gordon n'en avait parlé qu'à une seule personne.
Même sa femme n'était pas au courant. Je sais aussi
que Mario Cabrini a accompagné les trois italiens de Plattsburgh
au club de danseuses où Gordon a été assassiné.
- Sais-tu que Golden avait une mère italienne et qu'il a
fait ses études universitaires grâce à des bourses
de la mafia américaine?
- Je savais qu'il avait une mère Italienne mais je ne savais
pas qu'il avait eu des bourses de la Mafia.
- Il a beaucoup d'Italiens dans son entourage et parle couramment
l'italien. Il parle plusieurs langues, comme Mario d'ailleurs.
- Alors ces Italiens de Plattsburgh seraient de la Mafia ?
Ce ne sont pas de simples amis de Golden?
- Mon cher, Golden n'a pas de simples amis et ton groupe de Plattsburgh
ne fait pas partie des enfants de Marie. Surtout s'ils prétendent
être des chercheurs. Tu peux justifier tous tes déplacements
à travers le monde au nom de la recherche, même si personne
ne sait ce que tu es censé rechercher. La recherche est une
couverture classique et extraordinaire parce que tu peux toujours dire
que ce que tu fais est confidentiel et tout le monde cesse de te poser
des questions sur ton travail.
- Alors il nous reste une seule chose à découvrir
avant de mettre la police dans le coup.
- Laquelle?
- Ce qui est arrivé du chargement de câbles.
- Tu es mieux de garder tout ce que tu sais pour toi et faire attention
à ta santé. Si tes informations sont exactes, tu tiens les
italiens de Plattsburgh mais tu n'as encore rien contre Golden, si c'est
lui qui est derrière l'assassinat de Davidson comme tu prétends
en avoir la certitude. Mon sixième sens me dit qu'il va se
passer autre chose, de toute façon. Il faut maintenant être
prudent et patient. Moi, c'est Golden que je veux. Ça fait
longtemps que je suis persuadé qu'il trempe dans des crimes bien
plus sérieux que la fixation de prix ou l'élimination de
la concurrence.
* * *
Le lendemain soir, Montand alla jouer au tennis avec Jack Kilburn, le conseiller de Golden en matière constitutionnel. Devant leur traditionnel jus d'orange, après leur partie de tennis, Montand demanda à Kilburn ce qu'il faisait maintenant comme travail. Ce dernier lui dit qu'il était de plus en plus impliqué dans des comités gouvernementaux et que l'on continuait à détacher en douceur des parties de territoires de la Sonart pour les refiler à la Sonart Québec Inc. Les profits qui en résultaient pour les deux sociétés étaient au-delà de toute espérance et on n'avait plus à craindre l'intervention fédérale pour remettre cette pratique en question. On se préparait maintenant à créer la Sonart Ontario Inc. en vue de faire le même exercice dans la province voisine. Puis Kilburn aborda la question des problèmes de famille de Montand en lui disant que sa femme l'avait appelé:
- Quoi ? Toi aussi ! C'est incroyable, Jack! Elle ne
te connaît même pas! Elle a téléphoné
à je ne sais plus combien de personnes au cours des dernières
semaines, des amis à moi, des parents, des anciens employeurs.
Elle raconte toutes sortes de monstruosités à mon sujet.
J'ai honte. J'espère qu'elle va finir par lâcher un
jour, sapristi!
- Tu sais, Philippe, je sais bien que ça ne me regarde pas
mais ta femme me donne l'impression de t'aimer vraiment beaucoup.
Montand se revit, le temps d'un éclair, au moment où Élise lui avait donné une bonne gifle et que son verre de pastis était allé se fracasser contre les armoires de cuisine. Il choisit de ne pas répondre à Kilburn et changea de sujet en lui demandant comment allait les préparatifs pour le prochain référendum :
- Cette fois-ci nos amis fédéraux vont avoir la surprise
de leur vie. Même moi j'ai changé d'idée et j'ai
l'intention de voter "Oui."
- Toi? Qu'est-ce qui t'arrive, Jack?
- C'est ce que tu m'as dit après le dernier référendum
qui m'a fait changé d'idée. Ou plutôt ce que
tu m'as dit avoir entendu de Marc Lacombe, l'ancien bras droit du Premier
Ministre Bourdeau.
- Tu veux dire que c'est Lacombe qui t'a convaincu de voter "Oui."
? Elle est forte celle-là.
- C'est à peu près ça. Si, comme il disait,
nous payons depuis plus de vingt ans à cause des séparatistes
il est évident qu'on va continuer à payer puisque ce mouvement
n'est pas sur le point de mourir. Il n'a jamais été
aussi vigoureux et il va durer, ce qui veut dire qu'on va continuer à
payer. Alors pourquoi se contenter des inconvénients de l'indépendance
sans en avoir les avantages ? Au moins on pourra rééquilibrer
les choses et ramener des sièges sociaux ici. Cette fois-ci,
même si je ne suis pas francophone pure laine, j'ai décidé
de voter "Oui."
- Tu vas te retrouver dans une république de bananes dans
un an, Jack.
- Ce n'est pas ce que pensent la plupart des homme d'affaires que
je connais.
Montand n'avait pas envie de poursuivre cette discussion et prétendit
qu'il devait partir. Il ajouta simplement :
- Tu te laisses trop influencer par Golden, Jack.
* * * *
En revenant du tennis, Montand se rendit chez Caroline, tel que convenu entre les deux. Caroline savait que Montand connaissait Richard Cunningham, l'amant de sa meilleure amie, Francine. Elle dit à Montand que Cunningham avait annoncé à Francine qu'il avait l'intention de se divorcer et qu'il voulait auparavant transférer au nom de Francine une société de placement qui lui appartenait et qui était présentement au nom de sa femme, Anita Burbon. Francine avait demandé à Caroline d'en parler discrètement à Montand, en sa capacité d'avocat, pour savoir si elle s'engagerait à quelque chose d'important si elle acceptait de rendre ce service à Cunningham. Montand répondit à Caroline que Francine s'engagerait sûrement à plusieurs choses mais il n'était pas en mesure de préciser lesquelles ne connaissant pas la nature de l'entreprise en question ni les actifs qu'elle détenait. Il demanda à Caroline si, à sa connaissance, Francine avait mentionné à Cunningham qu'elle et Montand se voyaient. Caroline lui confirma qu'elle avait demandé à Francine de ne pas en parler et qu'elle lui faisait confiance.
* * * * *
Au moment où cette conversation avait lieu entre Montand
et Caroline, dans un petit snack bar du West Island Danny McGuire était
en conversation privée avec un dénommé Vittorio Fatzino.
Danny disait à son interlocuteur:
- Vittorio, j'ai peur que Philippe Montand nous fasse rater notre
opération, qu'il fasse de la vague. Il faudrait surveiller ses déplacements.
Quand il est au bureau, il n'y a aucun problème, je peux le surveiller
discrètement et pour le moment il a confiance en moi et me dit à
peu près tout ce qu'il sait et ce qu'il planifie mais il pourrait
devenir encombrant un moment donné. Et sa femme aussi, d'ailleurs.
Elle parle trop et à beaucoup trop de monde. Je ne sais pas
au juste tout ce qu'elle connaît mais elle pourrait nous mettre dans
de sales draps.
- Es-tu certain que tu veux que je m'occupe d'elle. Tu sais
ce que tu me demandes.
- Commence par l'intimidation. On verra ce que ça va
donner. Ils sont en train de se divorcer et elle lui en a fait voir
de toutes les couleurs. Tant pis. Elle m'a appelé plusieurs
fois et m'a dit toutes sortes de choses qui pourraient faire du tort à
bien du monde si elles étaient répétées aux
mauvaises personnes. Elle est incontrôlable et à moitié
folle. Si elle peut nous nuire, elle n'hésitera pas à
le faire. Elle en veut au monde entier et elle ne se rend pas compte
du genre de personnes avec qui elle fait affaires. Elle a aussi téléphoné
à ma femme à plusieurs reprises et ma femme me dit lui avoir
raccroché au nez mais je ne veux pas mêler ma femme aux affaires.
C'est la coutume. Depuis que la femme de Montand lui a parlé,
ma femme a commencé à me poser toutes sortes de questions
qu'elle ne m'avait jamais posées avant. Il faut que ça
cesse. Je n'ai pas l'intention d'y laisser ma peau à cause
d'une folle.
* * *
Le lendemain, Philippe Montand se rendit à la Place
Dupuis, après avoir vérifié s'il n'était pas
suivi, stationna sa voiture dans le stationnement sous-terrain et se rendit
en métro dans le nord de la ville, chez son ami notaire. Ce
dernier l'attendait et le fit passer dans son bureau dès son arrivée.
Montand lui dit :
- As-tu fait ce que je t'ai demandé ?
- Comme toujours, mon brave.
Et il lui montra deux bandes sonores posées sur son bureau :
- À ma gauche, c'est celle que tu m'avais laissée et
à ma droite c'est la copie que tu m'as demandée de faire,
sans les commentaires de la fin. Comme tu peux t'imaginer, j'ai été
forcé de l'écouter. C'est du joli. Ils sont impressionnants
tes amis de la Southern.
- Je ne te le fais pas dire. Mais je n'en ai plus pour longtemps
avec eux. Ça va sauter tout ça très bientôt.
Puis, le notaire prit des nouvelles de l'épouse de Montand
:
- Madame va bien ?
- Ne m'en parle pas. Elle est plus folle que jamais.
Si elle continue, elle risque de me faire tuer avant le temps avec ses
folies. Elle a appelé à peu près tout le monde
que je connais pour raconter des histoires d'horreur à mon propos.
Elle a même appelé des Vice-présidents de la Southern
qu'elle n'a jamais rencontré et qui ne la connaissent pas. Enfin...
pour l'instant, c'est moi qui est fou, à ses yeux.
- Elle a aussi appelé chez-nous à quelques reprises.
Ma femme lui a raccroché au nez et on n'a plus entendu parler d'elle
depuis.
- Elle est en train de me rendre fou.
Montand sortit son dictaphone de sa poche, y inséra la bobine et modifia le texte en fin de bobine pour demander que la bande soit remise directement par son notaire au Bureau des coalitions à Ottawa s'il venait à décéder prématurément. Puis il repartit en emportant avec lui la copie que son notaire avait faite à sa demande.
* * *
Le même jour, Vittorio Fatzino se présenta au domicile de madame Montand et lui dit qu'il avait à lui parler de choses personnelles. Il lui montra une carte quelconque et elle le laissa entrer. Vittorio Fatzino se présenta comme étant un agent d'investigation de la Sonart et expliqua à madame Montand que la société avait reçu de nombreuses plaintes à son sujet de personnes qui alléguaient être harassées par ses appels téléphoniques. Il l'informa que sa ligne téléphonique serait mise sous surveillance pendant une période d'un mois et il lui demandait de signer une autorisation écrite autorisant cette surveillance, à défaut de quoi il lui remettait sur le champs une accusation de harcèlement et faisait interrompre son service téléphonique le jour même. Elle s'objecta en niant d'abord les accusations, puis en disant qu'ils n'avaient pas le droit de faire ça. Elle le menaça de poursuivre la Sonart, de rendre publique cette intrusion dans sa vie privée puis finit par signer après trente minutes d'objections et de menaces contre la Sonart.
Le même jour, Montand appela Richard Cunningham à son bureau et lui dit qu'il était nécessaire qu'il le rencontre personnellement après les heures de bureau. Le Prince se rebiffa et lui répondit de son ton le plus offusqué :
- Mais pour qui vous prenez-vous, Montand? Vous voulez absolument
que je m'occupe de vous. Vous ne voulez plus de votre emploi?
- Pas tout à fait, Richard. C'est plutôt moi
qui m'occupe de vous pour l'instant. Écoutez-moi bien...
Et Montand approcha son dictaphone de l'appareil téléphonique.
Cunningham put entendre sa propre voix qui disait : "Alors, messieurs,
avec le concours de mes collègues Jerry et Larry, ici présents,
le task force en est arrivé à la conclusion qu'il faudra
faire des ententes avec nos deux principaux rivaux pour éliminer
la concurrence de ce secteur de l'économie ou bien fermer la Sonart
Distribution. Cette entreprise est malade..." Et Montand reprit :
- Richard, à quelle heure pourrions-nous nous rencontrer
? Je me tiens à votre disposition.
- Après le bureau. À l'Hôtel de la Montagne.
- Je vous y attendrai, Richard.
Cunningham était furieux et raccrocha sans répondre à ce dernier commentaire. Montand, de son côté, comprit qu'il venait de s'engager dans les ligues majeures et qu'il prenait un risque énorme en laissant savoir à Cunningham qu'il était en possession de cette bande sonore. Montand n'avait jamais parlé de la sorte à Cunningham et ne l'avait jamais appelé Richard auparavant. Il se laissait prendre à son propre jeu et devenait de plus en plus téméraire. Il réalisa qu'il avait peur mais en même temps se sentait attiré, comme par un gouffre, par cette sorte de pouvoir qu'il pouvait déployer à l'encontre de gens comme Cunningham, beaucoup plus puissants et dangereux que lui, mais qui finalement s'avéraient très vulnérables dès qu'on cessait de jouer leur jeu.
Montand arriva une demi-heure d'avance au rendez-vous avec
Cunningham, coiffé de sa perruque blonde et portant ses lunettes
teintées. Il s'installa au fin fond de la salle, au bout du
dernier des deux bars en forme de U et commanda une bière qu'il
paya immédiatement et qu'il n'avait pas l'intention de boire.
Il se mit à surveiller tous ceux et celles qui arrivaient.
Son manège dura jusqu'à ce qu'il voir finalement le prince
Cunningham s'asseoir, très digne, à une table à l'autre
bout de la salle. Montand se dirigea vers la salle de toilette et
en ressortit quelques minutes plus tard, son porte-document à la
main, sans perruque ni lunettes. Il alla directement à la
table de Cunningham, lui donna la main en l'appelant Richard et s'assit
avec lui. Il demanda à ce dernier ce qu'il pouvait lui offrir, comme
si c'était lui, Montand, qui était en contrôle de la
situation, commanda deux scotch sur glace et dit à Cunningham :
- Richard, savez-vous d'où vient la bande que vous avez entendue
?
- J'aimerais bien le savoir, Monsieur Montand.
Montand comprenait que Cunningham ne l'appelait pas "Monsieur" par respect mais pour bien marquer son mépris et la distance. Montand lui répondit :
- Si je vous le disais maintenant, vous ne me croiriez pas.
Je dois d'abord vous prouver que je suis bien renseigné et ensuite
nous pourrons parler de choses sérieuses. Croiriez-vous que
le task force que vous avez dirigé a été créé
spécialement pour vous piéger, Richard?
- Allons donc! Me piéger, moi? Et pourquoi?
- Aux yeux de certaines personnes c'est sûrement mieux de
piéger son Vice-président aux finances que de se faire piéger
soi-même, quand on est président, par exemple.
- Vous parlez du Président de la Sonart ou de la Southern
?
- Des deux, peut-être. Vous rappelez-vous que les deux
présidents étaient absents de la réunion où
a eu lieu cet enregistrement que je vous ai fait entendre cet après-midi
?
- Oui, effectivement. Et Golden était aussi absent
lors de la réunion qui a nommé le task force.
- Aurais-je tort de croire que Golden vous a laissé entendre,
à l'époque, que Jerry et Larry n'étaient pas des gens
sur qui on pouvait compter pour certaines choses, ce qui expliquait que
vous soyez nommé responsable de ce task force en dépit du
fait que le Vice-président aux finances de la Sonart était
en quelque sorte votre supérieur?
- Vous commencez à m'intéresser, Montand. Que
voulez-vous au juste?
- Un instant Richard, pas trop vite. Aurais-je raison de croire
que vous cherchez à transférer une certaine société
privée d'investissement au nom de quelqu'un d'autre, avant la fin
de l'année, pour éviter d'avoir à discuter de ses
transactions avec les vérificateurs de la Famille?
* * *
Suite aux informations reçues de Caroline, Montand avait repensé à ce qui pouvait bien motivé Cunningham à vouloir transférer à sa maîtresse la société qui était au nom de sa femme et pour une fois Montand n'avait pas été naïf. Pour faire ce transfert, Cunningham devait avoir l'autorisation et la complicité de sa femme. Montand en avait déduit que ce dernier n'avait aucune intention de se divorcer, contrairement à ce qu'il avait dit à Francine, et qu'il se servait d'elle temporairement pour éviter d'avoir à rendre des comptes aux vérificateurs de la Sonart à propos des activités de sa société personnelle. Après avoir informé Caroline de ce qu'il pensait, cette dernière avait demandé à Montand s'il accepterait de répéter à son amie Francine ce qu'il venait de lui dire à elle. Caroline avait fait venir Francine chez elle, et ils avaient poursuivi la conversation à trois. Francine comprit que Cunningham se servait d'elle, ce dont elle se doutait déjà. Elle autorisa donc Montand à utiliser l'information sans mentionner son nom. Cunningham, qui avait parlé de cette question de transfert contre rémunération à une autre personne, ce qu'il avait avoué à Francine, ne pourrait donc pas savoir avec certitude d'où provenait l'information de Montand. Il répondit à la question de Montand en lui disant:
- Mes affaires personnelles ne vous regardent pas, Montand.
- Mais je fais encore partie des cadres supérieurs de la
Famille, Richard ? Je ne parle pas de vos affaires personnelles,
je parle des directives émises par le Président de la Southern.
Mais enfin, je n'ai pas réellement besoin de votre réponse.
Je la connais et je pense que vous savez que je le sais. C'est ce
qui importe. Maintenant, pour revenir à notre sujet principal,
la bande sonore, saviez-vous que Golden avait fait enregistrer les discussions
du Conseil d'Administration quand votre rapport sur les conclusions du
task force?
- Certainement pas. Pourquoi aurait-il fait ça?
- Toujours pour vous piéger, Richard. Et pour prouver
qu'il n'était au courant de rien si jamais quelque chose tournait
mal avec le Bureau des coalitions. Lui et Sutherland pourraient s'en
sortir si les choses se gâtaient.
- Et comment savez-vous que Golden a enregistré ces discussions,
Philippe ?
Cunningham venait de l'appeler Philippe et Montand comprit qu'il était en train de gagner la partie. Sans répondre à la question de ce dernier, Montand lui demanda :
- Saviez-vous que Golden avait un contact au Bureau des coalitions
à Ottawa?
- Je pense que ce n'est pas un secret pour personne dans la famille
que nous avons des informateurs dans les gouvernements. Je ne vois
pas ce qu'il y a de répréhensible là-dedans.
Nous avons des lobbyistes et des informateurs de toutes sortes, un peu
partout.
- Ça dépend de ce qu'on fait avec l'information.
Si on l'utilise pour assassiner quelqu'un, ça commence à
être gênant, vous ne trouvez pas?
- Je pense que vous lisez trop, Montand. Nous sommes encore
au Canada, ici, pas en Amérique du Sud.
- Gordon Davidson a été assassiné, Richard.
- Que me dites-vous là? Gordon assassiné?
C'est absolument impossible. Pourquoi Gordon aurait-il été
assassiné? Nous n'assassinons pas les gens, Montand, nous
les congédions et c'est bien suffisant comme ça.
Montand qui essayait depuis le début de sa conversation de découvrir si Cunningham était mêlé ou non aux affaires de Golden comprit qu'il ne l'était. Ses dernières réponses étaient franches et directes et Montand décida de passer au menu principal:
- Seriez-vous disposé à m'aider à prouver que Gordon Davidson a été assassiné à la demande de Robert Golden?
Cunningham n'en croyait pas ses oreilles et pourtant Montand lui
démontrait depuis plus d'une demi-heure qu'il savait de quoi
il parlait. Cunningham lui répondit:
- Que faudrait-il que je fasse pour vous aider?
Montand expliqua à Cunningham ce qu'il espérait de
lui et ce dernier lui dit qu'il allait y penser.
Montand s'excusa ensuite d'avoir pris les grands moyens avec lui
et lui affirma qu'il n'avait rien à craindre de lui. Montand
n'était pas du tout intéressé aux affaires personnelles
de Cunningham à qui il annonça qu'il avait l'intention de
quitter la Famille aussitôt que le meurtre de Davidson serait tiré
au clair.
* * * * *
Cunningham passa une bien mauvaise soirée à repenser à ce que lui avait dit Philippe Montand. Pour Cunningham, la première chose à décider était de savoir s'il pouvait faire confiance à Montand. Avec cette bande sonore en sa possession, Montand, en dépit de ce qu'il avait dit, serait en mesure de faire du chantage à tous ceux qui avaient assisté à cette réunion du Conseil d'Administration jusqu'à la fin de ses jours. Par contre, Cunningham voyait bien que Montand avait raison de dire que Golden l'avait piégé avec l'histoire du task force. Montand demandait maintenant à Cunningham de l'aider à prouver la complicité de Golden dans le meurtre de Davidson. Pour ce faire, Cunningham devait trouver une façon de faire admettre à Golden qu'il avait appris par Di Pietro que Davidson avait communiqué avec le Bureau des coalitions dans la semaine de son décès. Montand n'avait évidemment pas dit à Cunningham qu'il tenait cette information de la conversation entendue à travers la porte de la Silvestrini Import Emport Corporation, de la bouche même de Robert Golden. Il avait demandé "ce service" à Cunningham dans le but de faire éventuellement corroborer par ce dernier à la Cour son propre témoignage contre Golden. N'ayant pas effectivement vu la personne qui parlait, à la Silvestrini Import Export Corporation, même s'il était convaincu que c'était Golden, Montand avait cru nécessaire de rechercher cette corroboration pour s'assurer que Golden ne s'en sorte pas, une fois accusé de complicité pour le meurtre de Davidson. En demandant l'intervention de Cunningham, Montand avait aussi misé sur l'ambition bien connue du prince de vouloir succéder à Robert Golden à la tête de la Southern. Il lui donnait ainsi une occasion rêvée de rendre le poste de Président de la Southern disponible bien avant terme.
* * *
Le lendemain, Danny McGuire vint voir Montand dans son bureau peu de temps après l'arrivée de ce dernier et lui dit :
- J'ai voulu te rendre service, Philippe, et tenter de convaincre
ta femme de cesser de téléphoner au monde entier en déblatérant
contre toi et la famille. Elle t'a peut-être appelé
pour te le dire, hier soir?
- Non. Elle ne se vante pas de ses mauvais coups, en général.
- Ah? Enfin, je tenais à te dire que ça venait
de moi, au cas où...
Montand avait d'autres préoccupations et demanda à
Danny s'il pourrait vérifier avec son contact de la Southern si
Golden était officiellement à Plattsburgh le dimanche précédent.
Danny lui demanda :
- Qu'est-ce que tu veux dire par officiellement?
- Je ne sais pas, une idée comme ça. Il pourrait
prétendre être à Plattsburgh et en réalité
être ailleurs.
- Évidemment, il pourrait. Je vais voir ce que je peux
faire. Et toi, rien de nouveau, a part ça?
- Non, pas pour le moment.
Danny regarda Montand d'un air interrogateur puis retourna dans son bureau.
Pendant ce temps, à la Southern, Richard Cunningham avait mis sa stratégie au point. Il avait décidé de faire d'une pierre deux coups. Il voulait le poste de Golden mais il voulait aussi se débarrasser de Montand. Il ne doutait pas que Golden soit capable de faire assassiner quelqu'un mais il avait décidé de ne pas être sa prochaine victime. Il demanda une entrevue privée à Golden. En entrant dans son bureau, il dit à ce dernier, d'un air enjoué :
- Je pense que nos ententes avec les principaux concurrents de la
Southern Distribution donnent finalement de bons résultats, Robert.
Je viens de voir les états financiers du dernier quart et les profits
ont remonté de façon substantielle.
- Effectivement et je n'ai pas oublié à qui on doit
les recommandations qui ont mené à ces magnifiques résultats.
- Tu n'es pas le seul, semble-t-il.
- Que veux-tu dire par là?
- Eh bien... dis-moi franchement, Robert, est-ce vrai que c'est
le Sénateur Di Pietro qui nous a informé que Gordon Davidson
avait appelé le Bureau des coalitions à Ottawa ou si c'est
quelqu'un d'autre qui nous l'a dit?
- Non, non. C'est Di Pietro. Pourquoi demandes-tu ça?
L'important, c'est qu'on l'ait su.
- Évidemment.
Golden était tombé dans le piège de Cunningham. Il se rappela, mais trop tard, qu'il n'avait jamais mentionné l'intervention de Di Pietro à personne à part Mario. Pour tenter de se racheter, il demanda d'un air indifférent:
- Est-ce moi qui te l'avais mentionné ou si tu l'as appris par quelqu'un d'autre? Je ne me souviens plus très bien moi non plus? Je croyais n'en avoir parlé qu'à une ou deux personnes, mais je ne sais plus très bien à qui?
Cunningham était parfaitement conscient du jeu qui se jouait et répondit d'un air tout aussi indifférent :
- Non, je ne me souviens plus qui me l'a dit à l'époque. Mais j'ai rencontré Philippe Montand, hier, par hasard. Nous avons parlé de choses et d'autres et il m'a posé la question mais j'ai été incapable de lui répondre. Selon lui, ce serait par le Sénateur Di Pietro qu'on l'aurait appris. Enfin, ça n'a aucune importance. Je te laisse, Robert, j'ai du travail.
* * *
Deux jours plus tard, deux individus attendaient l'arrivée de Philippe Montand à la réception du siège social de la Southern Distribution. Lorsque la réceptionniste le vit entrer, elle lui indiqua que ces deux messieurs demandaient à le voir. Montand se dirigea vers eux, leur demanda ce qu'il pouvait faire pour eux et l'un d'eux lui répondit à voix basse qu'ils étaient policiers et qu'ils lui demandaient de les suivre. Montand leur dit qu'il allait au moins avertir sa secrétaire mais ils insistèrent pour qu'il les suive sans communiquer avec qui que ce soit. Montand sortit avec les deux policiers, après avoir dit à la réceptionniste qu'il avait une conférence à l'extérieur avec ces messieurs pour une partie de la journée et ne savait pas à quelle heure il allait revenir.
Rendu au poste de police, les deux policiers s'identifièrent:
l'enquêteur Roger Ouellette et l'enquêteur René Tanguay.
Ils annoncèrent à Montand que sa femme était morte
vers cinq heures du matin dans l'explosion de leur résidence et
qu'on le considérait comme un suspect dans cette affaire. On lui
expliqua ses droits constitutionnels, en insistant sur le fait qu'il n'était
pas obligé de répondre à aucune de leurs questions
et qu'il avait le droit de communiquer dès maintenant avec un avocat.
Montand leur répondit qu'il n'avait rien à se reprocher et
qu'il n'avait absolument pas besoin d'un avocat. Il était
disposé à répondre à toutes leurs questions.
Il leur affirma que la veille il était allé jouer au tennis
intérieur avec Jack Kilburn, de dix-huit à dix-neuf heures,
qu'ils avaient ensuite mangé ensemble au club de tennis et qu'il
était retourné chez lui par la suite et n'était pas
ressorti jusqu'au moment de partir pour son travail le matin.
- Mais vous n'étiez pas chez vous au moment de l'explosion,
Me Montand ?
- Je suis en instance de divorce et j'habite un appartement au centre-ville
depuis quelques mois.
Les enquêteurs n'étaient pas au courant de cette situation et commencèrent à lui poser toutes sortes de questions à propos de sa vie avec sa femme, des motifs du divorce, etc. Montand avoua que sa femme n'avait pas cessé de le harasser, lui et ses amis, depuis qu'il l'avait quittée mais que ce n'était pas un motif pour la tuer et faire exploser sa propre résidence. On lui demanda ensuite si sa femme avait des biens ou une assurance vie et il confirma qu'ils avaient tous deux une assurance importante en faveur l'un de l'autre dans le cadre de son emploi à la Southern Distribution.
Après trois heures d'interrogatoire on l'informa qu'il était libre mais qu'on aurait sans aucun doute à le revoir. On lui indiqua que le corps de sa femme avait été remis au Coroner pour autopsie et on lui donna un numéro de téléphone et le nom de la personne avec qui il pouvait communiquer aux bureaux du Coroner.
Avant de quitter le poste de police, Montand téléphona
à Danny McGuire et lui dit de l'attendre avant de quitter pour le
lunch. Montand devait retourner au bureau de toute façon pour
récupérer son véhicule et voulait à tout prix
lui parler au plus tôt. En arrivant dans le bureau de Danny,
Montand lui expliqua qu'on avait fait sauter sa maison et que sa femme
était morte dans l'explosion. La police le soupçonnait
d'être l'auteur du meurtre. Montand ne savait plus où
donner de la tête. Danny McGuire lui demanda d'aller l'attendre
dans son bureau en expliquant qu'il avait un téléphone personnel
urgent à faire et qu'il le rejoindrait tout de suite après.
Montand sortit et, une fois dans son bureau, téléphona au
Coroner pour savoir ce qu'il devait faire. Pendant ce temps McGuire
était au téléphone avec Vittorio Fatzino :
- Vittorio, c'est Dan. Peux-tu me dire où était
Montand la nuit dernière ?
- Il est allé à son club de tennis hier soir et il
est retourné à son appartement par la suite. Il n'en
est pas ressorti jusqu'au moment de se rendre au bureau ce matin. Par contre,
il est ressorti du bureau aussi vite qu'il y était entré,
avec deux individus qui l'ont amené à un poste de police
et il a repris un taxi pour en revenir trois heures plus tard. Est-ce
qu'il leur a tout conté ?
- Non. Sa femme est morte dans l'explosion de sa maison, cette
nuit, et on le soupçonne de l'avoir tuée ou fait tuer, je
ne sais pas très bien pour l'instant.
- Explosif? Je parie que c'est notre ami Mario.
- C'est la première personne à qui Montand va penser
lui aussi mais il ne pourra jamais le prouver. Arrange ça
et on se reparle.
McGuire se rendit au bureau de Montand qui était encore au téléphone avec un préposé du bureau du Coroner. Une fois la conversation terminée, McGuire lui demanda:
- Je sais que ce n'est peut-être pas le moment de parler de
ça, mais les enquêteurs t'ont-ils posé des questions
à propos des problèmes que ta femme t'a faits depuis la séparation
?
- Évidemment et je n'étais pas pour leur mentir.
Je leur ai dit ce que je savais.
- Mais tu es avocat, Philippe. Tu sais que tu n'avais pas
à répondre à leurs questions. Ça ne fait
que leur donner des munitions pour penser que tu avais un motif de la tuer.
- Danny! Ils m'annoncent que ma femme est morte, quand même.
Et tout de suite après, ils me disent que je suis leur suspect numéro
un. Je n'ai rien à me reprocher. Tu ne penses quand
même pas que c'est moi qui ai fait tuer ma femme?
- Évidemment pas, mais je ne suis pas enquêteur dans
une cause de meurtre. Eux, oui.
- Pour l'instant, je vais t'avouer bien franchement que je m'en
fiche. Il va falloir que je m'occupe d'avertir la famille et que
je vois à l'enterrement. J'avais bien besoin de ça
à ce moment-ci.
- Si je peux t'aider dans quelque chose, n'hésite pas à
me le dire.
- Ce que tu pourrais faire pour m'aider, c'est de vérifier
s'il y eu des avions privés ou nolisés qui ont quitté
Plattsburgh dans les dernières quarante-huit heures à destination
de Montréal et si oui qui était à bord?
- Je vais faire ça pour toi. Je vais même vérifier
avec la douane si un des trois Italiens de Plattsburgh serait entré
au Canada en auto.
- Ils ne te donneront jamais cette information là, c'est
confidentiel.
- Pas à moi, mais je t'ai dit que j'avais beaucoup d'amis.
Je connais quelqu'un qui va faire ça pour moi. Mais comme
ce n'est pas toi qui as fait tuer ta femme, s'est-il passé quelque
chose de spécial récemment que tu ne m'aurais pas dit et
qui aurait pu amener quelqu'un à vouloir te tuer toi?
- Non, pas que je sache.
- Et cette rencontre avec Cunningham, il y a deux jours ?
- Ouan... je ne sais plus très bien quoi en penser... Mais
comment sais-tu ça? Je ne t'ai jamais parlé de cette
rencontre-là, il me semble. Qui t'a parlé de ça
?
Montand regarda Danny intensément et ce dernier eut l'air carrément embêté et mal à l'aise. Il essaya de reprendre sa contenance pendant que Montand lui demandait:
- M'as-tu déjà dit que c'est Golden qui t'avait fait
venir des États-Unis pour t'intégrer aux cadres de la Southern?
- Oui, c'est ça. Je le connais depuis une dizaine d'années
au moins. Pourquoi? Tu ne vas tout de même pas t'imaginer
que je suis de son côté, maintenant, après tout ce
que je t'ai dit depuis plus d'un an?
- Mais au fait, Danny, si tu le connais depuis aussi longtemps pourquoi
dis-tu vouloir avoir sa peau? Quel jeu joues-tu? Pourquoi continues-tu
à travailler pour des bandits si tu n'es pas d'accord avec ce qu'ils
font?
McGuire était de plus en plus mal à l'aise et avait rougi légèrement. Pour changer de sujet il dit à Montand:
- J'ai trouvé l'information que tu m'as demandé l'autre
jour. Golden était à Plattsburgh dimanche dernier,
pour ton information.
- C'est impossible. Tu essaies de le couvrir.
- Philippe, je pense que ce n'est peut-être pas le moment
de continuer à parler de ces choses-là. Je t'assure
que Golden était à Plattsburgh dimanche dernier selon les
documents officiels de deux aéroports. Il est revenu lundi
matin avec un avion de la Southern qui est parti de Montréal à
six heures du matin pour aller le chercher et qui est revenu à sept
heures trente.
- Je pense que tu as raison. Ce n'est pas le moment.
Je suis mieux de m'occuper de mes affaires pour l'instant.
- Fais tout de même attention à toi. Cet attentat
n'était pas dirigé contre ta femme, c'est évident.
- Je m'en doutais, Danny.
McGuire quitta le bureau de Montand encore mal à l'aise. Montand, de son côté, venait de comprendre que tout ce temps-là il avait probablement fait une erreur monumentale en faisant confiance à Danny. Il faudrait désormais qu'il se méfie de lui aussi. Il y avait trop de choses inexplicables dans le comportement de son ami et le fait qu'il se soit dérobé à ses dernières questions au lieu de répondre franchement n'était pas pour arranger les choses. Montand quitta son bureau en début d'après-midi, sans avoir mangé.
* * *
Après son lunch, Danny McGuire se rendit au bureau de Richard Cunningham et demanda à la secrétaire de ce dernier s'il était possible de voir Monsieur Cunningham même s'il n'avait pas de rendez-vous avec lui. Elle informa Monsieur que Danny McGuire désirait le voir et Cunningham il lui répondit de le laisser entrer:
- Bonjour, Richard. Je me suis permis de venir vous rencontrer
sans rendez-vous parce que j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer.
- Vous voulez parler de l'accident chez Philippe Montand, je parie
?
- Disons que c'est bien triste, en effet.
- Que voulez-vous, ce sont des choses épouvantables, mais
qui arrivent. J'espère que la police trouvera rapidement le
meurtrier de ce pauvre Philippe. Je l'aimais bien; il avait
beaucoup de potentiel et une grande intelligence.
- De qui parlez-vous, Richard ?
- Mais de Philippe Montand, notre regretté collègue.
McGuire comprit que Cunningham croyait que Montand était décédé dans l'attentat. Il lui demanda:
- Comment l'avez-vous appris ?
- Je crois que c'est Mario Cabrini qui a entendu la nouvelle à
la radio et l'a répétée à Robert Golden qui
lui me l'a transmise ce matin à mon arrivée. Pauvre
Philippe.
- Mais Philippe n'est pas mort, Richard. C'est sa femme qui
est décédée. Philippe n'était pas là
au moment de l'explosion.
- À cinq heures du matin? Allons donc! Robert
Golden m'a bel et bien dit que la Famille avait subi une perte terrible
cette nuit et que Philippe Montand, qu'il aimait bien lui aussi, était
décédé dans l'explosion de sa résidence vers
cinq heures du matin.
- J'ai vu Philippe à son retour du poste de police.
Il a passé l'avant-midi à se faire interroger par la police
qui le soupçonne d'avoir tué, ou fait tuer, sa femme.
Cunningham s'était levé et marchait dans son bureau, derrière McGuire. Il n'avait démontré aucune espèce de sympathie pour l'assassinat de la femme de Montand et avait semblé surpris, presque déçu, d'apprendre que Montand était toujours vivant. Tout était clair dans l'esprit de McGuire : Golden avait tenté de faire assassiner Montand et croyait avoir réussi. Heureusement pour Montand, ni Mario ni Golden ne savaient qu'il était en instance de divorce et n'habitait plus chez lui. Ils avaient fait sauter sa résidence, convaincu qu'il y était à cinq heures du matin. McGuire, qui voulait à tout prix se rendre directement au bureau de Golden après son entretien avec Cunningham, sans que ce dernier n'ait le temps de communiquer avec Golden, reprit :
- Richard, je sais que ce n'est pas le moment choisi pour une telle annonce, mais je dois vous dire que je quitterai la société d'ici trois mois. J'ai l'intention de retourner aux États-Unis. J'en ai assez de l'hiver canadien et ma femme me demande depuis longtemps de retourner plus près de nos familles respectives. Je tiens à vous le dire dès maintenant pour que vous puissiez avoir le temps de me trouver un remplaçant.
Cunningham réagit vivement à cette très mauvaise nouvelle et demanda à McGuire s'il y avait quelque chose qui lui déplaisait et que l'on pourrait améliorer pour le garder dans la Famille mais ce dernier lui affirma qu'il n'avait absolument rien à redire de la façon dont il était traité, au contraire, mais qu'il avait fait son temps au Canada et désirait retourner chez lui. Puis il ajouta:
- Vous savez que c'est Robert Golden qui m'a amené dans la
Famille. J'aurais aimé lui annoncer moi-même ma décision
si vous n'avez pas d'objection. Il a toujours été très
bon avec moi et je crois que c'est la moindre des choses que je puisse
faire que de lui annoncer moi-même ma décision.
- Évidemment. Il va être très peiné
de cette nouvelle parce qu'il avait des projets pour vous au sein de la
Famille.
- Évidemment. Je vous laisse travailler, Richard.
Nous allons tout de même nous revoir pendant les trois prochains
mois.
- Sûrement. Et merci pour tout, Danny.
McGuire sortit du bureau de Cunningham et se précipita vers le bureau de Golden situé au même étage. Il se fit annoncer et Miss Furlong lui fit signe d'entrer. Golden se leva et serra la main de McGuire puis lui dit tout de go :
- Nous avons subi une grande perte dans la Famille, Dan. Je pense que tu étais un bon ami de Philippe, n'est-ce pas ?
McGuire joua à nouveau le jeu et Golden lui confirma que Mario lui avait annoncé la mauvaise nouvelle qu'il avait entendue à la radio en venant le chercher chez lui le matin même. McGuire lui répondit :
- Non, non. Ils se sont trompés à la radio. Philippe n'est pas mort. C'est sa femme qui est morte.
Golden contrôla parfaitement sa réaction, fit un grand sourire et dit à McGuire :
- Philippe n'est pas mort? Dieu soit loué! Enfin une bonne nouvelle aujourd'hui. C'est un de nos plus talentueux avocats et je suis sincèrement heureux de savoir qu'il est bien vivant.
Puis, reprenant un air plus sévère il ajouta, mi-sérieux:
- Il faudra que je sermonne Mario pour m'avoir gâché
une partie de la journée avec ses mauvaises nouvelles. Je
regrette pour la femme de Philippe. Quel âge avait-elle ?
- Je crois qu'elle était dans la trentaine.
- C'est terrible. Si jeune. Quand je pense que ce sont
les vieux bougons comme moi qui survivent et que je vois des jeunes de
cet âge mourir aussi bêtement. Quelle calamité!
Je suppose que c'est le gaz qui a causé l'explosion?
- Ça m'étonnerait parce que Philippe a passé
l'avant-midi avec la police. Ils le soupçonnent du meurtre
de sa femme.
- Non, ne me dis pas ça. Voyons, un homme comme Philippe
Montand serait aussi incapable que toi et moi de faire une chose semblable.
- Comme vous dites. Mais Montand n'a pas d'alibi et il n'était
pas chez lui à cinq heures du matin, au moment de l'explosion.
- En effet, c'est bizarre.
McGuire considérait qu'il en avait assez dit pour calmer les craintes de Golden mais avait volontairement omis le fait que Montand était en instance de divorce et n'habitait plus chez lui depuis des mois. Il annonça ensuite sa décision de quitter la Famille pour retourner vivre aux États-Unis. Golden fut sincèrement déçu de cette nouvelle mais avoua qu'il savait bien que tôt ou tard ça devait arriver. Il n'avait jamais pensé que Danny passerait sa vie à Montréal. Il ajouta confidentiellement:
- Moi aussi j'ai pensé à retourner au pays mais j'ai encore des choses importantes à faire ici et j'aimerais bien être là pour aider au prochain référendum. J'ai appris à connaître le Québec et les Québécois et ils ont tout à fait raison de vouloir avoir leur indépendance.
McGuire décida de se moquer de Golden et lui dit de son air le plus convaincu:
- On ne vous connaît pas bien, Robert. Vous avez l'air sévère mais dans le fond vous aimez trop les gens.
Golden le regarda d'un air interrogateur mais vit qu'il avait l'air le plus sincère du monde. Il répondit:
- Ce n'est pas toujours facile d'être exigeant et diriger des grandes entreprises mais c'est la vie, que veux-tu ?
La discussion se termina sur ces sages paroles et McGuire dit à Golden, en riant, au moment de sortir:
- N'oubliez pas de sermonner Mario. Il le mérite bien pour vous avoir gâcher votre avant-midi comme il l'a fait.
Et Golden lui répondit un air détaché:
- Ah, oui. Je l'avais oublié, celui-là. Veux-tu dire à Miss Furlong de le faire venir en sortant? Et merci de ta visite. Je suis très heureux de savoir que Philippe est sain et sauf. Transmets-lui mes condoléances pour la mort de sa femme.
McGuire fit le message à Miss Furlong en sortant et retourna à son bureau. Il était maintenant convaincu que le meurtre de la femme de Montand était l'oeuvre de Golden et que Cunningham avait aussi un rôle à jouer dans l'affaire. Rendu à son bureau, il téléphona à tous les postes de radio pour vérifier si on avait annoncé la mort de quelqu'un suite à un attentat à la bombe survenu aux petites heures du matin. Partout on lui affirma qu'aucune nouvelle de ce genre n'avait été diffusée ce jour-là. McGuire en conclut que Golden vieillissait et avait pris une chance qu'il n'aurait jamais prise auparavant. Il avait annoncé un crime qu'il était certain d'avoir commis mais qui ne s'était pas produit. Golden avait les deux pieds dans la porte de sa cellule de prison mais il fallait maintenant laisser passer les funérailles de Madame Montand.
* * *
Mario entra dans le bureau de Golden et vit que le patron était furieux. Il n'osa pas se tirer une chaise pour s'asseoir devant le bureau Louis XV comme il le faisait habituellement. Golden lui dit d'un air furieux:
- Montand n'est pas mort, Mario.
- C'est impossible, Don Roberto. J'ai bien vérifié
avec son bureau hier pour savoir s'il était à l'extérieur
de la ville et on m'a affirmé que non. Il faut qu'il ait été
chez lui à cinq heures du matin.
- Il n'y était pas. Et j'ai annoncé sa mort
à Cunningham en arrivant, ce matin. Et je viens de le répéter
à Danny McGuire. Je leur ai tous deux affirmé que c'est toi
qui m'avait annoncé la nouvelle après l'avoir entendue aux
informations ce matin. Tu comprends ce que ça veut dire, Mario,
s'il arrive quelque chose. C'est toi qui devra prendre le blâme.
Tu perds la main, Mario. C'est ta première bavure en plus
de dix ans mais elle est de taille.
- Que voulez-vous que je fasse, Don Roberto?
- Pour l'instant, il faut oublier complètement Philippe Montand.
Il semble que c'est lui que la police soupçonne et il n'a pas d'alibi.
Ils vont donc chercher dans sa direction pendant un bon moment. On
va donc laisser passer la tempête mais il va falloir penser à
te relocaliser aux États-Unis une fois que la prochaine transaction
sera terminée. Présentement, il ne faut rien changer
aux habitudes pour ne pas attirer l'attention davantage. Quant à
Cunningham, ce n'est pas lui qui va venir me poser des questions.
Il va préférer se tenir loin de tout ça et faire comme
si on ne s'était jamais parlé. Je vais faire de même
avec lui.
* * *
Le même soir, Danny McGuire rencontrait à nouveau Vittorio Fatzino dans un snack bar du West Island. Danny mit Fatzino au courant de ce qu'il avait appris de Montand, Cunningham et Golden et demanda à Fatzino:
- Ils ont raté leur coup et Philippe est en sécurité
maintenant. Ils n'oseront plus rien tenté contre lui mais
je me demande si on ne devrait pas emballer le paquet maintenant?
- Comment as-tu justifié ta visite à Golden et Cunningham?
Ils pourraient commencer à se méfier de toi, maintenant,
et c'est la dernière chose dont aurait besoin, si prêts du
but.
- Aucun soupçon. Par contre, je n'ai pas eu le choix,
je leur ai annoncé que je retournais aux États-Unis dans
trois mois. J'ai donné ma démission, en quelque sorte.
C'était la seule façon de justifier ma visite à leurs
bureaux sans éveiller leur méfiance.
- De toute façon, on aura réglé nos comptes
d'ici trois mois.
- Bien avant, avec un peu de chance. Si seulement ce chargement
dont Montand a parlé pouvait refaire surface quelque part et ne
pas nous échapper avant qu'ils en prennent possession. Es-tu
certain de tous nos hommes pour l'opération, si on l'apprend à
temps? On ne veut surtout pas de magouille. On a assez investi
dans ce coup-là, il va falloir que ça rapporte. Et
après ça, "Bye bye, le Canada."
- Oui, j'ai aussi hâte que toi que ça finisse, Dan.
* * *
Après l'enterrement de sa femme, Montand décida
de prendre une semaine de vacances dans un Club Med, aux Antilles, avant
de reprendre le travail. Il n'avait aucune envie de jouer le veuf
éploré et avait décidé de se changer les idées
avant de retourner dans l'enfer de la Famille. Golden et Cunningham s'étaient
rendus chacun leur tour au Salon mortuaire et avaient sympathisé
avec le malheur de Montand. Golden lui avait suggéré
très paternellement de prendre des vacances, le temps qu'il faudrait,
pour se remettre de l'épreuve et lui avait même dit que s'il
désirait quoi que ce soit à son retour sa porte serait grande
ouverte. Il se ferait un plaisir de l'aider dans ces moments difficiles.
Si Montand désirait aller travailler dans une filiale en Europe,
ou ailleurs dans le monde, pour se changer, Golden verrait personnellement
à ce qu'on lui donne ce qu'il désirait. Montand n'avait
pas été dupe de cette marque de sympathie mais avait joué
le jeu et remercié chaleureusement Monsieur Golden. Quant
à Cunningham, il avait démontré son amitié
pour Montand en lui disant de l'appeler "Richard". Le prenant à
part, Montand avait dit à ce dernier :
- Richard, vous avez été très chanceux, dans
cet accident.
- Pour quelle raison dites-vous ça ?
- Parce que si j'étais mort dans cette malencontreuse explosion
vous seriez probablement déjà en prison.
- Je ne vous comprends pas, Philippe. Je n'ai fait que ce
que vous m'aviez demandé. Pour la Justice. Robert Golden m'a
confirmé que la Sénateur Di Pietro lui avait transmis l'information
concernant le rendez-vous de Gordon Davidson à Ottawa. C'est
bien ce que vous vouliez, n'est-ce pas?
Cunningham avait compris que sa liberté
dépendrait désormais de la bonne santé de Philippe
Montand. Ce dernier profita de son séjour au soleil pour jouer
au tennis et nager plusieurs heures par jour. Le soir, il participait
aux fêtes et aux spectacles et se rendit compte qu'il était
beaucoup plus sociable que du temps où il était avec sa femme.
Il n'avait plus à craindre de se faire humilier à chaque
fois qu'il parlait à quelqu'un et finit par s'admettre à
lui-même qu'il se sentait libéré qu'elle soit morte,
même s'il n'oserait jamais l'avouer à quiconque. À
chaque fois qu'il pensait à elle, il était pris d'un profond
malaise qui durait plusieurs minutes, lui faisait froncer les sourcils
et s'assombrir. Quand il revenait à lui, il se remettait à
sourire et à se sentir libre, jeune, beau et heureux. Beaucoup
de femmes l'entouraient et venaient s'asseoir à sa table aux repas
mais il n'était toujours pas conscient de son effet sur les femmes
et de son charme naturel. L'une d'elles, Carol Apeton, du Vermont,
était ostensiblement attirée par lui et ils se retrouvaient
presqu'à tous les repas à la même table. Elle
était agent d'immeubles responsable de la vente de condos dans un
centre de villégiature. Une grande partie de sa clientèle
venait du Canada, en particulier de Toronto. Carol était grande,
mince, toujours souriante et avait un accent britannique qui plaisait à
Montand. Le troisième soir, après avoir dansé
ensemble une partie de la soirée, Carol demanda à Montand
de venir passer la nuit avec elle.
- Mais ta camarade de chambre?
- Elle ne sera pas là de la nuit. J'ai tout arrangé.
Montand avait été tellement habitué à se faire rebiffer par sa femme, qu'il pouvait difficilement concevoir qu'une femme gentille et drôle comme Carol lui demande aussi simplement de venir passer la nuit avec elle. Ils se rendirent à sa chambre où ils parlèrent et firent l'amour toute la nuit. Elle avait un corps magnifique, mince, svelte, et des yeux éclatants et pleins de désirs. Elle lui dit un moment donné:
- Tu es si doux et si tendre... sais-tu que c'est ce que toutes les femmes recherchent. Tu es comme un prince charmant et tu as un si beau sourire et un si beau coeur. Ta femme est bien chanceuse d'avoir un homme comme toi.
Montand, qui n'avait pas mentionné grand'chose de sa vie aux gens du Club, avait trouvé plus simple de dire qu'il était marié. Il répondit à cette remarque de Carol, les larmes aux yeux:
- Je n'ai pas de femme. Elle est morte. Mais tu es bien gentille de me dire ce que tu me dis là. C'est la première fois de ma vie que j'entends un aussi beau compliment et ça me fait du bien.
Carol, croyant que ses larmes étaient à l'intention de la femme décédée, se leva du lit, passa un peignoir et dit à Montand:
- Je m'excuse, Philippe. Je ne t'aurais jamais demandé de venir ici si j'avais su. Je regrette vraiment beaucoup pour ta femme. Est-elle morte d'une maladie ? Est-ce que tu préfères ne pas en parler?
Montand, étendu nu sur le lit, la regarda tendrement, tendit un bras en sa direction pendant qu'elle se rapprochait de lui et sourit en lui répondant:
- Ce n'est pas pour ma femme, les larmes. Je pense que c'est pour moi.
Il prit sa main et l'attira vers lui, elle laissa tomber son peignoir, s'étendit à côté de lui, il l'attira plus près et elle s'étendit sur lui, face à face, corps à corps, les yeux dans les yeux. Il lui dit en la regardant tendrement:
- Je sais que je ne devrais pas dire ça mais ma femme a été l'être le plus méchant et le plus destructeur que j'ai rencontré dans ma vie. Et même morte, elle me crée encore des problèmes sans le vouloir.
Et Montand se mit à parler et raconter à Carol ce qu'il avait vécu avec cette femme et les problèmes qui l'attendaient au retour avec la police. De fil en aiguille, il lui raconta tout ce qu'il savait sur les cadres supérieurs de la Southern. Il n'était même plus certain de pouvoir faire confiance à un de ses rares vrais amis, Danny McGuire. Il parla, ils firent l'amour, refirent l'amour et reparlèrent. Peu avant de s'endormir, elle lui dit:
- Tu devrais écrire un livre sur ce que tu viens de me conter.
Tu deviendrais millionnaire.
- Outre le fait que je suis incapable d'écrire, je serais
mort avant la page cinquante.
* * * * *
Le quatrième jour, le compagnon de chambre de Montand quittait le Club en avant-midi et ce dernier se retrouva seul dans sa chambre pour le reste de sa vacance. Tout en continuant à jouer au tennis et à nager, il passa ses derniers jours en compagnie de Carol Apeton. Ils revinrent ensemble sur l'avion qui les ramenait à Montréal et passèrent leur dernière nuit dans un hôtel de la Métropole. Les deux s'étaient attachés rapidement l'un à l'autre et comprirent que cette séparation qui arrivait serait difficile. Carol dit à Montand, pendant qu'ils s'enlaçaient et s'embrassaient pour la dernière fois:
- La vie est injuste. Nous pourrions peut-être nous entendre
très longtemps tous les deux, mais nous n'aurons jamais l'occasion
de le savoir vraiment.
- Pour moi, c'est autre chose, Dear. J'ai été
plus heureux avec toi en une semaine que je ne l'ai jamais été
en plusieurs années avec ma femme. C'est pour dire qu'on ne
sait jamais ce qui peut arriver dans la vie. Je n'aurais jamais cru
vivre ça quand j'ai décidé d'aller en vacances pour
une semaine. Je t'aime beaucoup et je te souhaite d'être très
heureuse. Enfin... tu es une très bonne personne, Carol and
God may bless you, Dear.
- Peut-être nous reverrons-nous tout de même ?
Je ne suis qu'à une heure et demi de route de Montréal.
- J'irai te voir au Vermont, c'est promis.
Retour No 7 au début de la Partie 2
Montand revint de son voyage détendu, heureux et bronzé. Il alla pour saluer Danny McGuire à son arrivée au bureau mais en s'approchant du bureau de ce dernier il l'entendit qui discutait, la porte ouverte, avec Arthur Lavoie et Richard Cunningham. Montand fit demi-tour en entendant ces voix parce qu'il n'avait aucune envie de rencontrer Cunningham aussitôt après son retour. Une fois dans son bureau, il commença à regarder les messages que sa secrétaire avait pris durant son absence. Il avait un message du bureau Détectives Anonymes de Montréal qui datait du vendredi précédent et décida de retourner l'appel de son ami Yvan Laroche avant de passer à autre chose.
- Salut, Yvan. Tu m'as appelé ?
- Oui. Y'a rien de trop beau à la Southern Distribution.
Ta secrétaire m'a dit que tu étais parti pour une semaine.
Où es-tu allé, chanceux ?
Et Montand raconta en quelques mots qu'il avait décidé de prendre une semaine de vacances dans le sud. Puis il demanda à Yvan ce qui lui valait l'honneur de son appel. Laroche semblait hésitant à répondre :
- Rien de spécial. C'est simplement que je n'avais pas
eu de tes nouvelles depuis longtemps et je me demandais si on ne pourrait
pas manger ensemble un de ces jours.
- Tu ne penses pas à aujourd'hui, j'espère ?
J'arrive et je vais sûrement manger rapidement.
Laroche insista sans insister :
- Non, peut-être pas ce midi mais si on prenait un verre après
ton travail ça pourrait aller aussi.
Montand comprit que Laroche voulait le voir au plus tôt mais
n'osait pas le dire au téléphone. Il dit à Laroche:
- Écoute, je ne veux pas non plus recommencer trop brusquement
après une semaine de vacances. J'ai pas l'intention de partir
tard. Je pourrais te rencontrer vers seize heures trente.
Danny McGuire entrait dans le bureau de Montand comme ce dernier raccrochait. Le voyant tout bronzé, McGuire dit à Montand:
- Salut, Philippe. Tu ne m'avais jamais dit que tu avais du sang africain.
Et les deux se mirent à discuter du voyage de Montand lorsque tout à coup Montand réalisa que la porte de son bureau était ouverte et qu'il n'avait pas vu Cunningham quitter, alors qu'il devait nécessairement passer devant son bureau pour se rendre à la sortie à partir du bureau de McGuire. Il interrompit abruptement la discussion et dit à Danny, en baissant le ton:
- Et Cunningham ?
- Quoi, Cunningham ?
- Je ne l'ai pas vu partir.
- Partir d'où ?
- De ton bureau.
- Mais il n'était pas dans mon bureau. Ah... tu es
venu près de mon bureau, c'est ça? Et tu as entendu sa voix.
- Oui. Je t'ai entendu parler avec Arthur et Cunningham alors
je suis revenu sans me montrer. Je n'avais pas envie de voir le Prince.
- Non, non. On était en appel conférence.
As-tu déjà vu le prince Cunningham se déplacer pour
venir à nos bureaux ?
Montand ne répondit pas. Il était songeur et
distrait. McGuire lui dit de son air pince-sans-rire:
- Je ne voudrais pas vous déranger, mais peut-on savoir ce
qui vous préoccupe, Monsieur Montand ?
Montand continua à avoir l'air songeur, puis s'exclama:
- Je l'ai ! Je viens de comprendre! Ferme la porte, s'il
te plaît, Danny. McGuire s'exécuta et Montand reprit:
- Je t'ai dit que c'était impossible que Golden soit à
Plattsburgh un certain dimanche, tu te souviens?
- Oui et je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi tu étais
si certain que ce soit impossible.
- Je l'ai entendu discuter avec deux autres personnes, ce jour-là,
à Montréal. Mais ce n'était pas ce que j'avais
cru. Il n'était pas physiquement présent, c'était
un appel conférence comme celui que tu viens de faire avec Arthur
et Cunningham.
- Et alors? C'est permis. La preuve c'est que je le
fais bien, moi. Changement de sujet... J'ai vérifié ce que
tu m'avais demandé avant de partir et je peux t'assurer que tes
amis italiens de Plattsburgh ne sont pas venus au Canada au moment de l'explosion
de ta maison, ni en voiture, ni en avion.
- Alors, il faut que ce soit Mario Cabrini.
- Peut-être. Ce n'est pas facile à prouver, à
moins que la police trouve un témoin au cours de son enquête.
En passant... tu n'es plus un de leurs suspects pour cette explosion.
- Comment le sais-tu ?
- Je me suis occupé de ça pendant ton absence.
C'est tout ce que je peux dire pour l'instant.
- Tu es toujours aussi mystérieux, Danny. Tu sais que
je me suis vraiment demandé un moment donné de quel côté
tu étais... Enfin, je te remercie, tout de même. Ça
fera un problème de moins si je n'ai plus la police aux talons.
- J'ai aussi annoncé ma démission, récemment.
Je retourne aux États-Unis dans un peu plus de deux mois.
- Tu parles d'une nouvelle! Qu'est-ce qui t'a fait prendre
cette décision-là?
Danny McGuire expliqua à Montand les raisons qu'il avait déjà données à Golden et Cunningham. La discussion prit fin sur cette dernière nouvelle et chacun reprit son travail.
En fin d'après-midi, Montand se rendit dans une brasserie
que lui avait indiquée Yvan Laroche, dans le Vieux Montréal.
En entrant, il aperçut Laroche qui était assis à une
table en compagnie d'un travailleur que Montand voyait de dos. Ce
dernier se dirigea vers la table de Laroche et eut la surprise de voir
que le travailleur en question n'était nul autre que monsieur Gagnon,
l'ancien Directeur d'entrepôt congédié par la Southern
Distribution. Montand était franchement heureux de le voir
et le salua chaleureusement :
- Quelle surprise, Monsieur Gagnon. Je suis bien content de
vous revoir. Vous avez l'air tout à fait bien.
- Bonjour, Monsieur Montand. Moé aussi chu ben content
d'vous r'voir. Vous avez été ben chic avec moé.
Montand salua Laroche et s'installa avec eux. Il prit des nouvelles des enfants de Gagnon, puis de sa femme. Tout allait bien grâce au travail que Monsieur Laroche avait trouvé à Gagnon à la demande de Montand. Après avoir échangé pendant quelques minutes sur la petite famille de Gagnon, ce dernier dit à Montand:
- C'est moé qui voulait vous rencontrer, Monsieur Montand,
mais j'voulais pas vous appeler moi-même ça fait qu'j'ai d'mandé
à Monsieur Laroche d'organiser une rencontre avec vous. Y
vient d'arriver un chargement ben rare au port. J'ai pensé que ça
intéresserait peut-être la Southern.
- Ah oui? Et de quel chargement s'agit-il?
- Un container de rouleaux de câbles. Du câble
pour les centrales, vous savez le gros câble.
- Oui, et alors?
- Ben le bill de lading dit qu'y est défectueux mais en vingt
ans avec la Southern, j'ai jamais vu ça tout un container de rouleaux
d'même qui est défectueux. J'me d'mandais si la Southern
se s'rait pas fait voler ça en que'que part parce que c'est officiel
que c'est leur câble, ça j'vous l'garantis, sauf qu'y le r'tournent
pas à Southern, y'ls l'envoient à une compagnie d'import
export avec un nom Italien. Ça r'semble à Estini, ou
que'que chose de même. Pis moé, j'leux fais pas confiance
aux Italiens, c'est toutes des voleurs.
- Vous avez bien fait de me parler de ça, Monsieur Gagnon.
Mais c'est excessivement important que ça reste entre nous.
Laissez-moi penser deux minutes...
Les idées de Montand se bousculaient à folle allure.
Il se demandait quoi faire et quoi dire. Il comprit rapidement que Gagnon
avait probablement découvert par pur hasard le chargement que la
Mafia de Golden attendait. Montand voulait vérifier, avant
d'alerter qui que ce soit, pour s'assurer que Gagnon parlait bien du bon
container. Il demanda à ce dernier:
- Pourriez-vous me conduire à ce container pour que je le
l'examine?
- Ben... j'pense pas. Ma carte pour rentrer au port est pas
bonne après mes heures de travail.
Yvan Laroche, qui n'avait rien dit jusque là, intervint dans la discussion:
- Je peux te faire entrer au port si tu veux, Philippe. Je n'ai qu'à dire que tu es avec moi. Tu passeras pour un de mes enquêteurs. J'ai un laisser-passer pour entrer là vingt-quatre heures par jour depuis le début de mon contrat.
La discussion se poursuivit pendant quelques minutes. Gagnon indiqua que le container se trouvait dans le hangar No 40 et Montand lui demanda de garder pour lui tout ce qui venait de se dire. Montand irait voir le container avec Laroche, puis ferait les vérifications nécessaires avec la Southern dans les jours à venir et verrait à ce que la Société récupère son matériel volé. Tout ce qu'on demandait à Gagnon était d'oublier leur rencontre. Et Montand s'occuperait de faire récompenser Gagnon en temps et lieu s'il savait tenir sa langue. Montand précisa à Gagnon que même sa femme ne devait pas savoir ce qui se passait.
- Vous lui direz plus tard. Quand tout sera fini. Je
peux compter sur votre discrétion, Monsieur Gagnon?
- Pour vous, Monsieur Montand, ch'frais n'importe quoi.
Gagnon se leva et quitta la brasserie heureux de voir qu'il avait peut-être rendu service à la Southern. Il espérait secrètement pouvoir retourner à son ancien emploi si son intervention était appréciée en haut lieu.
Une fois Gagnon parti, Montand demanda à Laroche s'il
avait un couteau quelconque sur lui ou dans son véhicule.
Ce dernier lui demanda:
- Pour quoi faire?
- Pour percer le câble.
- Voyons, Philippe. Je ne peux pas faire ça.
C'est un méfait ce que tu me proposes là. Je suis engagé
pour empêcher les gars du port de voler ou de saccager la marchandise,
pas pour le faire à leur place. Je pourrais perdre ma licence
d'enquêteur privé pour une histoire comme ça et pas
de licence, plus de business. Tout y passe.
- Tu n'es pas au courant de rien. C'est moi qui vais le faire.
C'est plus gros que tu crois cette histoire-là et il n'est pas question
de vol mais d'importation de drogue. Il faut que je vérifie
ce qu'il y a dans ces câbles-là.
Laroche sortit et alla chercher son véhicule dans le stationnement pendant que Montand payait la note. En sortant de la brasserie, Montand monta directement dans la voiture de Laroche qui démarra. Une fois rendu au hangar indiqué par Gagnon, Montand et Laroche descendirent de voiture et se rendirent au container en question. Quelques rouleaux avaient été sortis pour l'inspection. Montand sortit le tournevices que Laroche lui avait remis et le planta dans un des rouleaux de câble. L'intérieur était dur et ne contenait rien qui puisse ressembler à de la drogue. Montand dit à Laroche:
- C'est impossible ...
Et il essaya de percer le câble d'autres rouleaux mais obtint le même résultat. Il dit à nouveau à Laroche:
- Je suis certain qu'il y a de la drogue droit devant nous, quelque
part, et je ne comprends pas pourquoi ces rouleaux n'en contiennent pas.
À moins qu'il n'y ait que quelques rouleaux qui en contiennent et
qu'ils soient au fond du container. Aide-moi à grimper là-dessus.
- Tu veux absolument me la faire perdre, ma licence, hein ?
Tu n'as pas besoin de grimper nulle part. Aide-moi, on va dérouler
un des rouleaux pour le percer plus loin, pas juste au bout comme tu fais
là. Aide-moi, ça presse. J'ai hâte de partir
d'ici, moi.
Ils se mirent à pousser de toutes leurs forces sur un des
rouleaux jusqu'à ce qu'il y ait quelques mètres de câble
de déroulé et Montand fit un nouvel essai qui donna le même
résultat. Laroche lui dit :
- Last call, Philippe. On fait encore trois tours et après
je fiche le camp.
Montand refit le même exercice quelque mètres plus loin et vit que la pointe de son tournevices était toute blanche en le ressortant du câble:
- Ça y'est, Yvan ! C'est ça ! Juste un autre coup de tournevices un peu plus loin et on rembobine le rouleau de fil.
À nouveau le tournevices ressortit couvert d'une poudre blanche. Montand agrandit un peu le dernier trou, sortit son agenda de ses poches, en arracha une feuille et fit tomber de la poudre sur la feuille qu'il plia et remit dans son agenda. Une fois le rouleau remis en place, ils quittèrent les lieux précipitamment. Rendus au stationnement de la brasserie, Montand demanda à Laroche de faire surveiller ce container à distance par un de ses enquêteurs jusqu'à nouvel ordre pendant que lui s'occuperait de contacter les autorités.
* * *
Laroche laissa sortir Montand du stationnement devant lui. Ce dernier décida de se rendre directement chez Danny McGuire. Il traversa le Vieux Montréal et alla prendre l'autoroute en direction du West Island. Dans la bretelle qui mène à l'autoroute, il remarqua qu'une voiture qui avait démarré derrière lui, une fois sorti du stationnement, s'engageait aussi sur l'autoroute dans la même direction que lui. Laroche, qui avait aussi observé le même véhicule au moment où Montand était passé devant lui, avait décidé de le suivre pour vérifier si Montand était suivi. Une fois sur l'autoroute, Montand accéléra et se mit à dépasser de gauche et de droite les voitures qui le précédaient. Les deux autres qui suivaient Montand firent de même et une véritable poursuite à toute allure s'engagea sur l'autoroute où l'heure de la congestion tirait à sa fin mais où de nombreux véhicules circulaient encore. Montand, qui n'avait pas reconnu la voiture de Laroche à cette distance, crut qu'il avait deux véhicules à ses trousses et accéléra jusqu'à près de deux cents à l'heure avec sa Mercedes. Il finit par se distancer de ses deux poursuivants et une fois rendu à Pointe-Claire s'engagea dans la sortie qui menait chez Danny McGuire, sortit son cellulaire et composa le numéro de ce dernier tout en conduisant. McGuire répondit et Montand lui dit, complètement paniqué:
- Danny, j'arrive chez toi dans quelques minutes. Appelle la police, je suis suivi.
Et il raccrocha sans attendre de réponse. Il regarda à nouveau dans son rétroviseur et ne vit rien derrière lui. Il se sentit soulagé d'avoir semé ses poursuivants et se rendit chez Danny McGuire, rassuré. Dans son énervement, il avait passé la rue de McGuire et était rendu une dizaine de rues plus loin. Il fit demi-tour et revint sur ses pas. En arrivant devant la maison de Danny, il vit trois individus, dehors, qui parlaient entre eux et pensa que c'étaient les policiers appelés par Danny. Il descendit de voiture, se dirigea vers eux et reconnut Laroche qui parlait avec McGuire. Le troisième individu s'approcha de Montand et lui dit:
- Je suis Vittorio Fatzino, de la G.R.C. J'aimerais voir votre agenda, Monsieur Montand.
Montand ne comprenait plus ce qui se passait et réalisa qu'il
était probablement en possession de cocaïne ou d'héroïne
et qu'il était à deux doigts de se faire arrêter.
Fatzino ajouta en riant:
- Vous vouliez la faire analyser cette poudre là, n'est-ce
pas ? Alors je suis votre homme et pour vous, ce sera gratuit.
Montand poussa un soupir de soulagement tout en sortant son agenda qu'il remit à Fatzino. Ce dernier lui dit:
- Je voudrais vous présenter un de mes amis.
Et en regardant Danny McGuire, il dit à Montand :
- Je vous présente Danny McGraw, de la C.I.A.
Montand répéta, bouche bée, en regardant McGuire
avec des yeux ahuris :
- Danny Mc-Graw-de-la-C-I-A ? Pas possible!
Et Danny lui répondit :
- C'est toi le pas possible, Philippe.
Puis Laroche expliqua qu'en voyant partir la voiture de Fatzino derrière Montand, à la sortie du stationnement à côté de la brasserie, il avait décidé de le suivre pour s'assurer que Montand n'avait pas de problème et en voyant Montand accélérer, il suivit Fatzino qui avait accéléré aussi. Et il s'était retrouvé là où il était maintenant.
* * *
Montand passa la soirée et une partie de la nuit aux bureaux de la G.R.C. en compagnie de McGuire, Fatzino et plusieurs autres agents. On lui expliqua que grâce aux remarques qu'il avait faites à Danny à propos d'un chargement de câble, on espérait maintenant pouvoir mettre la main au collet de Golden et de deux chefs de la Mafia canadienne. On prit sur vidéo une déclaration complète de tout ce que Philippe Montand savait concernant Golden et Cunningham. Danny McGuire expliqua à Montand que ses amis dont il avait parlé à quelques reprises n'étaient nul autres que ses contacts à la C.I.A. et à la G.R.C. McGuire avait suivre Montand par la G.R.C. parce qu'il craignait pour sa vie et c'est de cette façon qu'il avait appris sa rencontre avec Cunningham dont Montand n'avait jamais parlé. Danny expliqua aussi à Montand qu'après les funérailles de sa femme, la G.R.C. avait communiqué avec les enquêteurs de la C.U.M. et les avaient informés que Montand était sous surveillance et que la G.R.C. était en mesure de fournir l'alibi qui démontrait qu'il n'était pas ressorti de son appartement, après être revenu du tennis, la nuit où sa maison avait explosé. McGuire travaillait depuis dix ans pour tenter de prendre Golden qu'on soupçonnait de toutes sortes de crimes mais qui avait toujours réussi à échapper à la Justice. Mais maintenant on le tenait et on allait passer à l'action et démontrer que Golden était à l'origine de l'importation de drogue qui se trouvait présentement au port. Il ne restait plus qu'à attendre que le chargement de câbles soit réclamé par ses propriétaires après quoi on procéderait à l'arrestation des deux chefs de la Mafia, actionnaires à parts égales de la Silvestrini Import Export Corporation. On procéderait ensuite aux arrestations de Mario Cabrini et de Robert Golden et on espérait, en plus des preuves qu'on avait déjà, que Cabrini se mette à table et accepte de témoigner contre Golden. À titre d'ancien agent de la C.I.A., sa sécurité serait menacée en prison et on lui offrirait en échange de son témoignage la promesse de ne pas être envoyé dans un pénitencier sous sa véritable identité. Rien de moins et rien de plus. Quant à Montand, on lui offrait dès maintenant une nouvelle identité et une prime importante pour qu'il puisse se relocaliser ailleurs. Il serait informé d'avance de l'imminence de l'arrestation de Golden et serait surveillé d'ici là pour sa propre sécurité.
* * *
Le lendemain, Robert Golden était dans son bureau avec
Mario Cabrini:
- Mario, le procès de Jerry est encore une fois remis à
plus tard et son avocat s'entête à vouloir continuer à
le défendre et j'ai peur qu'il réussisse à le faire
acquitter. Il ne faut pas que Jerry soit acquitté. Je
veux le voir en prison pour le restant de ses jours, qui ne seront pas
nombreux une fois au pénitencier. Les autres prétendent
qu'ils ne peuvent rien faire mais il ne sera pas dit que Jérôme
O'Reilly aura le dessus sur Robert Golden. Je veux que tu contactes
Vincenzo Lombardi et qu'il organise une rencontre avec cet avocat, Réjean
Drapeau. Je veux que Rico Santini de Toronto y assiste. Pour une
fois, je rencontrerai des membres de l'Organisation à Montréal,
puisqu'il le faut.
- Très bien, Don Roberto. Où la rencontre doit-elle
avoir lieu?
- Dans un endroit discret. Je les laisse décider.
Mais pas dans la résidence d'un membre de l'Organisation; leurs
maisons sont toujours surveillées. Et à la noirceur, de préférence.
- Je m'en occupe, Don Roberto.
* * * * *
Deux jours plus tard, dans l'après-midi, Danny McGuire entra dans le bureau de Montand, ferma la porte et dit à ce dernier:
- Tu as été tellement occupé depuis quelque temps que j'ai pris la liberté de faire une demande en ton nom. Regarde ça, et ne te mets pas à crier.
Et Danny lui tendit une enveloppe que Montand ouvrit, en sortit un papier et s'exclama:
- Quoi? Un chèqe de trois millions cinq cent mille dollars?
Qu'est-ce que c'est ça?
- Le paiement de l'assurance-vie pour la mort de ta femme.
- Trois millions cinq cent mille dollars? Mais c'est incroyable.
Déjà qu'un million je trouvais ça exagéré.
Pourquoi trois millions et demi?
- C'est le programme des cadres de la Famille, Philippe. Triple
indemnité en cas de mort accidentelle et un assassinat, c'est considéré
comme un accident.
Montand demanda:
- Mais comment as-tu fait pour obtenir ce chèque-là?
Je n'ai rien signé.
- J'ai triché un peu. Je savais que tu n'avais par
pu t'occuper de ces choses-là et que ça pourrait presser
à ton retour de voyage. Alors je me suis permis d'imiter ta signature
et d'obtenir une attestation de la police à l'effet que tu n'étais
pas un suspect pour que les assurances règlent au plus tôt.
J'espère que tu ne m'en veux pas trop d'avoir forgé ta signature.
Montand le regarda et lui répondit en riant:
- Tu mériterais de te faire arrêter pour ça.
- Sans doute. Et je me suis permis de forger à nouveau
ta signature sur le chèque que l'assurance a envoyé. Si tu
regardes bien, ce que tu as en main n'est pas un chèque mais un
mandat bancaire que tu pourras encaisser n'importe où.
Il est émis à partir d'un compte spécial de la G.R.C.
et, si tu décides de disparaître, personne ne pourra jamais
retracer l'endroit où ce mandat aura été encaissé.
Sauf nous.
- Tu es too much, Danny. Tu penses vraiment à tout.
- À presque tout. Et, au cas où tu ne l'aurais
pas remarqué, ce mandat contient la prime des autorités pour
ton assistance dans l'enquête et la valeur de remplacement de ta
maison.
- Ah bon? C'est pour ça, le cinq cent mille.
- Non. C'est en argent américain comme tu peux voir.
C'est ta prime plus le trois cent cinquante mille pour ta maison. On ne
sait jamais... tu pourrais vouloir aller visiter le Vermont un jour.
- Quoi ? Est-ce que tu veux dire que ...
McGuire l'interrompit:
- Philippe, tu ne crois quand même pas que nous allions prendre
le risque de ... Tu étais peut-être tout seul dans ta chambre
pendant quatre jours, au Club Med, grâce à nous, mais les
trois premiers jours on voulait s'assurer que tu étais en sécurité
là-bas. On n'avait pas le choix.
- Tu veux dire que le type qui a partagé ma chambre pendant
trois jours était un de vos...
McGuire l'interrompit à nouveau:
- ... amis. C'est comme ça qu'on appelle ça.
Un ami. Et nous avons aussi dû enquêter sur la rencontre que
tu as faites là-bas. Ce sont les règles.
- Tu veux dire que Carol...
- Est irréprochable...
- Et ça va se terminer quand cette protection-là?
- Disons que ça va s'espacer avec le temps mais que ça
ne se terminera jamais complètement. Partout où tu
iras, tu auras toujours des amis. Et tu pourras toujours communiquer avec
nous en utilisant les banques. Le numéro de ton compte de
banque à l'envers te permettra toujours de nous rejoindre en ajoutant
1-800 devant. À la condition que tu donnes ce code à
l'ouverture du compte.
Et Danny McGuire lui montra un code en lui disant qu'il devait l'apprendre par coeur.
- Comment veux-tu que j'apprenne ça par coeur : PDATNOM ?
- C'est très facile. Pour t'aider, on a choisi un code
que tu ne pourras jamais oublié. Le P, c'est pour Philippe,
et les autres lettres sont simplement l'anagramme de "Montand", sans répétition
de lettre. Tu fais disparaître le deuxième "N" et le
tour est joué. Et voici la liste des banques avec lesquelles
tu devras faire affaires à travers le monde industrialisé
pour obtenir le numéro-de- compte-numéro-de-téléphone.
Montand remercia Danny et au moment où il sortait du bureau de Montand, le téléphone de ce dernier sonna. Montand fit signe à Mcguire de fermer la porte et répondit. C'était une voix de femme qui demandait à parler à Philippe Montand, puis elle lui dit de patienter, qu'elle lui passait quelqu'un qui voulait lui parler:
- Philippe, c'est Papa Jello. Est-ce que tu me replaces ?
- Oui, oui, ça va?
Montand avait reconnu la voix de Jerry qui lui dit:
- Écoute, j'ai pensé à toi et j'ai un magnifique dessert comme tu l'aimes pour toi, mais il faudrait que tu passes le prendre rapidement avant qu'il perde son goût.
Montand comprit que Jerry voulait le voir de toute urgence et répondit:
- Y'a rien que je ne ferais pas pour tes desserts. Où
veux-tu que je passe le prendre.
- Dans le stationnement du IGA situé sur Queen Mary Rd, juste
à l'est de Décarie.
- O.K. Je peux être là dans une trentaine de minutes.
Mais pas dans le stationnement. Attends-moi dans le IGA, près de
l'entrée et suis moi quand tu vas me voir entrer. Je t'expliquerai.
- O.K. À tout de suite.
Quarante-cinq minutes plus tard, Montand avait semé
son ange gardien de la GRC qui ne laissait plus d'une semelle et arrivait
au IGA. Il vit Jerry déguisé en véritable clochard
et lui fit signe de le suivre dans une allée. Les deux s'arrêtèrent
un près de l'autre, en feignant de chercher un produit sur les tablettes.
Montand dit à Jerry, à voix basse et sans le regarder:
- Je vais aller te rejoindre au restaurant chinois situé
à cinquante mètres sur la droite en sortant. Et il
s'éloigna après avoir pris une boîte sur la tablette
devant lui.
Quelques minutes plus tard, Montand sortit du IGA avec sa perruque blonde et ses lunettes teintées et se rendit au restaurant chinois. Il rejoignit Jerry qu'il venait de voir pour la première fois depuis sa visite à Parthenais. Ce dernier lui dit:
- Je vais aller droit au but, Philippe. Mon avocat a reçu
une visite, une fois de plus, de ce qu'il appelle les Italiens. Ils
ont organisé une rencontre à son bureau spécial pour
vendredi soir, dix-huit heures. Ils essaient encore de le convaincre de
laisser tomber ma cause mais cette fois-ci la personne qui tire les ficelles
est censée être présente. D'après moi, c'est
Golden.
- Dans deux jours?
- C'est ça. Et ils vont arrivés tous ensemble.
L'avocat n'ouvre la porte qu'une seule fois, quand il est à cet
endroit-là, semble-t-il. Ils vont devoir arriver et repartir
ensemble. Tu pourrais les faire photographier ensemble par ton enquêteur
privé pour avoir une preuve que Golden a des contacts avec la Mafia.
Je pense toujours à Gordon Davidson, tu sais ...
- C'est bien de ne pas laisser tomber les amis, Jerry. J'ai
pensé que la femme de Gordon pourrait poursuivre la Southern pour
des millions si on réussit à prouver qu'il a été
tué par le Président à cause d'une décision
illégale de la Société.
- Mon avocat m'a dit la même chose.
- Sait-il que tu es venu me rencontrer?
- Oui et non. Il fait semblant de ne pas le savoir.
Mais s'il m'a parlé de son meeting de vendredi, c'est qu'il sait
que ça peut intéresser quelqu'un sinon il ne m'en aurait
pas parlé. Il m'a dit que, comme client, j'avais le droit
de savoir qu'on mettait des pressions sur lui mais que lui ne voulait rien
savoir de ce que je faisais avec l'information concernant ma cause.
Puis il a ajouté, d'un air entendu, que je devais garder pour moi
ce qu'il venait de me dire.
- Je m'occupe du photographe. Merci de l'information.
Montand repartit et se rendit directement chez lui, stationna sa voiture et resta assis dedans tout en vérifiant dans son rétroviseur. Dès qu'il vit apparaître la voiture de son ange gardien qui se stationnait à quelques voitures de distance derrière la sienne, il sortit, se dirigea vers lui, monta dans sa voiture côté passager et dit au chauffeur:
- Amenez-moi au bureau de Fatzino, c'est urgent.
* * *
Montand se retrouva dans la salle où il avait été amené quelques jours plus tôt dans l'édifice de la G.R.C. Fatzino lui dit en le voyant:
- Je te cherchais, Philippe. Tu vas devoir quitter la ville
d'ici deux jours. Je viens d'avoir la confirmation que nos trois amis Italiens
ont loué un tracteur à Plattsburgh pour tirer un container.
Pour vendredi matin. Ils devraient être à Montréal
dans l'avant-midi. Aussitôt qu'ils prennent possession du container,
on arrête tout le monde.
- Pas Golden!
Fatzino, surpris, regarda Montand et rétorqua:
- On arrête tout le monde.
- J'ai un meilleur projet pour vous. Vendredi, à dix-huit
heures, Golden a une rencontre en compagnie des deux chefs des familles
de la Mafia canadienne, celui de Montréal et celui de Toronto, ici
même à Montréal. Vous pourrez les cueillir tous
les trois ensemble, à la sortie de leur rencontre.
- Goddam it! Veux-tu bien me dire où tu prends toutes
ces informations-là? Goddam it!
- Puisque vous ne me laissez pas d'une semelle, vous devez le savoir
aussi bien que moi.
- O.K., Philippe. Forget my question. Un : Es-tu
certain de ton information ? et Deux : Où doit avoir lieu la rencontre
?
Montand expliqua qu'il n'était pas en mesure de dévoiler sa source d'information, parce qu'il se disait lié par le secret professionnel mais qu'il était absolument sûr de la valeur de l'information et il donna l'adresse de l'appartement où devait avoir lieu la rencontre. Fatzino était presque choqué de la bonne nouvelle et dit:
- Goddam ! On te perd pendant une heure et tu nous arrives avec des choses qu'on essaie de prouver à l'aide d'une armée depuis dix ans. Goddam it! Et tu n'es même pas Italien. Mamma mia!
Fatzino secouait encore la tête d'incrédulité quand Montand lui dit:
- J'ai besoin d'un véhicule, si je dois m'éclipser rapidement. La Mercedez de la Southern Distribution est un peu trop facile à repérer.
Fatzino cria à un collègue assis à l'autre bout
de la pièce:
- Giovanni, please get me a good car with papers for this gentleman.
Puis, s'adressant à Montand, il lui dit que des nouveaux papiers d'identité lui seraient remis avec le véhicule. Il lui demanda ensuite:
- Peux-tu quitter la ville au moins pour le week-end? Ce serait
préférable. Et tu me téléphones en revenant.
- Yes, Sir. Pas de problème.
Montand, qui avait ses propres idées en tête dit à
Fatzino:
- Quel âge avez-vous?
- Pardon?
- À quel âge désirez-vous que je vous appelle?
- Goddam de Goddam. I like you, Philippe. Take care.
* * *
En partant des locaux de la G.R.C., Montand sema à nouveau son ange gardien et arriva au domicile de son ami notaire trente minutes plus tard. Ce dernier le reçut dans un boudoir dont il ferma la porte, prit une clé dans son trousseau, l'introduisit dans une serrure à peine visible près d'une moulure dans le mur, la tourna et poussa sur le mur. Un panneau complet du mur glissa et son ami lui dit:
- Ce que tu vois là, c'est mon trésor.
Montand fut ébloui de voir la collection d'armes de son ami. Le notaire sortit une des armes de son présentoire, ouvrit un tiroir long et peu profond où se trouvaient toutes sortes de boîtes de munitions, prit dix balles dans l'une d'elles et referma le tiroir. Il prit ensuite un chiffon et essuya les balles une par une en les déposant dans un sac de papier à mesure qu'elles étaient essuyées. Puis il fit la même chose avec l'arme qu'il mit dans un autre sac de papier. Il remit les deux sacs à Montand en lui disant:
- Ça me brise le coeur de voir une belle pièce comme
celle-là disparaître. Une des trois qui ont échappé
à l'enregistrement sur les deux cent soixante-douze que tu vois.
Je l'ai acquise d'un américain, il y a une vingtaine d'années
environ Officiellement, elle n'existe pas, sauf dans les registres de la
compagnie qui l'a fabriquée.
- Es-tu certain de ce que tu dis?
- Absolument. N'oublie pas que tu parles à un expert,
mon cher.
- Est-ce une arme puissante? Qui fait du dégât?
- C'est l'arme de poing la plus puissante que tu puisses trouver.
Calibre 357 magnum. C'est plus puissant qu'une carabine de chasse
de gros calibre. Dangereuse, même, quand tu tires. Il
faut absolument la tenir à deux mains, les bras un peu repliés,
sinon tu risques de la recevoir en plein front et de t'assomer.
- Merci. Je compte sur ta discrétion.
- Et moi sur la tienne, mon cher. C'est la première
fois que je fais une chose semblable et c'est bien parce que c'est toi,
je t'assure. Je ne t'ai pas vu, évidemment, et je n'ai jamais
vu cette arme. On se comprend? Bonne chance, Philippe.
* * *
Le vendredi matin, Montand se rendit au cabinet d'un ami médecin à qui il demanda de lui faire un prélèvement de sang et le lui remettre. Montand disait en avoir besoin pour une expérience personnelle qu'il désirait faire.
- Tu seras toujours aussi étonnant, Philippe. Veux-tu
bien me dire quelle sorte d'expérience tu veux faire avec une bouteille
de ton propre sang?
- Pour l'instant, c'est un secret mais avant longtemps tu le liras
dans les journaux et tu comprendras. Mais, quoi qu'il arrive, je
me fie à ton secret professionnel pour garder ma visite confidentielle
et tu me permettras de te payer en argent comptant pour ce service.
Ma carte soleil laisserait des traces avec ta demande de remboursement
et je n'en veux pas.
* * *
Le vendredi en début d'après-midi, deux camionneurs, Franco Ributto et Angelo Bellini, se présentèrent aux bureaux de contrôle du port pour prendre possession du container de la Silverstrini Import Export Corporation. Après avoir présenté les pièces justificatives et signé les documents d'usage on les conduisit au hangar No 40 où se trouvait le container pendant que Nino Bertolli les suivait en voiture. Ils reculèrent leur trailer jusqu'au fond du hangar No 40 et l'arrimèrent au container puis le chauffeur commenca à avancer lentement pour sortir du hangar. Dès que le véhicule se mit en marche des dizaines de policiers surgirent de partout en même temps et des voitures noires arrivèrent de partout pour leur bloquer la sortie pendant que quelqu'un criait dans un porte-voix:
- Police. Vous êtes cernés. Mettez les mains sur la tête. Je répète. Nous sommes de la police. Vous êtes cernés. Mettez les mains sur la têter. Et la voix répéta à nouveau la même chose en italien.
Les trois individus obéirent aux ordres et furent mis en état d'arrestation pour importation de stupéfiants, possession de stupéfiants en vue d'en faire le trafic et pour le meurtre de Gordon Davidson.
Montand observait la scène d'une voiture stationnée
sur la rue, en face du hangar No 40. Il était seulement seize heures
et il pensa soudain que d'ici une trentaine de minutes les trois prévenus
se retrouveraient face à un téléphone aux bureaux
de la G.R.C. et qu'on leur donnerait le droit de communiquer avec leur
avocat. Montand pensa à Réjean Drapeau qui était susceptible
de recevoir ce téléphone, lui qui devait rencontrer les trois
chefs de la Mafia deux heures plus tard. Montand prit son cellulaire et
signala nerveusement le numéro de Drapeau. Ce dernier était
sur son départ. Montand l'invita instamment à venir prendre
un verre avec lui.
Une demi-heure plus tard, ils se rencontraient dans un élégant bar de la rue Sherbrooke ouest, non loin du bureau spécial de Drapeau et de l'appartement de Montand. Drapeau était détendu et en pleine forme, comme s'il ne passait rien de spécial. Ils discutèrent des derniers événements dans le monde du Hockey et Montand lui demanda un moment donné comment s'annonçait la cause de Jerry, sans vouloir apprendre de secret. Drapeau lui dit que tout allait bien et qu'il espérait pouvoir le sortir de là. Mais il ne fit aucune remarque à propos des pressions qu'il subissait pour laisser tomber la cause ou du rendez-vous qu'il avait moins d'une demie-heure plus tard. Même s'il savait que Drapeau ne pourrait pas accepter, à cause de son rendez-vous, Montand lui demanda:
- Est-ce que je t'invite à souper ?
Et Drapeau lui répondit en riant:
- Pas si tu ne veux pas que je me fasse tuer.
- D'accord, si c'est à ce point-là, on se reprendra.
Tu ne m'avais pas donné l'impression que ta femme était aussi
exigeante.
- Ma femme, non, mais certains clients, oui. Il y en a une
couple dont j'aimerais bien me débarasser comme clients. Tu
sais, j'aurais les moyens d'arrêter de travailler, si je voulais,
mais je n'ai pas envie parce que j'aime ça plaider mais je te jure
qu'il y en a quelques uns dont je me passerais avec plaisir.
Montand pensa à l'argent reçu des assurances, qu'il n'avait toujours pas encaisser. Puis il dit à Drapeau:
- C'est payant, le droit criminel. Tu pourrais te retirer maintenant ?
Ils continuèrent à parler jusqu'à dix-sept heures trente puis Drapeau s'excusa en disant qu'il devait partir.
* * *
Trente minutes plus tard, une limousine s'arrêtait devant l'immeuble où Drapeau attendait ses visiteurs de marque. Le chauffeur descendit, ouvrit les portes de chaque côté, et Robert Golden, Vincenzo Lombardi et Rico Santini descendirent de la limousine et se dirigèrent vers l'intérieur de l'édifice.
Drapeau ouvrit la porte de son appartement, après avoir entendu sonner et fit entrer ses visiteurs. Lombardi et Santini donnèrent la main à Drapeau puis Lombardi lui présenta Robert Golden. Tous s'assirent et Golden entama la discussion:
- Pourquoi vous entêtez-vous à vouloir défendre
Jerry, Me Drapeau?
- Pourquoi vous entêtez-vous à vouloir que je cesse
de le défendre, Monsieur Golden?
Golden n'était pas habitué à se faire répondre de la sorte et se sentit humilié mais savait que Drapeau en avait vu d'autres et avait l'appui de Lombardi et de Santini. C'est Drapeau qui reprit:
- Je pense que Vincenzo et Rico peuvent vous dire que ce n'est pas dans mes habitudes de laisser tomber mes clients, Monsieur Golden. J'ai accepté de défendre Jerry et je n'ai pas l'intention de me faire dicter par personne qui je peux ou ne peux pas défendre.
Golden était étonné de voir que Drapeau appelait les deux autres par leur prénom et se rendit compte qu'il ne contrôlait pas du tout la situation. Il reprit:
- Pour moi, c'est une question de principe, Me Drapeau. Je
ne peux pas me permettre de voir Jerry se sortir de cette cause-là.
Je perdrais la face. Et on me dit que vous pourriez réussir
à le faire acquitter. Est-ce exact?
- Je ne fais jamais de promesses de ce genre à mes clients,
mais c'est ce que j'espère, oui.
- Et combien vous faudrait-il pour laisser tomber sa cause?
- Je pense qu'on a des problèmes de communication, Monsieur
Golden. Si vous voulez régler le problème de Jerry,
ce n'est pas moi à vous dire quoi faire et ça ne me regarde
pas. Mais vous ne pouvez pas compter sur moi pour laisser tomber
sa cause. Si vous étiez accusé, vous, est-ce que vous aimeriez
savoir que votre avocat peut-être acheté ou influencé
par un de vos adversaires?
- Pour l'instant, je ne suis accusé de rien que je sache.
- Je ne vous le souhaite pas non plus, mais ça ne veut pas
dire que ça n'arrivera jamais.
À peine Drapeau avait-il fini sa phrase qu'ils entendirent frapper à la porte, puis crier:
- Ouvrez! Police! Ouvrez, où on enfonce!
Drapeau se leva calmement et dit:
- Messieurs, vous avez dans votre entourage des gens indiscrets. Pour ma part, toutes les personnes qui sont au courant que j'avais un rendez-vous ici sont dans cette pièce.
Et il alla ouvrir. Une douzaine de policiers s'engouffrèrent dans l'appartement, arme au poing. Un des policiers dit:
- Vincenzo Lombardi, vous êtes en état d'arrestation pour importation de stupéfiants. Vous avez le droit de garder le silence et de communiquer avec un avocat mais si vous renoncez à ce droit tout ce que vous direz pourra être utilisé contre vous à votre procès. Rico Santini, vous êtes en état d'arrestation pour importation de stupéfiants. Tout ce que vous direz... Robert Golden, vous êtes en état d'arrestation pour trafic de stupéfiants ...
Puis un autre policier dit à Golden:
- Robert Golden, vous êtes en état d'arrestation pour le meurtre de Gordon Davidson. Vous avez le droit...
Drapeau intervint en disant à l'intention des prévenus:
- Messieurs, je suis certain que vous n'avez rien à vous reprocher et que tout ceci n'est qu'un malentendu mais, comme on vient de vous le rappeler, vous avez le droit de ne rien dire et je vous suggère d'exercer votre droit et de ne rien dire à la police.
* * * * *
Golden fut sorti et amené dans un véhicule banalisé de la police pour être conduit à l'escouade des homicides pendant que les deux autres étaient dirigés vers les locaux de la G.R.C. En route, Golden dit aux deux enquêteurs qui le conduisaient:
- Messieurs, je sais que ce n'est pas dans les règles, mais je vous demande la faveur d'arrêter chez moi pour deux minutes, nous sommes tout près. Je vis seul et je voudrais donner de l'eau à ma perruche pour qu'elle survive jusqu'à ce que quelqu'un vienne la prendre en charge. Je vous en prie. Laisser mourir un oiseau innocent porte malheur.
Les deux policiers se regardèrent en s'échangeant un haussement d'épaules, puis celui qui conduisait dit à Golden:
- On va faire une exception pour vous, Monsieur Golden. Où habitez-vous?
Golden le leur indiqua et quelques minutes plus tard ils sortirent tous trois de l'ascenseur qui donnait directement dans le magnifique penthouse de Robert Golden. Les deux policiers eurent un choc en voyant la richesse qui s'étalait devant leurs yeux. Golden leur dit:
- Elle est dans la chambre, suivez-moi, Messieurs.
- Non, ça va. On va vous faire confiance. On
vous attend ici, Monsieur Golden.
- Très bien. Comme vous voudrez.
Ils le suivirent distraitement des yeux tout en continuant de regarder cette résidence de rêve. Golden entra dans une pièce sur la droite du corridor et quelques secondes plus tard les deux policiers entendirent un coup de feu. Ils se précipitèrent vers la chambre en question. Golden était assis dans un fauteuil, inerte, un peu de sang coulant sur sa tempe drote.
* * *
La police ne trouva jamais trace de la perruche et les deux policiers durent passer devant un comité de discipline pour avoir permis à Golden d'arrêter chez lui.
* * *
Deux heures plus tard le téléphone sonna chez Carol Apeton. Elle répondit:
- Hello. Carol speaking.
- Are you very busy, right now? Can we talk?
- Is this you, Philippe? I'm so glad to hear your voice.
Et Carol dit à Montand comme elle était heureuse de voir qu'il la rappelait.
- Je pensais à toi, justement. Je me demandais ce que
tu pouvais être en train de faire, à Montréal, ce soir.
Il neige, ici, et c'est magnifique dans mes montagnes. I wish you
were here.
- Excuse me for a minute. I have a call coming in. I'll
be right back.
Carol attendait que Montand revienne sur la ligne comme on frappait à sa porte. Elle alla répondre, son téléphone portatif à la main et se trouva face à face avec Montand, qui, lui, tenait son téléphone cellulaire dans sa main. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et s'étreignirent longuement. Elle lui dit:
- Je suis tellement heureuse de te revoir, chéri.
- Moi aussi, dear. Moi aussi.
Après s'être bichounés, embrassés, caressés... Montand dit à Carol qu'il venait la rejoindre pour quelques jours. Il trouvait son coin de pays magnifique, paisible, ses montagnes majestueuses. Ils passèrent une soirée d'amoureux et vers vingt-trois heures Carol lui offrit à Montand d'écouter les informations canadiennes.
Coup de théâtre! On annonçait que
suite à une très longue enquête, la G.R.C., avec l'aide
de la police américaine, avait démantelé un réseau
de trafiquants de stupéfiants et avait procédé à
l'arrestation des deux plus importants chefs de la Mafia canadienne, Vincenzo
Lombardi et Rico Santini. Trois citoyens américains reliés
au crime organisé, Angelo Bellini, Franco Ributto ainsi que Mario
Cabrini, avaient aussi été arrêtés dans le cadre
de la même enquête. Finalement, la police avait aussi arrêté
Robert Golden, Président de la Southern. Golden était
aussi accusé du meurtre de Gordon Davidson, un Vice-président
de la Southern Distribution, assassiné plusieurs mois auparavant
au cours d'une altercation dans un club de danseuses nues. Quelques
minutes plus tard, la lectrice annonça en bulletin spécial
qu'on venait d'apprendre, en dernière heure, que Robert Golden s'était
suicidé suite à son arrestation. Les détails
de ce suicide n'étaient pas encore connus.
Montand et Carol passèrent la nuit à s'aimer et à parler. Montand lui expliqua qu'il n'avait plus d'emploi et qu'il voulait changer de vie. Carol lui répondit sans hésiter:
- J'ai toujours rêvé d'avoir un homme à la maison.
Si tu n'as plus d'emploi, reste ici avec moi. Je gagne assez bien
ma vie pour deux. Tu feras ce que tu voudras, n'importe quoi.
- Ce serait une bonne idée, une belle follie.
- Let's. Let's do it. I love you so much. Please.
Stay with me.
- I love you too, dear. Are you sure that you know what you're
saying. I could just as well jump on the occasion, you know.
Montand avait mis beaucoup de temps à comprendre qu'Élise
avait vécu avec lui pour son argent et il avait décidé,
après l'avoir laissée, qu'il ne ferait pas la même
erreur deux fois. Il avait donc laissé entendre à Carol,
au moment de leur rencontre dans le sud, qu'il était simplement
un petit avocat d'entreprise et qu'il n'avait pas beaucoup d'argent.
Durant ce week-end, Carol lui répéta à plusieurs reprises
qu'elle était sérieuse et qu'elle lui offrait de venir vivre
avec elle s'il était disposé à vraiment laisser tomber
son emploi. Sa maison lui appartenait et était entièrement
payée, résultat du règlement de sa cause de divorce.
Montand lui avait répondu qu'il allait y penser.
* * *
Montand s'était rendu chez Carol avec la Mercedez appartenant à la Southern Distribution. Au moment d'aller chercher ses valises dans son véhicule, le soir de son arrivée, il avait pladé sa voiture dans le garage et l'avait laissée là tout le week-end de peur qu'on la remarque. Le dimanche, après la tombée du jour, en fin d'après-midi, il dit à Carol:
- Je pense que c'est le moment de partir, chérie.
Elle le regarda les larmes aux yeux, en disant:
- J'ai vraiment cru que tu resterais, mais je vois que ce n'est pas
possible.
- Pour l'instant ce n'est pas encore possible. J'ai encore
une dernière chose à faire et j'aurais besoin de ton aide,
si tu acceptes.
* * *
Une heure et demie plus tard, Montand roulait avec sa Mercedez, suivi de Carol Apeton, dans la région de Plattsburgh à quelques kilomètres des maisons de Ributto, Bellini et Golden dont il s'éloignait maintenant en s'enfonçant vers les montagnes sur une route isolée. Il s'arrêta au bord de la route surplombant une rivière, sortit deux sacs de papier d'en dessous de son siège, enfila ses gants et sortit du véhicule en laissant la porte ouverte. Il aspergea l'intérieur du véhicule du sang provenant de fiole que lui avait remise son ami médecin, chargea l'arme que lui avait donnée le notaire et tira à deux mains sur la magnifique Mercedez de la Southern Distribution avec son 345 magnum. Après avoir été criblée des dix balles, la Mercedez ressemblait à une voiture qui a été frappée par un train. Montand enleva le frein à bras et la laissa dévaler la falaise en carabolant jusque dans la rivière. Puis, il lança l'arme en direction de la Mercedez et monta dans la voiture de Carol en disant:
- By the time they figure out what happenned, we will be far, my Dear.
* * *
Deux heures plus tard, Montand et Carol étaient revenus chez elle. Montand lui dit en la prenant dans ses bras:
- Tu te souviens de ce que je t'ai dit en revenant du Club Med? On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie. Et bien c'est en train d'arriver et tu vois le dénouement avec moi, chérie. Regarde-moi bien avant que je change de couleur.
Ils se serrèrent très fort dans les bras l'un de l'autre
pendant qu'elle lui disait:
- Love you, Philippe... love you so much.
- I love you too, Carol.
Une heure plus tard Montand était transformé en vrai blond et avait une nouvelle coupe de cheveux grâce aux talents de Carol. Il sortit de nouvelles lunettes d'une de ses valises et lui dit:
- Voici mon nouveau style, chérie. Qu'en penses-tu?
- Tu es magnifique. Et à moi.
* * *
Pendant la semaine suivante, ils virent aux informations télévisées l'annonce de l'assassinat de Philippe Montand, Vice-président aux affaires juridiques de la Southern Distribution, dont le véhicule criblé de balles et souillé de son sang avait été retrouvé dans une rivière située à quelques kilomètres de la résidence des trois américains arrêtés une semaine plus tôt, à Montréal, pour une affaire de stupéfiants. La police américaine avait entrepris des recherches le long de la rivière pour retrouver son corps, mais en vain. Il était possible qu'on ne réussisse pas à retrouver le corps avant la fin de l'hiver. Selon les informations policières, l'avocat aurait pu être appelé comme témoin éventuel dans la cause de meurtre contre Robert Golden, si ce dernier ne s'était pas suicidé après son arrestation. Les autorités policières croyaient à la thèse d'un assassinat commandé par la Mafia contre l'avocat Montréalais.
* * *
La veille du jour où cette nouvelle fut annoncée, la police américaine avait communiqué avec les autrorités de la Southern Distribution pour annoncer la découverte de leur véhicule dans la région de Plattsburgh. Après avoir appris cette nouvelle, Danny McGuire, qui était sur le point de retourner aux États-Unis, communiqua avec Vittorio Fatzino et demanda de le rencontrer à leur snack bar habituel du West Island. Aussitôt Fatzino arrivé, McGuire lui demanda:
- Est-ce vrai pour Philippe, ou si ça fait partie d'un plan?
- Ça semble vrai. En tout cas, ça ne fait partie
d'aucun plan que je connais. La dernière fois que je l'ai
vu, il m'a dit qu'il allait déposer l'argent des assurances.
- Et alors? As-tu vérifié?
- L'argent n'a jamais été déposé nulle
part.
- Ah... Alors tout n'est pas terminé. Sacré
Philippe!
- Quoi? Tu penses qu'il est encore vivant?
- Sûrement.
- Ils ont retrouvé une arme près du véhicule.
Elle n'avait jamais été enregistrée. C'est une
arme qui avait été volée il y a plus vingt ans, dans
l'État de New York, chez un armurier. Si c'est lui qui a monté
le coup pour faire croire à son décès et se faire
oublier, comment aurait-il pu se procurer une telle arme?
- Ça fait partie du mystère et c'est ce qu'il veut
qu'on pense... il y a autre chose. Il devait m'amener manger
des hot dogs et des frites sur la Maine avant que je parte de Montréal.
Je pars seulement dans trois semaines. On verra bien. Philippe
n'est pas homme à ne pas tenir parole.
* * *
La semaine suivante, Montand et Carol passèrent plusieurs jours aux Bermudes, toujours aux frais de Carol mais à la demande de Montand. Ils étaient allés visiter de magnifiques condos près de la mer et Carol rêvait de venir s'installer là avec Montand où elle pourrait continuer à travailler pour faire vivre le couple. En sortant d'un restaurant, ils marchaient sur la rue quand Montand dit à Carole:
- Tiens, une banque à mon goût. Viens, chérie, on va entrer deux minutes, je voudrais leur demander une information.
Une fois à l'intérieur, Montand demanda à Carol de l'attendre pendant qu'il allait voir le gérant. Il ressortit du bureau du gérant quelques minutes plus tard et demanda à Carol de venir donner un spécimen de sa signature pour pouvoir avoir accès au compte qu'il venait d'ouvrir, en cas d'urgence. Elle ne comprenait rien mais accepta et ils ressortirent de la banque comme ils y étaient entrés.
De retour à l'hôtel, Carol demanda à Montand pourquoi il avait ouvert un compte de banque dans un tel endroit:
- Pour déposer mon argent, chérie, avant de le perdre.
Carol qui savait que Montand n'avait pas vraiment d'argent lui répondit en le taquinant:
- Ah, oui? Et à combien s'élève ce dépôt?
Montand sortit son livret et le lui remit en disant:
- Regarde par toi-même, chérie.
Carol lut à voix haute:
- Trois cent cinquante dollars... non, trois cent mille... Trois
cent cinquante mille dollars ? Tu as déposé... non
ce n'est pas trois cent mille... attends... trois millions. Tu as
déposé trois millions cinq cent mille dollars? Est-ce
que je rêve? Tu as déposé trois millions cinq
cent mille dollars?
- Tu ne rêves pas. Mais tu ne pensais quand même
pas, chérie, que j'allais me laisser vivre par toi jusqu'à
la fin de mes jours? Trois millions cinq cent mille dollars en argent
américain. Désormais, nous allons avoir deux endroits pour
vivre. J'ai acheté le condo que nous avons visité ensemble
et on partagera notre temps entre la mer et tes magnifiques montagnes.
Qu'en dis-tu? - je te l'ai souvent dit ... tu devrais écrire
ton histoire.
- On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie, chérie.
* * *
Danny McGuire retourna finalement aux États-Unis. Quelques jours après son arrivée, il reçut une lettre qui lui fut remise par un ami. Il l'ouvrit et lut :
Je regrette à propos des hot dogs et des patates frites sur la maine... mais pour une fois dans ma vie, je ne tiendrai pas parole ... il faut cesser d'être naïf un jour ... See you soon, Danny.
Un ami.
Manuscrit original terminé le 9 décembre 1995
© Copyright 1995 Yves Legris Tous droits réservés
Version Internet terminée le 27 janvier 1998
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