Mon pire voyage
Après avoir chargé du bois de fuseau à Cap-Chat pour la compagnie Richardson, on est partis en montant avec des vents du Sud. Au large, on voyait les sommets blancs des Shicks Shocks: ce devait être en novembre. Une fois le vent du Sud tombé, il est venu un petit vent d'Ouest. On a donc traversé plus au Nord, à Trinity Bay (Baie-Trinité). On y est resté huit jours à attendre le beau temps pour monter à Québec. Et là, on pompait: le bateau prenait l'eau. On pompait presque à toutes les heures, et ce avec deux pompes. Finalement, partant pour Québec et rendus dans le bout de l'Isle Verte, on a frappé un vent du Nord-Est. Et plus on avançait, plus il ventait. Vis-à-vis Kamouraska, on a été obligés de baisser les voiles; on montait, face au courant, sur la mâture à environ dix milles à l'eau et on pompait toujours. Arrivés à Québec, en face de la Rivière Saint-Charles, on a jeté deux ancres. Il y avait à peu près dix-huit à vingt vaisseaux amarrés. On a finalement réussi à s'arrêter au moyen des ancres à travers les vaisseaux. C'était une vraie tempête, cette fois-là. On en a eu probablement d'autres, par intervalles, mais c'était la première fois que je voyais monter sur la mâture. Il faut qu'il vente pour cela.
J'ai jamais eu peur. À l'époque, j'observais mon père: c'était un homme assez nerveux mais il ne le laissait pas voir. Cependant, je le savais souvent inquiet. Pour ma part, je me suis endurci dans le métier et avec le temps, je suis devenu moins nerveux. Je ne bravais pas mais je n'étais pas peureux. Quand j'ai acheté la part du père, je lui ai redonné le baromètre en lui disant que j'en avais pas besoin. Le père passait son temps à regarder le baromètre: il avait peur des tempêtes. Moi, je ne m'en suis jamais servi...
Texte recueilli par Claude Gauthier.