Un séjour dans l'Île d'Anticosti
C'était vers les années 1920, durant les premiers temps que nous sommes arrivés; c'était une mission et il fallait défricher. Mon grand-père était foreman et il venait d'obtenir un contrat pour faire du bois sur l'Île d'Anticosti. Il s'était engagé quelques hommes et ils allaient bûcher sur l'Île.
On traversait au début de l'été, papa nous amenait toute la famille. C'est pour ça qu'on emportait le moins de bagages possible, seulement les vêtements et la lingerie. Les hommes embarquaient leur chevaux parce qu'ils n'auraient pas l'occasion d'en trouver à Port-Meunier.
Nous prenions le train à Causapscal jusqu'à Rimouski. Là, on achetait tout ce dont on avait besoin: nourriture, outils, et le soir, tout le monde couchait là.
Sur le bateau, il fallait louer deux cabines, l'une pour les filles, l'autre pour les gars. La traverse durait environ deux jours. Quand la mère était belle, c'était plaisant, mais aussitôt qu'il y avait un peu de houle, tout le monde était malade.
Quand on arrivait au large de l'Île, les barques venaient nous chercher et il fallait envoyer les chevaux à la nage parce que le bateau ne pouvait pas accoster, il n'y avait pas de quai assez profond.
Arrivés sur l'Île, il a fallu bâtir les camps parce qu'on avait rien pour se loger. Les nuits d'été étaient très chaudes et on laissait les portes grandes ouvertes. Je me souviens de m'être réveillée en entendant rôder autour du camp. Les femmes et les enfants couchaient en bas, mais il y avait toujours un homme qui couchait près de la porte. C'est pour ça que je n'ai pas eu tellement peur quand j'ai vu un ours entrer dans le camp. Il s'est approché du gardien et a tiré sur sa couverture et il lui léchait les pieds. L'homme s'est réveillé brusquement et il a ramassé un bout de bois à côté de lui et il a réussi à faire sortir l'ours du camp.
Le lendemain, je lui ai demandé pourquoi il ne l'avait pas tué. Il m'a répondu: "Cet ours vient faire sa ronde toutes les nuits, il mange les déchets en arrière du camp, et après il vient toujours me faire une petite visite. Les animaux ici ne sont pas dangereux si tu les laisses faire, il ne faut jamais les attaquer."
Il n'y avait pas de pont pour traverser les rivières et pour le faire les hommes devaient embarquer sur les billots. C'était aussi notre jeu préféré, pour nous, les enfants: il y avait toujours un grand qui nous traversait et des fois pour nous faire peur il basculait les billots et nous faisait tomber à l'eau.
Au printemps, quand les chantiers ont fermé, il a fallu reprendre le bateau pour revenir sur la côte sud. Comme les chaloupes ne pouvaient pas venir nous chercher à cause des glaces, c'était les traîneaux qui nous ramenaient au bateau. Je me souviens qu'au dernier voyage il a fallu laisser le traîneau là, il était pris dans les glaces.
Texte recueilli par Monique Berger.