Le Régulus

Saint-Norbert de Cap-Chat... Saint-Édouard des Méchins... Saint-Ulric de Rivière-Blanche... Saint-Jérôme de Matane... Notre-Dame de l'Assomption de Baie des Sables. Pourtant, il n'y avait pas de saint qui s'appelait Régulus. Demande-moi donc pourquoi c'est que Pit avait pris ce nom-là pour sa goélette...

Des tempêtes? Ah oui! Des fois on en a frappé des bonnes. moi, la pire que j'ai frappée, avec le Saint-Ulric, c'est celle où on a perdu du bois. On était partis de Matane chargé de bois pour la construction du Régulus, le bateau à Pit Guimont. Son vrai nom à lui, c'était Edgar. Là, on était parti pour aller le monter, ce bois-là, jusqu'à la petite Rivière Saint-François.

C'était du bois pour bâtir: on avait le mât à bord, la chaloupe, des courbes, tout le bois pour bâtir, quoi. Ils aimaient mieux le faire construire en haut plutôt qu'à Matane. Ça adonnait mieux là-bas pour les gros bateaux: ils avaient les maîtres-charpentiers, tandis qu'à Matane, c'était des ouvriers de maison.

Jusqu'à Porneuf, tout allait bien, mais on est resté plus longtemps que prévu au port, ça fait que le beau temps a passé. On est parti avec le nordet et plus tard ç'a viré au soroît. Il a venté jusqu'à quatre-vingt-dix milles à l'heure. C'était une grosse mer de vent d'est, du swell, de la mer après la tempête. Le swell, ça, c'est quand le courant de la mer est contraire au vent. On est passé par Les Escoumins le long de l'Île Rouge et rendu le long de l'Île aux Pommes, la mer avait diminué.

Le vent avait commencé à sept heures, le soir, jusqu'à quatre heures le lendemain matin. C'est la fois que j'ai vu le plus de mer.

Le Capitaine Guimont, mes deux fils Bernard et Adrien, ma femme et moi formions l'équipage. Ça fait à peu près une vingtaine d'années de cela (en 1972). On venait d'avoir le gros engin à bord de la goélette.

Je me souviens, Adrien était avec moi dans la wheelhouse et on voyait les vagues qui paraissaient monter d'en par la moitié du mât. Quand on était obligé d'aller au moteur, il fallait être deux et se tenir fortement la main pour ne pas passer par dessus bord. C'était pas la place pour se lâcher.

Ma femme avait assez peur que le moteur arrête qu'elle voulait s'attacher après le mât. Des fois, le bateau cantait assez que le bois glissait sur le pont. Le Capitaine Guimont avait assez sacré après le bois qu'il disait: "C'te bois-là est hanté".

Si ça n'avait pas été de la barge qui naviguait au côté de nous, on aurait pu sauver notre bois. Mais elle ne pouvait pas nous donner le chemin: elle était dans la même direction que nous. On est venu assez proche d'elle que la vague qui a frappé la barge nous a refrappé et c'est là que le bosi a glissé. On a tout perdu: le bois de trente et de quarante pieds, le mât qui avait soixante pieds, la chaloupe qu'on a jamais retrouvée... Le mât, lui, on l'a retrouvé, mais les habitants l'avaient déjà botté en bois de chauffage !

Texte recueilli par Martin Ouellet et Marcel Fournier.