Histoire de pêche
L'action se déroule dans un petit village sur la rive nord de la Gaspésie vers les années 1935. Il faut dire qu'en ce temps-là, l'équipement strictement maritime du pêcheur n'était pas aussi avancé que l'est celui d'aujourd'hui. L'histoire ne parle pas de la prise de la plus grosse morue ou des plus gros flétans, mais d'un simple caprice de la mer, que voici.
Nous étions à la pêche à la morue. Il faut vous dire que mes frères étaient beaucoup plus aventureux que moi. Or, ce jour-là, on avait pris une tempête sur la mer et puis en rentrant, l'eau avait roulé sur le coddé de la barge. Le coddé, c'est l'arrière du bateau où se trouve le gouvernail. Cela m'avait passablement apeuré car c'était moi qui était au contrôle du moteur: un Ford IV 1921 encore actionné par un distributeur à main qui lui était tenu par une vis-à-poêle. Lorsqu'il devenait trop mou, le moteur perdait de la vitesse et il fallait le remettre en place à chaque fois. La vis était pareille et, pour la resserrer, on utilisait une vieille paire de pinces toute rouillée qui, du fait, composait notre coffre à outils à elle seule.
Nous étions partis du large car la corde d'amarrage, que l'on appellait raban, s'était rompue en raison de la grosse mer et nous dérivions.
Nous étions les derniers à rentrer sur toute l'équipe, environ une quizaine de bateaux, et pour pénétrer dans l'anse il y avait une petite passe que l'on devait franchir avec la vague. Avant d'entrer dans la passe, mon frère m'avait dit: "Fais attention, quand je te le dirai, tu enverras à slow". mais une nouvelle vague envahit le pont de la barge par le coddé. Elle roula sur le devant où mon frère la reçut et cela m'a encore bien plus affolé. Lorsqu'il me dit: "Envoie tranquillement", au lieu de prendre mon temps pour reculer le distibuteur, je lui ai donné un coup de poing car je l'avais durci, et maintenant il était devenu trop dur à manoeuvrer: j'avais frappé trop fort et inversé l'engrenage. Le moteur se trouvait donc en marche arrière, alors le crank shaft a cassé. Nous nous somme dès lors retrouvés dans d'énormes brisants. La barge était submergée par les vagues et nous étions mouillés jusqu'aux os. Mon frère réagit très vite: il donne une gambette au grapin, c'est-à-dire qu'il lui passa une corde dans l'anneau pour ensuite le jeter à la mer. À un certain moment, la barge se trouvait tellement penchée que les lignes qui étaient de chaque côté du moteur, lignes que l'ont appellait carets, sont tombées à l'eau. J'avais aussi un gilet en laine qui tombat en même temps. En plus, nous avions perdu la boîte contenant les batteries du démarreur. Mais le plus extraordinaire, c'était que le carreau de la barge était de dix pouces de haut, et malgré cela, beaucoup de chose sont tombées à la mer.
Juste en pénétrant dans l'anse, il y avait un cap d'environ trente pieds de haut sur lequel des gens nous regardaient rentrer. La barge était alors tellement penchée qu'ils en ont vu complètement le moteur dans le fond.
Normalement, dans ces cas-là, il y a toujours trois grosses vagues, une à la suite de l'autre, mais cette fois-là il n'en est venue qu'une seule et, selon moi, c'est cela qui nous a sauvé car quelques pouces de plus et l'on chavirait.
Puis, grâce au grapin et à une perche de bois, nous avons réussi à nous pousser dans la baie où la mer était calme.
Et depuis ce temps-là, je n'ai jamais refait un bon pêcheur. Il y avait toujours quelque chose qui me retenait à terre.
En somme, je peux dire que cette fois-là, j'ai vraiment connu la peur.
Texte recueilli par Henri Gagné.