La pêche en Gaspésie
Moi, j'ai pêché un peu la truite, la morue de quatre-vingt livres et aussi le flétan. C'est gros, quatre-vingt livres pour une morue, mais il y en a des plus pesantes que ça: il y en a qui pèsent jusqu'à cent livres et au dessus, elles viennent des grandes eaux des bancs de Terre-Neuve. Maintenant, ils ont des trolles(1) qui ont des milles de long. Avez-vous été dans le bout de Bonaventure? Vous y avez vu sans doute la pêche, ils tendent des trolles mais je ne sais pas s'ils ont continué à le faire parce que ça fait quelques années que je ne suis pas passé par là. Ils chargent des barques avec une trolle qui contient jusqu'à cent quintaux de morue. Un quintal, c'est cent douze livres.
Les gens achetaient la morue, ils la tranchaient, l'étripaient et la salaient en rangée. Quand elle était assez salée, on l'installait sur des vigneaux pour la sécher. C'était des chevalets recouverts de broche sur laquelle on étendait le poisson. Quand il y avait apparence de pluie, on mettait la morue par tas après quoi on installait de petites cabanes au dessus. Quand le méchant temps était passé, on jetait les cabanes à terre puis on étendait la morue. Ça avait un mille de long, des fois plus.
Mais quand on l'enfarinait, dans ce temps-là, elle était bonne. Ce sont des gens qui font de quoi de bon quand ils la font cuire, ils font de l'ordinaire qui est bon à manger. Il y a une manière de l'étriper, de la faire sécher et de la cuire avec le poivre et le sel.
J'allais pêcher chez le père de ma femme, car eux autres restaient au bord de la mer. C'était en 1906, il y avait une sécheresse épouvantable cet été-là. On se lève le matin et on va sur les tangons(2) où ils tendent des filets où ils tendent des filets à cent brasses d'eau. À Petite-Matane, il y avait la quantité suffisante d'eau pour pêcher. On avait trois harengs, ça ne valait pas la peine d'aller au large, on va donc pêcher aux tangons. On prenait de la petite morue à la ramée. On avait deux crocs par lignes, des fois on en montait deux ensemble de cette petite morue-là.
Son frère à elle prenait de la morue, et moi pas une, ça mordait plus. Tout à coup, je sens quelque chose au bout de mon croc. J'hâle dessus, ça lâche, je remonte, la boëtte sur mon croc était partie. Je reboëtte et renvoie. Toujours, je laisse descendre ma ligne, je l'envoie sur le bord du carreau mais "il" est prit dedans. Là, il était en arrière du flat, c'était dangereux car on pouvait verser. Quand il tourner de bord et en voyant le jour, il se débat de toutes ses forces, c'est terriblement fort un flétan surtout avec sa largeur, ça faisait tout une galette dans l'eau! Pour réussir à l'attraper il faut absolument envoyer la ligne à côté. Mon beau-frère me dit: "Donne-moi ta ligne", je lui ai passé en lui disant: "Casse-là pas". Il prend donc la ligne, cependant on n'avait pas de gaffe, heureusement on avait toujours avec nous notre harpon. On le traînait toujours car il nous servait pour chasser la poursie(4), des fois on arrivait et elle était callée sous l'eau, avec notre harpon à grand manche, on réussissait à la monter pour la sauver.
Pour en revenir à notre flétan, on le tire à la surface, il descend, il remonte un peu, il redescend et il vire de bord. je prends le harpon dans mes mains et tout à coup je lui vois le nez près du flat, sur le bord du carreau. Je m'en viens avec le harpon et je le lui plante juste sur les reins, il enfile aussitôt dans l'eau. Sa chair déchire, il s'en va au bout de la ligne, on attache l'autre ligne, il s'arrête et s'en revient. On a réussi à le sortir sa blessure, il mesurait environ six pieds et demi. On l'avait mis sur une ancienne bacagnole(5) pour l'emporter, elle n'était même pas assez large pour notre flétan.
(1) Trolle: déformation de trolley, chariot roulant le long d'un câble.
(2) Tangon: poutre mobile horizontale, établi perpendiculairement et
à l'extérieur de la coque d'un navire, pour amarrer les embarcations.
(3) Flat: grand bateau plat.
(4) Poursie: Mammifère marin de l'estuaire du fleuve Saint-Laurent et
qui ressemble au lamantin.
(5) Bacagnole: traîneau rudimentaire, à patins non ferrés,
qui sert à transporter les charges de provisions dans la forêt.
Auteur anonyme