Les huguenots en Nouvelle-France

par Michel Barbeau

Le présent article a pour but de mettre en évidence le rôle que jouèrent, les protestants français, surnommés les huguenots dans la découverte et la colonisation de l'Amérique, plus particulièrement de la Nouvelle-France. Une liste des patronymes des huguenots qui ont vécu en Nouvelle-France vous permettra aussi de savoir si un de vos ancêtres faisait partie de cette religion.

Origine des huguenots

Au début du 16ième siècle, l'église catholique est de plus en plus contestée. Les moeurs, l'ignorance du clergé, la vente d'indulgence amène plusieurs penseurs de l'époque à souhaiter une réforme de l'église. Au début, on veut réformer l'église de l'intérieur, cependant l'intransigeance et la lenteur de l'église catholique entraîna un schisme définitif d'où émergea le protestantisme. Ce fut le grand mouvement que l'on appela la Réforme. Un allemand, Luther fut le père de la réforme. Cette réforme gagna plusieurs pays d'Europe, notamment les Pays-Bas, la Suisse et les pays scandinaves. La France ne fut pas en reste, Jean Calvin fut à l'origine de l'église protestante en France, les calvinistes héritèrent du surnom de huguenots vers 1560. Le protestantisme gagna des adeptes principalement dans la classe marchandes et certains nobles en France. François 1er fit preuve au début d'une certaine tolérance, mais il devint intransigeant suite à l'affichage de libelles injurieux contre la messe à la porte même de sa chambre au château d'Amboise en 1534. Cet épisode est connu sous le nom de l'affaire des placards. En 1562, suite au massacre de protestants par les hommes du duc de Guise, on assiste au début de huit guerres de religions qui mettront la France à feux et à sang pour les 22 ans qui suivirent. Le pouvoir royal en France est chancelant, la dynastie des Valois est à son déclin. Catherine de Médicis et ses deux fils qui régneront (Charles IX et Henri III) tentèrent de diviser pour mieux régner. Les de Guise alliés du roi d'Espagne forment la Sainte Ligue qui a pour but d'anéantir les protestants. Ils seront à l'origine entre autre du massacre de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572. On profita de la présence des principaux chefs protestants à Paris à l'occasion du mariage de Marguerite de Valois, avec Henri de Navarre pour les assassiner. Henri de Navarre le futur Henri IV échappa au massacre de justesse. Les de Guise par la suite s'emparèrent pratiquement du pouvoir et le roi Henri III dut fuir Paris et se réfugier à Blois. Il convoqua les États Généraux en 1588 et tendit un piège au duc de Guise et à son frère le cardinal de Lorraine. Il les fit assassiner tous les deux. L'année suivante se fut au tour d'Henri III d'être assassiné par un moine Dominicain. De par la loi du sang le trône devait revenir à Henri IV, mais une partie importante de la France répugnait à l'idée d'avoir un roi protestant. Henri IV dut reconquérir son royaume par la force. Se buttant devant Paris, il ne dut son accession au trône qu'en abjurant sa religion en 1593. Cependant, il promulgua un édit de tolérance, mieux connu sous le nom d'édit de Nantes qui accordait le libre exercice de la religion protestante. Cet édit, qui ne fut révoqué qu'en 1685 par Louis XIV, donna un certain répit aux protestants. Cette liberté fut quand même très partielle. Louis XIII, sous les conseils de son premier ministre, le cardinal de Richelieu, décida de mettre les huguenots au pas, on considère qu'ils constituent un état dans l'état. En 1627, on assiste au siège de la ville de La Rochelle, la ville phare du protestantisme en France. Malgré une alliance avec les Anglais, la ville tombe après un long siège où la population fut décimée par la famine. Durant le règne de Louis XIV, les privilèges des protestants rétréciront comme une peau de chagrin. En 1685, par la révocation de l'édit de Nantes, les protestants doivent cesser de pratiquer leur religion, les pasteurs ont 24 heures pour quitter le pays, les temples sont détruits. Plusieurs huguenots choisiront de fuir la France pour les Pays-Bas, l'Angleterre, les Etats-Unis et même aussi loin qu'en Russie et en Afrique du sud. On estime à cent-cinquante à deux-cents mille personnes qui fuirent. Ceux qui demeurent en France se convertissent, mais plusieurs pratiqueront leur religion clandestinement. Cette saignée de la population française fera très mal. La France perd ses meilleurs artisans et marchands. Leur savoir-faire sera mis aux services des pays leur servant de refuge et aura un effet désastreux sur l'économie française. Les huguenots représentaient environ 15 % de la population de France et étaient concentrés surtout dans les provinces du sud-ouest de la France, les mêmes qui fournirent un fort pourcentage de colons à la Nouvelle-France.

Rôle des huguenots dans la découverte et la colonisation de l'Amérique

Les problèmes religieux que vivaient la France et sont intérêt vers le commerce dans la Méditérannée explique pourquoi la France accusait un certain retard dans la conquête du Nouveau-Monde par rapport à l'Espagne et au Portugal. Outre un premier voyage d'exploration de la côte atlantique des Etats-Unis en 1524 par Jean de Verrazane, il faudra attendre 1534 pour que Jacques Cartier explore la Nouvelle-France. Ce voyage était l'initiative de Philippe de Chabot, un huguenot, alors gouverneur de Bourgogne et de Normandie. Jacques Cartier bien que lui-même catholique fût issu d'une famille protestante. La première colonie s'établit à Cap-Rouge près de Québec en 1540. Cette colonie est l'oeuvre de Jean-François de la Rocque, sieur de Roberval , un huguenot. Cette colonie sera abandonnée en 1543. La France se tourne alors vers le Brésil. Le chef des protestants en France, l'amiral Coligny veut créer une colonie refuge pour les huguenots. Il confie à Nicolas Durand de Villegaignon de fonder une colonie. Villegaignon ancien catholique fervent, devient un chaud partisan du protestantisme. Cela ne durera pas, la colonie fondée en 1555 sera détruite en 1565 par les Portugais après que Villegaignon redevenu catholique eut persécuté les protestants, il aurait même noyé de ses propres mains trois missionnaires protestants. La tentative suivante fut celle de deux autre huguenots Jean de Ribault et de Laudonnière. Ils tentèrent de s'implanter en Floride puis en Caroline. Cette tentative aura lieu entre 1562 et 1565. Ces colonies furent détruites par les Espagnols. L'assassinat de Coligny lors de la St-Barthélemy mettra fin à l'intention de créer des colonies refuge pour les protestants. Si on exclut la tentative malheureuse à l'île de Sable en 1598, le prochain grand épisode est l'établissement d'une colonie à Tadoussac en 1600. Cette colonie, qui ne dura qu'un an, fut l'œuvre de Pontgravé et Chauvin. Chauvin était huguenot, il n'amènera d'ailleurs que des ministres protestants dans la colonie. Un autre huguenot Pierre Du Gua de Monts était observateur lors de cette tentative à Tadoussac. C'est à lui que l'on confiera la mission suivante. Il présidera aux premiers établissements définitifs en Acadie et à Québec. Donc un huguenot est à l'origine de la fondation de Québec. On peut se poser des questions sur les origines religieuses de Champlain lui-même. Natif de Brouage, une ville protestante, il porte un prénom biblique comme s'était la coutume chez les protestants, de plus, il épouse Hélène Boulé, une protestante. Jusqu'en 1627, le monopole de la traite des fourrures appartient à deux protestants Guillaume et Émery de Caën. En 1627 leur monopole est révoqué en faveur de la compagnie des Cent-Associés. Notons que c'est aussi l'année du siège de La Rochelle. C'est à partir de là qu'il fut interdit de faire passer des protestants en Nouvelle-France. La France craignait entre autre que les huguenots s'allient avec les colons Anglais et Hollandais des colonies Américaines. Déjà que les frères Kirke avaient eurent un huguenot, Jacques Michel, comme pilote pour la remontée du St-Laurent lors de leur conquête de Québec en 1628. Comme nous allons le voir par la suite, cette interdiction ne fut pas respectée puisque l'on retrouvera plusieurs huguenots qui vinrent s'établir en Nouvelle-France.

Les huguenots qui vécurent en Nouvelle-France

L'historien Marc-André Bédard a estimé à 542 le nombre de protestants en Nouvelle-France pendant le régime français. Plusieurs de ces protestants étaient des prisonniers anglais originaires des colonies américaines. Leur nombre est estimé à cent-cinquante. Des protestants étaient aussi originaires d'autres pays comme la Suisse et l'Allemagne. J'ai dénombré deux-cent-quarante-six huguenots originaires de France. Près de 45% étaient originaires de l'Aunis, du Saintonge et du Poitou. La Guyenne et la Normandie fournirent respectivement 8,9% et 6,5% du contingent de huguenots qui vinrent en Nouvelle-France. On y dénombre 206 hommes pour 40 femmes. Ce qui était tout à fait naturel, puisque la plupart des femmes qui émigrèrent étaient des filles du roi, issues de maisons charitables catholiques. Cent-onze de ces personnes se marièrent. Chaque arrivée de régiments en Nouvelle-France apportaient quelques huguenots, j'ai pu dénombrer 41 huguenots qui arrivèrent comme soldats. Comme le pour le plus important de commerce avec la Nouvelle-France était La Rochelle, il n'est pas surprenant de retrouver des marchands parmi les huguenots, j'en ai dénombré trente-quatre. Plusieurs étaient des commis des compagnies de La Rochelle. Certains n'ont fait que passer quelques années ici. J'ai pu également identifier 12 artisans.

Ce nombre de huguenots identifiés est fort probablement bien au-dessous du nombre véritable. La plupart des huguenots suite aux mesures de répressions du clergé tentaient de se faire oublier. Ils n'allaient surtout pas avouer leurs origines religieuses en France et se contentaient de donner le nom de la paroisse catholique de leur lieu d'origine en France. Des recherches dans les registres d'états civils des temples protestants en France permettraient probablement d'en identifier un bon nombre.

Le clergé du Québec dès 1632 demande que l'on arrête de laisser passer des huguenots en Nouvelle-France. Dès 1659 on assiste aux premières abjurations. Mgr. Laval finit par obtenir un règlement du Conseil Souverain stipulant que les protestants n'ont pas le droit de s'assembler pour l'exercice de leur religion, on tolérera la présence en été des marchands et de leur commis, mais ils devront demander une permission pour hiverner. Cette permission leur sera accordée à condition qu'ils vivent comme des catholiques et sans causer scandale. Malgré les récriminations du clergé, les autorités civiles et militaires de la Nouvelle-France se montreront tolérante et ne filtreront pas l'entrée de huguenots dans la colonie. L'arrivée de protestants dans la colonie fut constante à part quelques années suivant la révocation de l'édit de Nantes. En 1741, leur présence s'avère suffisamment importantes pour que le clergé se plaigne par trois fois au conseil de la Marine en France. Une autre preuve d'une présence permanente des protestants en Nouvelle-France est le journal d'un soldat britannique qui notait en 1759 qu'après la prise de Québec que des protestants français avaient assisté à un service protestant.

En France les protestants durent souffrir de maintes persécutions , dragonnades, condamnation aux galères, emprisonnement, défense d'exercer des charges publiques etc... On peut se poser la question s'il en fut de même ici. Il ne semble pas que des mesures aussi extrêmes furent prises. Outre les abjurations obtenues souvent par la pression, on se contentait de faire poser des actes du culte catholique aux protestants, la confirmation en est un exemple. De toute façon les protestants devaient se marier à l'église catholique, puisqu'il ne semble pas y avoir eu de lieu de culte protestant. Certains écrits nous laissent cependant croire qu'un petit nombre de protestants furent enterrés dans les champs, car on leur refusait la sépulture en terre bénie. Il y aurait eu que quelques cas de poursuites criminelles, la plupart pour avoir travaillé le dimanche ou un jour de fête religieuse. Un seul cas, où il y eut condamnation à mort, est peut-être relié à la religion du condamné. Il s'agit de Daniel Voïl qui en 1660 fut accusé de sorcellerie, de blasphème et de profanation des sacrements. Daniel Voïl était un huguenot. Il y eut cependant des exclusions de l'exercice de certaines professions. Il était interdit aux protestants d'exercer les professions de médecins, d'apothicaires , de sage-femme de contrôleurs, de notaires,, de juge et de brigadier.

La plupart des huguenots s'assimilèrent à la religion catholique et dès la deuxième génération, on voit des enfants entrer en religion. Malgré cette assimilation, une certaine façon de vivre et de penser a peut-être traversée les générations. Il serait intéressant de regarder les origines des libéraux qui s'attirèrent les foudres du clergé au XIXe siècle. Certains endroit comme Champlain, Batiscan et Bécancourt furent des lieux où plusieurs huguenots s'établirent, ont-ils tenter de se regrouper ?

En guise de conclusion, ce pan de notre histoire largement occulté par les historiens jusque dans les années 60, mérite d'être creusé. La colonisation de la Nouvelle-France n'a pas un aussi fort monolithisme religieux que l'on a voulu nous faire croire.

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