La coquille de noix

Le meltem  fait partie des vents qu’on appelle étésiens.
Chaque année pendant la canicule,
ce vent saisonnier souffle du nord au sud de la mer Egée en Grèce.
J’en ai  fait l’expérience pour la première fois sur un traversier entre les îles
de Paros et de Santorini. Nous sentions un vent doux en laissant
la côte mais il prenait vite de la force à mesure que nous gagnions
la pleine mer. Les vagues prenaient de l’ampleur et de la hauteur.
Je n’aimais pas beaucoup ça et j’essayais de me réconforter en me disant que
la traversée ne durerait que deux petites heures, comme on nous l’avait dit.

Je me suis grandement trompée. Notre bâtiment, malgré sa grosseur,
était comme une coquille de noix sur cette mer démontée.
Les vagues atteignaient de 6 à 8 mètres. Moi qui
ai toujours eu le mal de mer, j’étais bien servie avec ce tangage.
Pour éviter d’être malade, je suis restée dehors à respirer l’air pur.
Je me tenais agrippée à une poignée fixée au  mur de la cabine
sur la coursive, pour ne pas être emportée par l’agitation du bateau.
On m’avait recommandé de regarder la ligne d’horizon
pour aider à contrôler mon mal de coeur.
C’était difficile car l’horizon disparaissait avec les vagues
qui arrosaient tout sur le pont, touristes et bagages.
Une couche de sel de mer se fixait sur mes vêtements
et mes lunettes, les faisant paraître gris.

Les voyageurs faisaient le va-et-vient vers les endroits appropriés pour
les malades. Mes amis y faisaient aussi l’aller-retour en n’oubliant
pas de vérifier régulièrement si j’étais toujours là.
Moi, je tenais bon en gardant la position d’un skieur qui descend une
pente raide, les genoux fléchis. Je suivais les mouvements du bateau.
J’ai fait tout le trajet sans être malade et encore aujourd’hui,
je ne sais pas comment il se fait que je ne suis pas
passée par-dessus bord. Je suis demeurée là pendant 6 longues
heures à me balancer au gré de la mer furieuse.

Nous sommes enfin arrivés au pied de la falaise de l’île de Santorini.
Nous étions aussi trempés que si nous sortions de la douche,
avec le teint vert en plus. Il fallait maintenant monter là-haut et le
funiculaire ne fonctionnait pas à cause du meltem. Nous pouvions
gravir à pieds les 640 marches ou bien à dos d’âne sans trop se fatiguer.
Ce fut notre choix, mais quelle aventure encore une fois!
Trempés comme nous étions avec nos sacs mouillés
dans les bras, nous avions de la difficulté à rester en selle.
Le responsable des ânes, les stimulait  avec des hella! hella! répétés.
Comme chacune des bêtes prenait sa tâche à coeur
en voulant gagner la course, il s’ensuivit une bousculade qui a
porté ma monture en tête et les autres le pressaient de tous côtés.

Ma compagne de voyage est tombée de selle heureusement sans se blesser
et a eu de la difficulté à remonter car l’âne continuait son ascension.
Je suis restée bien agrippée à la bride, tout en gardant mes sacs sur moi.
C’était tout un sport que de rester en place sans glisser. En arrivant en haut
de la falaise, nous étions fourbus et fatigués... de rire. Je me souviendrai de
cette aventure toute ma vie, j’en ris encore.  Pendant le repas du soir,
arrosé de bon vin du pays, les fous rires recommençaient sans arrêt.
Nous avons profité de la vue superbe du coucher du soleil sur le volcan
de l’archipel, pour enfin se détendre. La journée était bien remplie,
j’ai dormi comme un ange cette nuit-là. Pour moi,
l’imprévu est ce qui fait le charme des voyages.

(ma photo sous le mot souligné)
 

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