Mustapha Kemal Atatürk
                       
(1881-1938)
 

                        
                       ''Je suis la Turquie''           

        29

 La naissance d'une nouvelle Turquie:

Turkish Flag

un accouchement douloureux

 29                         29 octobre 1923: la République  

 
Sources:
Hi
stoire des Turcs, Jean-Paul Roux, Fayard 2000
Mustapha Kemal, Paul Dumont, Éditions Complexe 1997
A Biography of Mustapha Kemal, Lord  Kinross
(William Morrow, NY) 1965
Mustapha Kemal, Benoist-Méchin.  Albin Michel
c1954

INTRODUCTION
1. Mais, au fait, qui sont ces Turcs si chers à Mustapha ?
2. Mustapha Kemal jusqu'en 1918
 3. Des années décisives:1918-1922
4. Des réformes drastiques imposées par une dictature implacable
5. Le Kémalisme
CONCLUSION

 

INTRODUCTION

Retour à l'accuei

L'Empire Ottoman, ''première puissance mondiale au XVI è siècle'' (Jean-Paul Roux), était en pleine décadence au XIX è , devenant  '' l'homme malade de l'Europe''; le Sultan (politique) et le Calife (ou Khalife, autorité religieuse) qui souvent ne font qu'un,  continuent d'imposer une sorte de sultano-califat (qui n'est pas sans rappeler le césaro-papisme des empereurs  de Byzance et notamment de Constantin) à l'ensemble hétérogène qui constitue l'empire dans lequel cohabitent de nombreuses ethnies  ne supportant plus un gouvernement archaïque qui n'a plus la force de maintenir l'ordre. L'Empire ottoman, allié des Allemands pendant la première guerre mondiale, est  démantelé en 1918. Une nouvelle Turquie  née dans des conditions douloureuses  réussit à survivre grâce à  un accoucheur énergique dont la remarquable intelligence politique et militaire était doublée d'une volonté hors du commun: Mustapha Kemal. Chef sans pitié, Mustapha Kemal n'avait qu'une idée, créer une Turquie  moderne à laquelle il s'identifiait. Kemal fit  basculer son pays d'un passé oriental à un futur occidentalisé en éliminant de manière souvent brutale tous ceux qui s'opposaient à son dessein.

                                                 

1. Mais, au fait, qui sont ces Turcs si chers à Mustapha ?
Asiatiques islamisés, les Turcs sont les descendants d'un peuple de cavaliers nomades venus de Sibérie orientale. On les rencontrait, plusieurs siècles avant notre ère, dans les steppes  des plateaux situés entre les montagnes de l'Altaï et la mer d'Aral.  Dès cette lointaine époque, les ancêtres des Turcs pratiquaient l'exogamie ce qui entraînait déjà de multiples mélanges avec les peuples qu'ils conquéraient d'où une tendance au métissage générant  des types physiques variés ayant en commun une même langue, le turc, apparenté au mongol. Les Turcs d'aujourd'hui, ceux d'Anatolie comme ceux de la Thrace orientale (La Thrace est située dans le sud est de l'Europe, Constantinople est en Thrace)  résultent d'un mélange d'ancêtres venus d'Asie orientale avec des Grecs, qui ont colonisé l'Anatolie dès la plus haute antiquité, avec des Arabes, des Arméniens, des Kurdes... et bien sûr, des Anatoliens Après la première guerre mondiale, l'unité du peuple turc tient beaucoup plus à l'adhésion à un projet commun d'indépendance, de modernité et de laïcité qu'à des liens ethniques, tellement les racines du ''melting pot'' turc sont variées. Une chose est certaine, les Turcs ne sont pas des Arabes bien qu'ils se soient nourris de la culture de ces derniers.
À l'origine,  le contact turco-arabe ne fut pas que conflictuel; les Arabes ont vite compris que ces guerriers farouches pouvaient défendre leurs conquêtes: les Turcs devinrent des mercenaires, les mamelouks (=esclaves blancs), au service des Califes.  Ces ''esclaves''  ont rapidement pris du galon,  n'hésitant pas à se convertir à l'Islam, ils devinrent officiers et occupèrent bientôt des postes clés,  se substituant aux autorités en place. Ainsi ''L'islam est une greffe étrangère, grâce à laquelle le clergé arabe, vaincu par les guerriers turcs, a mis sournoisement la main sur l'âme des vainqueurs'' (Mustapha Kemal). Dès le X è siècle  l'empire turc des Seldjoukides s'étend vers l'ouest et s'empare de l'Anatolie, de Jérusalem et de  Constantinople  à la fin du XI è siècle. L'Europe chrétienne s'inquiète et met sur pied les croisades; Constantinople est reconquise par les chrétiens en 1204. Au XIII è les Mongols de Gengis Khan vassalisent les Seldjoukides avant de les éliminer. Seuls subsistent en Anatolie quelques petits émirats turcs dont l'un va devenir l'empire d'Osman (un chef de tribu,1258-1326) c'est-à-dire l'Empire ottoman qui devra bientôt se mesurer aux hordes de Tamerlan (qui se réclame de Gengis Khan).  Les Ottomans s'emparent de Constantinople en 1453 (Fin de l'empire romain d'Orient). L'Empire ottoman devient  alors la première puissance du monde contrôlant des territoires sur trois continents (Europe orientale, Moyen Orient, Afrique du nord) alors que Soliman le Magnifique (1494-1566) possède une puissante armée de janissaires (soldats d'infanterie recrutés parmi les enfants des peuples soumis) et une importe flotte qui sera cependant  défaite peu de temps après sa mort à Lépante en 1571 (Côte occidentale de la Grèce) par la marine de la Sainte Ligue (Espagne, Venise, Saint Siège).  Cette défaite marque le début du déclin de l'Empire ottoman qui finira par disparaître au début du XX è siècle.

2. Mustapaha Kemal jusqu'en 1918
2.2. De Mustapha à Kemal.  Mustapha Riza est né en 1881 à Salonique (=Thessalonique) port de Macédoine, sur la mer Égée. Son père, Ali Riza, était un petit fonctionnaire de l'empire ottoman qui appartenait à la communauté turque alors que sa mère Zübeyde était en partie slave.  Mustapha perdit son père à l'âge de neuf ans et sa mère alla se réfugier chez l'un de ses frères, Hussein, paysan dans la campagne de Salonique. Le jeune Mustapha et sa soeur connurent la vie de la terre; Mustapha garda toute sa vie un goût particulier pour le grand air et la nature, sa sympathie allant avant tout aux paysans. Mustapha fréquenta alternativement une école primaire musulmane et une chrétienne mais ni l'une ni l'autre ne lui convinrent si bien que la première période de sa scolarité fut plutôt chaotique.  Bien que sa mère ait été une musulmane très pieuse, Mustapha fit preuve dès son enfance d'une véritable aversion pour tout ce qui était religieux; cette attitude est peut-être due au fait qu'il a été témoin de querelles très fréquentes entre chrétiens et musulmans. Très tôt Mustapha se prétendit Turc bien que ses origines aient été peu précises... A sa demande, Mustapha fut envoyé à l'école des cadets de Salonique dès l'âge de 12 ans; son attitude hautaine et cassante et la conscience qu'il avait de sa supériorité intellectuelle le firent peu apprécier de ses camarades; toutefois, il fut remarqué par ses professeurs pour ses  aptitudes  en langues  vivantes  et  en  mathématiques  ce qui lui  valut  le  surnom  de  Kemal (=perfection) qu'il allait garder toute sa vie. À 17 ans, ayant passé brillamment ses examens,  il fut envoyé  à l'école militaire de Monastir (Macédoine).
Il se mit à apprendre le Français et lut en cachette Montesquieu, Rousseau, Voltaire, les encyclopédistes et les discours de Mirabeau tout en devenant un fervent admirateur de la Révolution de 1789 et de Napoléon I er. Il organisait des joutes oratoires afin de perfectionner le don qu'il avait pour les discours tout en fréquentant les cafés (Mustapha était porté sur la bouteille!) et les bordels de Monastir mais sans oublier ses études militaires qui le conduisirent au grade de lieutenant en 1902 puis à l'Académie de Guerre de de Constantinople avec l'appréciation suivante:''un jeune homme de caractère difficile, très doué, mais avec lequel il est impossible de nouer des relations d'intimité''.
Mustapha découvre Constantinople avec ses quartiers chrétiens et musulmans, ses étrangers, protégés par le système des capitulations qui leur permettait de vivre dans l'Empire sans en respecter les lois et en bénéficiant d'exemptions fiscales. Il s'agit là d'une sorte de communautarisme au plus mauvais sens du terme. Sur un même territoire la loi n'est pas la même pour tous. Mustapha est révolté par de telles pratiques et devient de plus en plus conscient de l'état de délabrement de son pays...  En 1905 Kemal est promu capitaine et nommé à Damas où il doit combattre les Druzes qui contestent leur appartenance à l'Empire ottoman. Dès 1906 il fonde, avec d'autres officiers, le Vatan, société secrète patriotique, hostile au Sultan et à l'Islam et favorable à un régime démocratique où toute  main mise étrangère serait bannie. À la même époque certains officiers et intellectuels fondent un mouvement qui se veut lui aussi révolutionnaire: les Jeunes Turcs dont l'un des principaux leader sera Enver Pacha, officier courageux et compétant mais dont les idées politiques sont particulièrement fumeuses.  Les Jeunes Turcs créent le Comité Union et Progrès dans lequel le Vatan va bientôt se fondre et auquel Mustapha Kemal adhère sans grande conviction. En juillet 1908 le Comité impose la constitution de 1876 qui avait été écartée et qui conduit à un régime de type monarchie constitutionnelle qui se traduit aussi, en 1909 par l'abdication du sultan Abdul Hamid II qui est remplacé par l'un de ses frères Mehmed V  qui régnera jusqu'en 1918.  Finalement la ''révolution des Jeunes Turcs'' de 1908 n'aura consisté qu'en une réforme très incomplète car elle n'aura su résoudre ni le problème des minorités qui veulent leur indépendance, ni celui de la ''colonisation'' de l'Empire par les étrangers et notamment par les Allemands; ceci a pour effet d'exacerber la xénophobie de Mustapha Kemal et de l'éloigner des Jeunes Turcs auxquels il n'a jamais cru vraiment.
2.2.
Mustapha, officier courageux dans une guerre qu'il réprouve.
En octobre 1911 Mustapha se retrouve en Tripolitaine, contre les Italiens puis, en octobre 1912 face aux Bulgares alors que tous les peuples des Balkans se révoltent contre les Turcs.
Parvus,
un agent allemand, mène une campagne en faveur d'une alliance de l'Empire ottoman avec les puissances centrales
(Allemagne, Autriche-Hongrie); Parvus
et ses sbires font croire aux Turcs qu'un conflit de courte durée se terminera par la victoire des pouvoirs centraux et de l'Empire  qui pourra alors renaître avec l'appui de l'Allemagne victorieuse qui l'aidera à se moderniser... Les évènements se précipitent: assassinat de François Ferdinand neveu de l'empereur François-Joseph d'Autriche le 28 juin 1914 à Sarajevo; déclaration de guerre le 2 août 1914, entre l'Entente (France, Angleterre, Russie) et les Empires centraux.  Le 11 novembre 1914 la Sublime Porte (=Gouvernement  ottoman) proclame la guerre sainte contre l'Entente.  Pour Mustapha Kemal cette guerre est une pure folie mais, en soldat, il restera cependant au service de son pays et servira avec courage notamment dans la presqu'île de Gallipoli qui domine le détroit des Dardanelles.  Les Anglais, les Australiens et les Néo-zélandais, après des combats acharnés qui ont duré plus de neuf mois ont dû se retirer en  janvier 1916. Mustapha fut alors promu général et devint ''le sauveur des Dardanelles et de la capitale''; il  fut ensuite envoyé dans le Caucase où Enver Pacha avait connu le désastre de Sarikamish en janvier 1915, face au Russes et ... au froid intense des montagnes. C'est en avril 1915 que le Sublime porte, noyautée par les Jeunes Turcs, décident d'éliminer les Arméniens qui avaient déserté en masse pour gagner les rangs de l'armée russe. On dénombrera plus de 1,5 millions de morts ce qui n'empêchera pas les Russes de s'emparer de l'Anatolie orientale. Mustapha Kemal n'eut aucune responsabilité dans le massacre des Arméniens, ce qui contribua par la suite à sa renommée surtout auprès des puissances victorieuses.
                                                                                                                                                                    (Retour 1)
3.  Des années décisives:1918-1922
3.1. Occupation étrangère et guerre civile
Suite à la révolution d'octobre
(1917) les Russes se retirent de l'Anatolie, mais les troupes anglaises alliées à des légions arabes en rupture avec l'Empire ottoman mènent une offensive dans le sud de l'Anatolie ce qui conduit  la Sublime Porte à accepter  l'armistice de Moudros  (sur l'île Lemnos à l'ouest des Dardanelles)  signé le 30 novembre 1918: l'armée turque doit être immédiatement démobilisée, les détroits sont ouverts aux alliés, les garnisons ottomanes des pays arabes doivent être évacuées et le gouvernement turc doit fournir aux Alliés tout ce dont ils ont besoin (vivre, carburant, charbon etc). Le Comité Union et Progrès est dissous, les Jeunes Turcs et Enver Pacha, responsables de la défaite et du massacre des Arméniens, s'enfuient . Les alliés occupent Constantinople et bien des villes de l'Empire. . . Après l'armistice du 11 novembre 1918 mettant fin à la guerre, les nationalismes  se manifestent d'une manière de plus en plus violente: musulmans, chrétiens, juifs, grecs, Arméniens, turcs, Arabes ne cessent de se quereller. . . il y a des milliers de morts . . .
L'occupation de Smyrne par l'armée Grecque au printemps 1919 entraîne la consternation de l'ensemble des Turcs d'Anatolie. Mustapha Kemal aux Congrès d'Erzurum et de Sivas
(Anatolie orientale, été 1919), jette les bases d'une Turquie nouvelle, débarrassée de tout contrôle étranger. La Divine Porte ne se sent nullement liée aux résolutions qui ont été votées dans ces congrès et veut placer la Turquie sous protectorat britannique ou américain; de plus, elle cherche à se débarrasser de Mustapha; celui-ci n'attend pas d'être limogé, il démissionne de l'armée le 9 août 1919 et devient alors le leader d'une insurrection  nationaliste en tant que civil. Fort du soutien d'une bonne partie de l'armée et du peuple, Mustapha apparaît désormais comme un insurgé que l'on doit prendre au sérieux.   Le sultan fait arrêter des députés à Constantinople; on emprisonne, on déporte. Mustapha fonde un gouvernement insurrectionnel issu de la Grande Assemblée Nationale (GAN) qui siège à Ankara  tout en continuant de respecter le sultan, qu'il considère comme prisonnier des puissances étrangères, et de l'Islam comme l'atteste la grande cérémonie religieuse qui précède l'ouverture de la GAN le 23 avril 1920. Malgré ces concessions tactiques au gouvernement officiel qui lui permettent de rallier à sa cause tous les croyants, Mustapha est condamné à mort (11/05/20) par la Divine Porte. Quelques jours plus tard Mustapha proclame le gouvernement issu de la GAN comme étant le seul gouvernement légal de la Turquie. En mai 1920, la guerre civile est ''officialisée''. Avec l'approbation de Londres et de Paris, les Grecs en profitent pour envahir l'Anatolie occidentale; Ankara est menacée, les troupes kémalistes sont en mauvaise posture... Mustapha se comporte alors en politique très adroit en faisant croire aux pays de l'Entente qui s'affolent et aux soviets qui se réjouissent qu'une alliance islamo-soviétique dont il serait le vecteur est une chose possible. ''J'ai l'islam entier derrière moi et j'ai à coté de moi un allié plus grand encore qui me tend la main'' (MK). Kemal laisse les mains libres aux Soviets en Georgie et en Azerbaïdjan tout en restant très flou sur l'avenir de l'Arménie; en contre partie, les soviets livrent deux millions de livres-or, soixante mille fusils, une centaine de canons et des munitions aux Turcs. Les communistes en profitent pour infiltrer des agents en Anatolie orientale; c'est alors qu'on assiste, avec l'approbation mitigée de Kemal, à la formation de l'Armée verte (le vert est la couleur de l'islam) qui allie l'islam et les ''forces progressistes'' pour chasser d'Orient les puissances impérialistes... (été 1920) Mustapha perd un moment le contrôle de la situation mais doit agir avec une extrême prudence car il a besoin des Soviets pour poursuivre son oeuvre nationale. Une action militaire est entreprise contre les Arméniens; les Turcs récupèrent une partie de l'Anatolie Caucasienne sans que les Russes puissent s'opposer, étant occupés ailleurs. Après de terribles combats, le 2 décembre 1920, les  Arméniens sont défaits et doivent signer le traité d'Andropol par lequel la Turquie récupère la Province du Kars. Mustapha se sentant désormais en position de force dissout l'Armée verte qui commençait à  s'opposer aux forces nationalistes (Janvier 1921)
3.2. La Turquie enfin en paix
La question arménienne étant réglée restait le problème grec. Le président Venizélos ayant été remplacé par le roi Constantin, revenu d'exil, les Grecs continuent leur avancée en Anatolie occidentale, les troupes turques sont obligées de battre en retraite, c'est alors que la Grande Assemblée Nationale nomme Mustapha généralissime des armées turques. Les Russes donnent 4 millions de roubles or aux Turcs qui peuvent ainsi acheter du matériel de guerre à l'Italie; Mustapha met toutes les ressources humaines et matérielles au service de la guerre
(ce n'est pas sans rappeler le levée en masse française de 1792 !).  Les Grecs subissent des pertes terribles et finissent par se retirer (11/09/21); Mustapha a sauvé la Turquie! Il est nommé Maréchal et Ghazi (= le victorieux), la plus haute distinction musulmane! Les Grecs quittent l'Anatolie et restituent la Thrace orientale à la Turquie tandis que la France évacue la Cilicie (sud de l'Anatolie) moyennant quelques compensations commerciales notamment des concessions pour des exploitations minières et des constructions ferroviaires (automne 1921). Les combats entre grecs et Turcs ont été terribles avec des atrocités perpétrées des deux cotés... Les Arméniens qui s'étaient réfugiés en Cilicie pour être protégés par les Français s'enfuient mais certains d'entre eux sont massacrés par les Turcs. Les Alliés, poussés au désengagement par leur opinion public et conscients que les kémalistes sont l'avenir de la Turquie, laissent leurs anciens protégés (Grecs et Arméniens) se débrouiller seuls... Encore une fois ''la raison d'État'' permet de justifier n'importe quoi ! Ceci n'est pas sans rappeler l'abandon des harkis par la France lors de la fin de la guerre d'Algérie (1962). Raison d'État, que de crimes sont commis en ton nom !
3.3. La fin du sultanat et le traité de Lausanne.
Après que le grand vizir eut présenté sa démission, Mehmed VI ''le sultan anglais'' s'enfuie à bord d'un navire britannique le 17 novembre 1922; après plus de cinq siècles, la domination ottomane  vient de prendre fin; il n'existe plus qu'un seul gouvernement, celui d'Ankara. Bien que Kemal soit obsédé par la nécessire occidentalisation de son pays, il n'hésite à positionner la capitale de la turquie plus à l'Est. Istambul, trop ottomane est remplacée par Ankara, ville turcque.

Le 24 juillet 1923, après plusieurs mois d'âpres discussions le traité de Lausanne marque la fin de la guerre en Turquie. La nouvelle Turquie récupère la Thrace orientale avec Istanbul bien que les détroits soient sous le contrôle d'une commission internationale, les troupes étrangères sont évacuées de l'Anatolie, les capitulations sont abolies et l'armée turque patiemment reconstruite par Mustapha est maintenue; elle constitue une force régionale que l'on craint. Des échanges de population sont prévus: 1,5 millions de Grecs quitteront l'Anatolie pour la Grèce et environ 500 000 Turcs réintégreront la Turquie. Ismet Pacha, général ami de Mustapha, a conduit les négociations de main de maître; la présence du commissaire du peuple aux affaires étrangères Georges Tchitcherine a permis à Ismet de faire comprendre aux alliés que la Turquie, au cas où les négociations ne lui seraient pas favorables, pourrait toujours se tourner vers l'URSS. Tout est bon, y compris le chantage politique.
3.4. La République et la fin du califat
Fort de ses succès militaires et des clauses du traité de Lausanne, Mustapha, après avoir fait d'Ankara la nouvelle capitale de la Turquie
(13/10/23) conduit l'assemblée à un changement de régime. La République est proclamée le 29 octobre 1923. Kemal devient le premier président de la République turque; il nomme Ismet Pacha premier ministre. Le calife Abdülmecid, peu intéressé par la politique, devient, contre son gré, le pôle qui fédère l'opposition conservatrice. Mustapha en profite pour abolir le Califat le 3 mars 1924 et instaurer une République laïque''La République turque vient de couper le cordon ombilical qui la reliait aux traditions asiatiques... Elle vient de dire adieu à l'Orient''
                                                                                                     (Paul Gentizou, du journal Le Temps)               (Retour 2)

                                                                                                                

4. Des réformes drastiques imposées par une dictature implacable
4.1. L'Islam kémaliste. Les minorités                                                                             Mustapha, bien qu'anticlérical a vite compris que la religion avait une importance primordiale dans l'âme de son peuple; il a donc créé  une Direction des affaires religieuses, sous l'autorité directe du premier ministre Ismet Pacha (=Ismet Inönü). Ce contrôle de la religion par l'État rappelle la constitution civile du clergé (06/1790) lors de la Révolution française. Tous les agents du culte sont nommés et contrôlés par le gouvernement, tout ce qui a trait à l'Islam doit être exprimé en turc et non en arabe; le coran doit être dépoussiéré et expliqué dans un esprit progressiste. Ce nouvel Islam n'est pas du goût de tout le monde et notamment des Kurdes qui se servent de leur désaccord avec la ''nouvelle'' religion pour revendiquer une certaine autonomie. Des révoltes sont brutalement réprimées, il y a des dizaines de milliers de morts (1925) mais Kemal n'admet pas que l'on conteste la République, une et indivisible.
4.2. Le domaine politique
La République kémaliste  n'a rien d'une démocratie libérale car seul le Parti républicain du peuple a voix au chapitre; toute opposition est interdite, le président, désormais nommé Atatürk (Père des Turcs ou Père-Turc), considère que, pour occidentaliser la Turquie en un temps relativement court il faut imposer des réformes par la force. Le Parti communiste est interdit.
4.3. Les réformes
Sur le plan économique, Kemal est influencé par les soviets; il impose des plans étatiques pour sortir l'agriculture du moyen âge et pour développer l'industrie lourde et les transports. Toutefois les initiatives privées sont encouragées; on n'hésite pas à donner des subventions et à accorder des prêts avantageux aux entrepreneurs. Dans tous les cas on veille à ce qu'il n'y ait aucune main mise étrangère sur l'économie turque, l'indépendance nationale étant un des objectifs fondamentaux du kémalisme.
Dans le domaine social on assiste à un développement considérable de l'école désormais gérée par l'État avec un enseignement strictement contrôlé dans lequel on privilégie les sciences et la mise en œuvre de la raison. La polygamie est abolie,  le port du  voile est interdit et les hommes doivent abandonner le fez
(coiffure des hommes turcs) s'ils veulent éviter la pendaison... tout bon citoyen doit avoir une tenue occidentale. Les femmes acquièrent le droit de vote en 1934. Les lois sont inspirées de la juridiction suisse et la justice est rendue au nom de la République, sans recours au clergé. Enfin, Atatürk impose le calendrier grégorien, (le dimanche est le jour de repos et non le vendredi) et le système métrique; quant à la langue turque elle doit, dès 1928, être écrite avec l'alphabet latin, tout mot arabe ou persan est banni. Cette réforme a pour effet de couper les nouvelles générations de certains textes anciens, ceux qui ne sont pas traduits  en ''nouveau'' turc.
Le nationalisme turc est chauffé à blanc, Kemal pense que la fierté d'être Turc permettra à tout bon citoyen  d'assimiler rapidement les réformes. En fait ce bouleversement social est  trop rapide et le peuple des campagnes a beaucoup de mal à suivre.


Mustapha Kemal Atatürk mourra le 11 novembre 1938 en laissant derrière lui un pays en paix, profondément transformé, avec des frontières bien délimitées par le traité de Lausanne. Certes Atatürk aura été un dictateur mais, à la différence  de ses contemporains (Hitler, Mussolini, Staline), une fois ses objectifs atteints - indépendance, laïcité, modernité - il s'est révélé être un bon pacifiste n'ayant aucune visée expansionniste. Pour l'occidentalisation on ne peut s'empêcher de le comparer à Pierre le Grand. Pour le pacifisme dont il a fait preuve après avoir atteint l'objectif qu'il s'était fixé à savoir une Turquie indépendante et laïque, Kemal fait penser au Bismarck d'après 1871.

5. Le kémalisme                                                                                          
Le kémalisme est un dirigisme où le populisme se mêle au nationalisme et au progrès né de la raison et de la science. Le kémalisme est devenu un modèle de développement pour bien des pays notamment pour l'Iran du Chah Reza Pahlavi qui, dès 1934 avait été impressionné par les nouveaux développements qu'il avait rencontrés en Turquie. L'Egypte et l'Afghanistan seront également influencés par le modèle kémaliste. Ismet Inönü, digne successeur de Mustapha, a eu la sagesse de demeurer neutre pendant la seconde guerre mondiale. En 1946, la création d'un parti d'opposition (Le Parti démocratique) a permis d'ouvrir la Turquie  à la démocratie, démocratie qui cependant a été entrecoupée de ''reprises en main''  par l'armée qui veille sur l'héritage kémaliste: nationalisme, indépendance, laïcité, modernité, confiance en la science.

                                                                     CONCLUSION


Les progrès réalisés par le kémalisme dans le domaine socio-économique sont incontestables, la Turquie étant devenue une tête de pont occidentale en Orient; toutefois, la révolution kémaliste n'a peut-être été qu'apparente pour ce qui est  des mentalités, que l'on ne change pas en un laps de temps aussi court (15 ans). Une certaine résurgence religieuse en ce début de XXI è siècle nous conduit à un certain scepticisme. Lors des élections du 3 novembre 2002, le Parti de la justice et du développement (= AK, parti islamique qui se veut modéré) a obtenu la majorité absolue avec près des deux tiers des sièges à La Grande Assemblée nationale; c'est la première fois depuis 1923 qu'un parti islamique remporte un tel succès . . .Pour son ancrage en occident, une Turquie ayant l'esprit de Mustapha Kemal poserait certainement moins de problèmes à une Europe majoritairement laïque qui hésite à accueillir en son sein près de 70 millions de musulmans. . . dont la grande majorité risque de remettre en cause la laïcité des États. Recep Tayyip Erdogan, président de l'actuel gouvernement essaie de mettre en veilleuse la résurgence islamique actuelle de manière à ne pas effrayer les Européens. Il ne faut pas oublier toutefois que le parti islamique, il n'y a pas si longtemps,  ne cachait pas son scepticisme vis-à-vis de l'adhésion de la Turquie à l'Europe et contestait l'alliance avec les EU et, par suite, avec l'Israël, tout en souhaitant un rapprochement avec l'Azerbaïdjan, pays musulman ayant un fort potentiel dans le domaine du gaz et du pétrole. Ce que l'on peut reprocher à Mustapha Kemal c'est d'être allé trop vite dans la transformation de son pays. On ne change pas des mentalités par décrets, il faut laisser le temps au temps... Pour l'heure, seule l'armée demeure, fidèle aux idées d'Atatürk, elle constitue un rempart contre l'Islamisme extrême; pour combien de temps encore ?

La Turquie, république laïque, compte aujourd'hui (2008) environ 75 millions d'habitants, l'espérance de vie à la naissance est voisine de 70 ans.

                                                           
© Les Fiches à Berca.   Dernière mise à jour  03/09/2009                 

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