Fiche 13

Apprendre à vivre
Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations
Luc Ferry. Ed : Plon, 2006. 302 pages

  En bleu : texte de Luc Ferry
En noir : résumé
En rouge: apport personnel

Une bonne remise en mémoire  de notions que le temps a peut-être quelque peu érodées.

                                                                                                                                                                                                           Retour à l'accueil

Luc Ferry, dans un livre clair et  sans jargon, tente de mettre la philosophie à la portée de tous les amateurs qui sont parfois un peu fatigués par le discours abscons des ‘’spécialistes’’ qui, trop souvent, se plaisent à s’isoler comme pour se protéger de l’immixtion de la multitude dans leur ‘’science’’ qu’ils considèrent comme une chasse gardée.  Luc Ferry est un philosophe connu, tant en France qu’à l’étranger, c’est  aussi un excellent pédagogue.
Quelques explications du monde nous sont données au travers de la
philosophie antique, du christianisme, des modernes, des post-modernes et des contemporains, en empruntant dans chaque cas trois clés que l’auteur considère comme fondamentales :

  - la théorie: comment est notre monde c'est-à-dire le cosmos (ou ensemble de l'univers)?
-
l’éthique:  les règles du jeu; quelle morale adopter pour vivre en société ?
-
le salut: comment lutter contre l’angoisse née de notre finitude ? (Attitude face à la mort)

 

Chapitre 1.                            Qu’est-ce que la philosophie?

Luc Ferry ne nous ressort pas les poncifs rabâchés par les profs de philo des classes terminales à savoir que la philosophie est, avant tout, un questionnement, le philosophe étant celui qui doute, ‘’celui qui sait qu’il ne sait rien’’ pour reprendre une tarte à la crème socratique. …la philosophie est là encore, contrairement  à une opinion courante et faussement subtile, bien davantage l’art des réponses que celui des questions. (31)

Un bel exemple du questionnement conduisant non pas au doute mais à une ‘’certitude’’ nous est donné par le fameux dialogue de Socrate et de Glaucon dans le mythe de la caverne.  Socrate n’introduit le doute dans l’esprit de Glaucon que pour le convertir à sa vision dualiste du monde ce,  par une astuce pédagogique géniale certes, mais qui n’a rien à voir avec une quelconque démonstration. Socrate ne doute pas du tout des deux mondes qu’il impose à son interlocuteur à savoir le monde de nos sens, illusoire, et le monde des Idées où règne la perfection.  Socrate ''qui sait qu’il ne sait rien'' a cependant de vraies convictions ! Pour ce qui est du mythe de la caverne, Socrate apparaît plutôt comme un drôle qui veut nous en faire accroire, que comme  un sage ‘’qui sait qu’il ne sait pas ‘’ ! Il cherche tout simplement à convertir. Le dualisme que Socrate propose à son élève est du domaine de la conviction; cette manière de voir  marquera le monde occidental pendant des siècles et, de nos jours encore, est adoptée par les spiritualistes. En fait le dualisme est un ''pourquoi pas?'', sans plus.
Pour  Ferry, la philosophie se démarque de la religion car si, comme elle, elle permet notre ‘’salut’’* elle se dégage de la nécessité d’une cause externe à l’homme pour expliquer le monde. L’homme grâce à sa raison peut se passer de la transcendance et affronter la mort sans trop d’angoisse. Le philosophe pouvant se  passer de Dieu est vite taxé de présomptueux. Toutefois il faut bien remarquer que certains philosophes n’excluent pas Dieu de leur pensée; d’autres y font allusion pour ne pas être inquiétés par le pouvoir politique (Descartes ??), d’autres enfin, comme Hume, prennent carrément congé de Lui. Luc Ferry fait bien remarquer que, bien sûr, les  philosophes  doivent  réfléchir  et  faire  preuve   d’esprit critique,   toutefois,   ils  n’ont  pas  le  monopole  de  ces  activités intellectuelles !

* Le salut désigne d’abord et avant tout ‘’le fait d’être sauvé, d’échapper à un grand danger ou a un grand malheur’’

 

Chapitre 2.                  Un exemple de philosophie antique
                               
                                L’amour de la sagesse selon les stoïciens

Le stoïcisme que Luc Ferry nous propose comme exemple de philosophie antique prend naissance après l’époque de Périclès (†- 429)
, époque que l’on considère comme celle du ‘’miracle grec’’. Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Kition (†– 262) n’a connu ni Socrate, mort en -399 ni Platon ( -348), ni Aristote († -322). Zénon  enseignait sous des arcades recouvertes de peinture. C’est comme cela que le mot stoïcisme a été créé. Il vient tout simplement du grec ‘’ stoa ‘’ qui signifie portique.
En fait c’est essentiellement au travers de Romains que nous est parvenu le stoïcisme car les textes de Sénèque
(†-65) d’Épictète († +130)
et de Marc Aurèle († +180) sont arrivés jusqu’à nous alors que les écrits des stoïciens grecs sont beaucoup plus rares. 

La théorie stoïcienne
consiste à contempler le cosmos où règne l’harmonie et l’ordre d’où émanent le juste et le beau  Pour les stoïciens l’ensemble de l’univers, c’est le cosmos, analogue a un être vivant. Le monde matériel, l’univers tout entier est au fond comme un gigantesque animal dont – chaque élément – chaque organe – serait admirablement conçu en harmonie avec l’ensemble (36). Bien sûr il peut se produire des catastrophes, mais ce ne sont que des dysfonctionnements provisoires dont l’origine est à rechercher, comme le bon fonctionnement lui-même, dans le grand tout cosmique. ..l’univers tout entier que les Grecs nomment le ‘’divin’’ (theion) (36)n’est pas le fait, comme chez les juifs ou les chrétiens, d’un être créateur, extérieur au monde, il est le monde même…  c’est la totalité du monde qui est divine, et non pas un être extérieur au monde qui l’aurait créé, pour ainsi dire du dehors (38) Nous devons contempler le divin c’est-à-dire le cosmos dont nous faisons partie sans recourir à une quelconque transcendance. On peut accéder à la compréhension du monde  car le divin (= le monde) est rationnel et régit par la logique.  En étudiant le cosmos, par nous mêmes,  nous découvrirons  le  modèle à suivre  tant  pour  notre  morale  que pour la politique.   Puisque  le  cosmos  est  harmonie,  Marc Aurèle nous  rappelle  que ''Tout ce qui arrive, arrive justement; c’est ce que tu découvriras si tu observes les choses avec exactitude …comme si quelqu’un vous attribuait votre part suivant votre dû.'' (39)
L’homme n’a pas à se soumettre à un Dieu tutélaire extérieur au monde,  mais comprendre ce qui est, et modéliser ses actions en prenant exemple sur l’harmonie du cosmos… on n’est pas très loin de la sagesse de Francis Bacon (1626) qui, à la Renaissance, prétendait ‘’qu’on  ne soumet   la nature  qu'en  lui obéissant’’.  On  n’est pas loin non plus de l’ironique
‘’ Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ‘’ du Candide de Voltaire qui tournait ce type de philosophie en dérision !
La comparaison du cosmos avec un être vivant est une analogie boiteuse car quoi qu’on fasse, un être vivant est évidemment dépendant d’une cause qui lui est externe à savoir le milieu dans lequel il puise ce dont il a besoin pour vivre ! Le milieu est une sorte de transcendance de l’individu qui ne se suffit pas à lui-même ! Bien des '' causes'' de tout individu  lui sont externes.
Comprenons bien, 
les Stoïciens ne font pas fi de Dieu, mais pour eux, Dieu ou plus exactement les dieux sont confondus avec le cosmos, ils sont le cosmos même; leurs pouvoirs sont hiérarchisés, ce qui justifie les hiérachies humaines
 

L’éthique stoïcienne : une justice qui prend l’ordre cosmique pour modèle.
Le cosmos étant un tout harmonieux où règne le bien et le beau, notre morale (Ferry ne fait aucune différence entre éthique qui, étymologiquement vient du grec et morale qui vient du latin) doit s’en inspirer, sans se référer au principe de la majorité tel qu’on le pratique en démocratie. Ferry nous fait remarquer que l’éthique stoïcienne est assez proche de l’éthique des écologistes lesquels nous invitent avant tout à respecter la nature.  Pour les écologistes, en effet, et en cela ils reprennent, le plus souvent sans le savoir, les thèmes de l’antiquité grecque, la nature forme une totalité harmonieuse que les humains auraient tout intérêt à respecter et même, dans bien des cas à imiter.
(47)

Le salut : de l’amour de la sagesse à la pratique de la sagesse
Au-delà de la morale, le stoïcisme se penche sur le problème du salut lié à l’irréversibilité du temps (le temps, entité vectorielle) et à notre finitude inscrite dans la mort. Les stoïciens nous proposent  de vaincre nos peurs ou nos inquiétudes, non par un Autre, par un Dieu extérieur au monde, mais par nous-mêmes, par nos propres forces, en faisant usage de notre simple raison. (49)  […] l’univers étant éternel, et nous-mêmes étant appelés à en demeurer à jamais un fragment, nous ne cesserons jamais d’exister. (53)
On peut rapprocher cette manière de voir d’un certain matérialisme dont beaucoup se réclament aujourd’hui. Les grands cycles naturels et plus précisément les cycles biologiques (cycle du carbone, de l’azote, de l’eau etc) sont des voies de réintégration de notre matière dans d’autres ‘’êtres’’ vivants ou inertes, ce qui nous rend éternel. Après notre mort nous sommes ''recyclés''...sans sortir du grand tout cosmique ! Les stoïciens comme les matérialistes nous proposent l'éternité, non celle de l'âme, mais celle de notre propre matière. Il est difficile de ne pas souscrire à une telle manière de voir que l'on traduit  par le premier principe de la thermodynamique que Lavoisier a ainsi résumé:
'' Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme! '' 
(Lavoisier
† 1794. Guillotiné)
Pour les  stoïciens, la sagesse  consiste à nous détacher le plus possible des choses et des êtres sans toutefois tomber dans l’indifférence; l’essentiel c’est de vivre le présent sans s’encombrer des regrets du passé et de l’illusion de l’avenir (Nous ne sommes pas loin de Nietzsche !). Voici ce que nous conseille Marc Aurèle : ''Rappelle-toi que tu aimes un mortel, un être qui n’est aucunement toi-même. Il t’a été accordé pour le moment, mais pas pour toujours, ni sans qu’il puisse t’être enlevé…[…] demain tu mourras.'' (63) et pour ce qui est de notre moi, cette mort sera définitive, irréversible, il n'y a aucun espoir de re-voir l'autre dans quel que monde que ce soit. La matière qui constitue notre moi est éternelle mais notre moi qui résulte d'une combinaison particulière et passagère de la substance qui nous constitue, est mortel et éphémère. Il ne nous survit pas.
Le stoïcisme nous porte donc à nous conduire de manière à nous intégrer à l’ordre merveilleux du cosmos en ayant toujours en tête notre finitude mais en comprenant bien que notre mort n’est qu’un passage d’un état personnalisé, le nôtre, à un état dispersé s’intégrant dans le grand tout éternel. Cependant… la doctrine stoïcienne du salut reste anonyme et impersonnelle. Elle nous promet bien l’éternité, certes, mais sous une forme anonyme, celle d’un fragment inconscient du cosmos
(68)
On peut dire que la conception stoïcienne de la mort est en accord avec les données objectives de la science. Il n'y a pas à discuter, pour ce qui est de notre matérialité, notre mort marque le début de notre dispersion. Nous devenons de  la matière ''dispersée'' qui sera remise en ordre par d'autres qui formeront des pôles de néguentropie (ordre) jusqu'à leur propre mort etc. De notre vivant, étant adulte, nous sommes un système ouvert en équilibre pondéral et thermique
(équilibre dynamique) traversé par un flux de matière (dont une partie est source d'énergie)
Luc Ferry nous fait remarquer qu'avec le christianisme on passera, de l'éternité réduite à notre matérialité à une immortalité personnalisée, celle de l'âme; le christianisme étant évidemment dualiste dans son explication du monde.  
Le stoïcisme demande beaucoup à l’homme car il dilue notre moi dans un grand tout éternel, parfait et bon, certes, mais sur lequel on a aucune prise. L’éternité que nous promettaient les stoïciens, faisait fi de notre moi.  Aucun espoir de résurrection nous était proposé; notre moi mourait avec nous, définitivement.
Celui qui adopte le stoïcisme pour credo doit se soumettre à l’ordre du cosmos, non pour mieux le dominer, comme le pensera Francis Bacon, mais pour mieux s’y fondre
. Le cosmos vu par les anciens nous invite finalement à une certaine passivité en regard d’un tout harmonieux, certes, mais qui nous dépasse complètement.

 

Chapitre 3.                        La victoire du christianisme  
                         sur la philosophie grecque

Le présent livre, ‘’Apprendre à vivre’’ n’est pas qu’un traité de philosophie mais aussi un livre qui s’intéresse aux principales doctrines qui prétendent à l’explication du monde et au salut; il est donc normal que le christianisme, bien que n’étant pas une philosophie au sens où l’entend Luc Ferry soit abordé ici. Pour l’auteur la religion est l’exemple même d’une quête du salut non philosophique en ce qu’elle s’effectue par Dieu, par la foi – et non par soi et par sa raison. (71)

Avec le christianisnme, la philosophie ne sera plus qu’un serviteur de la religion et la logique
(et celle d'Aristote en particulier) par ses raisonnements ne sera tolérée qu’à condition qu’elle s’appuie sur les postulats imposés par Dieu ou plus exactement par ceux qui parlent en son nom. Le prêtre, imposteur qui prétend être intermédiaire entre Dieu et l’homme, va vite se substituer au philosophe que les chrétiens et les membres de l'église en particulier, accusent de tous les péchés du monde. Très tôt le philosophe a été considéré comme un dangereux concurrent de l'homme d'église.

La théorie chrétienne (= explication du monde), c’est tout simplement le passage d’une doctrine du salut anonyme et aveugle (que nous proposaient les stoïciens) à la promesse que nous allons être sauvés non seulement par une personne, le Christ, mais aussi en tant que personne. (75)
La foi fait place à la raison
.  Il ne s’agit plus tant de penser par soi-même que de faire confiance en un Autre. Et c’est là, sans doute, la différence  la plus profonde et la plus significative entre philosophie et religion. (79)
Avec le christianisme, les philosophes perdent de leur pouvoir puisque même les gens simples,  même ceux qui sont peu férus de raison peuvent accéder à la connaissance du monde par la foi qui leur est accordée indistinctement. La philosophie devient l’ennemi de la religion et est taxée d’orgueil. Selon Saint Augustin : '' Enflés d’orgueil par la haute opinion qu’ils (les philosophes) se font de leur science, ils n’écoutent pas le Christ quand il dit : apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes.'' (81)
Pour ce qui est de l’orgueil, les chrétiens sont mal placés pour faire la leçon, puisqu’ils prétendent, par la prière, avoir une influence sur Dieu ! Tout tableau votif révèle l’orgueil des croyants. Par la prière les chrétiens prétendent infléchir la volonté de Dieu, tout puissant; une telle prétention est une véritable imposture.
En bref : nous n'avons plus à penser, on pense pour nous. Ne cherchez pas la vérité, on vous la donne, elle est désormais révélée aux hommes par Dieu, extérieur au monde, définitivement transcendant. Il y a désormais un cosmos et une sorte d'extra-cosmos, domaine de Dieu... En fait pour ce qui est de la théorie, il n’y a rien de vraiment nouveau puisque, avec les chrétiens, ce n’est plus le cosmos qui possède en lui-même sa raison d’être et sa perfection, mais Dieu. Avec les Stoïciens on refusait que le cosmos ait une cause première extérieure à lui-même, le cosmos englobant même les Dieux qui en faisaient partie; avec les chrétiens, on a trouvé la cause du cosmos, Dieu. Il nous reste à découvrir la cause de Dieu !! Notre raison bute toujours sur le problème de la cause de la cause c'est-à-dire sur la cause première. . . Ayons la foi !!

L’éthique chrétienne. Le monde grec était fondamentalement un monde aristocratique, un univers hiérarchisé dans lequel les meilleurs par nature devaient en principe être ‘’en haut’’, tandis que les moins bons se voyaient réserver les rangs inférieur (87). On justifiait l’esclavage et les métèques qui, comme les femmes, n’avaient pas voix au chapitre.  Cette manière de penser était inhérente au monde antique qui était le reflet des inégalités naturelles que l’on observait (ou croyait observer) dans la nature….le christianisme va apporter l’idée que l’humanité est foncièrement une et que les hommes sont égaux en dignité... (87) Pour les chrétiens les qualités que l’individu reçoit à la naissance ne sont pas intrinsèquement vertueuses, ce qui importe c’est l’usage que l’on en fait grâce à notre libre arbitre. Les talents que l’on possède peuvent être utilisés tout autant pour le bien que pour le mal… C’est notre conduite qui révèle vraiment ce que nous sommes. Remarquons toutefois que certains chrétiens (hérétiques ?) n'admettent pas le libre arbitre, c'est le cas des calvinistes qui croient en la prédestination.

Le salut. La sagesse des chrétiens: amour et immortalité personnelle
Au lieu de nous ajuster grâce à notre raison à l’ordre cosmique anonyme  sur lequel nous n’avons aucune prise, le christianisme nous propose une soumission à un Dieu personnifié, bon et tout puissant auquel notre foi nous permet d’accéder.  Au destin implacable et aveugle des Anciens fait place la sagesse bienveillante d’une personne qui nous aime comme personne, aux deux sens de l’expression. C’est ainsi l’amour qui va devenir la clef du salut (97). Alors que les Stoïciens nous mettaient en garde contre l’attachement et l’amour que l’on pouvait nous manifester ou que nous pouvions éprouver pour les autres à cause de la finitude personnelle de chaque être, ce, pour ne pas trop souffrir, les chrétiens préconisent l’amour de  Dieu et de toutes ses créatures auxquelles on garantit une résurrection et une vie éternelle personnelle. Un des traits essentiel du christianisme c’est une immortalité enfin singulière. La résurrection des corps comme point culminant de la doctrine chrétienne du salut. (104)
 Ce n'est plus une matière dispersée et anonyme qui persiste mais un brin de ''sur-matière'' organisée  garantissant l'éternité de notre personnalité. 
En fait le christianisme qui régnera sans conteste sur le monde occidental pendant plus de quinze siècles ne repose que sur une conviction  qui ne sera jamais confirmée par la raison et que l’on commencera à mettre sérieusement en doute dès la Renaissance.   On n’a toujours pas prouvé l’existence de Dieu, pas plus que son inexistence. La raison va revenir à la charge… Rappelons que le dualisme que nous proposent les chrétiens avait été précédé par un autre dualisme, celui de Platon, avec le monde illusoire de nos sens et le monde des Idées considéré comme le monde véritable et immuable, que nous aurions quitté. Toutefois par la réflexion nous pouvions y accéder de nouveau et retrouver la vérité; c'est la théorie des réminiscencesLe christianisme nous apparait un peu comme une resucée du monde platonicien.

 

 

Chapitre 4.                                       L’humanisme
                                                               ou la naissance de la philosophie moderne

Rappel : Pour gagner son salut, c’est-à-dire pour échapper à l’angoisse de la mort liée à notre finitude, jusqu’ici, deux solutions nous ont été proposées :
1. celle des stoïciens qui nous invitent, en usant de notre raison,  à admirer l’ordre cosmique, merveilleux et bon, et à nous y fondre, sans chercher à agir sur ledit cosmos qui nous englobe;  après notre mort, nous sommes ‘’recyclés’’ dans le grand tout d’une éternité dépersonnalisée.
2. celle des chrétiens qui nous invitent à privilégier la foi que l’on doit avoir en un Dieu incarné, extérieur au monde, un Dieu qui nous prend en charge et qui nous garantit la vie éternelle sans risque de perdre notre moi.

Dans les deux cas l'homme est invité à une certaine passivité: soumission à la perfection du cosmos auquel on doit se fondre; soumission à un Dieu tout puissant et bon qui nous prend en charge  . . . quand on est habité par la foi . . .qui nous est donnée (Cf.Calvin) ou que l'on peut, peut-être, acquérir (Jésuites) !!

La théorie humaniste : elle n’est pas donnée a priori mais doit être construite par l’homme à l’aide de la raison. En moins d’un siècle et demi des découvertes scientifiques capitales (Copernic, Bacon, Galilée, Newton) vont détrôner les anciennes manières de voir et créer un doute dans les esprits cultivés. Notons toutefois que les bouleversements conceptuels de la Renaissance, du XVII è et du XVIIIè n'auront guère d'influence sur le monde paysan (très majoritaire) où règne l'anaphabétisme. Par contre, l’Eglise va être sérieusement remise en question par le monde savant. On invente de nouveaux instruments tels le télescope et le microscope; la terre n’est plus au centre de l’univers, la perfection du cosmos des anciens est mise en question, des étoiles naissent et meurent, l’immutabilité céleste est contestée …la science remet en question les positions que l’Eglise avait imprudemment arrêtées sur des sujets auxquels elle aurait mieux fait de ne pas toucher – l’âge de la  Terre, sa situation par rapport au soleil, la date de naissance de l’homme, -   […]  (la science) invite les êtres humains à adopter une attitude permanente de doute et d’esprit critique […] l’homme se retrouve seul, privé des recours du cosmos et de Dieu (113) […] L’ordre, l’harmonie, la beauté et la bonté ne sont plus donnés d’emblée, ils ne sont plus inscrits a priori au cœur du réel lui-même. (118) L’homme n’est plus un contemplateur passif des beautés du cosmos ou un individu fidèle et respectueux d'un Dieu unique et tout puissant, mais un savant actif qui essaie de découvrir les lois qui régissent le fonctionnement de l’univers. Par exemple on essaie dès 1755 (Cf. tremblement de terre de Lisbonne) de comprendre les causes et la manière dont le séisme s'est produit en laissant de côté '' l'harmonie du comos'' et ''la bonté infini du Dieu des Chrétiens.'' Avec les humanistes on veut certes accéder à la sagesse mais en comprenant le monde grâce à l'outil qu'est la raison.

L’éthique humaniste. Avec les stoïciens l’homme devait se fondre dans la perfection du cosmos; avec le christianisme, l’homme devait croire en un Dieu créateur et bon. Pour les humanistes, l’homme se retrouve seul en face de la complexité d’un monde qu’a priori il ignore et qu’il doit déchiffrer par un travail intense de tous les instants en s’aidant de sa seule raison. L’homme devient le centre du monde et c’est lui et lui seul qui est responsable du sens qu’il donne au cosmos mais aussi à sa propre conduite.

Le salut selon la philosophie humaniste. Ce salut il est déterminé par l’homme lui-même ‘’ ma liberté s’arrête là ou commence celle des autres’’ est, au fond,  l’axiome premier de ce respect de l’autre sans lequel il n’est pas de coexistence pacifique possible. (160)
Nous retrouvons cette manière de penser dans l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 : ‘’La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui etc.’’
Cependant pour Ferry, ces beaux principes moraux, même s’ils prétendent montrer la voie d’une certaine société apaisée ne guérissent pas l’homme de l’angoisse liée à sa finitude. L’homme ne pouvant plus se raccrocher à Dieu trouve des substituts, dans les ‘’religions du salut terrestre’’, notamment le scientisme, le patriotisme et le communisme. […] ces grandes utopies humaines – trop humaines – ont eu au moins le mérite, un peu tragique il est vrai, de tenter l’impossible : réinventer des idéaux supérieurs sans sortir  pour autant, comme le faisaient les Grecs avec le cosmos et les chrétiens avec Dieu, des cadres de l’humanité elle-même. (163)
On peut ainsi donner un sens à sa vie en se consacrant à la révolution, à la patrie, à la science. L’hymne national cubain résume cette possibilité de salut sans transcendance ''mourir pour la patrie, c’est entrer dans l’éternité.'' (165)
On passe ainsi à une sorte de religion sans Dieu. A défaut de principes cosmiques ou religieux, c’est l’humanité elle-même qui commence à être sacralisée au point d’accéder à son tour au statut de principe transcendant. (166) Luc Ferry  nous fait remarquer que l’on créé ainsi une sorte de hiérarchie, l’humanité devenant une entité supérieure à l’individu avec l’intérêt général qui surpasse l’intérêt particulier. Pour Ferry, toute la philosophie humaniste a été profondément marquée par Kant qui,  dans sa Critique de la raison pure (1781) se pose des questions sur l’outil même qui nous permet d’accéder à la découverte des lois qui régissent le monde. Enfin, Ferry insiste bien sur le fait que la science qui nous conduit à une certaine connaissance du monde, permet de  décrire ce qui est, elle ne saurait indiquer ce qui doit être. (268) Le cosmos, partiellement élucidé, n’est plus un modèle moral.
 

 

Chapitre 5                           La postmodernité   
                                                                                
Le cas Nietzsche

Pour Luc Ferry, Nietzsche est le grand philosophe postmoderne; le grand démolisseur qui met dans le même sac, la religion, les idéologies et les utopies.  En bref tout ce qui écarte l’homme du ‘’ici et maintenant’’ doit être banni. On doit vivre pleinement  le présent  en oubliant le passé sur lequel on a aucune prise et sans se soucier de l’avenir qui nous incite aux illusions, à une espèce ‘’d’au-delà’’ parfait mais toujours différé et faux. Bref aux yeux des postmodernes et tout particulièrement de Nietzsche, l’humanisme des Lumières demeure encore prisonnier des structures essentielles de la religion qu’il reconduit, sans s’en rendre compte, au moment même où il prétend les avoir dépassées.(171)  Nietzsche, matérialiste et, évidemment moniste (comme Hume), dénonce toute transcendance et pourfend l’hypocrisie des illusions. Nietzsche : ''Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent le mensonge pesant sur la réalité, l’humanité même en est devenue menteuse et fausse jusqu’au plus profond de ses instincts...'' (172)  Pour Nietzsche, cette négation du réel au nom d’un idéal c’est ce qu’il nomme nihilisme. (174)   D’après Nietzsche lui-même, il semblerait que l’on fasse un contre sens quand on le taxe de nihiliste!  Les postmodernes mettent en doute Dieu et la foi ainsi que la science et la raison, cause du progrès qui conduirait à des lendemains enchantés. On considère désormais la ‘’vérité’’ de celui qui prétend la détenir comme un ‘’symptôme’’, comme un révélateur  de sa  mentalité et non comme  la réalité de ce qui est.  Nietzsche entreprend de tout casser pour dévoiler à la face du monde ce qui se tient derrière! (175)

La théorie selon Nietzsche. Pour Nietzsche la notion d’objectivité est une sottise car nous  sommes un produit historique;  tous nos jugements sont marqués par ce que nous avons subi  au cours de notre vie. Nietzsche : ‘’Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent en dernière instance jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que celles d’être des symptômes – en soit de tels jugements sont des stupidités’’. (180) Il faut toujours tenir compte de la généalogie de la pensée de celui qui émet un jugement.  Nietzsche, précurseur de la psychanalyse ?
La théorie de Nietzsche, c’est-à-dire son explication du monde, il la résume à ceci : ''Ce monde est un monstre de force, sans commencement ni fin, une somme fixe de force, dure comme l’airain […] une mer de forces en tempête, un flux perpétuel.''(183)  Comme le fait justement remarquer Luc Ferry, nous sommes loin du cosmos harmonieux des Stoïciens que l’on devait prendre pour modèle pour y trouver notre juste place. Alors que Kant et Newton cherchent encore de toutes leurs forces à retrouver de l’unité, de la cohérence, de l’ordre dans le monde (183)
, pour Nietzsche nous sommes victimes des illusions de la raison. Les hommes de la Renaissance ont vu s’effondrer le cosmos conçu par les anciens et adaptés par les chrétiens, nous, les postmodernes, en dépit des efforts des modernes nous devons abandonner nos illusions et prendre conscience de l’incohérence du monde.
En fait Nietzche ne semble par faire de différence entre jugement de valeur, toujours subjectif, et jugement de réalité. Si, au nom de la morale, l'on prétend que la polygamie doit être interdite, nous sommes dans le domaine du subjectif, le jugement que l'on porte dépend effectivement de celui qui l'émet, de son histoire; par contre, quand j'affirme que la distance  parcourue par un corps en chute libre dans le vide est fonction du temps et de l'accélération de la pesanteur à la verticale du lieu
(d = 1/2 γ t2)
cela ne dépend pas de mon opinion, il n'y a pas à discuter. Remarquons d'autre part que ce type de connaissance permet d'avoir une prise sur l'avenir car on peut  prévoir d'une manière formelle. Il conviendrait donc de ne pas tout confondre.
 

L’éthique : Nietzsche n’en propose pas vraiment, simplement il fait remarquer que les forces réactives, celles qui briment nos pulsions profondes, ne sont là que pour nous tromper et maintenir un ordre établi, tout en nous privant d’un épanouissement personnel qui ne peut se manifester que dans l’expression de nos forces actives, celles de l’instinct, de la spontanéité.
Pour Nietzsche, l’artiste, qui n’a rien à prouver, qui n’a pas à se justifier, peut vivre pleinement l’instant présent, sans contrainte, librement. L’artiste, le vrai,  devrait se dégager de ce que Nietzsche nomme  ''l’idéologie du troupeau.''
(199) 
Selon Nietzsche, l’artiste (et peut-être quelques autres), peut accéder ’au grand style’’ sans se soucier de la morale qu’on lui impose;  on doit avoir la capacité de se rendre maître du chaos intérieur, forcer son propre chaos à prendre forme […] se faire loi, voilà la grande ambition (202)  La raison n’est pas rejetée mais elle doit être au service de l’individu et de lui seul. Selon Ferry, la volonté de puissance si chère à Nietzsche n’a rien à voir avec le goût du pouvoir, avec le désir d’occuper je ne sais quelle place ‘’importante.’’ (205)  C’est en fait le désir profond d’une intensité maximum de vie... (205) de notre  propre vie. Il semblerait que, pour Nietzsche, la volonté de puissance se manifeste par une coordination parfaite des énergies que nous avons en nous et que nous devons domestiquer en nous débarrassant des remords, de la mauvaise conscience, du jugement souvent défavorable des autres qui n’ont à partager que leur propre médiocrité qu’ils aiment voir se refléter dans autrui, pour se rassurer.

Le salut selon Nietzsche. D’après l’interprétation de Ferry, ce n’est certainement pas le nihilisme auquel, à tort, on associe trop souvent Nietzsche; en effet Nietzsche aime trop la vie pour la nier et la sacrifier au nom de je ne sais quel idéal, religion ou utopie. Voici ce que Nietzsche exprime dans l’Antéchrist à propos du nihilisme : ‘’cette innocente rhétorique, qui rentre dans le domaine de l’idiosyncrasie religieuse et morale paraîtra moins innocente dès que l’on comprendra quelle est la tendance qui se drape ici dans un manteau de paroles sublimes, l’inimitié à l’égard de la vie.’’ Pour Nietzsche, le salut est ici bas et dans l’instant, on doit avoir recours à l’éternel retour c’est-à-dire éliminer de notre vie tout ce qui nous a été désagréable pour ne garder et revivre sans cesse les bons moments dégagés de toute contrainte, de toute angoisse, de toutes les forces réactives qui empêchent et inhibent. …nous atteignons à la sérénité et à l’éternité, ici et maintenant, puisqu’il n’y a rien d’autre, puisqu’il n’y a plus de référence possible qui viendrait relativiser l’existence présente et semer en nous le poison du doute, du remords et de l’espérance. (223)
Le salut de Nietzsche n’est pas sans faire penser à Ronsard qui, lui aussi, semble avoir été marqué par le bonheur de l’instant.
                         
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain
                                         Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie
Nietzsche apparaît comme un ‘’déconstructeur’’ génial, qui, grâce à sa lucidité corrosive (228), n’a pas eu peur de dénoncer les niaiseries hypocrites des religions, des idéaux et des utopies. On a reproché à Nietzsche  sa pensée qui flirte un peu trop avec le cynisme et les idéologies – rouges ou brunes...  (228) en fait, il s’agit d’une accusation discutable car Nietzsche semble surtout privilégier un ‘’moi je’’ entièrement libre  dégagé de tout endoctrinement, peu compatible avec une dictature, quelle qu’elle soit
. Son idée du salut dans la jouissance de l’instant présent est certes un peu courte, toutefois, on ne voit pas très bien comment elle aurait pu se réaliser tant avec Hitler qu’avec Staline! Ceci n’innocente cependant pas Nietzsche que l’on peut considérer  à  l’origine  de  l’hypertrophie  du  ‘’moi je’’ qui veut se réaliser, sans tenir compte des contraintes qu’imposent une vie en société. Le ‘’moi je’’ détestable, malheureusement terriblement répandu aujourd’hui n’est-il pas, en partie tout au moins,  un héritage de Nietzsche ?

 

 Chapitre 6                               Après la déconstruction
                                                       
               La philosophie contemporaine

Pour Luc Ferry, Heidegger (1889-1976) est le philosophe majeur du monde contemporain car il est l’un des premiers à avoir vu que l’on passait à un monde purement technique dominé par la concurrence qui engendre un mouvement pour le mouvement, sans but, d’où la volonté des hommes est absente ; c’est le triomphe des moyens sur les fins. Le progrès qui n’est plus que technique devient le moteur de notre vie qui doit se contenter de satisfaire des petites fins éclatées, précises, passagères et éparses alors qu’il n’y a plus de projet véritable.
L’angoisse de la mort n’est peut-être plus aussi présente, mais des peurs immédiates (pollution, guerres civiles, chômage, épidémies, tremblements de terre etc.)
deviennent notre lot quotidien, bien servis  par les techniques de diffusion de ‘’l’information’’. Les gadgets que nous propose le monde de la consommation sont autant de béquilles qui nous soulagent temporairement de nos angoisses en confisquant le temps dont on aurait besoin pour réfléchir un peu.  On est   passé  du   ‘’ ne  t’occupe de rienDieu se  charge  de  tout’’   des Chrétiens au ‘’ne t’occupe de rien, achète et tais-toi’’ du monde de la consommation. On est ce que l'on possède.
Pour Ferry le problème actuel n’est plus tant le pouvoir qui gêne, que l’absence de pouvoir. (247) Il est vrai que l’on a l’impression de n’être plus  gouverné et les États semblent se décharger de leur responsabilité en invoquant le ‘’progrès’’ qui nous dépasse, qui nous échappe. La cause de notre impuissance n’est pas transcendante mais bien inscrite au sein d’une organisation bureaucratique dépersonnalisée sur laquelle on n’a de moins en moins prise. La science amorce son autocritique et marque ses limites, son triomphalisme est mis en veilleuse.

La théorie des contemporains. Elle consiste  à admettre, au cœur même de toute chose une certaine dose de transcendance, c’est-à-dire quelque chose qui nous échappe. La science se remet en cause et s’interroge sur la nature du ‘’progrès'' qu’elle promettait. Notre ignorance de la cause de certains phénomènes se réfugie dans le hasard dont on veut découvrir les lois…en nous aidant de la statistique et des probabilités. Dieu est notre ignorance prétendait Voltaire; désormais notre ignorance a tendance à se cramponner au hasard. Contrairement à ce que pensait Einstein on se met à penser que, oui, Dieu joue aux dés. Il y a bien des certitudes qui cependant demeurent incertaines. Exemple: je suis certain d'avoir 6 fois plus de chances de tirer un 4  avec un jeté d'un seul dé qu'avec un seul ''jeté'' de roulette où il ya 36 numéros et non 6; pour autant je n'ai aucune certitude de gagner !

La morale contemporaine : une sacralisation de l’humain. C’est désormais pour l’autre homme que nous pouvons, le cas échéant, accepter de prendre des risques (274) et non pour des entités abstraites telle la patrie, la révolution ou un Dieu quelconque. Aujourd’hui on redescend sur terre en s’efforçant toutefois de ne pas tomber dans le terre-à-terre !

Le salut contemporain. Pour Ferry il consisterait à vivre une pensée élargie*,  sans peur de  la mort, dans l’amour de ceux qui nous entourent, sereinement, débarrassé des illusions de la métaphysique et de la religion. (292)

* Elle nous invite à dégager chaque fois ce qu’une grande vison du monde qui n’est pas la sienne peut avoir de juste(294)


                                                     En guise de conclusion


Brièvement Luc Ferry nous a montré l’existence de plusieurs systèmes philosophiques qui n’étaient pas d’accord entre eux d’où deux attitudes possibles face à cette pluralité :

- le scepticisme, nous amenant à un décourageant ‘’à quoi bon’’ qui conduit à un ‘’ toute philosophie est vaine.’’
(294)
- le dogmatisme, qui admet bien qu’il y a plusieurs visions du monde, mais que la mienne est à l’évidence supérieure et plus vraie que celles des autres. (294)

En fait, nous fait remarquer Luc Ferry, on peut très bien garder le caractère évidemment particulier de ''notre philosophie'' sans pour autant vouloir convertir l’autre; cependant, le refus d'adhérer à la vision du monde que l'autre nous propose, ne doit, en aucun cas, nous culpabiliser !
Le respect d’autrui n’exclut pas le choix personnel. Tout au contraire, il en est à mes yeux la condition première (295)
Toutefois, ne soyons pas trop naïfs, la diversité n’est possible qu’entre gens de bonne foi ! Depuis un peu plus d’un siècle la coexistence pacifique de plusieurs religions dans les démocraties occidentales nous donne une raison d’espérer une vraie diversité vécue et pacifique de nos manières de comprendre et d’expliquer le monde.

                                            Livre très bien fait qui mérite le déplacement !

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© Les Fiches à Berca.   Dernière mise à jour  25/10/2009

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La pratique de la Chine
André Chieng, en compagnie de François Jullien
Grasset, 2006. 277 pages

En bleu : extraits tirées du livre
En noir: quelques informations
En rouge: commentaires personnels

André Chieng est né à Marseille en 1953, de parents Chinois ; il est bilingue et biculturel, scolarisé en France, tant au primaire qu’au secondaire ;  il est  ancien élève de l’École polytechnique; ceci lui garantit une bonne base dans le domaine des sciences.
François Jullien, né en 1951, agrégé de philosophie et ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm ; François Jullien est sinologue.

 

En milliers

Population

h/km2

Longévité
  Chine 1 300 000 137 73 ans
  Bangladesh 136 000 1 042 64 ans
  Brésil 175 000 20 72 ans
  États-Unis 300 000 31 78 ans
  France 60 000 108 81 ans
  Haiti 9 000 300 61 ans
  Inde 1 050 000 352 65 ans
  Japon 128 000 348 82 ans
  Pays-Bas 16 000 476 80 ans
  Russie 145 000 8 68 ans
     Atlaséco 2010

La Chine a été très peu colonisée ; quelques comptoirs étrangers ont été établis sur les côtes, notamment au XIX ème siècle.
La colonisation japonaise de la Mandchourie
(Cf. État du Mandchoukouo de 1932 à 1945) a été, somme toute, très courte.
La chine est un pays très bien pourvu sur le plan des ressources naturelles, beaucoup plus favorisé que le Japon. La superficie de la Chine est voisine de celle des E-U.

Quelques ressources de la Chine :

 

Blé

Riz

Coton

Ovins

Porcins

Bovins

 

Charbon

Pétrole

Fer

Rang

1

1

1

1

1

3

 

1/1 *

6/11 *

1

 

           

 

                                       * Production/ réserves.

Bien sûr la Chine est un pays où existe une grande diversité tant physique qu'humaine, toutefois, d’après Chieng et Jullien il semblerait que la plupart des Chinois privilégient la famille et l’individu ; ils seraient très influencés dans leur mentalité par le monde paysan ; les Chinois sont très pratiques et assez peu versés dans le religieux et ce, même avant le ‘’communisme’’ très laïque  de Mao (1949-1976).
Plus de 40 millions de Chinois vivent à l’extérieur de la Chine, ce sont des commerçants nés, pacifiques, qui n’ont de compte à régler avec personne, sûrs de la supériorité de ‘’l’Empire du milieu’’. Inventeurs de la poudre, de la boussole et de l’imprimerie, les Chinois n’ont aucun complexe d’infériorité par rapport à qui que ce soit. Ils sont, et ils ont le temps, voilà tout ! Ayant été peu colonisés, le Chinois ne semble n'avoir ni frustration ni rancœur.

 Quelques extraits, de René Chieng.
- La Chine ne peut pas se passer de mensonges. (15)
- Le Chinois est incapable de dire simplement la vérité.
(16)
- Il
(le Chinois) n’a aucunement la prétention de découvrir la vérité, mais essaie de rétablir l’harmonie, parce que la vérité est complexe, changeante et, finalement, présente peu d’intérêt. (25)
- Il y a des cas où la recherche de la vérité peut se montrer franchement dangereuse.
(25)
- …une des caractéristiques du discours chinois : l’obliquité.
(28)
- …il
(un Chinois) gagnait du temps et, ne fermant pas la discussion, il évitait d’avoir à répondre aux questions… (31)
- Leur préoccupation est l’efficacité, qui résultera des négociations, et non la recherche de la vérité.
(34)
- l’arme suprême des Chinois, l’équivalent économique de la bombe atomique, serait que la Chine jette sur le marché les bons du trésor américain qu’elle  a amassés.
(37)

C'est là une arme terrible qui conduirait à l'effondrement de la plupart des monnaies et qui aménerait Washington à se déclarer en faillite...le déficit US étant en partie ''couvert'' par la Chine...
Le citoyen américain serait  terriblement appauvri et le marché intérieur serait amoindri. Les États Unis devraient alors compter essentiellement sur leurs exportations ...et seraient  certainement très intéressés d'exporter une partie de leur production vers la Chine forte de centaines de millions de clients désormais solvables ...

- la religion n’a joué en Chine qu'un rôle mineur  (60)
- Mais jamais les Chinois, sauf s’ils étaient à fond convertis au bouddhisme, n’ont conçu la nécessité d’un salut….jamais ils n’ont trouvé la vie haïssable, jamais ils n’ont aspiré au nirvana…la faiblesse religieuse des Chinois tient à ce qu’ils eurent le bonheur trop facile.
(61)
- les Chinois sont un peuple peu tourné vers le religieux. (65)
- Comprendre une tendance est en effet essentiel en Chine. (67)

Le temps est essentiel. 
Exemple : les négociations pour l’adhésion de la Chine à l’OMC ont commencé en 1982, l’adhésion s’est faite en 2001 !

- En Chine tout ce qu’on dit est vrai, mais le contraire l’est aussi (87)
- La métaphysique chinoise…. est d’abord et avant tout une pensée du mouvement, non pas une réflexion sur ce qui est immobile. (98)
- Nous vivons dans un monde ou tout change tous les jours, pourquoi voulez-vous que le contrat soit la chose qui ne change pas ? (102)
- Les Chinois n’aiment pas les contrats d’une trop grande durée car ils enferment les signataires dans des certitudes or l’avenir est par essence incertain !
- L’absence de prise en compte de cette idée de mouvement et de changement est à l’origine de bien des erreurs de jugement sur la Chine. (106)
- Les produits chinois sont partout, mais il n’en émerge aucun sur lequel on pourrait diriger une attaque décisive. C’est la stratégie de l’eau. (161)
- La transformation s’étend dans la durée, et c’est de cette continuité que vient l’effet (163)
- Or en Chine, l’efficacité naît du processus et de la capacité de l’adaptation à la réalité (180)

On peut se demander si l’expérience de Mao Tsé-Toung n’allait pas à l’encontre de ‘’la’’ mentalité chinoise. Mao a beaucoup imposé brutalement pour faire vite.

- Il (le Chinois) commence par négocier des points secondaires pour mettre en place un environnement favorable. Quand on arrive à se mettre d’accord, même sur des points secondaires, c’est que le courant est passé. Une complicité est née entre les partenaires, une première tendance est apparue sur la recherche d’un compromis… (190)
- Si on se retient d’agir, c’est pour laisser advenir et que le monde de lui-même puisse se transformer ; la  transformation impliquée se   substitue à l’action dirigée. (195)
- L’européen, convaincu que l’efficacité vient de l’action tend à ignorer l’effet de l’attente et du temps : il agit… le Chinois plus sensible à la transformation est prêt à attendre que les circonstances lui deviennent favorables
(197)

 Extrait, de François Jullien
.
..
qui veut être efficace en Chine s’appliquera plutôt à repérer, détecter, les facteurs qui lui sont favorables au sein de la situation abordée, de façon à faire basculer progressivement celle-ci de son côté. Je ne cherche pas directement l’effet en cherchant à imposer mon plan aux choses, ce qui ne peut aller sans dépenses et sans résistances, mais je fais évoluer continûment la situation en fonction des facteurs porteurs que j’y décèle, de sorte que ce soit de la situation elle-même que découle l’effet…. Ou si rien aujourd’hui ne m’est favorable, je préfère attendre… (273)

Le livre d'André Chieng et François Jullien qui n’est pas un ‘’digest’’ de la Chine,  nous donne  une petite idée de la manière de penser et d’agir de ce milliard d’individus qui, par le biais des progrès techniques, sont devenus nos voisins et nos partenaires. En Chine plus qu’ailleurs, malgré les prodigieuses transformations actuelles il semblerait qu’on soit attaché ‘’à laisser le temps au temps’’ et que la ‘’pensée en biais’’ détermine une façon d’agir plus sinueuse que celle des occidentaux, sans pour autant être dépourvue d’efficacité. Il faut toutefois se méfier des généralisations dans un pays où cohabitent plusieurs religions, où près de la moitié de la population est encore aux champs, où la diversité des climats et des paysages est à lorigine d'une certaine diversité culturelle...Il n'est pas impossible que le quart de siècle pendant lequel les Chinois ont dû subir Mao ait quelque peu uniformisé cet énorme ensemble humain...

Livre intéressant qui, bien que bref, donne une petite idée de la Chine contemporaine

                                                                                                            03/11/2009                                                               Retour à l'accueil

 

 

Les particules élémentaires
Michel Houellebecq. Flammarion 1998. 394 pages

Michel Houellebecq, né en 1958, élevé par sa grand mère paternelle.
Formation scientifique, ingénieur agronome.
Houellebecq a quitté la France pour vivre en Espagne, puis en Irlande. 

Histoire de deux demi-frères (par leur mère), Michel, biologiste de renom, versé dans la biologie moléculaire et la génétique et Bruno, agrégé de lettres, professeur de lycée, sans enthousiasme. Michel est entièrement immergé dans ses recherches et n’éprouve aucun sentiment particulier envers ses semblables;  le seul amour vraiment ressenti est celui qu’il a eu pour sa grand-mère qui l’a élevé et dont il garde un souvenir profond en rapport avec le dévouement qu’elle lui a témoigné. Bruno, mal dans sa peau, est tout aussi étranger au monde dans lequel il vit que son demi-frère, mais recherche dans l’amour physique (et dans l'alcool) une espèce de compensation au vide qui l’habite.
Michel, au cours d’une année de disponibilité qui le libère passagèrement de ses recherches, retrouve une camarade de lycée, Annabelle, avec laquelle il va connaître un court moment de bonheur. Annabelle meurt d’un cancer de l’utérus. Michel va s’établir en Irlande pour continuer ses recherches et disparaît sans laisser de traces physiques. Suicide en mer ? Ou fuite de notre chercheur dans quelques sectes bouddhistes ? Michel ne demeure que par ses écrits scientifiques où il entrevoit un autre monde où les humains désormais débarrassés de la reproduction par voie sexuée sont issus les uns des autres par clonage et où chacun retrouve l’existence de l’autre. Le ‘’moi-je’’ et l’égoïsme hypertrophiés de notre monde de fric et de sexe hanté par la concurrence se métamorphose en altruisme qui conduit au bonheur et à la reconnaissance d'autrui. Le roman de Houellebecq débouche sur un avenir de science fiction.
Bruno qui lui aussi finalement connaît quelques bribes d’amour avec Christiane, une soixante-huitarde sur le retour. Bruno finit ses jours à l’asile alors que sa ‘’bien aimée’’ meurt d’un ACV.

Michel et Bruno sont des anti-héros très conscients de leur inadaptation au monde inhumain dans lequel ils vivent ; sortes de bouchons, ils suivent le courant en sachant très bien que notre monde décadent et sans amour est condamné, dans sa forme actuelle, à devenir de plus en plus invivable. Michel et Bruno ont très peu d’estime des autres et de leur propre personne ce qui les conduit à un lourd pessimisme.
Pour Michel, tout ce qui existe, vivants et non vivants est dû à une combinaison extrêmement complexe de particules élémentaires (comme les électrons, les protons et les neutrons), immortelles et dont on a du mal à déterminer les positions à un instant donné, ce qui ne signifie pas que ces particules soient libres. De même pour l’homme, la liberté dont on se targue n’est peut-être que l’ignorance des causes de nos actions. Pour Michel, la biologie amènera à une transformation de l’homme ; il y aura création d’un homme nouveau qui conduira à une humanité nouvelle où l’égoïsme et l’exacerbation du moi seront définitivement éradiqués. L’amour redeviendra possible.

Livre qui fait un peu penser à l'Étranger de Camus, mais les ''étrangers'' qui nous sont présentés ici sont beaucoup plus ''intello'' que Meursault, plus désabusés et moins attachés à la vie que l'anti héro de Camus qui envisageait un au-delà où il aurait pu se souvenir de ce qu'il avait vécu ici bas.
Michel par l'importance qu'il donne,  à ''l'amour dévouement'', révélé par sa grand mère, apparaît un peu comme un chrétien des origines. La vie qu'il menait avant son année de congé, entièrement consacrée à la recherche,  était quasi monastique.

Quelques extraits.
En rouge: commentaires personnels

23

Michel (le chercheur) dénigre le champ de recherche dans lequel il est engagé.
…  les chercheurs en biologie moléculaire sont le plus souvent d’honnêtes techniciens sans génie, qui lise Le Nouvel Observateur et rêvent de partir en vacances au Groenland.

78

Bruno (le prof.), lui aussi se sent mal dans sa peau.
En un mot je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal, il s’agit là d’une tare irrémédiable : quoi que je dise, quoi que je fasse... etc

82

Bruno se sent étranger dans un monde où
… l’être humain est prompt à établir des hiérarchies, c’est avec vivacité qu’il aspire à se sentir supérieur à ses semblables. […] un nouveau champ s’ouvrit à la compétition narcissique.
Bruno a parfaitement conscience du monde de faiseurs dans lequel il se sent mal. Chacun aime se faire passer pour ce qu'il n'est pas;  en réalité, Bruno ne fait que ''redécouvrir'' la Comédie humaine si chère à Balzac. Nouveauté ?

115

116

Michel (le chercheur) exprime son admiration pour sa grand-mère
Des êtres humains qui travaillaient toute leur vie, et qui travaillaient dur, uniquement par dévouement et par amour ;  […] qui n’envisageaient en réalité d’autre manière de vivre que de donner leur vie aux autres dans un esprit de dévouement et d’amour.
Nostalgie d'un monde révolu dans lequel, malheureusement, le dévouement était parfois exploité à des fins purement lucratives...

 


133

à

147

Chapitre particulièrement drôle où l’auteur fait une description au vitriole des soixante-huitards attardés adeptes du new âge et autres fadaises. La révolutionnette de 68 à son meilleur !
Lieu privilégié de liberté sexuelle  d’expression du désir, le Lieu de Changement devait naturellement, plus que tout autre, devenir un lieu de dépression et d’amertume. (134)   Certaines de ces vieilles putes avaient donc, malgré tout, réussi à se reproduire. (135)
Bruno
(le prof.) fréquente différents ateliers dont l’un de création.
'' Maintenant vous avez franchi la barrière du mental rationnel ; vous avez établi le contact avec vos plans profonds. Je vous demande de vous ouvrir sur l’espace illimité de la création. Poil au fion.’’ Songea rageusement Bruno en se relevant à grand peine. (137)  
Bruno est peu sensible au nombrilisme du ''créateur'' exibitionniste en action !

 194
201

De l’individualisme naissent la liberté, la sensation du moi, le besoin de se distinguer et d’être supérieur aux autres. (199)
[…] la vanité et la cruauté ne peuvent manquer de s’étendre. (201) 
Michel comme Bruno ne peuvent plus supporter tous les ''moi je'' qui sont sans cesse en train de se ''pousser du col'', souvent en se servant des autres comme de faire valoir.

251

Pessimisme de Bruno qui a conscience de son inutilité.
Moi je n’ai rien fait, rien créé ; je n’ai absolument rien apporté au monde.
Dans un monde hautement mécanisé et informatisé, il est vrai qu'on a de plus en plus l'impression que bien des emplois ne sont utiles... qu'à donner du travail à ceux qui n'en n'ont pas...

273

Retour à la vérité animale.
La jouissance sexuelle […]repose essentiellement sur des sensations tactiles etc.
Description du rôle des endorphines.

281

Liberté ?
…il (Michel, le chercheur) avait conscience que la croyance, fondamentalement naturelle de la démocratie […] était probablement d’une confusion entre liberté et imprévisibilité.
La liberté absolue de l'homme des existentialistes   ne serait qu'une croyance due à l'ignorance  des causes de nos actes (comme Dieu pour Voltaire). Mais si l'on met en cause la liberté de l'homme, les règles sur lesquelles reposent la société doivent être entièrement revues. Fin du monde judirique, hypertrophie du monde médical; plus de prisons mais des hôpitaux et des asiles...

292

D’après Michel :
Le moi est une névrose intermittente, et l’homme était encore loin d’être guéri.
Le ''moi je'' est envisagé par l'auteur comme une des plaies majeures de l'existence.
On ne fait que reprendre le ''Vanitas vanitatum, et omnia vanitas'' de l'Ecclesiaste qui a été écrit trois siècles avant Jesus Christ !

336

Condamnation de l’islam
…l’Islam – de loin la plus bête, la plus fausse et la plus obscurantiste de toutes les religions –
Houellebecq, qui considère l'amour comme fondamental dans la vie ne peut que condamner l'Islam, religion dont le prophète, de son vivant, a commandé le djihad pour reconquérir la Mecque d'où il avait été chassé en 622 (Hégire) . La religion chrétienne est certes source de guerres, de massacres, de violences diverses mais Jésus Christ, de son vivant, a toujours préconisé l'amour.

334

Michel a parfaitement conscience de l’importance de la recherche :
C’est une chose curieuse le désir de connaissance… Très peu de gens l’ont, vous savez, même parmi les chercheurs ; la plupart se contentent de faire carrière, ils bifurquent rapidement vers l’administratif ; pourtant c’est terriblement important dans l’histoire de l’humanité.
Michel, très chaste par rapport à son frère, est une sorte de moine tout dévoué, non à Dieu mais à la science. Il ne fait aucune concession et, très lucide, il sait très bien que le milieu dans lequel il évolue est peuplé de nombreux ''m'as-tu vu''; il a parfaitement conscience que les vrais progrès de l'humanité sont dus à la science et à un nombre infine de vrais chercheurs que l'on devrait respecter.

385

394

Les idées de Michel :
L’humanité devait disparaître ; l’humanité devait donner naissance à une nouvelle espèce, asexuée et immortelle, ayant dépassé l’individualité, la séparation et le devenir.(385)
... que cette individualité génétique dont nous étions, par un retournement tragique, si ridiculement fiers, était précisément la source de la plus grande partie de nos malheurs. (389-90)
On est même surpris de voir avec quelle douceur, quelle résignation, et peut-être quel secret soulagement les humains ont consenti à leur propre disparition. (393)
Cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe […] Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité... […] Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques  années plus tard sut mettre ce dépassement en pratique.(394)

Un roman intéressant où l'on a l'impression que l'auteur est à la fois Michel, chaste et idéaliste et Bruno, désabusé et ''drogué'' par le sexe et l'alcool. Houellebecq, comme Michel ''disparait'' en Irlande, peut-être pour tetrouver une vie plus authentique.  La lecture de ce roman pourrait conduire à une certaine ''déprime''; une bonne dose d'humour un peu grinçant permet de nous en sortir sans trop de dommage!  Les effets pernicieux des gesticulations soixantehuitardes dont l'auteur a été victime sont décrites sans complaisance.  On ne peut compter que sur la société, quelle qu'elle soit pour changer l'homme, seule la biologie serait susceptible de le modifier. Les particules élémentaires ont fait l'objet d'un film allemand assez bien réussi.

                                                                                                            25/09/2009
 

 

 

Plateforme
Michel Houellebecq  Flammarion, 370 p. 2001

Le narrateur, Michel, la petite quarantaine, est un homme ordinaire, sans grande ambition, désabusé; il trouve quelques compensations à la morosité de la vie dans la cigarette, l’alcool et surtout les femmes qu’il envisage avant tout comme des êtres pouvant lui donner du plaisir. Fonctionnaire au Ministère de la culture il gagne modestement sa vie en consacrant un minimum de temps à son travail qui ne l’intéresse guère. Son père vient de mourir, assassiné par une petite frappe algérienne qui a voulu venger sa sœur que le père de Michel utilisait comme femme de ménage et compagne sexuelle. Michel va connaître l’aisance grâce à ce dont il hérite de son père.  Michel a une amie, Valérie,  qui travaille dans le tourisme et avec laquelle il s’entend bien tant sexuellement qu’intellectuellement. Le patron de Valérie (Jean-Yves – HEC -) est une jeune cadre dynamique ‘’workoolique’’ qui a bien réussi dans la vie (il gagne un maximum de fric) mais sa vie familiale est un échec;  sa femme, avocate, est aussi dans le monde des affaires et fréquente les clubs sexuellement branchés mais, pour ce qui est de son mari elle fait chambre à part.  Comme dans '' Les particules élémentaires''  Michel fait penser à Meursault, en plus sexué, en plus intellectuel, en plus désabusé.
De nos jours les individus du monde occidental sont tellement frustrés sur le plan sexuel que le trio, Michel, Valérie et Jean-Yves mettent sur pied une nouvelle formule touristique ‘’ Les clubs aphrodites ’’. L’idée vendue à une firme allemande connait un gros succès. Tout ce beau montage commercial est rapidement détruit suite à un attentat dans le centre de tourisme sexuel de Krabi
(Thaïlande) au cours duquel Valérie est tuée et Jean-Yves blessé. Michel s’en tire mais est marqué psychologiquement et finit par tout abandonner pour se retirer à Pattaya Beach où il cohabitera avec d’autres paumés, sans chercher à comprendre le monde dont il n’a vraiment plus rien à attendre si ce n’est quelques massages sexuels qui n’éveilleront plus en lui que des spasmes de moribonds…

Désespoir. Vie insipide,  la mort elle-même ne réglera rien… car il n’y a rien à régler…Roman très ‘’sexué’’ d’où toute hypocrisie est bannie; le monde occidental est ce qu’il est, il ne peut mener au bonheur puisque l’essentiel, le sexe, y est de plus en plus, non pas brimé, mais difficile à vivre dans un milieu hyperactif, stressant et obsédé par le rendement et le fric. Ici, plus encore que dans les '' Les particules élémentaires '', Houellebecq  nous montre le peu d'estime qu'il a de lui-même et de l'homme en général qu'il considère comme fondamentalement mauvais. Cette façon de voir, très contraire à celle de Rousseau, fait que Houellebecq est souvent  ''classé'' dans  les auteurs de droite aux yeux des ''bien pensants''.
 

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A propos de la voiture de son père (sportif de 70 ans, bien conservé)
J’allais également revendre la Toyota Land Cruiser qui lui servait à ramener des packs d’Évian du Casino Géant de Cherbourg.
Un exemple de l'humour grinçant de l'auteur

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L’auteur est désabusé :
Qu’avais-je produit, moi-même, pendant mes quarante années d’existence ? A vrai dire pas grand-chose […] En un mot j’avais travaillé dans le tertiaire. Des gens comme moi on aurait pu s’en passer […] parasite moderne, je ne m’étais pas éclaté dans mon job, ni n’avais éprouvé nul besoin de le feindre.
Critique de certains emplois du tertiaire qui ne semblent exister que pour donner de l'emploi à ceux qui risqueraient de ne pas en avoir !

94 Michel s’accepte mal :
C’est dans le rapport à autrui qu’on prend conscience de soi; c’est bien ce qui rend le rapport à autrui insupportable.
On n'est pas très loin de ''l'enfer c'est les autres'' de Sartre
97 La lecture activité fondamentale :
Vivre sans lecture c’est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques.
Les livres nous protègent de la vie telle qu'elle est, ils constituent un écran protecteur de la triste réalité.
112 Michel, sujet ordinaire de type moyen :
Je me comportais en client exemplaire de type moyen.
115 Le sexe, au centre de nos préoccupations :
En résumé le monde riche ou demi riche était là, il répondait présent à l’appel immuable et doux de la chatte asiatique.
137 Solitude :
Comme un animal, j’avais vécu et je mourrai seul. Pendant quelques minutes je me vautrai dans une compassion sans objet.
La solitude et l'absence d'amour sont de vraies obsessions pour Houellebecq.
138 Un monde transitoire et uniforme :
J’avais l’intuition que, de plus en plus, l’ensemble du monde tendrait à ressembler à un aéroport.
Michel aime bien être ailleurs; comme tous les autres hommes ordinaires il n'est qu'un ''client exemplaire'' des compagnies aériennes. On a l'impression que le déplacement fait office de voyage... Nous sommes loin de Montaigne et de ''le voyager me semble un exercice profitable''
146 Médiocrité de la vie:
J
e suis là un peu usé, pas très liant, plutôt résigné à une vie ennuyeuse.
149 Un monde de ‘’moi je’’ :
C’est très rare en fin de compte, les gens qui s’intéressent aux autres.
Pour Houellebecq  l'intérêt que l'on porte à l'autre n'est qu'une manière de se contempler. La médiocrité de l'autre est rassurante. C'est une manière de ne pas se sentir trop seul !
191 Peu d’estime pour son milieu de travail:
Au fond, j’avais assez peu d’estime pour les milieux de l’art contemporain.
Un milieu très frelaté où règne la confusion, favorable au marché.
197

Suspicion de la bonté naturelle de l’homme :
...dès qu’une guerre extérieure ou civile tendait à effacer les contraintes morales ordinaires – et cela quelle que soit la race, la population, la culture -  il se trouvait des êtres humains prêts à se livrer  aux joies de la barbarie et du massacre.
Houellebecq  considère que, de tout temps, le milieu a toujours généré des ''barbares'' d'où la difficulté qu'il a de considérer la nocivité d'un mileu social comme étant la cause de l'épanouissement du mal. Comment un homme naturellement bon pourrait-il  engendrer un milieu aussi mauvais que le national-socialisme, le communisme, les dictatures de tout acabit ? On en vient donc à se demander si l'optimisme de Rousseau n'est pas qu'un enfantillage un peu niais comparable à  la croyance en un Dieu tout puissant et bon... Le milieu a-t-il vraiment une influence aussi grande qu'on le croit sur la nature humaine ? Et si l'essentiel était déterminé par la structure même de l'oeuf ? Si tout était joué dès la naissance, où serait notre liberté ? Calvin avait déjà pensé à tout cela...

200

Valérie, l’unique vraie amie de Michel :
Je n’aime pas le monde dans lequel on vit.
Comme l'auteur, Valérie n'a peut-être pas essayé de s'y adapter, de le modifier, de le bonifier...Valérie, Houellebecq au féminin,  nous apparait comme un ''subissant'' très passif. Houellebecq bouchon... Mais sa structure biologique lui laisse-t-elle un autre choix ?

234 Scepticisme :
J’étais parfaitement adapté à l’âge de l’information, c’est-à-dire à rien.
264

Contraste du monde dans lequel nous vivons. Cynisme.
Nous fîmes une pause rapide pour aller déjeuner. Au même moment, à moins d’un km, deux adolescents de la cité de Courtilière éclataient la tête d’une sexagénaire à coups de battes de base-ball. En entrée, je pris des maquereaux au vin blanc.
Houelleberq, dans une ironie terrible, illustre l'âge de l'hyper information dans lequel nous vivons et qui a pour effet de tout banaliser, sans distinction. On est prêt à ''contempler'' les pires attrocités... entre  le fromage et la poire. Horreur omniprésente à laquelle ''on s'habitue'' dans la mesure où elle ne nous touche pas directement. Égotisme de l'homme ''civilisé'' prêt à tout... à condition que cela ne le concerne pas dans son quotidien. On peut contempler l'enfer et même le supporter à condition qu'il demeure chez les autres.

281

Le narrateur a conscience de son inadaptation au monde moderne
J’avais peu voyagé, peu vécu, et il devenait de plus en plus clair que je ne comprenais pas grand-chose au monde moderne.
La conscience qu'a l'auteur de son inadaptation (inadaptibilité ?) au monde dans lequel il vit révèle une sorte de névrose...dans laquelle il aurait tendance à se complaire. Houellebecq serait-il un peu masochiste ?

310

Égoïsme et indifférence du narrateur
L’humanitaire me dégoûte, le sort des autres m’est en général indifférent, je n’ai même pas souvenir d’avoir jamais éprouvé un quelconque sentiment de solidarité.
Le dégoût du monde dans lequel il vit conduira évidemment vers un ailleurs autre, peuplé d'individus qu'il faudrait recréer...

368

Incompréhension.
On peut habiter le monde sans le comprendre
Houellebecq, vraiment très fatigué,se laisse aller à des banalités sans grand intérêt! 

369

Sur l’occident
Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé  un système dans lequel il est tout simplement impossible de vivre; et, de plus, nous continuons à l’exporter.
Apothéose finale du pessimisme de Houellebecq qui ne laisse place à aucun espoir.

Houellebecq est un écorché vif, artiste déprimé qui considère notre monde comme décadent sans donner l'ombre d'un espoir ou d'une solution. Le monde dans lequel nous vivons est-il vraiment aussi terrible que celui présenté par l'auteur? Par comparaison avec le passé notre monde est-il vraiment aussi catastrophique, nous qui aujourd'hui, en Occident, sommes libérés du fléau des épidémies et des guerres fraticides, nous qui n'avons connu ni famine ni véritable misère? Tout est relatif; il est vrai que Houellebecq semble surtout sensible au vide spirituel qu'il éprouve et que nous ne sommes pas obligés de partager. Une chose est certaine, en lisant  ''Plateforme'', Houellebecq ne se démarque guère ''Des particules élémentaires'' . A-t-il voulu récidiver pour être sûr d'être bien compris ? Il ne faudrait pas que, tout simplement, il se mette à exploiter un filon !

                                                                                         25/09/2009

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