Fiche 13

  Apprendre à vivre (Luc Ferry). Une panorama de la philosophie
99 F (Frédéric Beigbeder). Le monde du marketing
La pratique de la Chine (André Chieng). La Chine par un sinologue bilingue et biculturel

Apprendre à vivre
Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations
Luc Ferry. Ed : Plon, 2006. 302 pages

  En bleu : texte de Luc Ferry
En noir : résumé
En rouge: apport personnel

Une bonne remise en mémoire  de notions que le temps a peut-être quelque peu érodées.

                                                                                                                                                                                                                                                    Retour à l'accueil

Luc Ferry, dans un livre clair et  sans jargon, tente de mettre la philosophie à la portée de tous les amateurs qui sont parfois un peu fatigués par le discours abscons des "spécialistes" qui, trop souvent, se plaisent à s’isoler comme pour se protéger de l’immixtion de la multitude dans leur "science" qu’ils considèrent comme une chasse gardée.  Luc Ferry est un philosophe connu, tant en France qu’à l’étranger, c’est  aussi un excellent pédagogue.
Quelques explications du monde nous sont données au travers de la
philosophie antique, du christianisme, des modernes, des post-modernes et des contemporains, en empruntant dans chaque cas trois clés que l’auteur considère comme fondamentales :

  - la théorie: comment est notre  cosmos? ( cosmos = ensemble de l'univers, y compris la terre.)
-
l’éthique:  les règles du jeu; quelle morale adopter pour vivre en société ?
-
le salut: comment lutter contre l’angoisse née de notre finitude ? (Attitude face à la mort)

 

Chapitre 1.                            Qu’est-ce que la philosophie?

    Luc Ferry ne nous ressort pas les poncifs rabâchés par les profs de philo des classes terminales à savoir que la philosophie est, avant tout, un questionnement, le philosophe, être torturé par le doute, " c'est celui qui sait qu’il ne sait rien" pour reprendre une tarte à la crème socratique. …la philosophie est là encore, contrairement  à une opinion courante et faussement subtile, bien davantage l’art des réponses que celui des questions.(31)
    Un bel exemple du questionnement conduisant non pas au doute mais à une conviction qui veut se faire passer pour certitude nous est donné par le fameux dialogue de Socrate et de Glaucon dans l'allégorie de la caverne.  Socrate n’introduit le doute dans l’esprit de Glaucon que pour le convertir à sa vision dualiste du monde ce,  par une astuce pédagogique géniale certes, mais qui n’a rien à voir avec une quelconque démonstration. Il s'agit d'un dialogue fort asymétrique entre un fort (Socrate) et un faible (Glaucon). Un dialogue entre Socrate et Hume par exemple eut certainement été plus intéressant ! Socrate ne doute pas du tout des deux mondes qu’il impose à son interlocuteur à savoir: le monde de nos sens, illusoire, et le monde des Idées, immuable, où règne la perfection du vrai.  Socrate "qui sait qu’il ne sait rien" a cependant de vraies convictions ! Pour ce qui est de l'allégorie de la caverne, Socrate nous apparaît plutôt comme un drôle qui veut nous en faire accroire, que comme  un sage conscient de son ignorance ! Il cherche tout simplement à  convertir.       Le dualisme que Socrate propose à son élève est du domaine de la conviction; cette manière de voir  marquera le monde occidental pendant des siècles et, de nos jours encore, est adoptée par les spiritualistes. En fait le dualisme est un "pourquoi pas?", sans plus.
    Pour Luc  Ferry, la philosophie se démarque de la religion car si, comme elle, elle s'intéresse à notre "salut"* elle se dégage de la nécessité d’une cause externe à l’homme pour expliquer le monde. L’homme grâce à sa raison peut se passer de la transcendance et affronter la mort sans trop d’angoisse. Le philosophe pouvant se  passer de Dieu est vite taxé de présomptueux. Toutefois il faut bien remarquer que certains philosophes n’excluent pas Dieu de leur pensée; d’autres y font allusion pour ne pas être inquiétés par le pouvoir politique (Descartes ??), d’autres enfin, comme Hume, prennent carrément congé de Lui.  Luc Ferry fait bien remarquer que, bien sûr, les  philosophes  doivent  réfléchir  et  faire  preuve   d’esprit critique,   toutefois,   ils  n’ont  pas  le  monopole  de  ces  activités intellectuelles !

* Le salut désigne d’abord et avant tout ‘’le fait d’être sauvé, d’échapper à un grand danger ou a un grand malheur’’

 

Chapitre 2.                    Un exemple de philosophie antique
                               
                                   L’amour de la sagesse selon les stoïciens

    Le stoïcisme que Luc Ferry nous propose comme exemple de philosophie antique prend naissance après l’époque de Périclès († -429)
, époque que l’on considère comme celle du "miracle grec". Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Kition († –262) n’a connu ni Socrate, ( -399) ni Platon ( -348), ni Aristote († -322). Zénon  enseignait sous des arcades recouvertes de peinture. C’est comme cela que le mot stoïcisme a été créé. Il vient tout simplement du grec " stoa " qui signifie portique.(33)
    En fait c’est essentiellement au travers de Romains que nous est parvenu le stoïcisme car les textes de Sénèque
(†-65) d’Épictète († +130)
et de Marc Aurèle († +180) sont arrivés jusqu’à nous alors que les écrits des stoïciens grecs sont beaucoup plus rares. 

La théorie stoïcienne
consiste à contempler le cosmos où règne l’harmonie et l’ordre d’où émanent le juste et le beau.  Pour les stoïciens l’ensemble de l’univers, c’est le cosmos, analogue a un être vivant. Le monde matériel, l’univers tout entier est au fond comme un gigantesque animal dont – chaque élément – chaque organe – serait admirablement conçu en harmonie avec l’ensemble (36). Bien sûr il peut se produire des catastrophes, mais ce ne sont que des dysfonctionnements provisoires dont l’origine est à rechercher, comme le bon fonctionnement lui-même, dans le grand tout cosmique. ..l’univers tout entier que les Grecs nomment le "divin" (theion)(36)n’est pas le fait, comme chez les juifs ou les chrétiens, d’un être créateur, extérieur au monde, il est le monde même…  c’est la totalité du monde qui est divine, et non pas un être extérieur au monde qui l’aurait créé, pour ainsi dire du dehors (38) Nous devons contempler le divin c’est-à-dire le cosmos dont nous faisons partie sans recourir à une quelconque transcendance. On peut accéder à la compréhension du monde  car le divin (= le monde) est rationnel et régit par la logique.  En étudiant le cosmos, par nous mêmes,  nous découvrirons  le  modèle à suivre  tant  pour  notre  morale  que pour la politique.  Puisque  le cosmos est  harmonie,  Marc Aurèle nous  rappelle  que "Tout ce qui arrive, arrive justement; c’est ce que tu découvriras si tu observes les choses avec exactitude …comme si quelqu’un vous attribuait votre part suivant votre dû." (39)
    L’homme n’a pas à se soumettre à un Dieu tutélaire extérieur au monde,  mais doit comprendre ce qui est, et modéliser ses actions en prenant exemple sur l’harmonie du cosmos… on n’est pas très loin de la sagesse de Francis Bacon(1626) qui, à la Renaissance, prétendait "qu’on  ne soumet   la nature  qu'en  lui obéissant".  On  n’est pas loin non plus de l’ironique "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles " du Candide de Voltaire qui tournait ce type de philosophie en dérision !
    La comparaison du cosmos avec un être vivant est une analogie boiteuse car quoi qu’on fasse, un être vivant est évidemment dépendant de causes qui lui sont externes à savoir "ses géniteurs" et le milieu dans lequel il puise ce dont il a besoin pour vivre ! Le milieu est une sorte de transcendance de l’individu lequel ne se suffit pas à lui-même ! Ainsi, bien des "causes" de tout individu  lui sont-elles externes.
    Comprenons bien, 
les Stoïciens ne font pas fi de Dieu, mais pour eux, Dieu ou plus exactement les dieux sont confondus avec le cosmos, ils sont le cosmos même; leurs pouvoirs sont hiérarchisés, ce qui justifie les hiérachies humaines. Le monde des dieux est une sorte de calque du monde humain. Les dieux sont avec nous, dans la même bulle ! On n'est pas loin de l'espèce de panthéisme de Spinoza qui avait eu de séreux problèmes tant avec les juifs qu'avec les catholiques.
 

L’éthique stoïcienne : une justice qui prend l’ordre cosmique pour modèle.
    Le cosmos étant un tout harmonieux où règne le bien et le beau, notre morale (Ferry ne fait aucune différence entre éthique qui, étymologiquement vient du grec et morale qui vient du latin) doit s’en inspirer, sans se référer au principe de la majorité tel qu’on le pratique en démocratie. Ferry nous fait remarquer que l’éthique stoïcienne est assez proche de l’éthique des écologistes lesquels nous invitent avant tout à respecter la nature.  Pour les écologistes, en effet, et en cela ils reprennent, le plus souvent sans le savoir, les thèmes de l’antiquité grecque, la nature forme une totalité harmonieuse que les humains auraient tout intérêt à respecter et même, dans bien des cas à imiter.
(47)

Le salut : de l’amour de la sagesse à la pratique de la sagesse
    Au-delà de la morale, le stoïcisme se penche sur le problème du salut lié à l’irréversibilité du temps (le temps, entité vectorielle) et à notre finitude révélée par la mort. Les stoïciens nous proposent  de vaincre nos peurs ou nos inquiétudes, non par un Autre, par un Dieu extérieur au monde, mais par nous-mêmes, par nos propres forces, en faisant usage de notre simple raison. (49)  […] l’univers étant éternel, et nous-mêmes étant appelés à en demeurer à jamais un fragment, nous ne cesserons jamais d’exister. (53)
    On peut rapprocher cette manière de voir d’un certain matérialisme dont beaucoup se réclament aujourd’hui. Les grands cycles naturels et plus précisément les cycles biologiques (cycle du carbone, de l’azote, de l’eau etc) sont des voies de réintégration de notre matière dans d’autres "êtres" vivants ou inertes, ce qui nous rend éternel. Après notre mort nous sommes "recyclés"...sans sortir du grand tout cosmique ! Les stoïciens comme les matérialistes nous proposent l'éternité, non celle de l'âme, mais celle de notre propre matière. Il est difficile de ne pas souscrire à une telle manière de voir que l'on traduit  par le premier principe de la thermodynamique que Lavoisier a ainsi résumé:
                        " Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme!" 
(Lavoisier
† 1794. Guillotiné)
    Pour les  stoïciens, la sagesse  consiste à nous détacher le plus possible des choses et des êtres sans toutefois tomber dans l’indifférence; l’essentiel c’est de vivre le présent sans s’encombrer des regrets du passé et de l’illusion de l’avenir (Nous ne sommes pas loin de Nietzsche !). Voici ce que nous conseille Marc Aurèle :
"Rappelle-toi que tu aimes un mortel, un être qui n’est aucunement toi-même. Il t’a été accordé pour le moment, mais pas pour toujours, ni sans qu’il puisse t’être enlevé…[…] demain tu mourras."
(63) et pour ce qui est de notre moi, cette mort sera définitive, irréversible, il n'y a aucun espoir de re-voir l'autre dans quel que monde que ce soit. La matière qui constitue notre moi est éternelle mais notre moi qui résulte d'une combinaison particulière et passagère de la substance qui nous constitue, est mortel et éphémère. En bref,  la matière qui nous constitue persiste mais la combinaison qui fait notre moi est à jamais perdue.
    Le stoïcisme nous porte donc à nous conduire de manière à nous intégrer à l’ordre merveilleux du cosmos en ayant toujours en tête notre finitude mais en comprenant bien que notre mort n’est qu’un passage d’un état personnalisé, le nôtre, à un état dispersé s’intégrant dans le grand tout éternel. Cependant… la doctrine stoïcienne du salut reste anonyme et impersonnelle. Elle nous promet bien l’éternité, certes, mais sous une forme anonyme, celle d’un fragment inconscient du cosmos
(68)
    On peut dire que la conception stoïcienne de la mort est en accord avec les données objectives de la science. Il n'y a pas à discuter, pour ce qui est de notre matérialité, notre mort marque le début de notre dispersion. Nous re-devenons de  la matière "dispersée"
qui sera remise en ordre dans d'autres entités qui formeront des pôles de néguentropie (ordre) jusqu'à leur propre mort etc. De notre vivant, étant adulte, nous sommes un système ouvert en équilibre dynamique tant sur le plan pondéral que thermique, système traversé par un flux de matière (dont une partie est source d'énergie)
    Luc Ferry nous fait remarquer qu'avec le christianisme on passera, de l'éternité réduite à notre matérialité à une immortalité personnalisée, celle de l'âme; le christianisme étant évidemment dualiste dans son explication du monde. Alors que le monde de Platon est typiquement dualiste, les stoïciens peuvent être considérés comme moniste puisque le cosmos est un grand tout sans extériorité.  
    Le stoïcisme demande beaucoup à l’homme car il dilue notre moi dans un grand tout éternel, parfait et bon, certes, mais sur lequel on a aucune prise. L’éternité que nous promettaient les stoïciens, faisait fi de notre moi.  Aucun espoir de résurrection nous était proposé; notre moi mourait avec nous, définitivement.
    Celui qui adopte le stoïcisme pour credo doit se soumettre à l’ordre du cosmos, non pour mieux le dominer, comme le pensera Francis Bacon, mais pour mieux s’y fondre
. Le cosmos vu par les anciens nous invite finalement à une certaine passivité en regard d’un tout harmonieux, certes, mais qui nous dépasse complètement.

 

Chapitre 3.                                        La victoire du christianisme  
                                  sur la philosophie grecque

    Le présent livre, "Apprendre à vivre" n’est pas qu’un traité de philosophie mais aussi un livre qui s’intéresse aux principales doctrines qui prétendent à l’explication du monde et au salut; il est donc normal que le christianisme, bien que n’étant pas une philosophie au sens où l’entend Luc Ferry soit abordé ici. Pour l’auteur la religion est l’exemple même d’une quête du salut non philosophique en ce qu’elle s’effectue par Dieu, par la foi – et non par soi et par la raison. (71)
    Avec le christianisnme, la philosophie ne sera plus qu’un serviteur de la religion et la logique (et celle d'Aristote en particulier) par ses raisonnements ne sera tolérée qu’à condition qu’elle s’appuie sur les postulats imposés par Dieu ou plus exactement par ceux qui prétendent parler en son nom. Le prêtre, imposteur qui se dit intermédiaire entre Dieu et l’homme, va vite se substituer au philosophe que les chrétiens et les membres de l'église en particulier, accusent de tous les péchés du monde. Très tôt le philosophe a été considéré comme un dangereux concurrent de l'homme d'église.

La théorie chrétienne (= explication du monde), c’est tout simplement le passage d’une doctrine du salut anonyme et aveugle (que nous proposaient les stoïciens) à la promesse que nous allons être sauvés non seulement par une personne, le Christ, mais aussi en tant que personne. (75)
    La foi fait place à la raison
.  Il ne s’agit plus tant de penser par soi-même que de faire confiance en un Autre. Et c’est là, sans doute, la différence  la plus profonde et la plus significative entre philosophie et religion. (79)
    Avec le christianisme, les philosophes perdent de leur pouvoir puisque même les gens simples,  même ceux qui sont peu férus de raison peuvent accéder à la connaissance du monde par la foi qui leur est accordée indistinctement. La philosophie devient l’ennemi de la religion et est taxée d’orgueil. Selon Saint Augustin :
"
Enflés d’orgueil par la haute opinion qu’ils (les philosophes)
se font de leur science, ils n’écoutent pas le Christ quand il dit : apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes." (81)
Pour ce qui est de l’orgueil, les chrétiens sont mal placés pour faire la leçon, puisqu’ils prétendent, par la prière, avoir une influence sur Dieu ! Tout tableau votif révèle l’orgueil des croyants. Par la prière les chrétiens prétendent infléchir la volonté de Dieu, tout puissant; une telle prétention est une véritable imposture.
    Avec le christianisme nous n'avons plus à penser, on pense pour nous. Ne cherchez pas la vérité, on vous la donne, elle est désormais révélée aux hommes par Dieu, extérieur au monde, définitivement transcendant. Il y a désormais un cosmos et une sorte d'extra-cosmos, domaine de Dieu... En fait pour ce qui est de la théorie, il n’y a rien de vraiment nouveau puisque, avec les chrétiens, ce n’est plus le cosmos qui possède en lui-même sa raison d’être et sa perfection, mais Dieu. Avec les Stoïciens on refusait que le cosmos ait une cause première extérieure à lui-même, le cosmos englobant même les Dieux qui en faisaient partie; avec les chrétiens, on a trouvé la cause du cosmos, Dieu. Il nous reste à découvrir la cause de Dieu !! Notre raison bute toujours sur le problème de la cause de la cause c'est-à-dire sur la cause première. . . Ayons la foi !!

L’éthique chrétienne.
       Le monde grec était fondamentalement un monde aristocratique, un univers hiérarchisé dans lequel les meilleurs par nature devaient en principe être "en haut", tandis que les moins bons se voyaient réserver les rangs inférieur (87).  On justifiait l’esclavage et les métèques (étrangers) qui, comme les femmes, n’avaient pas voix au chapitre.  Cette manière de penser était inhérente au monde antique qui était le reflet des inégalités naturelles que l’on observait (ou croyait observer) dans la nature….le christianisme va apporter l’idée que l’humanité est foncièrement une et que les hommes sont égaux en dignité... (87)
  Pour les chrétiens les qualités que l’individu reçoit à la naissance ne sont pas intrinsèquement vertueuses, ce qui importe c’est l’usage que l’on en fait grâce à notre libre arbitre. Les talents que l’on possède peuvent être utilisés tout autant pour le bien que pour le mal…
   
C’est notre conduite qui révèle vraiment ce que nous sommes. Remarquons toutefois que certains chrétiens (hérétiques ?) n'admettent pas le libre arbitre, c'est le cas des calvinistes qui croient en la prédestination. Pour les calvinistes, Dieu décide de tout. Sur le plan de la logique il faut reconnaître que le calvinisme est très cohérent car si Dieu est infiniment bon et infiniment puissant il commande donc le présent et l'avenir et il est alors évident que l'on n'a plus à croire au libre arbitre.

Le salut.  La sagesse des chrétiens: amour et immortalité personnelle
    Au lieu de nous ajuster grâce à notre raison à l’ordre cosmique anonyme  sur lequel nous n’avons aucune prise, le christianisme nous propose une soumission à un Dieu personnifié, bon et tout puissant auquel notre foi nous permet d’accéder
( ce, surtout pour les catholiques)  
Au destin implacable et aveugle des Anciens fait place la sagesse bienveillante d’une personne qui nous aime comme personne, aux deux sens de l’expression. C’est ainsi l’amour qui va devenir la clef du salut (97). Alors que les Stoïciens nous mettaient en garde contre l’attachement et l’amour que l’on pouvait nous manifester ou que nous pouvions éprouver pour les autres à cause de la finitude personnelle de chaque être, ce, pour ne pas trop souffrir, les chrétiens préconisent l’amour de  Dieu et de toutes ses créatures auxquelles on garantit une résurrection et une vie éternelle personnelle. Un des traits essentiel du christianisme c’est une immortalité enfin singulière. La résurrection des corps comme point culminant de la doctrine chrétienne du salut. (104)
  Ce n'est plus une matière dispersée et anonyme qui persiste mais un brin de "sur-matière" organisée  garantissant l'éternité de notre personnalité. 
    En fait le christianisme qui régnera sans conteste sur le monde occidental pendant plus de quinze siècles ne repose que sur une conviction  qui ne sera jamais confirmée par la raison et que l’on commencera à mettre sérieusement en doute dès la Renaissance.   On n’a toujours pas prouvé l’existence de Dieu, pas plus que son inexistence. La raison va revenir à la charge… Rappelons que le dualisme que nous proposent les chrétiens avait été précédé par un autre dualisme, celui de Platon, avec le monde illusoire de nos sens et le monde des Idées considéré comme le monde véritable et immuable, que nous aurions quitté. Toutefois par la réflexion nous pouvions y accéder de nouveau et retrouver la vérité; c'est la théorie des réminiscencesLe christianisme nous apparait un peu comme une resucée du monde platonicien.

 

Chapitre 4.                                                  L’humanisme
                                                                                  ou la naissance de la philosophie moderne

Rappel : Pour gagner son salut, c’est-à-dire pour échapper à l’angoisse de la mort liée à notre finitude, jusqu’ici, deux solutions nous ont été proposées :
1. celle des stoïciens qui nous invitent, en usant de notre raison,  à admirer l’ordre cosmique, merveilleux et bon, et à nous y fondre, sans chercher à agir sur ledit cosmos qui nous englobe.  Après notre mort, la matière dont nous sommes constitués sera "recyclée" dans le grand tout éternel mais notre moi sera disparu à jamais. Éternité donc de notre matière mais finitude de notre personne.
2. celle des chrétiens qui nous invitent à privilégier la foi que l’on doit avoir en un Dieu incarné, extérieur au monde, un Dieu qui nous prend en charge et qui nous garantit la vie éternelle sans risque de perdre notre moi.

     Dans les deux cas l'homme est invité à une certaine passivité: soumission à la perfection du cosmos auquel on doit se fondre; soumission à un Dieu tout puissant et bon qui nous prend en charge  . . . à condition d'être  habité par la foi . . .qui nous est donnée (Cf.Calvin) ou que l'on peut, peut-être, acquérir par nos oeuvres (Façon de voir soutenue en partie par les Jésuites)

La théorie humaniste.
     Elle n’est pas donnée a priori mais doit être construite par l’homme à l’aide de la raison. En moins d’un siècle et demi des découvertes scientifiques capitales (Copernic, Bacon, Galilée, Descartes, Newton) vont détrôner les anciennes manières de voir et créer un doute dans les esprits cultivés. Notons toutefois que les bouleversements conceptuels de la Renaissance, comme ceux qui se sont succédé jusqu'au XVIIIè n'auront guère d'influence sur le monde paysan (très majoritaire) où l'essentiel du temps est consacré à une simple survie. On vit au jour le jour, et si l'on se pose quelques problèmes, le prêtre est là pour contrer l'angoisse qui résulterait de questions qui sortiraient de la vie quotidienne. L’Eglise qui assure la "bonne santé des âmes" paysannes  va par contre être sérieusement remise en question par le monde savant. On invente de nouveaux instruments tels le télescope et le microscope; la terre n’est plus au centre de l’univers, la perfection du cosmos des anciens est mise en question, des étoiles naissent et meurent, l’immutabilité céleste est contestée
…la science remet en question les positions que l’Eglise avait imprudemment arrêtées sur des sujets auxquels elle aurait mieux fait de ne pas toucher: l’âge de la  Terre, sa situation par rapport au soleil, la date de naissance de l’homme,  […]  (la science) invite les êtres humains à adopter une attitude permanente de doute et d’esprit critique […] l’homme se retrouve seul, privé des recours du cosmos et de Dieu (113) […] L’ordre, l’harmonie, la beauté et la bonté ne sont plus donnés d’emblée, ils ne sont plus inscrits a priori au cœur du réel lui-même. (118) L’homme n’est plus un contemplateur passif des beautés du cosmos ou un individu fidèle et respectueux d'un Dieu unique et tout puissant, mais un savant actif qui essaie de découvrir les lois qui régissent le fonctionnement de l’univers.  Par exemple on essaie dès 1755 (Cf. tremblement de terre de Lisbonne) de comprendre les causes et la manière dont le séisme s'est produit en laissant de côté "l'harmonie du comos" et "la bonté infini du Dieu des Chrétiens." Avec les humanistes on veut certes accéder à la sagesse mais en comprenant le monde grâce à l'outil qu'est la raison. L'homme peut se servir de la nature mais doit préalablement découvrir les lois qui la régissent, c'est le fameux "L'homme ne domine la nature qu'en lui obéissant" de Francis Bacon. " Il va faloir que ce soit l'être humain lui-même, en l'occurence le savant, qui, pour ainsi dire de l'extérieur, introduise de l'ordre dans cet univers qui n'en n'offre plus guère à première vue." (118).
Kant
dans sa " Critique de la raison pure"
(1781) marquera énormément son époque en soulignant l'importance de la raison (et ses limites) dans la nouvelle explication du monde  ce qui le conduit  à renoncer à la vérité en soi, inaccessible (Cf. Fiche 7)

L’éthique humaniste.
      Avec les stoïciens l’homme devait se fondre dans la perfection du cosmos; avec le christianisme, l’homme devait croire en un Dieu créateur et bon. Pour les humanistes, l’homme se retrouve seul en face de la complexité d’un monde qu’a priori il ignore et qu’il doit déchiffrer par un travail intense de tous les instants en s’aidant de sa seule raison. L’homme devient le centre du monde et c’est lui et lui seul qui est responsable du sens qu’il donne au cosmos mais aussi à sa propre conduite.
      L'éthique est déterminé par l’homme lui-même la liberté de chacun  s’arrête là ou elle commence à nuire à celle des autres. Sans ce respect de l’autre  "il n’est pas de coexistence pacifique possible."
(160)
     Nous retrouvons cette manière de penser dans l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme (26 août 1789) : " La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui […] Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi."
      L'homme est au centre de l'éthique et ne doit prendre en compte que lui-même en recherchant des interactions harmonieuses; les règles n'ont plus à être recherchées dans le cosmos, elles ne doivent pas non plus prétendre être dictées par Dieu. Dans une optique humaniste les règles de l'éthique c'est l'homme et l'homme seul qui les élabore.

Le salut selon la philosophie humaniste.
      Cependant pour Ferry, ces beaux principes moraux, même s’ils prétendent montrer la voie d’une certaine société apaisée ne guérissent pas l’homme de l’angoisse liée à sa finitude. L’homme ne pouvant plus se raccrocher à Dieu trouve des substituts, dans les "religions du salut terrestre", notamment le scientisme, le patriotisme et le communisme. […] ces grandes utopies humaines – trop humaines – ont eu au moins le mérite, un peu tragique il est vrai, de tenter l’impossible : réinventer des idéaux supérieurs  sans sortir  pour  autant,
comme le faisaient les Grecs avec le cosmos et les chrétiens avec Dieu, des cadres de l’humanité elle-même.
                                                                                                                                                                                                                                       (163)

      On peut ainsi donner un sens à sa vie en se consacrant à la révolution, à la patrie, à la science. L’hymne national cubain résume cette possibilité de salut sans transcendance "mourirpour la patrie, c’est entrer dans l’éternité." (165)
     On passe ainsi à une sorte de religion sans Dieu. A défaut de principes cosmiques ou religieux, c’est l’humanité elle-même qui commence à être sacralisée au point d’accéder à son tour au statut de principe transcendant. (166) Luc Ferry  nous fait remarquer que l’on créé ainsi une sorte de hiérarchie, l’humanité devenant une entité supérieure à l’individu avec l’intérêt général qui surpasse l’intérêt particulier. Pour Ferry, toute la philosophie humaniste a été profondément marquée par Kant, adepte de la peine de mort. Pour Kant on doit éliminer ceux qui, par leur comportement, se comportent inhumainement. 
       Enfin, Luc Ferry insiste bien sur le fait que la science qui nous conduit à une certaine connaissance du monde, permet de  décrire ce qui est, elle ne saurait indiquer ce qui doit être.
(268) Le cosmos, partiellement élucidé, n’est plus un modèle moral.

 

 

Chapitre 5                                     La post-modernité   
                                                                                                       
Le cas Nietzsche

    Pour Luc Ferry, Nietzsche est le grand philosophe postmoderne; le grand démolisseur qui met dans le même sac, la religion, les idéologies et les utopies.  En bref tout ce qui écarte l’homme du "ici et maintenant" doit être banni. On doit vivre pleinement  le présent  en oubliant le passé sur lequel on a aucune prise et sans se soucier de l’avenir qui nous incite aux illusions, à une espèce "d’au-delà" parfait mais toujours différé et faux. Bref aux yeux des postmodernes et tout particulièrement de Nietzsche, l’humanisme des Lumières demeure encore prisonnier des structures essentielles de la religion qu’il reconduit, sans s’en rendre compte, au moment même où il prétend les avoir dépassées (171). Selon Nietzsche, quoi qu'on fasse on n'arrive pas à se libérer du dualisme platonicien et le monde des Idées hante toujours notre façon de penser. Nietzsche dénonce cette manière de voir le monde. Il donne dans le  matérialisme et, se veut moniste (comme Hume), il dénonce toute transcendance et pourfend l’hypocrisie des illusions. Nietzsche : "Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent le mensonge pesant sur la réalité, l’humanité même en est devenue menteuse et fausse jusqu’au plus profond de ses instincts..." (172).  Pour Nietzsche, cette négation du réel au nom d’un idéal c’est ce qu’il nomme nihilisme (174).   D’après Nietzsche lui-même, il semblerait que l’on fasse un contre sens quand on le taxe de nihiliste!  Les postmodernes mettent en doute Dieu et la foi ainsi que la science et la raison, cause du progrès qui conduirait à des lendemains enchantés. On considère désormais la "vérité" de celui qui prétend la détenir comme un "symptôme", comme un révélateur  de sa  mentalité et non comme  la réalité de ce qui est.  Nietzsche entreprend de tout casser pour dévoiler à la face du monde ce qui se tient derrière ! (175)

La théorie selon Nietzsche. Pour Nietzsche la notion d’objectivité est une sottise car nous  sommes un produit historique;  tous nos jugements sont marqués par ce que nous avons subi  au cours de notre vie. Nietzsche : "Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent en dernière instance jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que celles d’être des symptômes – en soit de tels jugements sont des stupidités". (180) Il faut toujours tenir compte de la généalogie de la pensée de celui qui émet un jugement.  Nietzsche, précurseur de la psychanalyse ?
    La théorie de Nietzsche, c’est-à-dire son explication du monde, il la résume à ceci : "Ce monde est un monstre de force, sans commencement ni fin, une somme fixe de force, dure comme l’airain […] une mer de forces en tempête, un flux perpétuel."(183)  Comme le fait justement remarquer Luc Ferry, nous sommes loin du cosmos harmonieux des Stoïciens que l’on devait prendre pour modèle pour y trouver notre juste place.      Alors que Kant et Newton cherchent encore de toutes leurs forces à retrouver de l’unité, de la cohérence, de l’ordre dans le monde (183)
, pour Nietzsche nous sommes victimes des illusions de la raison. Les hommes de la Renaissance ont vu s’effondrer le cosmos conçu par les anciens et adaptés par les chrétiens, nous, les postmodernes, en dépit des efforts des modernes nous devons abandonner nos illusions et prendre conscience de l’incohérence du monde.
    En fait Nietzche ne semble par faire de différence entre jugement de valeur, toujours subjectif, et jugement de réalité. Par exemple, si, au nom de la morale, l'on prétend que la polygamie doit être interdite, nous sommes dans le domaine du subjectif, le jugement que l'on porte dépend effectivement de celui qui l'émet, de son histoire; par contre, quand j'affirme que la distance  parcourue par un corps en chute libre dans le vide  est  fonction  du temps  et  de  l'accélération  de  la  pesanteur à la verticale du lieu
(d = 1/2 γ t2 Sur terre bien entendu! )
cela ne dépend pas de mon opinion, il n'y a pas à discuter. Remarquons d'autre part que ce type de connaissance permet d'avoir une prise sur l'avenir car on peut  prévoir d'une manière formelle. Il conviendrait donc de ne pas tout confondre.
 

L’éthique :
    Nietzsche n’en propose pas vraiment, simplement il fait remarquer que les forces réactives, celles qui briment nos pulsions profondes, ne sont là que pour nous tromper et maintenir un ordre établi, tout en nous privant d’un épanouissement personnel qui ne peut se manifester que dans l’expression de nos forces actives, celles de l’instinct, de la spontanéité.
    Pour Nietzsche, l’artiste, qui n’a rien à prouver, qui n’a pas à  justifier, peut vivre pleinement l’instant présent, sans contrainte, librement. L’artiste, le vrai,  devrait se dégager de ce que Nietzsche nomme  "l’idéologie du troupeau."
(199) 
Selon Nietzsche, l’artiste (et peut-être quelques autres), peut accéder "au grand style" sans se soucier de la morale qu’on lui impose;  on doit avoir la capacité de se rendre maître du chaos intérieur, forcer son propre chaos à prendre forme […] se faire loi, voilà la grande ambition (202)  La raison n’est pas rejetée mais elle doit être au service de l’individu et de lui seul. Selon Ferry, la volonté de puissance si chère à Nietzsche n’a rien à voir avec le goût du pouvoir, avec le désir d’occuper je ne sais quelle place "importante." (205)  C’est en fait le désir profond d’une intensité maximum de vie... (205) de notre  propre vie. Il semblerait que, pour Nietzsche, la volonté de puissance se manifeste par une coordination parfaite des énergies que nous avons en nous et que nous devons domestiquer en nous débarrassant des remords, de la mauvaise conscience, du jugement souvent défavorable des autres qui n’ont à partager que leur propre médiocrité qu’ils aiment voir se refléter dans autrui, pour se rassurer.

Le salut selon Nietzsche.
      D’après l’interprétation de Luc Ferry, ce n’est certainement pas le nihilisme auquel, à tort, on associe trop souvent Nietzsche; en effet Nietzsche aime trop la vie pour la nier et la sacrifier au nom de je ne sais quel idéal, religion ou utopie. Voici ce que Nietzsche exprime dans l’Antéchrist à propos du nihilisme :
"cette innocente rhétorique, qui rentre dans le domaine de l’idiosyncrasie religieuse et morale paraîtra moins innocente dès que l’on comprendra quelle est la tendance qui se drape ici dans un manteau de paroles sublimes, l’inimitié à l’égard de la vie." Pour Nietzsche, le salut est ici bas et dans l’instant, on doit avoir recours à l’éternel retour c’est-à-dire éliminer de notre vie tout ce qui nous a été désagréable pour ne garder et revivre sans cesse les bons moments dégagés de toute contrainte, de toute angoisse, de toutes les forces réactives qui empêchent et inhibent. "
…nous atteignons à la sérénité et à l’éternité, ici et maintenant, puisqu’il n’y a rien d’autre, puisqu’il n’y a plus de référence possible qui viendrait relativiser l’existence présente et semer en nous le poison du doute, du remords et de l’espérance." (223)
      Le salut de Nietzsche n’est pas sans faire penser à Ronsard qui, lui aussi, semble avoir été marqué par le bonheur de l’instant.
                         
         Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain
                                                  Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie
       Nietzsche apparaît comme un "déconstructeur" génial, qui, grâce à sa lucidité corrosive (228), n’a pas eu peur de dénoncer les niaiseries hypocrites des religions, des idéaux et des utopies. On a reproché à Nietzsche  sa pensée qui flirte un peu trop avec le cynisme et les idéologies – rouges ou brunes...  (228) en fait, il s’agit d’une accusation discutable car Nietzsche semble surtout privilégier un "moi je" entièrement libre  dégagé de tout endoctrinement, peu compatible avec une dictature, quelle qu’elle soit
. Son idée du salut dans la jouissance de l’instant présent est certes un peu courte, toutefois, on ne voit pas très bien comment elle aurait pu se réaliser tant avec Hitler qu’avec Staline! Ceci n’innocente cependant pas Nietzsche que l’on peut considérer  à  l’origine  de  l’hypertrophie  du  "moi je" qui veut se réaliser, sans tenir compte des contraintes qu’imposent une vie en société. Le "moi je" détestable, malheureusement terriblement répandu aujourd’hui n’est-il pas, en partie tout au moins,  un héritage de Nietzsche ?

 

 Chapitre 6                                               Après la déconstruction
                                                       
                              La philosophie contemporaine

    Pour Luc Ferry, Heidegger (1889-1976) est le philosophe majeur du monde contemporain car il est l’un des premiers à avoir vu que l’on passait à un monde purement technique dominé par la concurrence qui engendre un mouvement pour le mouvement, sans but, d’où la volonté des hommes est absente ; c’est le triomphe des moyens sur les fins. Le progrès qui n’est plus que technique devient le moteur de notre vie qui doit se contenter de satisfaire des petites fins éclatées, précises, passagères et éparses alors qu’il n’y a plus de projet véritable.
    L’angoisse de la mort n’est peut-être plus aussi présente, mais des peurs immédiates (pollution, guerres civiles, chômage, épidémies, tremblements de terre etc.)
deviennent notre lot quotidien, bien servis  par les techniques de diffusion de "l’information". Les gadgets que nous propose le monde de la consommation sont autant de béquilles qui nous soulagent temporairement de nos angoisses en confisquant le temps dont on aurait besoin pour réfléchir un peu.  On est   passé  du   "ne  t’occupe de rien,  Dieu se  charge  de  tout"   des Chrétiens au "ne t’occupe de rien, achète et tais-toi" du monde de la consommation. On est ce que l'on possède.
    Pour Ferry le problème actuel n’est plus tant le pouvoir qui gêne, que l’absence de pouvoir. (247) Il est vrai que l’on a l’impression de n’être plus  gouverné et les États semblent se décharger de leur responsabilité en invoquant le "progrès" qui nous dépasse, qui nous échappe. La cause de notre impuissance n’est pas transcendante mais bien inscrite au sein d’une organisation bureaucratique dépersonnalisée sur laquelle on n’a de moins en moins prise. La standardiste d'autrefois, parfois un peu revêche, mais humaine, a été remplacée par un disque qui vous dit que vous êtes important !
La science amorce son autocritique et marque ses limites, son triomphalisme est mis en veilleuse.

La théorie des contemporains. Elle consiste  à admettre, au cœur même de toute chose une certaine dose de transcendance, c’est-à-dire quelque chose qui nous échappe. La science se remet en cause et s’interroge sur la nature du "progrès" qu’elle promettait. Notre ignorance de la cause de certains phénomènes se réfugie dans le hasard dont on veut découvrir les lois…en nous aidant de la statistique et des probabilités. Dieu est notre ignorance prétendait Voltaire; désormais notre ignorance a tendance à se cramponner au hasard. Contrairement à ce que pensait Einstein on se met à penser que, oui, Dieu joue aux dés. Il y a bien des certitudes qui cependant demeurent incertaines. Exemple: je suis certain d'avoir 6 fois plus de chances de tirer un 4  avec un jeté d'un seul dé qu'avec un seul "jeté" de roulette où il ya 36 numéros et non 6; pour autant je n'ai aucune certitude de gagner !

La morale contemporaine : une sacralisation de l’humain. C’est désormais pour l’autre homme que nous pouvons, le cas échéant, accepter de prendre des risques (274) et non pour des entités abstraites telle la patrie, la révolution ou un Dieu quelconque. Aujourd’hui on redescend sur terre en s’efforçant toutefois de ne pas tomber dans le terre-à-terre !

Le salut contemporain. Pour Ferry il consisterait à vivre une pensée élargie*,  sans peur de  la mort, dans l’amour de ceux qui nous entourent, sereinement, débarrassé des illusions de la métaphysique et de la religion. (292)

* Elle nous invite à dégager chaque fois ce qu’une grande vison du monde qui n’est pas la sienne peut avoir de juste(294)


                                                                     En guise de conclusion


   Luc Ferry nous a montré brièvement l’existence de plusieurs systèmes philosophiques qui n’étaient pas d’accord entre eux d’où deux attitudes possibles face à cette pluralité :

- le scepticisme qui nous amène  au décourageant "à quoi bon" qui conduit à un " toute philosophie est vaine." (294)
- le dogmatisme, qui admet bien qu’il y a plusieurs visions du monde, mais que la mienne est à l’évidence supérieure et plus vraie que celles des autres. (294)

En fait, nous fait remarquer Luc Ferry, on peut très bien garder le caractère évidemment particulier de "notre philosophie" sans pour autant vouloir convertir l’autre; cependant, le refus d'adhérer à la vision du monde que l'autre nous propose, ne doit, en aucun cas, nous culpabiliser ! Notons en passant que Socrate, sans ambages, voulait "convertir" Glaucon à sa conception dualiste du monde, tout en jouant à celui qui ne savait pas !
Le respect d’autrui n’exclut pas le choix personnel. Tout au contraire, il en est à mes yeux la condition première (295)
Toutefois, ne soyons pas trop naïfs, la diversité n’est possible qu’entre gens de bonne foi ! Depuis un peu plus d’un siècle la coexistence pacifique de plusieurs religions dans les démocraties occidentales nous donne une raison d’espérer une vraie diversité vécue et pacifique de nos manières de comprendre et d’expliquer le monde.


Livre très bien fait qui mérite le déplacement !

Retour à l'accueil

© Les Fiches à Berca.   Dernière mise à jour  22/04/2011

Des commentaires ?

Cliquez ici

 

99 F
Frédéric Beigbeder, Grasset 2000. 282 pages.
(Prix en 2000 : 99F !)

 

Critique sommaire
    Description sans pitié du monde de la pub et du marketing, triomphe  du conditionnement où l’on donne envie à des gens qui n’ont pas les moyens, d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin. Monde  du tape à l’œil; triomphe des parasites sans foi ni loi, triomphe de la connerie généralisée, triomphe du paraître. Frustrations permanentes d’un monde qui fait croire que le bonheur est toujours à chercher à l’extérieur de soi-même, dans quelques marques dont l’obsolescence est programmée. Confirmation de la dictature douce et librement acceptée prévue par Alexis de Tocqueville dans "De la démocratie en Amérique" 
(cf le tome II, page 434. Gallimard. Folio 1961)
    Bonne approche de l’exhibitionnisme qui reflète très bien le monde de connards qu’on nous décrit. L’intelligence créative mise au service du factice, mépris du commun des mortels. Un monde atroce mais qui malheureusement existe.
    Bouquin intéressant mais on aurait tout aussi bien compris avec un écrit plus court.

 Quelques passages :  (Octave, publicitaire se raconte)

page

 

 

17

Je m’arrange toujours pour que vous soyez frustrés.  […]  Les gens heureux ne consomment pas. […] Je dépense, donc je suis.

 

18

Je vous empêche de penser

 

19

Le terrorisme de la nouveauté me sert à vendre du vide.        
Je vous défends de désirer au hasard.

 

31

"Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de se repentir" (Évangile selon St Jean)

 

32

Il n’y a pas une grande différence entre consommer et consumer (Goebbels confondait un peu !)

 

37

Ne prenez pas les gens pour des cons mais n’oubliez jamais qu’ils le sont.
                                                                      
  (Slogan
 bien connu de Procter et Gamble)

 

45

Créatif n’est pas un métier où l’on doit justifier son salaire; c’est un job où ton salaire te justifie.

61

La caverne de Platon désormais existait : simplement elle se nommait télévision. Sur notre écran cathodique nous pouvions contempler une réalité "Canada Dry"; ça ressemblait à la réalité, ça avait les couleurs de la réalité, mais ce n’était pas la réalité. On avait remplacé le Logos par des logos projetés sur la paroi humide de notre grotte. Il avait fallu 2000 ans pour en arriver là.

129

L’avion est plein de publicitaires. S’il s’écrasait, ce serait un début de victoire pour la sincérité.

132

Désormais, il a le regard apitoyé du prêtre qui administre l’extrême-onction à un condamné à mort.

143

Rien n’est changé depuis Pascal, l’homme continue de fuir les angoisses dans le divertissement.

147

Chaque détail prend de la valeur quand plus rien n’a de sens.

160

En vieillissant on n’est pas plus heureux mais on place la barre moins haut.

169

Quand un publicitaire meurt il ne se passe rien, il est juste remplacé par un autre publicitaire.

175

Le monde entier est prostitué. Payer ou être payé, telle est la question.

211

De Hunters S Thomson (Las Vegas Parano- 1971), cité par Beigbeder
"
Dans une société bloquée où tout le monde est coupable. Le seul crime est de se faire prendre. Dans un univers de voleurs, le seul péché définitif est la stupidité."

215

Les gens ne savent pas ce qu’ils veulent jusqu’à ce qu’on leur propose.

222

Dépenses en publicité de quelques boites françaises (1998)

Vivendi: 2 milliards de francs

L’Oréal: 1,8

Peugeot: 1,8

France Télécom: 1,5

Neslé: 1,2

 

 

La pratique de la Chine
André Chieng, en compagnie de François Jullien
Grasset, 2006. 277 pages

En bleu : extraits tirées du livre
En noir: quelques informations
En rouge: commentaires personnels

     André Chieng est né à Marseille en 1953, de parents Chinois ; il est bilingue et biculturel, scolarisé en France, tant au primaire qu’au secondaire ;  il est  ancien élève de l’École polytechnique; ceci lui garantit une bonne base dans le domaine des sciences.
     François Jullien, né en 1951, agrégé de philosophie et ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm ; François Jullien est sinologue.

 

En milliers

Population

h/km2

Longévité
  Chine 1 300 000 137 73 ans
  Bangladesh 136 000 1 042 64 ans
  Brésil 175 000 20 72 ans
  États-Unis 300 000 31 78 ans
  France 60 000 108 81 ans
  Haiti 9 000 300 61 ans
  Inde 1 050 000 352 65 ans
  Japon 128 000 348 82 ans
  Pays-Bas 16 000 476 80 ans
  Russie 145 000 8 68 ans
     Atlaséco 2010

     La Chine a été très peu colonisée ; quelques comptoirs étrangers ont été établis sur les côtes, notamment au XIX ème siècle.
     La colonisation japonaise de la Mandchourie
(Cf. État du Mandchoukouo de 1932 à 1945) a été, somme toute, très courte.
     La chine est un pays très bien pourvu sur le plan des ressources naturelles, beaucoup plus favorisé que le Japon. La superficie de la Chine est voisine de celle des E-U.

Quelques ressources de la Chine :

Blé

Riz

Coton

Ovins

Porcins

Bovins

 

Charbon

Pétrole

Fer

Rang

1

1

1

1

1

3

 

1/1 *

6/11 *

1

           

 

                                       * Production/ réserves.

     Bien sûr la Chine est un pays où existe une grande diversité tant physique qu'humaine, toutefois, d’après Chieng et Jullien il semblerait que la plupart des Chinois privilégient la famille et l’individu ; ils seraient très influencés dans leur mentalité par le monde paysan ; les Chinois sont très pratiques et assez peu versés dans le religieux et ce, même avant le "communisme" très laïque  de Mao (1949-1976).
     Plus de 40 millions de Chinois vivent à l’extérieur de la Chine, ce sont des commerçants nés, pacifiques, qui n’ont de compte à régler avec personne, sûrs de la supériorité de "l’Empire du milieu". Inventeurs de la poudrede la boussole et de l’imprimerie, les Chinois n’ont aucun complexe d’infériorité par rapport à qui que ce soit. Ils sont, et ils ont le temps, voilà tout ! Ayant été peu colonisés, le Chinois ne semble n'avoir ni frustration ni rancœur.

 Quelques extraits, de René Chieng.
- La Chine ne peut pas se passer de mensonges. (15)
- Le Chinois est incapable de dire simplement la vérité.
(16)
- Il
(le Chinois) n’a aucunement la prétention de découvrir la vérité, mais essaie de rétablir l’harmonie, parce que la vérité est complexe, changeante et, finalement, présente peu d’intérêt. (25)
- Il y a des cas où la recherche de la vérité peut se montrer franchement dangereuse.
(25)
- …une des caractéristiques du discours chinois : l’obliquité.
(28)
- …il
(un Chinois) gagnait du temps et, ne fermant pas la discussion, il évitait d’avoir à répondre aux questions… (31)
- Leur préoccupation est l’efficacité, qui résultera des négociations, et non la recherche de la vérité.
(34)
- l’arme suprême des Chinois, l’équivalent économique de la bombe atomique, serait que la Chine jette sur le marché les bons du trésor américain qu’elle  a amassés.
(37)

    C'est là une arme terrible qui conduirait à l'effondrement de la plupart des monnaies et qui aménerait Washington à se déclarer en faillite...le déficit US étant en partie "couvert" par la Chine...
Le citoyen américain serait  terriblement appauvri et le marché intérieur serait amoindri. Les États Unis devraient alors compter essentiellement sur leurs exportations ...et seraient  certainement très intéressés d'exporter une partie de leur production vers la Chine forte de centaines de millions de clients désormais solvables ...

- la religion n’a joué en Chine qu'un rôle mineur  (60)
- Mais jamais les Chinois, sauf s’ils étaient à fond convertis au bouddhisme, n’ont conçu la nécessité d’un salut….jamais ils n’ont trouvé la vie haïssable, jamais ils n’ont aspiré au nirvana…la faiblesse religieuse des Chinois tient à ce qu’ils eurent le bonheur trop facile.
(61)
- les Chinois sont un peuple peu tourné vers le religieux. (65)
- Comprendre une tendance est en effet essentiel en Chine. (67)

Le temps est essentiel. 
Exemple : les négociations pour l’adhésion de la Chine à l’OMC ont commencé en 1982, l’adhésion s’est faite en 2001 !

- En Chine tout ce qu’on dit est vrai, mais le contraire l’est aussi (87)
- La métaphysique chinoise…. est d’abord et avant tout une pensée du mouvement, non pas une réflexion sur ce qui est immobile. (98)
- Nous vivons dans un monde ou tout change tous les jours, pourquoi voulez-vous que le contrat soit la chose qui ne change pas ? (102)
- Les Chinois n’aiment pas les contrats d’une trop grande durée car ils enferment les signataires dans des certitudes or l’avenir est par essence incertain !
- L’absence de prise en compte de cette idée de mouvement et de changement est à l’origine de bien des erreurs de jugement sur la Chine. (106)
- Les produits chinois sont partout, mais il n’en émerge aucun sur lequel on pourrait diriger une attaque décisive. C’est la stratégie de l’eau. (161)
- La transformation s’étend dans la durée, et c’est de cette continuité que vient l’effet (163)
- Or en Chine, l’efficacité naît du processus et de la capacité de l’adaptation à la réalité (180)

     On peut se demander si l’expérience de Mao Tsé-Toung n’allait pas à l’encontre de "la" mentalité chinoise. Mao a beaucoup imposé brutalement pour faire vite.

- Il (le Chinois) commence par négocier des points secondaires pour mettre en place un environnement favorable. Quand on arrive à se mettre d’accord, même sur des points secondaires, c’est que le courant est passé. Une complicité est née entre les partenaires, une première tendance est apparue sur la recherche d’un compromis… (190)
- Si on se retient d’agir, c’est pour laisser advenir et que le monde de lui-même puisse se transformer ; la  transformation impliquée se   substitue à l’action dirigée. (195)
- L’européen, convaincu que l’efficacité vient de l’action tend à ignorer l’effet de l’attente et du temps : il agit… le Chinois plus sensible à la transformation est prêt à attendre que les circonstances lui deviennent favorables
(197)

 Extrait, de François Jullien
.
..
qui veut être efficace en Chine s’appliquera plutôt à repérer, détecter, les facteurs qui lui sont favorables au sein de la situation abordée, de façon à faire basculer progressivement celle-ci de son côté. Je ne cherche pas directement l’effet en cherchant à imposer mon plan aux choses, ce qui ne peut aller sans dépenses et sans résistances, mais je fais évoluer continûment la situation en fonction des facteurs porteurs que j’y décèle, de sorte que ce soit de la situation elle-même que découle l’effet…. Ou si rien aujourd’hui ne m’est favorable, je préfère attendre… (273)

Lelivred'AndréChieng et François Jullien que n’est pas un "digest" delaChine,  nous donne  une petite idée de la manière de penser et d’agir de ce milliard d’individus qui, par le biais des progrès techniques, sont devenus nos voisins et nos partenaires. En Chine plus qu’ailleurs, malgré les prodigieuses transformations actuelles il semblerait qu’on soit attaché "à laisser le temps au temps" et que la "pensée en biais" détermine une façon d’agir plus sinueuse que celle des occidentaux, sans pour autant être dépourvue d’efficacité. Il faut toutefois se méfier des généralisations dans un pays où cohabitent plusieurs religions, où près de la moitié de la population est encore aux champs, où la diversité des climats et des paysages est à lorigine d'une certaine diversité culturelle...Il n'est pas impossible que le quart de siècle pendant lequel les Chinois ont dû subir Mao ait quelque peu uniformisé cet énorme ensemble humain...

Livre intéressant qui, bien que bref, donne une petite idée de la Chine contemporaine

08/12/2011
Retour à l'accueil

Des commentaires?
bermija@videotron.ca