Fiche 15

Un dualisme dégagé de  transcendance ?
(De l'importance des structures) 

Une petite réflexion personnelle qui ne prétend pas à l'originalité mais dans laquelle j'essaie de faire un peu le point de ce que j'ai dans la tête au sujet du rapport entre le ''vrai'' et la connaissance que l'on peut en avoir.

 

 

Transcendant : ce qui dépasse notre expérience (≠ immanent). Caractère de ce qui se tient au-delà de l’être, au-delà du monde. Du domaine de la métaphysique.
Dualisme:
Selon Platon le dualisme s'articule
autour de la partition, entre monde sensible, le monde que nous connaissons par l'entremise de nos sens, et monde intelligible, ou monde des Idées, auquel nous n'avons accès que par le détour de la réflexion et l'application de l'esprit. Ainsi le dualisme platonicien oppose-t-il en fait la connaissance perceptive et la connaissance intellectuelle, en montrant que la seconde constitue le seul accès possible à la vérité. C'est de ce type de dualisme dont il sera  question ici.  Pour Platon le corps devient un embarras pour l'exercice de la pensée. 
Ce type de dualisme a été vigoureusement contesté par Nietzsche
. Quant à Freud il nous entraîne dans un dualisme pulsionnel qui n'a rien à voir avec ce dont il sera question  ici.
Immanent : qui est en nous qui nous est propre, qui nous appartient.
Le matérialisme s’en tient à l’immanent et nous mène au monisme matérialiste; le monde n'est que matière. Remarquons qu'il existe un monisme purement spiritualiste ou idéalisme dont il ne sera pas question ici.
                                                                (Source: le Grand Dictionnaire de la philosophie. Larousse 2003)

Pendant des siècles on a eu recours au dualisme pour comprendre le monde. L’animisme du néolithique de même que l’animisme qui a cours encore aujourd’hui chez des peuples dits primitifs est un des nombreux aspects du dualisme : des ''esprits'' sont partout présents ce qui  explique le ''comportement'' des êtres et des choses. Dans notre monde ''civilisé'' l’enfant et même parfois l’adulte, peut faire preuve d’animisme dans quelques situations particulières : on se coince les doigts dans une porte et en réaction immédiate, sans réfléchir, on tape et on invective la porte, ''cause'' de la douleur que l’on ressent, la porte étant habitée par un esprit malin qui vient de se manifester !
Les anciens et  Platon en particulier étaient des spiritualistes qui donnaient dans le dualisme ; ils envisageaient deux mondes bien distincts :
- le monde dans lequel nous vivons et dont nous n’avons qu’une connaissance erronée car nos sens sont des instruments trompeurs qui ne nous permettent pas d’accéder au vrai
- le monde des Idées qui est le monde immuable de la perfection auquel on peut avoir accès en faisant un effort de compréhension qui consiste à accoucher du vrai que l’on a en nous mais que l’on a oublié. Il faut nous remémorer le ''monde vrai'' des essences en pratiquant la maïeutique
(Cf. Platon via Socrate), c’est-à-dire l’accouchement des idées. C’est la théorie des réminiscences mis en musique par Platon dans le fameux dialogue dit du ''mythe de la caverne'', entre Socrate et son élève Glaucon. Cet accès au ''vrai'' n'est possible que par ''l'esprit'', qui ne saurait être réduit à un appendice corporel. L'esprit accompagne le corps mais en est dissocié, il est autre, sans matérialité. La pensée,  pour un dualiste spiritualiste, ne peut pas se réduire à une sécrétion cérébrale !

Le dualisme  consiste donc, entre autres, à opposer le monde dans lequel nous vivons, illusoire et faux et le ''vrai'' monde, celui des essences, monde transcendant qui nous dépasse mais auquel nous pouvons avoir accès par l’effort intellectuel (Selon  Platon).   D’autres, tel Kant, prétendent que le monde de la réalité en soi nous échappe complètement, même si l’on travaille fort (intellectuellement) pour y accéder.

En occident, le dualisme spiritualiste a habité la pensée dominante jusqu’au XVIII è.
Le christianisme avait embarqué dans le dualisme en lui donnant un tour particulier: il existe bien deux mondes distincts : celui des hommes, monde de souffrance où règne l’imperfection de notre univers sensible, et le monde d’un Dieu unique et tout puissant, image transcendante de la perfection et de la félicité. Remarquons en passant que les Manichéens
(II è et III è siècles) et plus tard les Cathares (XI è au XIIIe) donnaient eux aussi  dans un  dualisme  très spécial puisque le monde était constitué de deux entités éternellement en lutte l'une contre l'autre: le bien (Dieu) et le mal (Satan). Cf. Fiche 10

Hume (1711-1776) fut l’un des premiers à remettre en cause cette façon de voir. Athée déclaré, ce qui à l’époque était plutôt rare, il considère que le monde est un et nie toute transcendance. Ce qui nous échappe est dû à notre ignorance. Nietzsche (1844-1900) met un terme au dualisme et en particulier au dualisme chrétien puisqu’il prétend que Dieu est mort.  Il ne nous nous reste plus que le monde dans lequel nous vivons, celui de l’homme, monde pollué par des siècles d’erreurs intériorisées dont on doit se débarrasser, non en falsifiant le passé sur lequel on a aucune prise, mais en nous projetant dans l’avenir qui sera ce que nous en ferons.

Pour Nietzsche '' Il n’y a pas d'action morale mais seulement des interprétations morales de l’action '', de même il n’y a pas de vérité en soi mais des  interprétations du réel au travers de nos sens et de l’expérience que nous avons vécue. Notre ''vérité'' s’enracine dans les conditionnements que nous avons endurés et est comme un symptôme qui révèle ce que nous avons subi. Avec Hume et Nietzche nous accédons au matérialisme et au monisme, monde d’un seul tenant, dégagé de toute spiritualité transcendante. L’esprit, terme qui aurait tendance à être banni, n’est qu’une manifestation du corps, manifestation fort complexe certes, mais qui n’en demeure pas moins du domaine de la matière.  La pensée  sécrétion cérébrale dont le mécanisme nous échappe, mais sécrétion tout de même !  

Jusqu’au début du XX è siècle, que l’on ait une conception dualiste ou moniste du monde, il n’y avait guère de substrat pour étayer ce qui jusqu’alors n’était que du domaine de la conviction. Platon, pas plus que Hume, Kant ou Nietzsche n’ont apporté la moindre preuve à leurs affirmations, nous étions dans le domaine du verbe et du verbe seul. Rappelons que le mythe de la caverne par exemple, n'est qu’une analogie dont Socrate use  pour convaincre Glaucon à ses idées mais quoi qu’on dise ce n’est qu’un aimable ''truc pédagogique'' qui ne prouve strictement rien. Socrate qui prétendait ne rien savoir  ''croyait'' au dualisme et voulait tout simplement que son élève partagent  ses convictions. Par des questions astucieuses il introduit le doute dans l'esprit de Glaucon pour l'entrainer dans une autre manière de voir qui est tout aussi discutable que la manière de voir de son élève. Alors ?

 Depuis le début du XX è siècle, la science et en particulier la génétique nous a conduits à une approche différente ce qui a permis une nouvelle interprétation du monde.
Concernant le relativisme de la ''vérité du réel'', la connaissance des structures de nos organes des sens par exemple, permet désormais de donner une explication objective à nos interprétations sans que l’on ait recours à une quelconque  transcendance.
Concernant la couleur d’un objet pas exemple, on sait aujourd’hui que cette couleur n’a aucune réalité en soi puisque ladite couleur dépend, entre autres, de la structure de notre rétine. Un achromatopsique
(= qui ne ''voit'' pas les couleurs) est doté d’une rétine dépourvue de cônes (ou de cônes défaillants) et ne voit qu’en noir et blanc ; une  couleur particulière est perçue comme un ton particulier de gris (comme dans le cinéma en noir et blanc). Un objet peut donc être perçu dans un ton particulier de gris par l’un  alors qu'il est perçu autrement par un autre (bleu par exemple). Qui dit ''vrai'' ?
Un chien dont la rétine ne comprend que de bâtonnets voit le monde en gris alors que bien des oiseaux perçoivent les couleurs. Qui a raison ? Y a-t-il dualité du monde pour autant ? Non il y a tout simplement pluralité des structures  de ''l’organe explorateur''.
La vérité en soi est bien inaccessible, mais il n'y a pas besoin d'avoir recours à une quelconque transcendance pour expliquer notre ''vérité'' qui dépend de l'objet certes mais aussi de nos propres structures.

Nous sommes tributaires de ce que nous sommes pour accéder à la connaissance du monde et bien que n’ayant pas besoin d’avoir recours à la transcendance, nous ne sommes quand même pas libres de nos interprétations  car nos structures nous sont livrées sans la moindre possibilité de choix ; elles nous  viennent du temps via nos gènesNotre interprétation du monde nous est donc imposée. De plus la combinaison aléatoire dont nous sommes nés ne dépend en rien de notre libre arbitre. Le milieu va bien nous façonner mais compte tenu de nos structures. Une onde ne sera qu'un stimulus qui se métamorphosera en un son ou en une couleur par exemple selon le récepteur par lequel elle sera captée. La connaissance du monde qui nous entoure dépendra donc de notre enracinement dans le temps, à l’origine de notre bagage génétique, mais aussi de l’espace qui nous livrera des ''vérités'' en soi qui nous échapperont car elles ne seront toujours qu’une interprétation dépendant de la structure de nos récepteurs. Il y aura bien toujours une sorte de dualisme: axe du temps (notre bagage génétique) et axe de l’espace (= le milieu) dont nous occupons l’intersection. Nous n’avons plus besoin de transcendance mais nous sommes toujours à la recherche du ''vrai en soi'' qui continue de nous échapper. 

Ceci étant dit il est évident que l'on peut continuer d'invoquer un Autre qui nous dépasse ne serait-ce que pour nous rassurer quant à notre ignorance... Voltaire avait déjà dit cela me semble-t-il...

 

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