|
Fiche 15 |
Un dualisme dégagé de transcendance ?
(De l'importance des structures)
Une petite réflexion personnelle qui ne
prétend pas à l'originalité mais dans laquelle j'essaie de faire un peu le point
de ce que j'ai dans la tête au sujet du rapport entre le ''vrai'' et la
connaissance que l'on peut en avoir.
|
|
Transcendant :
ce qui dépasse notre expérience
(≠ immanent).
Caractère de ce qui se tient au-delà de l’être,
au-delà du monde. Du domaine de la
métaphysique. |
Pendant des siècles on a eu recours au
dualisme pour comprendre le monde.
L’animisme du néolithique de même que l’animisme
qui a cours encore aujourd’hui chez des peuples dits primitifs est un des
nombreux aspects du dualisme : des ''esprits'' sont
partout présents ce qui explique le ''comportement''
des êtres et des
choses. Dans notre monde ''civilisé'' l’enfant et
même parfois l’adulte, peut faire preuve d’animisme dans quelques situations
particulières : on se coince les doigts dans une porte et
en réaction immédiate, sans réfléchir, on tape et on invective la porte,
''cause'' de la douleur que l’on ressent, la porte étant habitée par un
esprit malin qui vient de se manifester !
Les anciens et Platon en particulier étaient
des spiritualistes qui donnaient dans le dualisme ; ils envisageaient deux
mondes bien distincts :
- le monde dans lequel nous vivons et
dont nous n’avons qu’une connaissance erronée car nos sens sont des
instruments trompeurs qui ne nous permettent pas
d’accéder au vrai
- le monde des
Idées qui est le monde immuable de la
perfection auquel on peut avoir accès en faisant
un effort de compréhension qui consiste à accoucher du
vrai que l’on a en nous mais que l’on a oublié. Il faut nous remémorer le
''monde vrai'' des essences en pratiquant la
maïeutique
(Cf. Platon via Socrate), c’est-à-dire l’accouchement des
idées. C’est la théorie des réminiscences mis en
musique par Platon dans le fameux dialogue dit du ''mythe de la caverne'', entre
Socrate et son élève Glaucon. Cet accès au
''vrai'' n'est possible que par
''l'esprit'', qui ne saurait être réduit à
un appendice corporel. L'esprit accompagne le corps mais en est dissocié, il est
autre, sans matérialité. La pensée, pour un dualiste spiritualiste, ne
peut pas se réduire à une sécrétion cérébrale !
Le dualisme consiste donc, entre autres, à opposer le monde dans lequel nous vivons, illusoire et faux et le ''vrai'' monde, celui des essences, monde transcendant qui nous dépasse mais auquel nous pouvons avoir accès par l’effort intellectuel (Selon Platon). D’autres, tel Kant, prétendent que le monde de la réalité en soi nous échappe complètement, même si l’on travaille fort (intellectuellement) pour y accéder.
En occident, le dualisme
spiritualiste a habité la
pensée dominante jusqu’au XVIII è.
Le
christianisme avait embarqué dans le dualisme en
lui donnant un tour particulier: il existe bien deux mondes
distincts : celui des hommes, monde de souffrance
où règne l’imperfection de notre univers
sensible, et le monde d’un Dieu unique et tout
puissant, image transcendante de la perfection et de la
félicité. Remarquons en passant que les Manichéens
(II è et III è siècles) et plus tard les
Cathares
(XI è au XIIIe) donnaient eux aussi dans un
dualisme très spécial puisque le monde était constitué de deux entités
éternellement en lutte l'une contre l'autre: le bien
(Dieu) et le mal
(Satan).
Cf. Fiche 10
Hume (1711-1776) fut l’un des premiers à remettre en cause cette façon de voir. Athée déclaré, ce qui à l’époque était plutôt rare, il considère que le monde est un et nie toute transcendance. Ce qui nous échappe est dû à notre ignorance. Nietzsche (1844-1900) met un terme au dualisme et en particulier au dualisme chrétien puisqu’il prétend que Dieu est mort. Il ne nous nous reste plus que le monde dans lequel nous vivons, celui de l’homme, monde pollué par des siècles d’erreurs intériorisées dont on doit se débarrasser, non en falsifiant le passé sur lequel on a aucune prise, mais en nous projetant dans l’avenir qui sera ce que nous en ferons.
Pour Nietzsche '' Il n’y a pas d'action morale mais seulement des interprétations morales de l’action '', de même il n’y a pas de vérité en soi mais des interprétations du réel au travers de nos sens et de l’expérience que nous avons vécue. Notre ''vérité'' s’enracine dans les conditionnements que nous avons endurés et est comme un symptôme qui révèle ce que nous avons subi. Avec Hume et Nietzche nous accédons au matérialisme et au monisme, monde d’un seul tenant, dégagé de toute spiritualité transcendante. L’esprit, terme qui aurait tendance à être banni, n’est qu’une manifestation du corps, manifestation fort complexe certes, mais qui n’en demeure pas moins du domaine de la matière. La pensée sécrétion cérébrale dont le mécanisme nous échappe, mais sécrétion tout de même !
Jusqu’au début du XX è siècle, que l’on ait une conception dualiste ou moniste du monde, il n’y avait guère de substrat pour étayer ce qui jusqu’alors n’était que du domaine de la conviction. Platon, pas plus que Hume, Kant ou Nietzsche n’ont apporté la moindre preuve à leurs affirmations, nous étions dans le domaine du verbe et du verbe seul. Rappelons que le mythe de la caverne par exemple, n'est qu’une analogie dont Socrate use pour convaincre Glaucon à ses idées mais quoi qu’on dise ce n’est qu’un aimable ''truc pédagogique'' qui ne prouve strictement rien. Socrate qui prétendait ne rien savoir ''croyait'' au dualisme et voulait tout simplement que son élève partagent ses convictions. Par des questions astucieuses il introduit le doute dans l'esprit de Glaucon pour l'entrainer dans une autre manière de voir qui est tout aussi discutable que la manière de voir de son élève. Alors ?
Depuis le début du XX è siècle, la
science et en particulier la génétique nous a
conduits à une approche différente ce qui a permis une nouvelle
interprétation du monde.
Concernant le
relativisme de la ''vérité du réel'', la connaissance des
structures de nos organes des sens par exemple,
permet désormais de donner une explication objective à nos interprétations sans
que l’on ait recours à une quelconque transcendance.
Concernant la couleur d’un objet pas
exemple, on sait aujourd’hui que cette couleur n’a
aucune réalité en soi puisque ladite couleur dépend, entre autres, de la
structure de notre rétine. Un achromatopsique
(= qui ne ''voit'' pas les couleurs)
est doté d’une rétine dépourvue de cônes
(ou de cônes défaillants)
et ne voit qu’en noir et blanc ; une couleur particulière est perçue
comme un ton particulier de gris
(comme dans
le cinéma en noir et blanc).
Un objet peut donc être perçu dans un ton particulier de gris par l’un
alors qu'il est perçu autrement par un autre
(bleu par exemple). Qui dit
''vrai'' ?
Un chien dont la rétine ne comprend que
de bâtonnets voit le monde en gris alors que bien des oiseaux perçoivent les
couleurs. Qui a raison ? Y a-t-il dualité du monde pour autant ? Non il y a tout
simplement pluralité des structures de
''l’organe explorateur''.
La vérité en soi est bien inaccessible, mais il n'y a pas besoin d'avoir recours
à une quelconque transcendance pour expliquer notre ''vérité'' qui dépend de
l'objet certes mais aussi de nos propres structures.
Nous sommes tributaires de ce que nous sommes pour accéder à la connaissance du monde et bien que n’ayant pas besoin d’avoir recours à la transcendance, nous ne sommes quand même pas libres de nos interprétations car nos structures nous sont livrées sans la moindre possibilité de choix ; elles nous viennent du temps via nos gènes. Notre interprétation du monde nous est donc imposée. De plus la combinaison aléatoire dont nous sommes nés ne dépend en rien de notre libre arbitre. Le milieu va bien nous façonner mais compte tenu de nos structures. Une onde ne sera qu'un stimulus qui se métamorphosera en un son ou en une couleur par exemple selon le récepteur par lequel elle sera captée. La connaissance du monde qui nous entoure dépendra donc de notre enracinement dans le temps, à l’origine de notre bagage génétique, mais aussi de l’espace qui nous livrera des ''vérités'' en soi qui nous échapperont car elles ne seront toujours qu’une interprétation dépendant de la structure de nos récepteurs. Il y aura bien toujours une sorte de dualisme: axe du temps (notre bagage génétique) et axe de l’espace (= le milieu) dont nous occupons l’intersection. Nous n’avons plus besoin de transcendance mais nous sommes toujours à la recherche du ''vrai en soi'' qui continue de nous échapper.
Ceci étant dit il est évident que l'on peut continuer d'invoquer un Autre qui nous dépasse ne serait-ce que pour nous rassurer quant à notre ignorance... Voltaire avait déjà dit cela me semble-t-il...
Des commentaires?
© Les Fiches à Berca. Dernière mise à jour 17/11/2009 Retour à l'accueil