Fiche 16

                          Aperçu des causes de la Révolution française

       Sources:
- Les grandes dates de l'histoire de France. Alain Corbin. Seuil. Paris 2005. 479 pages.
- Nouvelle histoire de France. Jacques Marseille. Perrin. Paris 1999. 1183 pages  NHF
- Histoire. (Classe de seconde) Robert Frank. Belin. Paris 1993. 320 pages.
BE
- L'Occident et le Tiers-monde. Carlos Rangel. Paris, Robert Laffont.1882. 322 pages.
OT
- A History of Civilization. Crane Brinton. Prentice-Hall. New Jersey. 1967-1971. 3 tomes.1200 pages. 
HC
- L'ancien régime et la Révolution. Alexis de Tocqueville. folio histoire. Gallimard. Paris 1967. 380 p.  
ARR
- La Révolution française. François Furet et Denis Richet. Hachette, Pluriel. Paris. 1963. 544 pages.  
RF
- L'histoire. Malet et Isaac. Marabout. Paris 1962. 1236 pages. 
M& I
- Western Civilization. William L.Langer. New York 1961. 872 p. WC
- Lettres philosophiques. Voltaire. Classiques Larousse. Paris 1934.  V
- La Grande Révolution. P. Kropotkine. Stock. Paris 1909. 750 pages.  GR
- Dictionnaire philosophique. Voltaire 1764. Flammarion 1964. DP

Rechercher les causes de la Révolution française n'a rien d'original.  Nombreux sont ceux qui se sont penchés sur la question, nombreux sont ceux qui s'y penchent encore de nos jours... Il n'est pas question ici de découvrir des causes ''nouvelles'' qui seraient de notre cru mais plutôt, succinctement, en prenant appui sur des textes connus et reconnus, de remettre en mémoire quelques données élémentaires que l'on peut avoir oubliées, ou même, ignorées pour ne les avoir jamais apprises. Quelques références à l'histoire de l'Angleterre et à la guerre d'indépendance américaine ainsi qu'un aperçu des idées des philosophes contribueront à  faire prendre  conscience des causes de l'énorme chambardement qui s'est passé en France..
Bien qu'il ne soit pas question de ''raconter'' l'histoire évènementielle de la
Révolution, il n'est peut-être pas inutile de donner ici une chronologie abrégée des principaux évènements qui se sont succédé en ayant bien en tête que, conventionnellement, presque tous les historiens sont d'accord pour considérer le 14 juillet 1789 comme la marque emblématique du début de la Révolution. Par contre, les avis sont partagés quand il s'agit de mettre  une date sur la fin de ce bouleversement majeur de la société française. Certains   auteurs,  comme  Kropotkine,   considèrent  la  Révolution  comme  terminée  le
9 thermidor an II
(27 juillet 1794), date de la chute de Robespierre; d'autres la font durer jusqu'au  18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), avènement du Consulat, antichambre de l'Empire; notons toutefois que ces encadrements chronologiques sont discutables et ... discutés...

 

Rappel  de  la  chronologie  des principaux  évènements  de  la Révolution

1789   Avril: répression d'une émeute Faubourg St Antoine à Paris: plus de cent morts.
 Le 5 mai les États généraux se réunissent à Versailles et, sous la pression du Tiers État, se transforment en Assemblée nationale après que les députés aient juré de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France: c'est le Serment du Jeu de Paumes ( 20/06) 
 Le
9 juillet  l'Assemblée nationale devient la l'Assemblée Nationale Constituante
Le 14 juillet prise de la Bastille
, symbole de l'arbitraire.
Juillet août: la Grande Peur, on s'attaque aux châteaux, on brûle des titres de propriété, on veut repousser des brigands imaginaires qui forment  un complot contre le peuple...  Dès le début de la Révolution, l'idée de complot, fondamentale, devient obsessionnelle.
Les discours seront désormais sous-tendus par la violence;
la violence et la barbarie se manifestent dès juillet 1789 !
4 août (dans la nuit): abolition des privilèges.
26/08: Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen.
La Révolution n'est plus une simple révolte, elle a désormais un programme.
5 et 6 octobre (= journées d'octobre): la famille royale (Le boulanger, la boulangère et le petit mitron!) est ramenée à Paris
2/11: les biens du clergé (environs 6% des propriétés foncières de la France) sont mis à la disposition de la nation.
19/12: On crée les assignats (papier monnaie) garantis par les biens du clergé
1790   26/02: la France est divisée en 83 départements de tailles semblables. La raison est à l'œuvre !
12/07: on vote la constitution civile du clergé. L'église catholique passe sous le contrôle de l'État (similitude avec l'église anglicane). On impose aux prêtres un serment constitutionnel. Certains refusent de jurer, ce sont les prêtres réfractaires. Les prêtres assermentés sont payés par l'État.
1791   13/04: Pie VI condamne le statut imposé au clergé. Les Français, à 95 % catholiques, se divisent sur la question religieuse.
La Révolution a désormais une forte opposition populaire parmi les catholiques, notamment dans l'ouest.
20-21/06. Fuite de la famille royale qui est rattrapée à Varennes. Le roi est suspendu. On doute de la sincérité du roi qui commence à être perçu  comme un traître. Perte de prestige des Girondins (Brissot, Vergniaud, Seyes, Condorcet etc) qui supportaient le roi sont discrédités.   Le peuple n'a plus confiance en son souverain.
13/09. Le roi, rétabli dans ses fonctions accepte la Constitution de 1791: monarchie constitutionnelle voulue par des Girondins. Tendance à la décentralisation et au fédéralisme. Le suffrage est censitaire. Il y a des citoyens actifs et  des citoyens  passifs.
30/09. Fin de l'assemblée constituante, début de l'Assemblée législative (01/10/91).
1792   09/02. L'Assemblée confisque les biens des émigrés.
20/04. Déclaration de guerre à l'Autriche. Pratiquement la France sera en guerre contre l'Europe jusqu'en 1815.
25/07 Manifeste de Brunswick entraînant la colère des Parisiens
10/08. Émeute parisienne, chute de Louis XVI qui est emprisonné au temple
02 au 06/09: la peur de l'invasion et des traîtres entraînent les massacre de septembre. (Sorte de 1ère Terreur. Environ 1300 morts)
La Commune insurrectionnelle de Paris se substitue à l'Assemblée législative qui perd tout pouvoir. On a là un véritable coup d'État. En août: début du soulèvement de la Vendée.
20/09. Victoire de Valmy (Dumouriez et Kellermann) qui marque le début '' d'une ère nouvelle dans l'histoire du monde '' (Goethe)
22/09: proclamation de la République (1ère), début de la Convention. (An I de la République). Le suffrage bien qu'étant ''universel'' est interdit aux femmes et aux ''traîtres''; les votes étant à main levée, la convention est en fait imposée par une ''minorité agissante''
Les principes fondamentaux de la première République sont: liberté, égalité, propriété.
1793   21/01: Louis XVI est guillotiné. En dépit de la restauration (1815), on ne ressuscitera jamais la mystique de la royauté sacrée.
18/03: trahison de Dumouriez, les Girondins (monarchistes, fédéralistes et partisan de l'égalité politique) sont en difficulté.
06/04: création du Comité de salut public qui aide la convention et contribue à accélérer la mise en œuvre des décisions.
Fin mai début juin: chute des Girondins; les Montagnards, pour une égalité sociale prennent le pouvoir. Constitution de l'an I
05/09: émeutes à Paris, début de la Terreur; établissement du calendrier révolutionnaire qui débute le 21/09/1792.
Oct-déc: écrasement des Vendéens.
1794   04/02: abolition de l'esclavage lequel sera rétabli le 20/05/1802 et aboli définitivement le 27/04/1848
24/03: Robespierre fait guillotiner les Hébertistes qui constituaient l'aile gauche de la Montagne (Les exagérés)
05/04: exécution des Indulgents ( Danton et de ses partisans) aile droite de la Montagne.
08/06: fête de l'Être suprême, Robespierre au sommet du pouvoir. Paroxysme de la  Terreur (= Grande Terreur à partir du 10/06). Certains, qui craignent pour leur tête commencent à s'opposer ouvertement à Robespierre qui fait encore un long discours très menaçant le 8 thermidor.
27-28/07: chute et exécution de Robespierre (9-10 thermidor an II).
                                                                                                        
Selon certains, fin de la Révolution (C'est ce que pense Kropotkine)
1795   7 Avril: adoption du système métrique
Mai-juin: ''Terreur blanche'', poussée des ennemis de la Révolution dans le sud-est.
26 octobre: fin de la Convention, début du Directoire
1796   19 février: suppression des assignats
Février mars: fin de l'insurrection vendéenne
10 mai: conspiration des égaux, Gracchus Babeuf sera exécuté le 27 mai 1997
1797   18 octobre: traité de Campo-Formio, signé par Bonaparte. L'Autriche abandonne la Belgique à la France.
1798   19 mai: Bonaparte quitte Toulon pour la campagne d'Égypte
1 er août : Nelson détruit la flotte française à Aboukir
1799   9 octobre: retour de Bonaparte
9-10 novembre (18 brumaire an VIII) : coup d'état (St Cloud) ; instauration du Consulat (Bonaparte, Sieyès et Decaux).

 

 

Europe:
#190 millions d'habitants

(Fin du XVIII è.  Approximation)

(M & I. p. 573)

Russie: 40 millions  
  France: 26 millions  # Clergé: 115 000
 # Noblesse: 400 000
 # Tiers État: 25,5 millions
  Territoires des Habsbourg:
25 millions

En France, les ordres privilégiés constituent moins de 2 % de la population

  États italiens: 17 millions
  Angleterre et Irlande: 13 millions
  Prusse: 5 millions
                                                                                                                                                                                                      Retour à l'accueil


Introduction

'' En France, comme dans les treize colonies américaines, c'est une crise financière qui fut la cause (immédiate) de la révolution. Il y a non seulement un parallèle mais un lien direct entre la révolution de 1776 et celle de 1789.'' (HC. 660)  En effet '' La participation de la France à la guerre d'indépendance américaine (que l'on qualifie parfois de révolution) amplifia énormément la dette qui devint  considérable. '' (HC 660) De plus, sur le plan psychologique l'indépendance américaine  avait chauffé les esprits qui étaient travaillés par les écrits des philosophes. On interpréta les nouveautés administratives, sociales et politiques de l'ancienne colonie anglaise comme une ''preuve'' que les utopies des Lumières pouvaient devenir réalité.
En fait, la révolution française était en gestation depuis fort longtemps et la
crise financière aggravée par la participation aux évènements  d'Outre Atlantique ne fit qu'accélérer un accouchement qui, de toutes façons, se serait produit, mais sans doute dans des conditions  plus ''naturelles'', moins violentes, peut-être plus progressives.
Louis XVI (roi de 1774 à 1792), peu formé à son ''métier'' de roi se cramponnait au  droit divin qu'il croyait encore détenir; il était de plus en plus isolé et ne comprenait pas que l'ultra centralisation édifiée par ses prédécesseurs (Louis XV mais surtout Louis XIV) ne correspondait plus à la France de cette fin de XVIII è siècle où l'on se réclamait de la raison et des droits ''naturels'' de l'homme. On voulait un changement, on réclama donc à grands cris la convocation des États Généraux qui ne s'étaient pas réunis depuis 1614 (sous Marie de Médicis, après l'assassinat d'Henri IV en 1610). Tout le monde s'accordait pour en finir avec l'absolutisme, par contre on était loin d'être d'accord sur la nature des réformes à apporter: le clerger et la noblesse d'épée rêvaient à un roi docile qui se soumettrait aux conseils des deux premiers ordres tout en laissant de côté le Tiers État, tandis que ce dernier, très largement majoritaire, voulait que son élite ''éclairée'' prenne les rênes le pouvoir au sein d'une monarchie parlementaire.  En bref, comme souvent, il était plus facile de faire une union ''contre'' que de trouver un plan commun pour une nouvelle société. Les cahiers de doléances ont constitué une sorte d'énorme brouillon des revendications, souvent contradictoires, que l'on exprimait. Voyons l'état des lieux à la veille de la Révolution et essayons  de comprendre comment on en était arrivé à une situation explosive dont on n'avait pas conscience.

1. Une monarchie de droit divin, centralisatrice,
                                       dans une France socialement éclatée.
1.1. La royauté française.
Les rois de France se sont toujours méfiés d'une noblesse avec laquelle ils ne voulaient pas partager le pouvoir, d'où la tendance, dès le Moyen-âge, à chercher dans la bourgeoisie des collaborateurs dociles qu'ils pouvaient révoquer à leur gré.
À la
Renaissance une partie de la noblesse avait adhéré au protestantisme, parfois par conviction religieuse mais, le plus souvent, pour acquérir un certain pouvoir dégagé de la papauté et de la royauté, voire pour s'emparer des biens du clergé, comme cela s'est fait en Allemagne. Suite à l'Édit de Nantes (1598, sous Henri IV) les protestants eurent tendance à créer des sortes de petits états dans l'État. Richelieu (Ministre de Louis XIII de 1624 à 1642) s'employa à contrer cette parcellisation du pouvoir  et contribua grandement à l'augmentation du centralisme et de l'absolutisme en France. Durant la minorité de Louis XIV, sous Anne d'Autriche devenue régente à la mort de  Louis XIII (1643), les nobles essayèrent de renverser l'absolutisme et d'instaurer une sorte de parlementarisme aristocratique. Ce fut la Fronde (1648-1653) qui échoua, faute d'unité parmi les nobles qui ne furent pas capables d'élaborer un programme cohérent pour mettre fin à l'absolutisme qui devait bientôt atteindre son apogée avec Louis XIV devenu roi de France à la mort de Mazarin (1661), ministre qui avait succédé à Richelieu Louis XIV qui avait été effrayé par la Fronde ne manqua pas de ''tabletter'' définitivement la noblesse, notamment la noblesse d'épée, celle qu'il craignait le plus. En fait il y eut deux Frondes successives, la Fronde parlementaire (organisée par Paul de Gondi, futur cardinal de Retz) puis celle des Princes (dont le chef fut Condé); toute cette agitation se termina dans une énorme confusion, faute d'idées directrices permettant de rassembler tous les mécontents. Fatigué on abandonna toute liberté pour se jeter dans l'absolutisme qui avait le grands avantage de ramener la paix à l'intérieur du royaume. 
Par peur de Paris,
Louis XIV ''se réfugia'' à Versailles avec une partie de la noblesse qu'il pensionna tout en la privant de tout rôle politique. La Révocation de l'Édit de Nantes
(1685) qui entraîna l'expulsion des protestants, accrut l'unité religieuse du royaume.  L'absolutisme,  après  une courte  période de répit sous la Régence de Philippe d'Orléans (1715-1723),  continua  à  se  manifester  sous Louis XV (Roi de 1723 à 1774) et, dans une moindre mesure, sous Louis XVI qui accéda au pouvoir en 1774, et qui, comme ses prédécesseurs, se réclamait toujours du droit divin: le souverain se prétendait absolu, tenant son autorité directement de Dieu et, par suite, était au-dessus des lois en  n'ayant de compte à rendre à qui ce soit. En théorie tout convergeait vers le roi et tout partait du souverain via les intendants qui, en province, étaient les relais du pouvoir central. L'excès de  centralisme entrainait bureaucratie et lenteur. '' Pour arriver à tout diriger de Paris et à y tout savoir, il a fallu inventer mille moyens de contrôles. La masse des écritures est déjà énorme, et les lenteurs de la procédure administrative  si grande.... le plus souvent deux ou trois  années se passent avant que la demande soit accordée. (ARR.
 134)    De plus,  Paris prend  une place de plus en plus grande dans la gestion de l'État '' Du temps de la fronde (1648-1653) Paris n'est encore que la plus grande ville de France. En 1789, elle est déjà la France même.''(ARR. 146) Ce qui fait dire à Mirabeau:
'' Les capitales sont nécessaires; mais si la tête devient trop grosse, le corps devient apoplectique ''
 
(ARR. 147) Notons que le centralisme et le ''parisianisme'' de l'ancien régime ont beaucoup marqué la France qui aujourd'hui encore, n'en est toujours pas sortie !  Le présent prend un sens quand il est éclairé par passé !
Pour Louis XVI encore, '' [...] l'ordre social est un produit de l'ordre divin. Au lieu de surgir d'en bas, l'autorité vient d'en haut [...] le roi de France tient son trône de Dieu et le lègue à l'aîné de ses descendants.'' (RF. 28)  Louis XVI, mal préparé à son métier de roi ne comprend pas la situation dont il a hérité; incapable d'entreprendre les réformes qui mèneraient à une monarchie constitutionnelle, il tergiverse, sans se rendre compte que le temps presse et que son pouvoir réel s'amenuise chaque jour. Bien que des esprits éclairés fassent preuve d'une très grande lucidité, Louis XVI n'ose pas écouter leurs conseils. Ainsi, en 1787, Calonne, contrôleur Général des finances, dénonce '' les abus dont l'existence pèse sur la classe productrice et laborieuse [...] la contribution aux charges de l'État devrait être la dette commune de tous. [...] Des privilégiés seront sacrifiés, la justice le veut, le besoin l'exige [...] Peut-on faire le bien général sans froisser quelques intérêts particuliers ?'' (NHF. 660).  Le roi n'osera jaimais pratiquer les réformes profondes qui s'imposaient; Calonne sera bientôt remercié. Le roi n'avait pas conscience qu'une énorme crise morale empestait le royaume.
1.2. Le clergé et la noblesse.
Ces deux ordres
(1er et 2è) étaient intimement liés et de plus en plus contestés par le Tiers État (3è ordre) largement majoritaire et impatient d'accéder au pouvoir. Ce sont bien des gens du Tiers États ou qui en étaient récemment issus (noblesse de robe) qui, en fait, constituaient les rouages d'une administration dont la direction centrale leur échappait.
Le clergé qui formait moins de 1 % de la population mais possédait 5 à 10 % des terres,  s'octroyait une partie importante des revenus du pays tout en assurant certaines fonctions qui, aujourd'hui, sont prises en charge par l'État: écoles, état civil, charité aux plus démunis, hospices et asiles. Depuis le concordat de Bologne (1516, sous François Ier) l'église de France, dite gallicane, était très liée à la monarchie française et relativement dégagée de l'autorité papale. C'est le roi qui choisissait les plus hautes autorités de l'église (évêques et abbés). L'église  exerçait la justice  pour tout ce qui était du domaine de la foi; l'Inquisition  était un tribunal indépendant de la monarchie. Le clergé était en fait scindé en haut clergé, issu de la noblesse et peu enclin à la charité chrétienne et le bas clergé qui vivait dans les campagnes dans des conditions assez semblables à celles des paysans les plus pauvres. Le clergé, ne payait pas d'impôts et l'on supportait de moins en moins bien la dîme que l'on devait lui verser et qui correspondait, grosso modo,  à un dixième des revenus de la terre que l'on exploitait. L'Église faisait chaque année un  ''don libre'' dont elle fixait le montant à sa guise. En dépit de toutes ses inégalités, les paysans demeuraient fidèles et respectueux envers leur curé; la bourgeoisie des villes, par contre, donnait de plus en plus dans un anticléricalisme digne de Voltaire, qui n'hésitait pas à voir dans le religion, via l'inquisition, un des aspects les plus terribles de la bêtise et de l'absence de raison à savoir le fanatisme: "Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes,(et qui) est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? (DP) En fait, '' c'était bien moins comme doctrine religieuses que comme institution politique que le christianisme avait allumé ces furieuses haines [...]  non parce que l'Église ne pouvait prendre place dans la société nouvelle qu'on allait fonder, mais parce qu'elle occupait alors la place la plus privilégiée et la plus forte dans cette vieille société qu'il s'agissait de réduire en poudre.'' (ARR. 63/64).
La noblesse
était un ordre tout aussi divisé que le clergé et guère plus important en nombre (à peine 1,5 % de la population) mais qui possédait 20 à 25 % des terres.
Les
nobles d'épée, très à cheval sur l'honneur et sur le respect qu'on devait à leur rang, avaient eu pour rôle, pendant des siècles, de protéger le peuple contre les brigands et les envahisseurs;  ils avaient exercé certaines fonctions administratives locales mais avaient perdu une bonne partie de leur raison d'être car ils avaient été progressivement remplacés dans ces tâches administratives par des bourgeois que le roi avait anoblis  lors de l'achat de telle ou telle charge. En fait, la noblesse d'épée n'était plus qu'une coquille vide car les rois, progressivement '' avaient laissé aux anciens pouvoirs leurs noms antiques et leurs honneurs, mais ils leur avaient peu à peu soustrait leur autorité. Ils ne les avaient pas chassés, mais éconduits de leurs domaines.[...] ils avaient fini par les remplacer presque tous, en effet, par un agent unique, l'intendant, dont on ne connaissait pas même le nom quand il était né. '' (ARR. 129). En 1789, la noblesse (et l'Église) avait perdu sa raison d'être. '' Dans les temps féodaux on considérait la noblesse à peu près du même œil dont on considère aujourd'hui le gouvernement: on supportait les charges qu'elle imposait en vue des garanties qu'elle donnait [...]  À mesure que la noblesse cesse de faire ces choses, le poids de ses privilèges paraît plus lourd, et leur existence même finit par ne plus se comprendre'' (ARR. 95). À la veille de la Révolution la noblesse d'épée continuait d'être  très condescendante vis-a-vis des ''vils bourgeois'' (Duc de Saint Simon) qui n'étaient pas nés et dont les occupations souvent liées à l'argent n'étaient pas dignes de leur rang. Il faut remarquer que  les nobles d'épée qui affichaient un dédain ostentatoire pour tout ce qui avait trait  au  commerce et à la banque ont souvent été singés par les bourgeois qui prétendaient être détachés des ''choses matérielles'' histoire de se faire passer pour ce qu'ils n'étaient pas. La noblesse d'épée a beaucoup marqué la mentalité française. En France, encore aujourd'hui,  il est de bon ton de ne pas trop parler d'argent et l'on affiche volontiers un certain dédain pour le ''fric'' qui est cependant au centre de bien des revendications syndicales ! Le bourgeois gentilhomme est certainement une des  pièces de Molière qui a le moins vieilli...
La noblesse de robe, constituée majoritairement de robins (gens qui œuvrent dans le domaine de la justice) était généralement plus à l'aise que la noblesse d'épée (mis à part les princes de sang, liés à la famille royale, généralement très riches) mais frustrée car mal acceptée même si, avec le temps, des mariages entre ces deux noblesses avaient eu tendance à ''mélanger'' ces deux ''castes''. La noblesse de robe était bien représentée dans les parlements qui en France n'étaient que des assemblées juridiques pouvant cependant avoir un rôle consultatif pour l'élaboration des lois et règlements.  Une chose était certaine et insupportable au reste de la population, on naissait noble d'épée, il n'était pas possible de le devenir autrement que par filiation; on était très à cheval sur le ''pedigree'' et l'on ne manquait pas de compter les quartiers de noblesse c'est-à-dire le nombre de nobles authentiques dans les ascendants d'une même génération d'un individu donné. Le bourgeois récemment anabli était vite remis à sa place et classé parmi les ''parvenus''. La société était comme figée, chacun y occupait une place que Dieu avait fixée et il n'était pas convenable de vouloir échapper à la condition qui nous avait été assignée par la naissance. L'ascension sociale par le mérite n'était guère de mise; il faudra attendre Napoléon pour que le mérite soit vraiment reconnu. Napoléon, ''preuve'' d'une possible promotion sociale; avec l'empereur on pouvait devenir général à vingt ans, au mérite, sans être né...Napoléon fils dévoyé des Lumières, mais profondément novateur...
Les hobereaux, au bas de l'échelle nobiliaire, étaient obligés de demeurer dans leur campagne car leur impécuniosité ne leur permettait pas de soutenir le train de vie de la ville, et surtout  de Paris ou de Versailles. C'est cette petite noblesse, souvent dans la gène, qui était la plus exigeante dans la collecte des taxes: le cens qui était une redevance que tout paysan devait payer au seigneur local, le champart qui consistait à remettre au seigneur une partie de la récolte, les droits de mutations
que l'on devait payer pour toute transaction immobilière (ancêtres des timbres fiscaux actuels). Il fallait également que le paysan paie pour utiliser le moulin et  le four à pain qui appartenaient au hobereau local qui lui, comme tous les autres membres de la noblesse, était exempt d'impôts. Ces petits seigneurs locaux étaient souvent exécrés; ce sont eux qui feront les frais de bien des massacres de la Révolution.
En bref, la noblesse française (qui tient aussi une partie du clergé) s'obstine à demeurer à part des autres classes ''... ils (les gentilshommes) se figurent qu'ils conserveront leur grandeur en se soustrayant à ces charges, [...] La bourgeoisie avec laquelle ils avaient tant craint de se confondre , s'enrichit au contraire et s'éclaire à côté d'eux, sans eux et contre eux; ils n'avaient pas voulu avoir les bourgeois comme associés ni comme concitoyens, ils vont trouver en eux des rivaux, bientôt des ennemis, et enfin des maîtres.'' (ARR. 223).  La noblesse ayant été progressivement mise à l'écart mais ayant gardé ses privilèges honorifiques et pécuniaires s'imagine n'avoir rien perdu; elle ne sera bientôt plus perçue que comme une classe parasite, il ne lui restera plus qu'à fuir. Quant à la bourgeoisie, dont la royauté n'a cessé de se servir pour assurer la marche de l'État, elle s'est peu à peu détachée du monde paysan dont elle était pourtant issue.

1.3. Le Tiers État.
Comme les deux ordres précédents, c'est un groupe
très hétérogène comprenant les paysans, la bourgeoisie et le petit peuple des villes.
Les paysans qui constituaient la part la plus nombreuse (80%) de la population française à la veille de la ''Grande Révolution'' (Kropotkine) était loin d'être les plus malheureux du monde; depuis le Moyen-âge le servage avait disparu sauf  dans  quelques régions récemment annexées (Lorraine, Franche-Comté) où il continuait d'être pratiqué localement. La terre que cultivait le paysan pouvait lui être ''louée'' soit en fermage c'est-à-dire qu'il devait payer au propriétaire une redevance en argent, soit en métayage, dans ce cas le cultivateur partageait avec le propriétaire les profits ou les pertes. Bien souvent, un paysan possédait un lopin de terre, ce qui ne l' empêchait pas d'être aussi fermier ou métayer. Les  paysans possédaient 70 à 75 % des terres du royaume mais les parcelles  étaient  généralement trop petites pour assurer la vie d'une famille, d'autant plus que les méthodes utilisées dans l'agriculture étaient archaïques. On pratiquait l'assolement triennal ce qui fait qu'un tiers des terre cultivées devait être maintenu en jachère d'une manière permanente. Les rendements agricoles étaient faibles  tout en étant à peu près équivalents à ceux du reste de l'Europe, exception faite de l'Angleterre où la terre était déjà exploitée d'une manière beaucoup plus rationnelle. En plus du cens, du champart, des droits  de mutation et autres taxes locales, le paysan était tenu à la corvée pour entretenir les routes et contribuer au travail de la terre du seigneur. '' Chaque laboureur ou autres ayant chevaux ou bœufs et harnois doit aussi annuellement une corvée de charrue ou de venaison...'' (BE. 27). Dès le début du XVIII è siècle, ''De seigneuriale qu'elle était, la corvée en devenant royale, s'était étendue peu à peu à tous les travaux publics.''(ARR. 218)  Le paysan  devait aussi payer  la gabelle, taxe sur le sel et la taille, impôt national,  qui était  perçu par l'intendant local. D'une manière générale,
l'impôt n'avait pas pour objet '' ...d'atteindre les plus capables de le payer mais les plus incapables de s'en défendre, on devait être amené à cette conséquence monstrueuse de l'épargner au riche et d'en charger le pauvre.'' (ARR. 182) À cette profonde injustice de l'impôt, il faut ajouter qu'il était interdit  au paysan  d'améliorer  son ordinaire  par la  pêche ou la chasse: '' Aucun habitant n'a le droit de pêche ni de chasse sur l'étendue du territoire [...] sous peine de confiscation des engins et une amende de trois livres et cinq sols, il en est de même des étangs.''(BE. 27). De plus,  il était également fréquent que le paysan le plus pauvre soit enrôlé dans la milice pour des fins militaires.  Le paysan doit se faire soldat: ''...au XVII è siècle l'obligation du service militaire fut de nouveau imposée [...] sous le nom de milice, et cette fois elle ne pesa plus que sur le peuple seul, et presque uniquement sur les paysans  [...] Il ne me paraît pas en effet, qu'il y eut de charge publique qui fût plus insupportable aux paysans que celle-là; pour s'y soustraire ils se sauvaient souvent dans les bois où il fallait les poursuivre à main armée '' (ARR. 215/216).  Sous Louis XV, en 1769 par exemple, seuls les plus démunis étaient incorporés dans la milice; n'étaient exemptés que les paysans les plus riches. En bref, les paysans étaient ceux qui souffraient le plus des inégalités de l'Ancien régime, '' ...mais pauvres, illettrés, d'ailleurs dociles, ils ne pouvaient se faire entendre. Ce n'est pas d'eux que vint l'attaque, mais des nobles et des bourgeois. '' (M & I. 565) Isolés dans leur campagne, les paysans, souvent incultes et bien conditionnés par les prêches du curé et la crainte du jugement de Dieu, subissaient aussi la ''morale'' du hobereau qui maintenait ''l'ordre'' par la force si nécessaire. Le paysan avait une habitude séculaire à subir, tant les inégalités que les épidémies et les mauvaises conditions climatiques, assuré d'une vie meilleure dans l'au-delà.  La difficile condition paysanne est cependant inégalement partagée, il existe en effet  différentes catégories de paysans qui empêchent une  unité de l'ensemble. Au bas de l'échelle il y a les journaliers, corvéables à merci, puis les petits paysans propriétaires d'une petites parcelle de terre insuffisante pour assurer une vie décente à leur famille et enfin quelques gros propriétaires que l'on peut assimiler à la bourgeoisie aisée que l'on rencontre dans les villes. Le monde paysan comme celui du clergé et de la noblesse est donc hétérogène et socialement peu mobile, on est dans une société figée qui semble définitivement stratigraphiée. De plus,  la parcellisation des terres bloque le progrès car ''l'innovation culturale n'a ses chances que dans et par la grande exploitation. Or le capitalisme agraire  qui se répand dans les grandes fermes du Nord de la France et du Bassin parisien reste l'exception dans la France de 1789.'' (RF. 40)
Les bourgeois. Comme l'étymologie nous l'indique les bourgeois sont des gens qui généralement ne vivent pas isolés dans la campagne mais dans des agglomérations plus ou moins importantes ( village, bourg, ville). La bourgeoisie comptait de riches commerçants, des banquiers, des médecins, des cadres de manufactures et un grand nombre de gens de loi . Cette ''classe'' du Tiers État était la plus instruite et était particulièrement hostile au système en place. Malgré son hétérogénéité, la bourgeoisie avait un projet commun: une monarchie constitutionnelle garantissant la liberté de la presse, la libre circulation des produits (notamment des grains), l'égalité devant la loi, un libre accès à tous les emplois et surtout une juste répartition des impôts.  C'est parmi les bourgeois que l'on rencontrait les Français les plus frustrés puisque, même anoblis ils ne pouvaient accéder à la noblesse d'épée qui avait encore plus de privilèges  mais surtout le prestige. Les bourgeois souffraient de ne pas être reconnus alors que c'était eux qui par leur compétence et leur travail assuraient la marche du royaume. 
Les femmes par mariage pouvaient acquerir un nom et ainsi  transmettre le titre de leur mari à leurs enfants, mais les hommes devaient attendre d'être anoblis et dans ce cas n'étaientt que des nobles de seconde catégorie.   Les bourgeois  faisaient  écho à
Beaumarchais qui,  dans  le mariage de Figaro  avait osé sa célèbre  remarque  concernant  les nobles:
''
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !...Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus...''
En bref, la bourgeoisie, classe en pleine expansion,
prend chaque jour un peu plus conscience de l'anormalité de sa condition alors que la noblesse de cramponne en vain à un monde dépassé. La Révolution française, au départ tout au moins est bien une révolution bourgeoise, elle est le fait d'une classe qui n'avait pas de ''problèmes alimentaires'' mais qui par contre était profondément frustrée à cause du peu d'estime qu'on lui témoignait. La Révolution française à ses début s'explique plus par Freud que par Marx !
Les artisans et petits commerçants des villes constituent une strate plus modeste du Tiers État  tout en étant aussi à l'écoute des idées nouvelles. Enfin au bas de l'échelle nous rencontrons de nombreux déracinés, récemment arrivés de leur campagne, peu instruits, souvent chômeurs. Une fois la Révolution commencée, ils constitueront une masse facile à  conditionner et très versatile que l'on pourra entraîner dans des actions qui ne seront pas toujours très bien comprises. Les démagogues auront là une réserve dont ils sauront se servir le moment venu.
En résumé, une des causes de la Révolution est l'opposition entre, d'une part,  la
monarchie et une partie du clergé qui voudraient la perpétuation d'une société immuable et, d'autre part, l'énorme majorité des Français qui veulent un changement: les nobles aimeraient bien gagner du pouvoir et rêvent d'un gouvenement aristocratique, quant au tiers état il ne ne supporte plus  les inégalités dont il fait les frais. Un mélange explosif s'est formé au fil de temps, la pression y sera augmentée par les philosophes qui ne manqueront pas de comparer la France et l'Angleterre et par la crise financière; quelques difficultés météorologiques
seront suffisantes pour entrainer l'explosion. 
 

2. Les philosophes,
                    le ''modèle'' anglais et  l'indépendance américaine. 
Les philosophes. Les idées des philosophes français du XVIIIè siècle prennent racine dans le siècle précédent. Leur foi dans les lois naturelles leur vient d'Isaac Newton
(1642-1727) qui a découvert, entre autres,  la loi de l'attraction universelle (F = mm'/d2); leur foi dans la toute puissance de la raison leur a été léguée pas René Descartes (1596-1650). Quant aux idées concernant la société  ils les ont puisées essentiellement dans John Locke (1632-1727) qui prétend dans son ''Second traité de gouvernement'' que les hommes sont nés libres, égaux et indépendants. John Locke qui a vécu ''The Glorious Revolution'' (1688/89) se fait le chantre de la démocratie. C'est lors de  ''The Glorious Revolution''  que la monarchie absolue de droit divin a été définitivement abolie en faisant place à une monarchie parlementaire mise en forme dans ''The Bill of Rights'' (1689). Désormais les finances sont contrôlées par le parlement, le roi est soumis à la loi; l'Habeas corpus (1679) devra être  appliqué d'une manière stricte. Pour ce qui est de la démocratie, l'Angleterre a un bon siècle d'avance sur la France. C'est également Locke qui met l'accent sur l'importance de l'éducation. En effet pour lui, à la naissance, notre esprit n'est qu'une ''table rase'', il ne possède aucune structure l'amenant à se soumettre à une quelconque autorité !  '' Supposons qu'à la naissance notre esprit soit une feuille de papier vierge [...] comment va-t-on la remplir ? Je réponds par un seul mot: EXPÉRIENCE.'' (Essai concernant l'entendement humain, Locke. (HC. 620). Par le rôle important que donne Locke  au milieu dans la formation de l'individu, il ouvre la voie à J.J. Rousseau et aux environnementalistes qui font une confiance quasi absolue à l'éducation.   
Ainsi, les philosophes français du XVIII è, très marqués par
Newton et par Locke et influencés par la relative démocratie qui règne alors Outre Manche tombent-ils dans une sorte d'anglomanie facile à justifier. L'Angleterre devient le modèle à suivre pour sortir
de l'absolutisme décadent dans lequel on est immergé. Les philosophes français ''pensent qu'il convient de substituer des règles simples et élémentaires puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de tout leur temps.'' (ARR. 230)  '' Ils étaient naturellement conduits à vouloir  rebâtir la société de leur temps d'après un plan entièrement nouveau que chacun d'eux traçait à la seule lumière de la raison.(ARR. 232). Ce qui distingue alors les philosophes français des penseurs anglais c'est qu'ils ne se sont pas frottés à la réalité des faits. Tocqueville fait remarquer: '' Si, comme les Anglais, ils (les philosophes) avaient pu, sans détruire leur anciennes institutions, en changer graduellement l'esprit par la pratique, peut-être n'en n'auraient-ils pas imaginé si volontiers de toutes nouvelles.'' (ARR. 233). La radicalité des solutions que la France va connaître tient en fait à l'inexpérience de l'élite bourgeoise qui a été trop longtemps obligée de se soumettre au droit divin, ce qui a privé la France d'une transformation progressive.  '' Il semblait qu'il fallût tout supporter ou tout détruire dans la condition du pays.'' (ARR. 233). Le pouvoir étant absolu, l'opposition qui ne pouvait s'exprimer légalement dans un parlement, comme en Angleterre ''se déguisa en philosophie; la vie politique fut violemment refoulée dans la littérature, et les écrivains prenant en main la direction de l'opinion se trouvèrent un moment tenir la place que les chefs de parti occupent d'ordinaire dans les pays libres.'' (ARR. 234). Le salon, le café,  les clubs, les bibliothèques, la place du village devinrent des lieux de discussion où toute une gent plus ou moins cultivée se mis à échafauder une société idéale d'où l'homme réel, avec sa mauvaise foi, sa vanité, ses ambitions, était absent.  Les nobles, n'ayant pratiquement plus aucun rôle et profondément frustrés se mettaient à jouer avec le feu en cautionnant les idées nouvelles véhiculées par les philosophes, sans se rendre compte du danger que cela présentait pour leur  propre caste. Certains se délectaient même des écrits de Voltaire qui ne manquait pas d'opposer le parasitisme des nobles et l'activité enrichissante des bourgeois: ''... je ne sais pourtant lequel est plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et qui contribue au bonheur du monde.'' (V.25)  Pour se distraire et pour combler le vide d'une vie ressentie comme inutile,  les nobles s'occupaient  ''...en dissertant avec sérénité sur l'absurdité  de toutes les coutumes établies.'' (ARR. 234). En fait, tant le roi que les privilégiés avaient perdu toute notion de  réalité,  les nobles aidaient à  scier la branche  des inégalités  sur laquelle  ils vivaient  confortablement,  quant au roi il continuait ''...à voir dans l'aristocratie la principale rivale du pouvoir royal [...] La bourgeoisie et le peuple lui paraissaient au contraire, comme à ses aïeux, l'appui le plus sûr du trône.'' (ARR. 235)  '' Tandis qu'en Angleterre ceux qui écrivaient sur le gouvernement et ceux qui gouvernaient étaient mêlés, les uns introduisant les idées nouvelles dans la pratique, les autres redressant et circonscrivant les théories à l'aide des faits, en France le monde politique resta comme divisé en deux provinces séparées et sans commerce entre elles. Dans la première on administrait; dans la seconde on établissait les principes abstraits sur lesquels toute administration eût dû se fonder. [...] aux uns la conduite des affaires; aux autres la direction des intelligences. '' (ARR. 238)  Il s'établit progressivement un véritable divorce entre la réalité présente avec toutes ses imperfections et un régime nouveau noyé dans l'utopie. ''Au dessus de la société réelle [...] une société imaginaire, dans laquelle tout paraissait simple et coordonné, uniforme, équitable et conforme à la raison.'' (ARR. 239).   Les élites du Tiers-État, souvent soutenus par les francs-maçons (venus d'Angleterre en 1688 avec Jacques II exilé à St Germain),  et les dissidents des ordres privilégiés étaient l'objet d'une fringale de perfection sociale qui allait mener aux excès de Robespierre, saint républicain habité d'une unique vérité salvatrice; toutefois, alors que nous n'en étions qu'au monde de l'esprit, il faut bien remarquer que les idées ''nouvelles'' des philosophes français étaient fort modérées et n'allaient guère au delà d'une monarchie constitutionnelle qui aurait garanti liberté et égalité à l'élite éclairée. La ''révolution'' que souhaitaient les philosophes était, avant tout,  au service de la classe la plus aisée du tiers état.  Le peuple, dont on se soucie guère doit rester à sa place et l'on ne doit pas trop '' ... se préoccuper de faire raisonner la  populace '' (NHF.631) La bourgeoisie ''révolutionnaire''
était en fait assez semblable à la gauche caviar d'aujourd'hui.
Le ''modèle'' anglais.   Pour bien comprendre la coopération qui s'est manifestée en Angleterre entre le roi et son aristocratie (les fameux barons) il faut remonter à la Grande Charte (Magna Carta, signée à Runnymide le 15 juin 1215) que les Anglo-saxons considèrent comme la première pierre de  l'édifice démocratique du monde occidental. La différence fondamentale qui existe entre l'aristocratie française et les barons est la suivante: les barons devaient tout à Guillaume le Conquérant qui  avait donné à chacun d'eux une portion de l'Angleterre, pays conquis (Hasting 1066),et dont le Conquérant était ''propriétaire'' (À la manière dont Léopold II, roi des Belges sera propriétaire du Congo); par contre, les principautés, duchés et autres comtés des grandes familles françaises leur venaient de leurs ancêtres et c'est le roi de France qui, peu à peu les a annexés. Les barons anglais, au départ étaient des sortes de clients (au sens romain du terme) du roi. Étant initialement tous dans la même position vis-à-vis de leur souverain, ils eurent tendance à s'entendre pour arracher à leur ''patron'' un certain nombre d'avantages notamment dans le domaine de la gouvernance. Dès que le pouvoir central devint plus faible (sous Jean sans terre notamment, - 1215 -) ils purent mettre en place des ''garde fous'' qui les protégeaient des abus dudit pouvoir. Avec la grande Charte, le roi devait consulter ses barons avant de lever de nouvelles taxes, le roi devait se soumettre à la loi, de plus les barons ne pouvaient être jugés que par des gens de leur rang; il y avait donc une justice pour les ''grands'', qui n'était pas la même que celle du commun des mortels. Une sorte de communautarisme était institutionnalisé.  Les rois d'Angleterre ont rapidement compris qu'il était plus intéressant de partager le pouvoir avec leurs barons plutôt que de risquer de le perdre en essayant de les en exclure; toutefois, les Tudor puis les Stuart essayèrent, périodiquement, de revenir au quasi absolutisme qu'avait exercé le Conquérant, mais rien n'y fit...Charles Ier (un Stuart) y perdit même la tête (t1649)! La graine de la coopération entre le roi et les barons, matérialisée par la Grande Charte était devenue la petite flamme à laquelle on ne cessait de se référer. Par contre, les rois de France, apeurés par leurs grands vassaux qui bien souvent étaient plus puissants qu'eux (c'était le cas en particulier des ducs de Normandie et de Bourgogne) ont toujours eu qu'une seule hantise: domestiquer les Grands et les réduire à l'obéissance sans risquer le partage du pouvoir. Il en est résulté jusqu'à la fin du XVIII è siècle, l'absolutisme français très différent de la monarchie anglaise qui depuis déjà un siècle était franchement constitutionnelle,
La révolution américaine vint renforcer les idées des philosophes. Le succès des Américains ''prouvait'' que la mise en œuvre des idées nouvelles était viable. La déclaration unilatérale de l'
indépendance (1776) des treize colonies montrait comment on pouvait se débarrasser d'un pouvoir inadapté; la constitution de 1787 mettait en œuvre la séparation des pouvoirs de ''L'esprit des lois '' de Montesquieu ainsi qu'une adaptation américaine du ''Bill of Right'' anglais de 1689. L'indépendance américaine devint ainsi pour de nombreux intellectuels français engagés dans la contestation de l'ancien régime, une sorte de travail pratique ayant permis d'appliquer les idées abstraites des philosophes. On ne faisait pas de différence entre les insurgés américains ''opprimés'' par George III (1738-1820) et le peuple français sous la ''férule'' de Louis XVI. Malgré cette confusion dans les causes, on allait bientôt être obligé de faire une différence entre ce qui allait se passer en France et ce qui s'était passé Outre Atlantique ! Ainsi, ''ironie de l'Histoire, l'intervention française auprès des insurgés américains constitua une sorte de suicide de l'Ancien Régime car cela contribua à propager des idées en complète contradiction avec la monarchie absolue de droit divin tout en mettant l'État au bord de la banqueroute'' (Cf. WC. 252).
Les philosophes, la Révolution américaine, la comparaison avec l'histoire de l'Angleterre ont conduit à une prise de conscience, notamment de la bourgeoisie qui désormais ne pourra plus supporter ce qu'elle a subi pendant des siècles. 

3. La crise financière (Elle est ni nouvelle ni particulière à la France)
À la fin du XVIII è siècle, la France connaissait des déficits annuels à répétitions qui ne faisaient qu'augmenter la dette, laquelle, à la veille de la Révolution était considérable. Cet état de fait, bien qu'inquiétant, n'était pas particulier à la France, or c'est cependant en France et en France seulement qu'une Révolution s'est produite. La crise financière, certaine, ne peut  donc être considérée comme la seule cause de la Révolution.
Déjà au début du XVIII è siècle tous les États de l'Europe occidentale étaient lourdement endettés et cherchaient des expédients pour résoudre leurs problèmes financiers. Ainsi, à la mort de Louis XIV (1715) le régent Philippe d'Orléans (aux commandes de 1715 à 1723) confia le problème de la dette à un mathématicien et financier écossais: John Law (1671-1729). D'après Law '' ...l'insuffisance d'or et d'argent est l'origine de la difficulté que l'on a d'accroître la monnaie en circulation ce qui a pour effet de freiner l'économie. La solution d'après Law était donc dans la mise en circulation de papier monnaie, garanti par les richesses de la nation..[...]  Law fonda la Compagnie du Mississipi et obtint le monopole de l'exploitation et du commerce en Louisiane. On émit des actions de la société, actions dont la valeur était garantie par les richesses potentielles de la colonie. Il y eut un afflux de monnaie métallique dans les caisses de l'État et bien des créditeurs de l'État furent ''remboursés'' par des actions du Mississipi, lesquelles,  bien entendu, ont été émises en  trop grand nombre si bien que les investisseurs commencèrent à douter de la valeur du papier qu'on leur avait échangé contre de la monnaie métallique ou en guise de remboursement de l'argent prêté à l'État . Après un pic de spéculation en 1719 (les actions ont été jusqu'à valoir 40 fois leur prix d'émission !!), le doute s'installa dans le marché et les investisseurs demandèrent tous ensemble ou presque le remboursement de leurs actions en monnaie métallique. Ce fut la crise (1720); les caisses se vidèrent de leur métaux précieux, le problème financier n'avait toujours pas été réglé ''. (HC. T.II. 584.) Nombreux sont ceux qui perdirent une partie ou même la totalité de leur investissement. La Compagnie fit faillite, Law s'enfuit à l'étranger.  Cette malheureuse aventure a sapé pour longtemps la confiance des investisseurs envers l'État.

                 En livres
         (
HC. T.II. p. 666.)

E
n 1726 la livre valait 4,5 g d'argent; la livre était une monnaie de compte. Il n'y avait pas de pièce d'une livre.
Le louis d'or était une pièce qui valait 24 livres, l'écu valait 3 livres et le sou 1/20 de livre.

Service de la dette 318 000 000

 

Dépenses de la cour 35 000 000
Autres dépenses 276 000 000
Revenu 503 000 000
Déficit 126 000 000
Dette
4 500 000 000

Remarquons que les créanciers de l'État sont rémunérés à 7,06 %, ce qui laisse supposer un taux d'inflation inférieur à 7 %. Ce taux sera bien supérieur durant la Révolution notamment après la mise en circulation des assignats (04/1790), garantis par les biens confisqués du clergé (11/1789) et rapidement émis en trop grand nombre. On répètera l'erreur de Law mais cette fois-ci avec les biens du clergé.
Que valent les ''leçons'' de l'Histoire ?
En 1789, le service de la dette représente 63% des revenus !! On est au bord du gouffre.

Remarquons qu'à la même époque l'Angleterre a connu une affaire semblable avec  ''The South Sea Company''.  Bien que depuis '' The Glorious Revolution ''  l'Angleterre ait été une monarchie constitutionnelle, les finances contrôlées par le parlement, et les dépenses  de cour relativement modestes, on était quand même aux prises avec de sérieux problèmes financiers. En France, sous Louis XV (Règne: 1723-1774), la dette continua de s'alourdir à cause, entre autres, des dépenses de  guerre et de cour. Il n'y eut aucune amélioration sous Louis XVI.  L'engagement de la France au côté des insurgés américains en 1778 creusa chaque année un peu plus le déficit et augmenta la dette si bien qu'en 1789 nous en étions arrivés à une situation catastrophique:

4. Des conditions météorologiques épouvantables
                                                     mettent le feu aux poudres !

Le printemps 1788 avait connu de fortes grêles suivies d'une exceptionnelle période de sécheresse. La moisson avait été très mauvaise; de plus, l'hiver 1788-89, particulièrement rigoureux avait entraîné le gel de bien des cours d'eau notamment de la Seine. Le blé et la farine ne pouvaient pas être acheminés vers la capitale,  le prix du pain, base de l'alimentation du peuple, ne cessa de monter; la situation devenait intenable surtout que les difficultés étaient accrues par les spéculateurs qui stockaient le blé et la farine. Ce sont finalement ces mauvaises conditions climatiques qui sont à l'origine de l'explosion de la contestation.  Le peuple se souleva, à Paris et en province, ce qui n'était pas une nouveauté, mais cette fois, la révolte avait un projet, elle allait se métamorphoser en Révolution
.

Conclusion

Aucune des causes envisagées ci-dessus ne peut à elle seule être considérée comme le déterminant unique de la Révolution mais c'est leur mélange  en un lieu  et en un temps donné qui permet d'expliquer l'explosion qui s'est produite. La France qui perpétuait un système de castes n'était pas sans rappeler une sorte de  communautarisme puisque les lois et règlements concernant les impôts, la justice, l'accès aux différentes fonctions administratives et militaires, différaient selon l'ordre auquel on appartenait. Ceci existait aussi en Angleterre mais sous une forme très atténuée. En France, les injustices et inégalités avaient entrainé, surtout dans les élites du Tiers État des frustrations qui devenaient insupportables. En effet, on avait pris conscience que les deux ordres privilégiés, hostiles à toute réforme allant dans le sens de plus d'égalité,  continuaient à bénéficier de leurs privilèges alors que ceux-ci ne faisaient l'objet d'aucune contrepartie dans le domaine des services rendus à la population.
La Révolution française par le caractère abstrait
des idées véhiculées par l'élite intellectuelle qui ne s'était pas frottée à   la réalité des faits (comme cela s'était produit en Angleterre) a rapidement pris un tour très général, qui a conduit, presque d'emblée, à son universalité. Les causes étaient bien locales, particulières à la France pour ce qui est de leur simultanéité, mais les solutions apportées - liberté, égalité, respect de la propriété privée - ont été universellement diffusées au travers des ''Droits de l'homme'' (26/08/1789) qui ont pris en quelque sorte le relais de la Grande Charte de 1215 (Angleterre).  Les Droits de l'homme  sont devenus un  espoir pour tous les peuples opprimés . La France qui, sur le plan de la démocratie, était en retard de plus d'un siècle par rapport à l'Angleterre allait devenir, après 1789, la référence et  l'exemple à suivre pour tous les peuples sous le joug de l'absolutisme. Les ''soldats de l'an II '',  armés d'une idéologie (liberté égalité, fraternité avec les peuples ''conquis'', mort aux tyrans) allaient bientôt exacerber le nationalisme qui deviendra le moteur de bien des mouvements de libération, '' La conviction se répendit, non sans raison, que la République française devait son dynamisme au fait qu'une conscience et une fierté nationale toutes neuves s'étaient étendues à l'ensemble de la population.'' (OT. 75). L'esprit universel des Lumières qui prend corps avec la Révolution est à l'origine de son caractère religieux qui ''... a formé, au dessus des nationalités particulières, une patrie universelle dont tous les hommes de toutes les nations ont pu devenir citoyens ''(ARR. 68). Comme une religion,  la Révolution ''inspire le prosélytisme'' et tend à l'universalisme. La Révolution est une religion '' sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l'islamique, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs.'' (ARR. p.71).
De même que ce ne sont pas les esclaves (tant aux États Unis que dans les colonies des puissances européennes) qui sont à l'origine de leur libération, ce ne sont pas les paysans, pourtant les plus à plaindre et les plus nombreux, qui ont été à l'origine de la Révolution française mais une minorité éclairée agissante, instruite et forte d'un puissant esprit critique. Ce ne sont pas non plus les paysans russes qui seront  le fer de lance de la révolution d'octobre (Russie. 1917) qui, elle aussi, se voudra à son tour universelle... Ceci étant rappelé, ne confondons pas les causes de la Révolution avec sa réalisation même, et reconnaissons que les idées de la bourgeoisie seraient demeurées sans effet sans le   peuple dont l'énergie a permis la mise en pratique des utopies véhiculées par une minorité agissante.
Laissons à
Kropotkine (Prince et anarchiste!) le soin de conclure: '' Deux grands courants préparèrent et firent la Révolution. L'un, le courant des idées,
[...] venait de la bourgeoisie. L'autre, celui de l'action venait des masses populaires [...] Et lorsque ces deux courants se rencontrèrent, dans un but d'abord commun, lorsqu'ils se prêtèrent pendant quelque temps un appui mutuel, alors ce fut la Révolution. (GR.1)
 

© Les Fiches à Berca. Dernière mise à jour  27/09/2009

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