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Thomas Hobbes Jean Jacques Rousseau
(1588-1679) (1712-1778)
Deux conceptions de l'homme  |
Sources
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Grand dictionnaire de la philosophie. Larousse 2003.
Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale, Denis Huisman.
Ed. Perrin. Paris 2000
Les grands penseurs du monde occidental, J-M. Piott. Ed Fides.
Montréal 1997. |
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Léviathan.
Thomas Hobbes
Traduction Gérard Mairet. Folio Gallimard 2000 |
Contrat social & Écrits politiques.
JJ. Rousseau
La Pléiade tome III. Ed. Gallimard 1963 |
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Hobbes.
Jean Berhardt. Paris. Que sais-je, 2 è édition
1989 |
Machiavel,
Hobbes, Rousseau
P. Manent. Ed. Payot, Paris 1977 |
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Léviathan, publié en 1651, a été écrit initialement en anglais;
Gérard Mairet a traduit de l'anglais au français.
La version latine de Léviathan date de 1688 et est
notablement différente de l'écrit originel de 1651.
Les textes de
Rousseau ont été mis en français d'aujourd'hui |
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Il peut paraître présomptueux de prétendre comparer deux géants de la
philosophie en si peu d'espace. Rappelons que l'esprit de ces fiches est de
donner un aperçu aux néophytes et de rafraîchir la mémoire de ceux qui ont
quelque peu fréquenté ces auteurs. De toute façon, n'ayons pas trop de
complexes, et ne nous en laissons pas accroire; ceux qui ont lu la traduction
française du Léviathan en
entier sont peu nombreux; les Français qui ont lu le Léviathan en anglais ou en
latin ne doivent pas courir les rues... Plus nombreux sont ceux qui se sont frottés aux
œuvres
politiques de Rousseau mais, c'est certain, ils ne sont pas légion ! La critique
de la superficialité des uns ne rend pas forcément les autres plus
profonds... Ici, on se
contente de proposer quelques pistes; si le lecteur se propose d'approfondir
on ne s'en plaindra pas...
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INTRODUCTION
Hobbes était mort
(† 1679) depuis près d’un demi siècle lorsque
Rousseau
(né en 1712) eut l’âge de le lire. Quel dommage qu’ils ne se soient pas rencontrés, quel
dommage que nous n’ayons pas eu le plaisir de les entendre converser ! Hobbes et
Rousseau: deux conceptions de l’homme, deux conceptions fort différentes
de la société. Hobbes et Rousseau deux auteurs sincères dont l'influence n'a pas
toujours été ce qu'ils auraient souhaité qu'elle soit.
Hobbes profondément marqué par les turbulences de son époque et par
Machiavel (1469-1527), se dégage cependant du Florentin
en remettant le souverain, aussi despotique soit-il, au service de l’homme, de
tous les hommes, tandis que Machiavel se complaisait dans l’action, essentielle
à la conquête et au maintien du pouvoir dont le détenteur ne fait que flatter le
peuple tout en le méprisant.
Rousseau, sur le plan politique n’a pas de véritable maître. Ses
pensées ne sont pas toujours très nouvelles, certaines ont déjà été exprimées par
Locke
(1632-1704). Bien des
idées de Rousseau
auraient peut-être eu intérêt à demeurer dans l’utopie, malheureusement elles se sont matérialisées dans l’action
d’un homme qui l’idolâtrait, à savoir, Robespierre
(1758-1794). Ce dernier n’a
pas hésité à utiliser de terribles moyens pour mettre en œuvre les idées du
gentil Genevois, idées quelque peu dévoyées puisque le conventionnel a
prétendu incarner le peuple qu'il guidait sur la
voie du bonheur. Robespierre n’a pas hésité, comme Machiavel, à mettre les
moyens au service des fins, non pour un pouvoir
personnel mais pour le bien de l’humanité toute entière. Machiavel,
certes, avait des desseins plus terre à terre mais
finalement peut-être plus humains !
Hobbes et
Rousseau adeptes d'a priori contestables font preuve d'une
grande logique qui révèle, chez Thomas comme chez Jean-Jacques, une
rigueur quasi mathématique.
1.
Thomas Hobbes
(1588-1679).
Les citations sont extraites du Léviathan. Ed.
Gallimard, collection Folio. Paris. 2000
1.1. Coup d’œil sur sa vie. Issu
d’une famille pieuse de la moyenne bourgeoisie, Hobbes s’est très précocement
intéressé aux études classiques de son temps; il pratiquait le
grec et le latin
dès l’âge de 15 ans et certaines de ses traductions sont encore appréciées
aujourd’hui
(Cf. La guerre de Péloponnèse de Thucydide).
Bien que d'extraction modeste Hobbes a été en contact avec bien des grands
esprits de son temps notamment William Harvey
(1578-1657), médecin renommé qui a
découvert la circulation sanguine, et Francis Bacon
(1561-1626).
Francis Bacon, père de l'empirisme et de la
science expérimentale, était très lié aux
Stuart.
À la différence de Rousseau, toujours un peu gauche dans la '' haute société '',
Hobbes était très à l'aise parmi les élites, tant à Londres que sur le
continent où il séjourna une bonne dizaine d'années, notamment en France.
Le pessimisme de Hobbes
dont est tout imprégnée son Léviathan (1651), son œuvre maîtresse, s’explique,
en partie tout au moins, par les évènements dont il a été témoin : guerre
civile, décapitation de Charles I er
(30 janvier 1649), dictature de
Cromwell
et finalement l’échec de la monarchie de droit divin sous
Charles II
et Jacques II, les deux derniers Stuart.
Partisan de l'absolutisme,
Hobbes considère que le souverain doit être raisonnable, guidé dans son action
par des considérations utilitaires; il doit réussir, pour le bien de tous.
À la différence de John Locke
(1632-1704), Hobbes n’a pas connu
The Glorious Revolution
de 1688* qui a finalement conduit, sans trop d'effusions
de sang, à une ébauche prometteuse de monarchie constitutionnelle. Hobbes,
par ce qu'il a connu, avait peu de raison d’être optimiste. L’idée que
l’on se fait du monde et de l’homme est certes une question de tempérament, mais
on ne peut nier que cette idée dépende aussi de ce qu'on a vécu.
Seul l’aspect politique des pensées de Hobbes et de Rousseau
seront envisagées ici.
1.2.
Les idées clés de la pensée politique de Thomas Hobbes
Pour Hobbes l'état de nature consiste en
la
liberté totale qu'a chaque
individu de faire ce qu'il veut pour la préservation de sa propre vie. Tout est
permis mais, pratiquement, il faut cependant tenir compte des autres qui
jouissent de la même liberté.
|
Dans
l'état
de nature,
les hommes
sont égaux pour ce qui est du corps, de l'esprit et, surtout, de la
vanité
|
La nature a
fait les humains si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit que,
bien qu'il soit parfois possible d'en trouver un dont il est manifeste qu'il
a plus de force dans le corps ou de rapidité d'esprit qu'un autre, il n'en
reste pas moins que, tout bien pesé, la différence entre les deux n'est pas
à ce point considérable que l'un d'eux puisse s'en prévaloir et obtenir un
profit quelconque pour lui-même auquel l'autre ne pourrait prétendre aussi
bien que lui.(Léviathan. Folio
Gallimard 2000. p. 220)
[...]
Si l'égalité est plus manifeste selon l'esprit que
selon le corps, c'est à cause de la
vanité, qui est, peut-on
dire, la chose la mieux partagée parmi les humains: chacun s'estime
supérieur aux autres.[...]...ils
(les humains)
sont égaux en vanité.
(id. p. 221) |
Selon Hobbes,
bien sûr qu'il peut y avoir quelques inégalités entre les hommes mais elles
peuvent facilement être compensées par la ruse ou par l’alliance
passagère de quelques uns contre un seul ce qui fait que chacun envisage
toujours l'autre comme un ennemi potentiel d'où un état de
défiance
permanent vis-à-vis de l'autre que l'on cherche à éliminer mais que l'on craint
car l'autre a le même pouvoir que son voisin. La crainte et la
guerre
sont donc deux caractéristiques de l'état de nature; l'homme est obsédé
par la mort, sa vie étant constamment en danger.
On se plait
également à dénigrer les mérites d’autrui, tout en hypertrophiant les siens
propres, la vanité étant la chose la mieux partagée. La
médiocrité que
l'on croit déceler chez l'autre rassure et permet de se positionner en contre
haut. L'importance de la vanité dans les dysfonctionnements des sociétés humaines
n'est pas nouvelle et Hobbes avait certainement fait sienne le célèbre
aphorisme de l'Ecclésiaste cité dans la bible: '' Vanité des vanités, et tout
est vanité. '' (Vanitas vanitatum, et omnia
vanitas. Le livre de l'Ecclésiaste, Chapitre I).
| |
L'état de nature est celui de la
guerre permanente, résultat de l’application du
droit de nature,
dont on doit user pour assurer sa propre survie. |
Par cela il est manifeste que pendant le temps où les
humains vivent sans qu'une puissance commune ne leur impose à tous
un respect mêlé d'effroi,
leur condition est ce qu'on appelle la guerre et celle-ci est telle qu'elle
est une guerre de chacun contre chacun.
(Id. p.224) [...] les humains vivent sans autre sécurité que
celle procurée par leur propre force, ou leur propre ingéniosité.
(Id. p. 225)
Le DROIT DE NATURE,
[...]
est la
liberté que chacun a d’user de sa propre puissance, comme il le veut
lui-même pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa
propre vie… (Id. p.229) |
Pour Hobbes
l'état de nature, sans soumission à aucune puissance commune
(État) est une
jungle ou l'homme est un loup pour l'homme, un état où l'on vit dans
l'obsession permanente de la protection de sa propre vie. Pour l’auteur un tel
état de nature existait, entre autres, chez les '' sauvages '' d'Amérique où ''
ils
vivent en ce moment même à la manière d'animaux. ''
(p 227). Hobbes n’a
jamais observé l’état de nature originel mais il considère que les luttes
politico-religieuses qu’il a connues dans son propre pays s’apparentent
fortement à ce que devait être cet état. Cette manière de voir est contestée par
Rousseau qui considère que Hobbes fait une erreur car les guerres civiles
qu'il a vécues, sont éminemment sociales et n’ont rien à voir avec l’état
de nature, elles sont le résultats d'une ''civilisation'' que justement Rousseau
récuse.
On peut se
demander si ce n’est pas vers un retour à un état de nature tel que conçu par
Hobbes, auquel on assiste dans certaines banlieues voire dans certains
établissements scolaires où la disparition de toute autorité conduit au
règne de
la force brute conduisant à la domination, passagère, de telle ou telle bande de
malfrats, transitoirement plus forte mais vite contrée par une autre ‘’force’’
qui sera à son tour dépassée. L’absence d’autorité supérieure, toute injuste
qu’elle puisse être, conduit à la crainte constante qui génère une
alternance de soumission et de
violence sans mettre un terme à
l’insécurité permanente qui devient le lot de la vie quotidienne.
Tito comme
Saddam Hussein, modernes Léviathan, avaient au moins su, du
temps où ils étaient au pouvoir, imposer une certaine ''paix'' à l'intérieur du
pays; dès leur disparition les guerres civiles ont vu le jour. Avant
1968 régnait dans les établissements scolaires français une certaine discipline
pas toujours juste et parfois abusive mais qu'en est-il aujourd'hui où,
pratiquement, n'importe qui peut faire n'importe quoi au nom d'un
''moi je''
détestable, symptome d'une vanité épouvantable.
S'imaginer que Hobbes serait un penseur dépassé serait une énorme sottise !
Comment échapper
à l’état de nature et à notre bestialité immanente (= qui nous
est propre, intérieure à nous. ≠ transcendante)? Hobbes nous propose une
solution qui nous rappelle celle des rois philosophes de Platon
(Voir la Fiche
7)
ou celle des despotes éclairés que Hobbes n’a pas connus. À la différence de
Platon, Hobbes ne croit pas à la supériorité de certains
(aristocrates
= étymologiquement, les meilleurs) pas plus
qu’il ne croit à la supériorité des souverains de droit divin que l’on croit
désignés par Dieu. Pour vivre en paix il va nous falloir
abandonner notre
liberté naturelle puisque celle-ci ne conduit qu’à la guerre permanente de ‘’ chacun contre chacun.’’ On devrait être assez sage pour arriver à la
déclaration suivante :
| |
Justification
d’un pouvoir absolu qui garantit
la paix |
J’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon
droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton
droit et autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la
multitude, ainsi unie en une personne une, est appelée un
ÉTAT, en latin CIVITAS.
Telle est la génération de ce grand
LÉVIATHAN, ou plutôt
(pour
parler avec plus de déférence) de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous
le dieu immortel, notre paix et notre défense.
(Id. p.288) |
Ce passage
capital nous éclaire sur l’idée politique fondamentale de Hobbes : pour
échapper à l’état de nature où chacun a les mêmes droits que n’importe quel autre
mais sans aucune loi, ce qui conduit à vivre dans un état de crainte permanente,
il faut accepter d’abandonner sa liberté à condition que les autres
l’abandonnent aussi. Ne craignant plus les méfaits de son prochain on peut
désormais vivre en paix, en confiant le pouvoir à un sorte de
Léviathan
(monstre
marin de la bible, il symbole du paganisme) qui édicte les lois
sans y être
lui-même soumis. Ce Léviathan terrestre, selon Hobbes, est une sorte de
‘’ dieu
mortel ’’ tout puissant mais incarné, dégagé du Dieu éternel. Le despote
auquel on est livré veille sur notre vie en bon père de famille pour la
satisfaction de tous. L’égalité des hommes à l’état de nature, maléfique
et génératrice de guerres est ainsi transmutée en une inégalité de force entre
chacun des individus de la multitude et le Léviathan tout puissant qui inspire
une crainte bénéfique conduisant à la
sécurité et à la paix.
Un père sévère assure la sécurité et l'ordre dans la famille...
Bien avant le XVIII è siècle Hobbes semble donc faire l’apologie du
despotisme
éclairé tout en étant en contradiction avec son principe d’égalité de tous les
hommes dans l’état de nature. Pourquoi faire confiance à un ‘’ dieu mortel ’’
incarné par l’un de nous (ou par un groupe issu de la multitude) quand, selon
Hobbes, à l’état de nature, tout homme est vaniteux et
jaloux de son propre
pouvoir qu’il cherche à imposer aux autres ? Hobbes, particulièrement
lucide pour ce qui a trait aux qualités de l'homme est-il de bonne foi quand il
prétend que le Léviathan, mortel et humain, gouvernera pour le bien de
l'ensemble de la communauté en prenant congé de ses propres défauts, comme
métamorphosé par son nouvel état de souverain qui effacera son état de nature ?
Pour quiconque connait un peu l'Histoire cela semble quelque peu naïf.
| |
L’obéissance à l’État doit être
absolue. |
Nul n’a la liberté de résister au glaive
de l’État pour défendre un autre, qu’il soit coupable ou innocent, parce
qu’une liberté semblable prive le souverain des moyens de nous protéger et
détruit, par conséquent l’essence même du gouvernement.( p.348) |
Toute
contestation individuelle d’une décision de l’État est un crime car elle
affaiblit l’État qui agit pour notre bien. S’y opposer est un acte qui est donc
dirigé contre soi-même. Toutefois, Thomas Hobbes, farouche partisan du
droit
naturel fondamental que l’on a de défendre sa propre vie, considère que
l’individu peut résister à l’État dans certains cas particuliers.
| |
On garde le droit absolu de protéger notre propre vie
y compris en
désobéissant. |
Si le souverain ordonne à quelqu’un
(bien que justement condamné)
de se tuer, blesser ou se mutiler lui-même, ou de ne pas résister à ceux qui
l’agressent
[...] néanmoins celui-ci
(le sujet) a la
liberté de désobéir (Id. p.346);
si quelqu’un
est interrogé par le souverain, ou par son autorité, au sujet d’un crime
qu’il a commis, il n’est pas tenu (s’il n’a pas l’assurance d’être pardonné)
de l’avouer… (Id. p.347)
|
Pour Hobbes, il n’y aurait rien eu de choquant à ce que Socrate
se soit soustrait
(par la fuite par exemple), à la sentence d’empoisonnement à
laquelle il fut condamné. Le droit naturel de défendre sa propre vie est au
dessus de la loi.
En bref Hobbes fait l'apologie de la légitime défense.
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On peut se rebeller contre le souverain
si celui-ci n’a plus la capacité de nous protéger |
L’obligation des sujets envers le souverain s’entend aussi
longtemps, et pas plus, que dure la puissance grâce à laquelle il a la
capacité de les protéger. En effet, le droit que, par nature, les humains
ont de se protéger eux-mêmes, quand personne d’autre ne peut le faire, ne
peut être abandonné par aucune convention.
[...] La fin de l’obéissance est la protection…(Id. p.351) |
Ceci nous amène à considérer que Hobbes n’est pas partisan de la
souveraineté de droit divin puisque, dans un tel cas, le souverain ne fait
qu’appliquer l’autorité de Dieu et que l’on ne doit pas désobéir à Dieu, or,
selon Hobbes, on peut désobéir au souverain qui, bien qu'absolu n'en est pas
moins homme, issu des hommes. Le souverain ne doit, d’aucune
manière, transgresser le droit de nature, fondamental, au dessus de toute loi
civile.
En dépit de ses violences, Hobbes préférait le pouvoir absolu du
‘’ Lord Protector ’’ Cromwell, issu des hommes, à la monarchie de droit divin,
justifiée par Dieu et à laquelle
prétendaient les Stuart qui ont finalement été éliminés lors de la
''Glorieuse
Révolution'' de 1688-89. Il faut bien comprendre
que l’absolutisme auquel adhérait Hobbes était avant tout le
moyen, moindre mal,
de garantir la paix entre les hommes d’une même communauté, c’est-à-dire
d’éviter les guerres civiles dont Hobbes avait été témoin. En fait l’absolutisme préconisé par Hobbes était
pour le bien des
hommes et, en aucun cas, pour satisfaire la soif de pouvoir d’un souverain ou
pour justifier l'intervention de Dieu. Le
meilleur des souverains absolus devait avoir un profil de bon père de famille et
devait être reconnu non par le peuple, entité abstraite qui pour Hobbes était un
mot vide de sens, mais par chaque individu en particulier qui se soumettait à
condition que ses semblables, égaux, soient également soumis. Ainsi
le souverain, bien intentionné,
libérait chacun de nous de la crainte de l’autre et de l’angoisse
suscitée par le prochain,
en nous garantissant la paix en bon père protecteur. Cette façon
d'envisager le pouvoir n'est pas sans faire penser au château fort du Moyen âge
autour duquel s'agglutinaient les paysans qui trouvaient là une protection.
Pour Hobbes, depuis que l’homme avait goûté au fruit de
l’arbre de la connaissance en transgressant la volonté de Dieu, il
fallait s’assumer seul, désormais ''plombé'' par notre finitude,
c'est-à-dire par le fait que la chute nous a rendus mortels, prisonniers d'une
vie limitée dans le temps. Suite à notre acte de désobéissance initiale dû
à notre orgueil qui nous a poussés à prétendre à une connaissance égale à
celle de Dieu celui-ci nous a infligé une terrible punition en nous offrant le
cadeau empoisonné de la
liberté; il faut donc pour retrouver la paix se débarrasser de ce présent
vénéneux et ainsi, en quelques sorte, retrouver un Dieu terrestre, comme nous
mortel, mais capable de nous libérer de l'angoisse permanente d'une mort
violente assénée par n'importe quel autre. La
res publica
(= chose publique)
que nous
propose Hobbes prend congé de Dieu, ce qui, en son temps, n'était pas du goût de
toute le monde....Pour ce qui est de la politique
(et peut-être aussi pour le
reste !) Hobbes s'inscrit dans un courant naturaliste à savoir: la nature
n'a d'autres causes qu'elle même et rien n'existe en dehors d'elle; Hobbes est souvent considéré comme un vrai
matérialiste à une époque où Dieu est encore présent dans presque
tous les esprits. En
politique en particulier, pour Hobbes, Dieu n'intervient pas dans cette activité
typiquement humaine.
Ce qui fait l’originalité de la pensée de Hobbes ce n’est pas
tant le fait que l’on doive abandonner sa liberté pour se livrer à un dictateur
qui nous protège
(ceci était déjà pratiqué par les Romains, quand la cité était
menacée, on élisait un dictateur) mais l’abandon de toute référence à Dieu dans
les affaires de l’État. Hobbes serait un précurseur de la séparation des églises
et de l'État. Notons que depuis l'Acte de Suprématie
(1534, sous Henri VIII) il
y avait en Angleterre, non pas séparation de l'Église et de l'État mais union de
l'Église et de l'État sous une même autorité civile. La société civile s'était
donc affranchie de l'autorité du pape tout en tombant dans le
césaro-papisme de
Henri VIII qui n'aurait peut-être pas déplu à Constantin lui-même !!
En bref, pour Hobbes, la paix civile est essentielle et ne peut
être obtenue que par l'abandon de notre liberté
individuelle que l'on
sacrifie pour notre bien, matérialisé par la paix et la
sécurité; le
souverain absolu
auquel on se soumet devra être un protecteur paternel dont
on pourra contester l'autorité que
si, et seulement si, il met en danger notre propre vie, en cessant de nous
protéger. La soumission au souverain se manifestera par une
obéissance
absolue aux lois qu'il aura édictées et qu'il appliquera
rigoureusement, sans y être lui-même soumis, pour notre
plus grand bien. Dans les démocraties
actuelles on retrouve des idées clés de Hobbes à savoir l'idée de
dictature
(de la majorité) et
l'application stricte de la loi.
Tout pouvoir est bien
dictatorial... Ce qui différencie la ''vraie dictature'' de la
''dictature
démocratique'', c'est que cette dernière est légalement limitée dans
le temps, puisque d'un vote au suivant on peut en changer la nature. Ce
qu'impose deux majorités successives n'est pas forcément semblable...ce qui fait
que la minorité n'est pas forcément sous un joug permanent, de plus cette
minorité n'est pas forcément toujours formée par les mêmes citoyens.
Malheureusement, ce qui caractérise les démocraties actuelles, notamment dans le monde
occidental, c'est la peur d'imposer ce qui a été décidé par la majorité d'où le
pouvoir anormal de minorités bien organisées qui exercent une dictature sur la
majorité
(Cf. certaines actions syndicales qui défendent des intérêts
corporatistes en contradiction avec l'intérêt général).
2.
Jean-Jacques Rousseau
(1712-1778)
Les
citations sont extraites du Rousseau, tome III, La Pléiade. Paris 1964.
2.1
Coup d’œil sur sa vie. Né à
Genève en 1712, Rousseau,
élevé
surtout par des femmes, ne connaîtra jamais sa mère qui meurt en le mettant au
monde. Rousseau demeurera une quinzaine d'années dans la République de Genève
qui avait été créée par Calvin, dictateur
mystique et inflexible de cet
État-Cité de 1541 à
1564. Le puritanisme et la rigueur morale auxquels prétendaient les Genevois
n'étaient pas pour déplaire à Jean-Jacques bien que l'oligarchie qui
était en place à l'époque ait été fort éloignée de la souveraineté du peuple si
chère à l'auteur du Contrat social. Au terme de son adolescence, Rousseau
quitte Genève pour la France, et, sans précepteur, se fait lui-même, en
pur autodidacte. Tant à Genève que dans les salons parisiens Rousseau a toujours
été comme étranger au monde des ''élites'' de son temps; à la différence de
Hobbes très ''branché'' sur la réalité des faits et très
''pratico pratique'', Jean-Jacques a toujours été un peu décalé à la manière de
l'Alceste de Molière que Rousseau affectionnait tout particulièrement. Dans le
champ politique comme dans celui de l'éducation, Rousseau demeurera dans le domaine de
l'utopie, d'autres que lui mettront ses idées en
application. À la différence de Voltaire et de
Diderot, de son vivant,
Rousseau ne sera le conseiller ni du prince ni de quiconque.
Deux sujets proposés en concours par l'Académie de Dijon vont attirer
l'attention de Rousseau et le rendre célèbre: '' Si le rétablissement des
sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ''
(1750)
et '' Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est
autorisée par la loi naturelle.'' (1754). Il
répond par deux textes à allure de discours qui attirent l'attention du monde
intellectuel, tant par leur vigueur que par leur originalité. Rousseau est ''lancé.''
2.2.
Les idées clés de la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau
- La civilisation corrompt. D'emblée dans son
discours sur les Sciences et les Arts, Rousseau critique la perversité de
la ''bonne éducation'' que l'on pratiquait dans la
''bonne société'' de son
temps et semble nostalgique de la simplicité naturelle du paysan qui garde toute
son authenticité.
| |
L'éducation actuelle ne nous
conduit qu'aux respects des usages et nous prive de notre
authenticité. L'autre devient un traître potentiel dont on doit se
méfier car ses simagrées nous masquent ce qu'il est réellement. |
[...]
c'est sous l'habit
rustique d'un Laboureur, et non sous la dorure d'un courtisan, qu'on
trouvera la force et la vigueur du corps.[...]
Aujourd'hui que les recherches plus
subtiles et un goût plus fin ont réduit l'Art de plaire en principes, il
règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits
semblent avoir été jetés dans le même moule: sans cesse la politesse exige,
la bienséance ordonne: sans cesse on suit les usages, jamais son propre
génie.[...] On
ne saura donc jamais bien à qui l'on a affaire [...] Plus d'amitiés sincères; plus d'estime réelle, plus de
confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la
réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous le voile
uniforme et perfide de la politesse, sous cette urbanité si vantée que nous
devons aux lumières de notre temps.
(Rousseau. Gallimard, Collection La
Pléiade, tome III. Discours, p.8) |
On est frappé par la ressemblance qui existe entre l'homme poli, éduqué
et ''civilisé'' de Rousseau et l'homme à l'état de nature de
Hobbes,
tous deux mauvais! Rousseau avait
remarqué cette ressemblance, c'est pourquoi il reprochait à Hobbes de confondre
l'état de nature avec l'homme des guerres civiles qui n'était que le produit
d'une civilisation, bien éloigné de la pureté originelle. Pour Rousseau l'homme
''naturel'' de Hobbes n'est que le produit dégénéré de la civilisation.
On associe souvent Rousseau à la ''théorie du bon sauvage''.
En fait ce que
Rousseau fait remarquer c'est que l'homme simple demeuré au contact de la nature
est préférable à l'homme ''bien dressé'' de la
''société civilisée'' dans laquelle
il vit; par contre, ceci ne signifie pas que Rousseau condamne toute société.
Dès lors que la société est basée sur un bon contrat social il est
évident que l'homme a tout intérêt à l'adopter.
| |
La connaissance, source du mal et ennemie
de la vertu. |
On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière
(celle des Sciences et des Arts) s'élevait sur notre
horizon, et le même phénomène s'est produit dans tous les temps et dans tous
les lieux. (Id.10) [...]
Opposons à ces tableaux celui des
mœurs du petit nombre de Peuples
qui, protégés de cette contagion des vaines connaissances ont par leurs
vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres Nations. Tels furent
les premiers Perses, Nation singulière chez laquelle on apprenait la vertu
comme chez nous on apprend la Sciences;... (Id. p.11)
[...]
...Socrate faisant l'éloge de l'ignorance! Croit-on que s'il
ressuscitait parmi nous, nos Savants et nos Artistes lui feraient changer
d'avis? Non, Messieurs, cet homme juste continuerait de mépriser nos vaines
sciences; [...] (p.13 et 14) |
Rousseau va à l'encontre du siècle des Lumières; en effet, à
l'époque des Encyclopédistes il était de bon ton de croire que le
progrès de la science engendrait le
bonheur universel.
Contrairement à la plupart de ses contemporains Rousseau considérait que
le progrès né de la connaissance n'était qu'un leurre, car, pour lui,
l'homme avait perdu la vertu
(disposition constante qui porte à faire le
bien et à éviter le mal) ce qui lui interdisait l'accès au bonheur. Bien que
Rousseau soit un déiste peu tourné vers la chrétienté on ne peut s'empêcher de
découvrir en lui un certain scepticisme vis-à-vis du savoir. L'homme actuel de
Rousseau ressemble fort à Adam après que celui-ci eût goûté à l'arbre interdit
de la connaissance; Rousseau se réclame aussi de Socrate qui se méfiait du
savoir frelaté des sophistes.
Non seulement Rousseau met en doute la nature
du progrès généré par les Sciences et les Arts mais il met à nu les
causes des inégalités de la société dans laquelle il vit et dont il
perçoit les tares rédhibitoires qui interdisent l'accès au bonheur.
|
(1) |
La propriété privée, source de tous nos
maux |
Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire ceci est à moi, et
trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la
société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et
d'horreurs n'eût point épargné au Genre humain celui qui arrachant les pieux
ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: gardez-vous d'écouter
cet
imposteur;
vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et
que la terre n'est à personne.
(Discours sur l'origine de l'inégalité. Page 164) |
Ce texte célèbre et souvent cité a des relents marxistes puisque
qu'il met l'accent sur la
propriété privée des moyens de production
(la terre
est un moyen de production), source, pour les socialistes " scientifiques '',
des maux du système capitaliste. Ce texte avait provoqué une très vive réaction
de Voltaire: '' Quoi celui qui a planté, semé et enclos n'a pas droit au
fruit de ses peines.''
(Note page 1339).
En fait l'idée développée par Rousseau selon laquelle
les fruits sont à
tous et la terre à personne est fort ancienne, elle a très souvent
refait surface tout au long de l'histoire de l'humanité. Ainsi, dès le XII è
siècle, les Albigeois reprenaient certaines idées des
Manichéens,
qui dès le 3è siècle condamnaient déjà la propriété privée; de même les
Anabaptistes
(XVI è), interprétant
la bible à leur manière en venaient à prétendre que la terre appartenait à tous
sans qu'aucun membre de la communauté puisse prétendre en être propriétaire à
titre personnel.
|
(2) |
Avantage du contrat
social, l'homme arraché
à sa condition animale, liberté naturelle et
liberté civile |
L'homme est né libre, et partout
il est dans les fers.
(Du contrat
social. Rousseau, la Pléiade p.351)
Ce passage de l'état de nature à l'état social produit dans l'homme un
changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à
l'instinct, et donnant à ses actions des rapports moraux qu'elles n'avaient
point auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succède à
l'impulsion physique et le droit à l'appétit [...]
il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en
(en = état de nature) arracha
pour jamais, et qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et
un homme.[...] ...il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour borne que la
force de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté
générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du
premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre
positif.[...] on n'en peut occuper
(''en'' pour terrain) que la quantité dont on a besoin pour subsister...[...]
qu'on en
(pour terrain) prenne
possession , non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture
[...] ...
l'impulsion du seul appétit est esclavage,
l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.
(Id. 364/365) |
Contrairement à une idée reçue née de la critique que fit Voltaire
à propos du Discours sur l'inégalité: ''Il prend des envies de marcher à quatre pattes
quand on lit votre ouvrage'', Rousseau n'est pas un adepte inconditionné de
l'état de nature, en effet il considère que la vraie liberté est la
liberté
civile qui arrache l'homme de l'esclavage et à ses pulsions animales. Si
l'on compare
(2) avec le texte
(1) écrit près de dix ans plus tôt, on
voit que Rousseau est beaucoup plus nuancé sur la question de la propriété
privée qui devient acceptable si elle est fondée sur des règles de droit civil,
elles-mêmes émanation de la volonté générale. La possession de la terre est liée
au travail qu'on y produit, on en vient au principe fondamental, souvent réclamé
par le monde paysan: la terre doit appartenir à celui qui la travaille.
|
|
La propriété privée de la terre est
transitoire et liée au travail |
Il est certain que le droit de propriété est
le plus sacré de tous les droits des citoyens,
et plus important à certains égards que la
liberté même; [...]
... la
propriété est le vrai fondement de la société civile, et le garant des
engagements des citoyens; [...]
(le) droit de propriété ne s'étend pas au-delà de la vie du propriétaire.
(Discours sur l'économie politique. Rousseau, Tome III, La Pléiade p.263) |
Ce passage ne contredit pas le (1)
dans la mesure on l'on distingue possession, propre à
l'État de nature,
dans lequel la terre a été acquise par la force, de
propriété qui
est régie par les lois d'un État civil. Dans ce cas la terre ne peut appartenir
qu'à celui et uniquement à celui qui la travaille. En fait il ne
s'agit plus d'une propriété définitive mais transitoire. À la mort du
travailleur, la terre retourne à l'État qui peut la confier à un autre
''propriétaire''.
| |
L'état souverain
doit exercer un pouvoir absolu sur ses sujets. |
Il y a donc dans l'État une force commune qui le
soutient, une volonté générale qui dirige cette force et c'est l'application
de l'une et de l'autre qui constitue la souveraineté.
(Id.
p.294)
Ainsi comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur ses
membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur les
siens. (Id. p.305) |
Comme
Thomas
Hobbes, JJ. Rousseau insiste sur le
pouvoir absolu que doit avoir
l'État sur chacun des membres de la société qui est alors
sujet
mais, à la différence de Hobbes, le sujet est en même temps
citoyen puisqu'il
participe à
l'élaboration de la loi à laquelle il doit se soumettre pour son
propre bien; l'intérêt général est servi par la loi qui limite le
droit naturel de chacun, pour le bien de tous.
| |
Souveraineté du peuple. |
Le Peuple soumis aux lois
en doit donc être l'auteur, car il
n'appartient qu'à ceux qui s'associent de déclarer les conditions sous
lesquelles ils veulent s'associer..
(Id. p.320)
... la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité
publique (id. p.371) De lui même le peuple veut toujours le bien, mais de lui même il ne le voit
pas toujours. (Id. p.311) |
En pleine
monarchie de droit divin (Louis XV), Rousseau proclame la nécessité de
la
souveraineté du peuple, naturellement bon puisqu'il veut
toujours le bien. À la différence de
Hobbes qui confie le pouvoir
à un souverain absolu, bon père de famille qui édictera de ''bonnes'' lois
auxquelles il ne sera cependant pas soumis (le ''Léviathan'' est au dessus des lois),
Rousseau déifie le peuple qui est bon et qui édicte lui même les lois auxquelles
il se soumet pour son bien. Cette espèce de sanctification du peuple sera
amplement reprise par Robespierre qui prétendra
incarner le peuple tout
en mettant en œuvre les idées de Rousseau... Pour Robespierre
(Cf. Fiche 14), Dieu ne s'occupe de l'homme
qu'après sa mort, pour notre vie, c'est le peuple qui indique la voie à suivre
qui ne peut être que bonne...on n'est plus très loin de la
dictature du
prolétariat .... qui a toujours été incarnée par un dictateur
(Cf. Lénine,
Staline, Mao Tsé Tung)
Hobbes justifiait un certain absolutisme sans toutefois se faire l'avocat du
droit divin ce qui le rendait indésirable sous le règne des Stuart, sans qu'il
soit pour autant en complet désaccord avec les manières de gouverner de son
époque.
Les conceptions politiques de Rousseau, par contre, vont complètement à
l'encontre de ce qui se pratiquait sous Louis XV. Rousseau pose vraiment les
bases théoriques de la démocratie moderne. Pour Rousseau l'application stricte
des lois ne peut être que bonne puisque les lois sont élaborées par le peuple,
fondamentalement bon.
| |
Il ne doit pas y avoir d'états dans l'État |
Mais quand il se fait des brigues
(=querelles), des associations partielles
aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient
générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l'État.(id.
p 371)
Il importe donc pour avoir bien l'énoncé de la volonté
générale qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'État et chaque
Citoyen n'opine que d'après lui.
(id. p372) |
Rousseau a bien
compris les inconvénients de ce que l'on nomme aujourd'hui
corporatisme
qui tend à privilégier certains sujets en bafouant l'idée fondamentale d'égalité
de chacun devant la loi. Dans la démocratie d'aujourd'hui, JJ.
Rousseau n'aurait certainement pas admis certains syndicats qui défendent les
intérêts très particuliers de leurs membres tout en prétendant agir dans
l'intérêt général et qui, par la même, ont tendance à se substituer à
l'État. Rousseau nous apparaît ici comme un visionnaire particulièrement
perspicace. Il est probable que Rousseau n'aurait pas admis non plus que l'Armée puisse
être considérée comme un État dans l'État. Un seul État doit être au
service d'un même peuple et le citoyen ne doit jamais perdre de vue qu'il est
également sujet, c'est-à-dire qu'il doit
obéir aux lois, sans oublier que l'État, pour le
bien de tous peut aller jusqu'à éliminer celui qui sort du domaine des hommes
pour retomber dans l'animalité. Un membre ''malade'' de la société devra, en
dernier ressort être ''amputé'' s'il ne peut être guéri. On ne peut
admettre qu'un individu prétende à ses droits en faisant fi de ses
devoirs
vis-à-vis de l'État.
| |
Oui, à la
peine de mort, mais... |
C'est pour n'être pas victime d'un assassin qu'on consent à
mourir si on le devient. (Id. p. 376)
On n'a droit de faire mourir, même pour l'exemple, que celui qu'on ne peut
conserver sans danger.
(Id. p 377) |
Comme
Kant
(Cf. Fiche 7),
Rousseau est pour la peine de mort mais bien entendu si, et seulement si, toutes
les autres solutions, sont inefficaces. Cette position fort prudente se démarque
de l'abolition pratiquée dans les démocraties modernes. La
peine de mort pour
Rousseau n'est pas une vengeance de la société contre le coupable mais un moyen
qui relève de l'intérêt général. Il a clairement conscience que la libération
intempestive d'un coupable peut conduire à la condamnation d'un innocent.
Rousseau ne partagerait certainement pas le point de vue de nos modernes
''humanistes'' qui ont tendance à prétendre qu'un assassin plus ou moins
repenti mais potentiellement dangereux, devrait être mieux considéré par la
société que sa future victime ! Par essence cette discrimination est contraire
à toute bonne foi.
Dans les cas de récidives combien de fois n'avons-nous pas constaté que la
victime était beaucoup moins ''médiatisée'' que le coupable auquel on continuait
de trouver mille circonstances atténuantes alors que la peine de mort eût été
bénéfique pour la société toute entière et, surtout, pour celui
(ou
celle) qui a été victime de la récidive ! On parle peu de
l'innocent ''condamné'' sans appel par le récidiviste!
| |
Nécessité d'un bon
équilibre entre
les trois pouvoirs pour assurer une
bonne marche de l'État |
Le Gouvernement reçoit du
Souverain les ordres qu'il donne au peuple, et pour que l'État soit dans un
bon équilibre il faut, tout compensé, qu'il y ait égalité entre le produit
ou la puissance du Gouvernement pris en lui-même et le produit de la
puissance des citoyens, qui sont souverains d'un côté et sujets de l'autre.[...]
Si le Souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des lois, ou
si le sujet refuse d'obéir, le désordre succède à la règle, la force et la
volonté n'agissent plus de concert, et l'État dissous tombe ainsi dans le
despotisme et dans l'anarchie. (Id.396/397)
[...]
Comme la volonté particulière agit sans
cesse contre la volonté générale, ainsi le Gouvernement fait un effort
continuel contre la Souveraineté
(= le peuple).
Plus cet effort augmente, plus la constitution s'altère...
[...]
le Prince
(= le Gouvernement)
opprime enfin le Souverain et rompt le traité
Social. (Id. 421) |
Rousseau insiste
sur l'équilibre qui doit exister entre les trois pouvoirs si chers à
Montesquieu. Le Gouvernement constitue le
pouvoir
exécutif
(dont le souverain n'est que celui dont l'action se
soumet à la volonté générale)
auquel les individus,
ici sujets, doivent se soumettre;
les magistrats, pouvoir judiciaire ne doivent
pas ''donner'' des lois mais veiller à leur bonne application, quant aux
citoyens qui
déterminent la nature même des lois ils représentent le
pouvoir législatif,
la loi étant l'émanation de la volonté générale. Si jamais
l'équilibre est rompu entre les trois pouvoirs on tombe dans
l'anarchie ou dans le despotisme. C'est un peu ce que l'on constate dans bien des
démocraties actuelles ou le citoyen oublie qu'il est aussi
sujet
et où le gouvernant s'affranchit trop souvent de la volonté populaire en ne
soumettant pas strictement à la loi. Il arrive aussi que la loi cesse d'être
l'expression de la volonté générale en n'étant plus qu'une sorte de règlement au
service d'une minorité; une loi dont la légalité est frelatée devient illégitime
et peut conduire à la violence qui devient alors le seul moyen de rétablir la
justice. Le mépris que bien des gouvernements manifestent vis-à-vis du citoyen
ne justifie pas la violence mais permet de l'expliquer.
Dans le livre III du Contrat social (p.397/398),
Rousseau se livre à quelque
pirouettes mathématiques (notes p. 1475) qui l'amènent a démontrer que la
personne morale, mais cependant
incarnée, qui gouverne, a de plus en
plus tendance à abuser de son pouvoir au fur et à mesure que le nombre
d'individus augmente dans la communauté. La fraction de pouvoir indirect détenue
par chaque citoyen tend en effet à diminuer alors même que le pouvoir doit
augmenter car il devra envisager un nombre croissant de dissidents qu'il faudra
éventuellement contenir pas la force. Grande alors est la tentation pour l'État
de tomber dans un autoritarisme excessif.
Ceci amènera Rousseau à suivre Montesquieu c'est-à-dire à considérer la
démocratie possible uniquement que dans les petites unités politiques. On
sait aujourd'hui que la démocratie est possible dans de grands ensembles mais à
condition que la structure administrative de l'État soit très fortement
décentralisée.
| |
L'économie de l'État et des citoyens doit
être vertueuse.
On doit veiller à éviter les dépenses inutiles. |
...la plus importante maxime de
l'administration des finances (qui) est de
travailler avec beaucoup plus de soin à prévenir les besoins, qu'à augmenter
les revenus; [...] c'est peut-être de là
qu'est dérivée l'acceptation vulgaire du mot d'économie qui s'entend
plutôt du sage ménagement de ce qu'on a que des moyens d'acquérir ce que
l'on a pas.(p.266)
[...]
Si l'on examine
comment croissent les besoins d'un État, on trouvera que souvent cela arrive
à peu près comme chez les particuliers, moins par une véritable nécessité,
que par un accroissement de désirs inutiles, et que souvent on augmente
la dépense que pour avoir un prétexte d'augmenter la recette; (p.267)
(Discours sur l'économie politique. Rousseau, La Pléiade, Tome III) |
On est
frappé par la modernité de ce texte qui met l'accent sur les dépenses
superfétatoires tant des États que des individus, il sous-entend que le
bonheur n'a rien à voir avec la surconsommation à laquelle on est journellement
incité dans les sociétés occidentales. Rousseau nous montre bien ici qu'une
bonne gestion de l'économie est indispensable à la bonne marche de la société.
On peut penser que Rousseau aurait certainement condamné la société de
consommation qui veut nous faire croire que le bonheur est au bout du gadget !
CONCLUSION
En fait, l'Homme naturel de Hobbes comme celui de Rousseau, n'est qu'une vue de
l'esprit. Ni Hobbes ni Rousseau ne l'ont observé; il tient plus de l'élucubration que de la vérité
scientifique; disons qu'au mieux, c'est une hypothèse de travail. Pour l'un il se rapprocherait
de l'homme déraisonnable et agressif que Hobbes a pu observer durant les
guerres
de religion, pour l'autre il aurait quelques ressemblances avec le
paysan
savoyard non encore pollué par la dégénérescence morale que Rousseau a pu
observer dans les salons de la ''bonne'' société de son temps où il ne s'est
jamais senti à l'aise. Rousseau toutefois remonte plus loin dans le temps
puisqu'il envisage même l'homme primitif qu'il assimile à une brute
mal dégagée de la bestialité (2). Serait-il comparable à l'ancêtre
immédiat de Cro-Magnon ?
Hobbes et Rousseau considèrent que l'homme ''naturel'' peut être amélioré
mais les moyens que chacun d'eux préconisent sont fort différents. Hobbes propose un
souverain absolu, bon père de famille qui
n'est pas sans rappeler les rois philosophes de Platon ou l'utopique
despote éclairé dont on fera grand cas au
XVIII è siècle. Pour Hobbes l'homme naturellement libre, obsédé par le danger
que représente notre prochain qui ne regardera pas à nous éliminer pour sauver
sa propre vie, doit abandonner sa liberté
pour garantir sa sécurité. Pour Hobbes la
liberté ''naturelle'' est un cadeau empoisonné dont Dieu nous a affublé pour
nous punir d'avoir voulu croquer le fruit de l'arbre défendu de la connaissance;
nous devons abandonner notre liberté, pour notre bien.
Mieux vaut être en vie sans liberté
que mort. Ce que propose Hobbes, c'est un
moindre mal qui révèle son propre
pessimisme qui peut s'expliquer, en partie tout au moins, par ce qu'il a connu durant sa
vie. Hobbes n'est pas un fasciste, ce qu'il préconise, c'est
pour le bien de l'homme qui a besoin d'un berger. Là où le bât blesse c'est que
le berger, de part le principe d'égalité que Hobbes développe, est
fondamentalement de même nature que ''l'homme naturel.''.. Comment '' l'homme loup
pour l'homme '' de Hobbes pourrait-il devenir bon et raisonnable dès lors qu'il
serait responsable de ses semblables ? Ne risque-t-on pas de tomber de Charybde
en Scylla ?
Rousseau veut améliorer le sort de l'homme naturel , non pas en lui demandant de
se soumettre aux lois et aux us et coutumes de la société
injuste et sans vertu dans laquelle il vit, mais en construisant
une société nouvelle où les
lois, émanation de la
volonté générale, seront appliquées d'une manière stricte,
quasi
dictatoriale, mais en accord avec le sujet, être de
devoir, qui s'y soumettra pour son bien. La
loi ne pourra être que bonne car elle aura été édictée qu'avec l'accord des
citoyens, pour leur garantir
des droits. Rousseau
nous apparaît comme un novateur qui croit à un avenir radieux, alors que
Hobbes cherche à ''limiter les dégâts'' de ''l'homme loup'' qui ne peut survivre
que bien ''dressé''. Pour Hobbes, éviter à l'homme la crainte, l'angoisse permanente et une
mort prématurée est un succès qui justifie le système qu'il propose.
En bref Hobbes garantit la survie, Rousseau
propose l'épanouissement. Rousseau,
(avec John Locke) peut être considéré comme l'architecte
de la ''vraie'' démocratie dont il nous a livré les plans sans que nous ayons
encore eu l'occasion d'y goûter réellement faute d'hommes suffisamment vertueux...
On s'est parfois reporté à Hobbes pour justifier la
tyrannie et à Rousseau pour
justifier le totalitarisme. L'un comme l'autre auraient certainement été
horrifiés par les régimes qui se sont réclamés d'eux. L'un comme l'autre
n'avaient certainement pas conscience que les bonnes intentions, empruntées par
des esprits malins
(fascisme) ou trop absolus
(totalitarisme à la Robespierre) , peuvent mener en enfer ...
La
Révolution de 1688. De 1642 à 1649, l'Angleterre connut une
terrible guerre civile: Les anglicans, partisans de la
monarchie
absolue de droit divin soutenaient le roi, Charles Ier
(un
Stuart), qui fut finalement décapité le 30 janvier 1649, par ordre de
Cromwell, chef des Puritains, partisans de la
monarchie
parlementaire. L'Angleterre devint alors une
république et Cromwell,
soutenu par une minorité agissante bien organisée ne tarda pas à instaurer une
dictature. Cromwell devint ''The Lord protector'' jusqu'à sa
mort en 1658. Il y eut ensuite une restauration des Stuart
(Charles II et
Jacques II) mais finalement Jacques II dut abdiquer et fut remplacé par
Guillaume d'Orange (Roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume III) et son épouse
Mary II, une Stuart,
fille de Jacques II. Ces nouveaux souverains abandonnèrent définitivement
le concept de monarchie absolue; désormais la monarchie serait
constitutionnelle. C'est en ce changement de régime que consiste
''The
Glorious Révolution''. Glorieuse car quasi pacifique.
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© Les Fiches à Berca. Dernière mise à
jour:
01/11/2009
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