Fiche 17

 

                                Thomas Hobbes                      Jean Jacques Rousseau
                                                                                                      (1588-1679)                                                                                                                       (1712-1778)

                                                                        Deux conceptions de l'homme 

       Sources 
 
Le temps des philosophes. Hatier, 2003. 640 pages
Grand dictionnaire de la philososophieph. Larousse 2003. 1105 pages
Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale, Denis Huisman.  Ed. Perrin. Paris 2000
Les grands penseurs du monde occidental, J-M.  Piott.  Ed Fides. Montréal 1997.
   Léviathan. Thomas Hobbes
Traduction Gérard Mairet.  Folio Gallimard 2000 (1028 p)
Contrat social & Écrits politiques. JJ. Rousseau
La Pléiade tome III.  Ed. Gallimard 1963
   Hobbes
 Jean Berhardt. Paris. Que sais-je, 2 è édition 1989
Machiavel, Hobbes, Rousseau
P. Manent. Ed. Payot. Paris 1977
  Léviathan, publié en 1651, a été écrit initialement en anglais; Gérard Mairet a traduit  de l'anglais au français.
La version latine de Léviathan date de 1688 et est notablement différente de l'écrit originel en anglais de 1651.
                   Les textes de Rousseau ont été mis en français d'aujourd'hui  

On pourra consulter la Fiche 14 à savoir " Robespierre ou la pratique de l'utopie"   

Il peut paraître présomptueux de prétendre comparer deux géants de la philosophie en si peu   d'espace. Rappelons que l'esprit de ces fiches est de donner un aperçu aux néophytes et de rafraîchir la mémoire de ceux qui ont quelque peu fréquenté ces auteurs. De toute façon, n'ayons pas trop de complexes, et ne nous en laissons pas accroire; ceux qui ont lu la traduction française du Léviathan en entier sont peu nombreux; ceux qui ont lu le Léviathan en anglais et en latin ne doivent pas courir les rues... Même les "professionnels" de la philosophie se rabattent souvent sur le "profil d'une œuvre". À notre époque de gens pressés, doit-on leur en vouloir ?  Ceci étant ce n'est pas une raison pour nous en laisser accroire par des pseudo érudits qui prennent des poses.
Plus nombreux sont ceux qui se sont frottés aux  œuvres politiques de Rousseau mais, c'est certain, ils ne sont pas légion ! La critique de la superficialité des uns ne rend pas forcément  les autres plus profonds...
Ici, on se contente de présenter quelques pistes; si le lecteur se propose d'approfondir on ne doit s'en plaindre...
                                            
                                                                                                                                                           
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                                                                               INTRODUCTION

Hobbes était mort († 1679) depuis près d’un demi siècle lorsque Rousseau (né en 1712) eut l’âge de le lire. Quel dommage qu’ils ne se soient pas rencontrés, quel dommage que nous n’ayons pas eu le plaisir de les entendre converser ! Hobbes et Rousseau: deux conceptions  de l’homme, deux conceptions fort différentes de la société. Hobbes et Rousseau deux auteurs sincères dont l'influence n'a pas toujours été ce qu'ils auraient souhaité qu'elle fut. La pensée de l'un ou de l'autre semble avoir été très marquée par ce qu'ils ont vécu, elle a une généalogie, on pourrait presque dire, pour faire plaisir à Nietzcshe que ce sont, l'une comme l'autre des pensées symptômes.
Hobbes profondément marqué par les turbulences de son époque et par
Machiavel (1469-1527), se dégage cependant du Florentin en remettant le souverain, aussi despotique soit-il, au service de l’homme, de tous les hommes, tandis que Machiavel se complaisait dans l’action, essentielle à la conquête et au maintien du pouvoir dont le détenteur ne fait que flatter le peuple tout en le méprisant.
Rousseau sur le plan politique n’a pas de véritable maître. Ses pensées ne sont pas toujours très nouvelles, certaines ont déjà été exprimées par
Locke (1632-1704).  Bien des idées de Rousseau  auraient peut-être eu intérêt à demeurer dans l’utopie, malheureusement elles se sont matérialisées dans l’action  d’un homme qui l’idolâtrait, à savoir, Robespierre (1758-1794). Ce dernier  n’a pas hésité à utiliser de terribles moyens pour mettre en œuvre les idées du gentil Genevois, idées quelque peu dévoyées puisque le conventionnel a prétendu incarner le peuple qu'il guidait sur la voie du bonheur. Robespierre n’a pas hésité, comme Machiavel, à mettre les moyens  au service  des  fins, non  pour  un pouvoir personnel mais pour le bien de l’humanité toute entière. Machiavel, certes, avait des desseins plus terre à terre mais finalement peut-être était-il plus humain !
Hobbes et Rousseau adeptes d'a priori  contestables  font  preuve d'une grande logique qui révèle, chez Thomas comme chez Jean-Jacques, une rigueur quasi mathématique.

1. Thomas Hobbes (1588-1679).    
Les citations sont extraites du Léviathan.  Ed. Gallimard, collection Folio. Paris. 2000

1.1. Coup d’œil sur sa vie. Issu d’une famille pieuse de la moyenne bourgeoisie, Hobbes s’est très précocement intéressé aux études classiques de son temps; il pratiquait le grec et le latin dès l’âge de 15 ans et certaines de ses traductions sont encore appréciées aujourd’hui (Cf. La guerre du Péloponnèse de Thucydide). Bien que d'extraction modeste Hobbes a été en contact avec de grands esprits de son temps notamment William Harvey (1578-1657), médecin renommé qui a découvert la circulation sanguine pulmonaire, et Francis Bacon (1561-1626). Francis Bacon, père de l'empirisme et de la science expérimentale, était très lié aux Stuart.  À la différence de Rousseau, toujours un peu gauche dans la "haute société", Hobbes était très à l'aise parmi les élites, tant à Londres que sur le continent où il séjourna une bonne dizaine d'années, notamment en France.
Le pessimisme de Hobbes dont est imprégné son Léviathan
(1651), son œuvre maîtresse, s’explique, en partie tout au moins, par les évènements dont il a été  témoin : guerre civile, décapitation de
Charles I er (30 janvier 1649)
, dictature de Cromwell (avec des massacres. Cf. Drogheda 1649!) et finalement l’échec de la monarchie de droit divin sous Charles II et Jacques II, les deux derniers Stuart.
Partisan de l'absolutisme, Hobbes considère que le souverain doit être raisonnable, guidé dans son action par des considérations utilitaires; il doit réussir, pour le bien de tous. Pour Hobbes le souverain, absolu, doit se comporter en père de famille dévoué, sévère mais aussi, juste et bon. Il n'adhère pas à l'idée de droit divin. 
À la différence de John Locke (1632-1704), Hobbes n’a pas connu The Glorious Revolution de 1688* qui a finalement conduit, sans trop d'effusions de sang, à une ébauche prometteuse de monarchie constitutionnelle. Hobbes, par ce qu'il a connu,  avait  peu de raison d’être optimiste. L’idée que l’on se fait du monde et de l’homme est certes une question de tempérament, mais on ne peut nier que cette idée dépende aussi de ce qu'on  a vécu.
Seul l’aspect politique des pensées de Hobbes et de Rousseau sera envisagé ici.

 1.2. Les idées clés de la pensée politique de Thomas Hobbes
Pour Hobbes l'état de nature consiste en la liberté totale qu'a chaque individu de faire ce qu'il veut pour la préservation de sa propre vie. Tout est permis mais, pratiquement,  il faut tenir compte des autres qui jouissent de la même liberté.
Nous sommes donc perpétuellement stressés et en danger.

 

 

 

Dans l'état
de nature,

les hommes
sont égaux pour ce qui est du corps, de l'esprit et, surtout, de la
vanité.

 

La nature a fait les humains si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit que, bien qu'il soit parfois possible d'en trouver un dont il est manifeste qu'il a plus de force dans le corps ou de rapidité d'esprit qu'un autre, il n'en reste pas moins que, tout bien pesé, la différence entre les deux n'est pas à ce point considérable que l'un d'eux puisse s'en prévaloir et obtenir un profit quelconque pour lui-même auquel l'autre ne pourrait prétendre aussi bien que lui.(Léviathan. Folio Gallimard 2000. p. 220) [...] Si l'égalité est plus manifeste selon l'esprit que selon le corps, c'est à cause de la vanité, qui est, peut-on dire, la chose la mieux partagée parmi les humains: chacun s'estime supérieur aux autres.[...]...ils (les humains) sont égaux en vanité. (id. p. 221)

Selon Hobbes, bien sûr qu'il peut y avoir quelques inégalités entre les hommes mais elles peuvent facilement être compensées par la ruse ou  par l’alliance passagère de quelques uns contre un seul ce qui fait que chacun envisage toujours l'autre comme un ennemi potentiel d'où un état de défiance permanent vis-à-vis de l'autre que l'on cherche à éliminer mais que l'on craint car l'autre a le même pouvoir que son voisin. La crainte et la guerre sont donc deux caractéristiques de l'état de nature; l'homme est obsédé par la mort, sa vie étant constamment  en danger. On  se plait également à dénigrer les mérites d’autrui, tout en hypertrophiant les siens propres, la vanité étant la chose la mieux partagée. La médiocrité que l'on croit déceler chez l'autre rassure et permet de se positionner en contre haut. L'importance de la vanité dans les dysfonctionnements des sociétés humaines n'est pas nouvelle et Hobbes  avait certainement fait sienne le célèbre aphorisme de l'Ecclésiaste cité dans la bible: 

                          "Vanité des vanités, et tout est vanité." (Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. )
                                    
                              Le livre de l'Ecclésiaste, Chapitre I. 3è siècle av.JC   

 

L'état de nature est celui de la guerre permanente, résultat de l’application du droit de nature, dont on doit user pour assurer sa propre survie.

Par cela il est manifeste que pendant le temps où les humains vivent sans qu'une puissance commune ne leur impose à tous un respect mêlé d'effroi, leur condition est ce qu'on appelle la guerre et celle-ci est telle qu'elle est une guerre de chacun contre chacun. (Id. p.224) [...] les humains vivent sans autre sécurité que celle procurée par leur propre force, ou leur propre ingéniosité. (Id. p. 225) Le droit de nature (...), est la liberté que chacun a d'user de sa propre puissance, comme il le veut lui même pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie ...(Id. p.229)

Pour Hobbes l'état de nature, sans soumission à aucune puissance commune (État) est une jungle. Hobbes comme Plaute (-254/-184) comme pas mal d'autres, considère que " l'homme est un loup pour l'homme", On est dans un état où l'on vit dans l'obsession permanente de la protection de sa propre vie. Pour l’auteur un tel état de nature existait, entre autres, chez les " sauvages d'Amérique où ils vivent en ce moment même à la manière d'animaux" (p 227). Hobbes n’a jamais observé l’état de nature originel (pas plus que Rousseau d'ailleurs !) mais il considère que les luttes politico-religieuses qu’il a connues dans son propre pays s’apparentent fortement à ce que devait être cet état. Cette manière de voir est contestée par Rousseau qui considère que Hobbes fait une erreur car les guerres civiles qu'il a vécues, sont éminemment sociales et n’ont rien à voir avec l’état de nature, elles sont le résultats d'une  "civilisation" que justement Rousseau récuse.

Hobbes aujourd'hui

Il ne s'agit pas là de convaincre qui que ce soit à quoi que ce soit mais de montrer combien la pensée de Hobbes est contemporaine car elle permet d'expliquer certains faits de la société actuelle. En effet, on peut se demander si ce n’est pas vers un retour à un état de nature, tel que envisagé par Hobbes, auquel on assiste dans certaines banlieues voire dans certains établissements scolaires où la disparition de toute autorité conduit au règne de la force brute amenant à la domination, passagère, de telle ou telle bande de malfrats, transitoirement plus forte mais vite contrée par une autre "force" qui sera à son tour dépassée. L’absence d’une autorité centrale, toute injuste qu’elle puisse être, conduit à la crainte constante qui génère une alternance de soumission et de violence sans mettre un terme à l’insécurité permanente qui devient le lot de la vie quotidienne. Les graves incidents qui se sont produits en mars 2011 entre bandes rivales d'Asnières (92) et de Gennevilliers (92) révèlent à tel point la pensée de Hoobes n'a guère vieilli !
Tito comme Saddam Hussein, caricatures de Léviathan,  avaient au moins su, du temps où ils étaient au pouvoir, imposer une certaine "paix" à l'intérieur du pays; dès leur disparition les guerres civiles ont vu le jour. Il ne s'agit pas là d'une défense de ces deux dictateurs mais d'une simple constatation. Évidemment que le remplacement de Tito et de Sadam par une vraie démocratie eut été préférable. 
Avant 1968 régnait dans les établissements scolaires français une certaine discipline pas toujours juste et parfois abusive, mais qu'en est-il aujourd'hui où, dans certains établissements scolaires difficiles, on voit, trop souvent, n'importe qui faire n'importe quoi sans que le (ou les) perturbateur(s) soient rappelés à l'ordre ce qui entraîne une crainte permanente génératrice de stress, tant chez certains élèves que chez certains enseignants. On en revient à un état de nature où l'homme est un loup pour l'homme. Ceci étant dit il ne s'agit pas de défendre le Léviathan de Hobbes, mais bien de remarquer qu'en l'absence de toute autorité on en revient vite à une sorte d'anarchie. Notons que l'anarchie ne doit pas être systématiquement bannie, toutefois elle n'est envisageable qu'avec des êtres naturellement raisonnables.(
Cf P.Kropotkine)
Comment échapper à l’état de nature et à notre bestialité immanente ?  
(= qui nous est propre, intérieure à nous. transcendante) Hobbes nous propose une solution qui nous rappelle celle des rois philosophes de Platon (Voir la Fiche 7) ou celle des despotes éclairés que Hobbes n’a pas connus. À la différence de Platon, Hobbes ne croit pas à la supériorité de certains (aristocrates = étymologiquement, les meilleurs) pas plus qu’il ne croit à la supériorité des souverains de droit divin que l’on croit  désignés par Dieu.   
Pour vivre en paix il va nous falloir abandonner notre liberté naturelle puisque celle-ci ne conduit qu’à la guerre permanente de ‘’ chacun contre chacun.’’ Cet état de fait, bien entendu, peut être évité par une démocratie bien comprise d'où le courage ne doit pas être absent
, ce, sans avoir recours à un quelconque Léviathan.
Hobbes étant très pesimiste ne croit guère en un homme bon et raisonnable ce qui le conduit à être contre la démocratie "qui n'est qu'une tyrannie des incompétences pervertie par l'éloquence redoutable des tribuns" (p. 140. Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale. D. Huisman. Ed. Perrin 2000).


On devrait être assez sage pour arriver à la déclaration suivante :

 

Justification
d’un pouvoir absolu qui garantit
la  paix

J’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude (populace de Nietzsche ?), ainsi unie en une personne une, est appelée un ÉTAT, en latin CIVITAS. Telle est la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt (pour parler avec plus de déférence) de ce Dieu mortel , auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense. (Id. p.288)

Ce passage capital nous éclaire sur l’idée politique fondamentale de Hobbes : pour échapper à l’état de nature où chacun a les mêmes droits que n’importe quel autre mais sans aucune loi, ce qui conduit à vivre dans un état de crainte permanente, il faut accepter d’abandonner sa liberté à condition que les autres l’abandonnent aussi. Ne craignant plus les méfaits de son prochain on peut désormais vivre en paix, en confiant le pouvoir à un sorte de Léviathan (monstre marin de la bible, il symbole du paganisme) qui édicte les lois sans y être lui-même soumis.   Ce Léviathan terrestre,  selon Hobbes,  est  une  sorte  de "Dieu mortel" tout puissant mais incarné,  dégagé du Dieu éternel. Le despote auquel on est livré veille sur notre vie en bon père de famille pour la satisfaction de tous.  L’égalité des hommes à l’état de nature, maléfique et génératrice de guerres est ainsi transmutée en une inégalité de force entre chacun des individus de la multitude et le Léviathan tout puissant qui inspire une crainte bénéfique conduisant à la sécurité et à la paix. Un père sévère assure la sécurité et l'ordre dans la famille... Bien avant le XVIII è siècle Hobbes semble donc faire l’apologie du despotisme éclaré tout en étant en contradiction avec son principe d’égalité de tous les hommes dans l’état de nature. Pourquoi faire confiance à un ‘’ Dieu mortel ’’ incarné par l’un de nous (ou par un groupe issu de la multitude) quand, selon Hobbes, à l’état de nature, tout homme est vaniteux et jaloux de son propre pouvoir qu’il cherche à imposer aux autres ? Hobbes, particulièrement lucide pour ce qui a trait aux qualités de l'homme est-il vraiment lucide quand il prétend que le Léviathan, mortel et humain, gouvernera pour le bien de l'ensemble de la communauté en prenant congé de ses propres défauts, comme métamorphosé par son nouvel état de souverain qui effacera son état de nature ? Pour quiconque connait un peu l'Histoire cela semble quelque peu naïf.

 

L’obéissance à l’État  doit être absolue.

Nul n’a la liberté de résister au glaive de l’État pour défendre un autre, qu’il soit coupable ou innocent, parce qu’une liberté semblable prive le souverain des moyens de nous protéger et détruit, par conséquent l’essence même du gouvernement.( p.348)

Toute contestation individuelle d’une décision de l’État est un crime car elle affaiblit l’État qui agit pour notre bien. S’y opposer est un acte qui est donc dirigé contre soi-même. Toutefois, Thomas Hobbes, farouche partisan du droit naturel fondamental que l’on a de défendre sa propre vie, considère que l’individu peut résister à l’État dans certains cas particuliers.

 

On garde le droit absolu de protéger notre propre vie
y compris en
désobéissant.

Si le souverain ordonne à quelqu’un (bien que justement condamné) de se tuer, blesser ou se mutiler lui-même, ou de ne pas résister à ceux qui l’agressent [...]  néanmoins celui-ci (le sujet) a la liberté de désobéir (Id. p.346); si quelqu’un est interrogé par le souverain, ou par son autorité, au sujet d’un crime qu’il a commis, il n’est pas tenu (s’il n’a pas l’assurance d’être pardonné) de l’avouer(Id. p.347)  

Pour Hobbes, il n’y aurait rien eu de choquant à ce que Socrate se soit soustrait (par la fuite par exemple), à la sentence d’empoisonnement à laquelle il fut condamné. Le droit naturel de défendre sa propre vie est au dessus de la loi. En bref Hobbes fait l'apologie de la légitime défense.

 

On peut  se rebeller contre le souverain si celui-ci n’a plus la capacité de nous protéger

L’obligation des sujets envers le souverain s’entend aussi longtemps, et pas plus, que dure la puissance grâce à laquelle il a la capacité de les protéger. En effet, le droit que, par nature, les humains ont de se protéger eux-mêmes, quand personne d’autre ne peut le faire, ne peut être abandonné par aucune convention. [...] La fin de l’obéissance est la protection(Id. p.351)

Ceci nous amène à considérer que Hobbes n'est pas partisan de la souveraimneté de droit divin puisque, dans un tel cas, le souverain  ne fait qu’appliquer l’autorité de Dieu et que l’on ne doit pas désobéir à Dieu, or, selon Hobbes, on peut désobéir au souverain qui, bien qu'absolu n'en est pas moins homme, issu des hommes. Le souverain ne doit, d’aucune manière, transgresser le droit de nature, fondamental, au dessus de toute loi civile. La défense de notre propre vie est un droit absolu.
Le deuxième amendement de la Constitution américaine
(Bill of Rigts du 15/12/1791) qui autorise le citoyen à être armé semble inspiré de Hobbes. Cet amendement doit être compris comme une défense du citoyen, lequel a droit de se rebeller contre un
"Léviathan" qui abuserait de son pouvoir absolu; pouvoir absolu qui ne doit jamais cesser d'être au service des sujets dont il a la charge. Remarquons que la garde nationale dont est pourvu chaque États des EU procède du même esprit. Chaque État conserve le droit de se rebeller contre le pouvoir fédéral si jamais ce dernier abuse de son pouvoir.
En dépit de ses violences, Hobbes préférait le pouvoir absolu du " Lord Protector " Cromwell, issu des hommes, à  la monarchie de droit divin, justifiée par Dieu et à laquelle prétendaient les Stuart qui ont finalement été éliminés lors de la "Glorieuse Révolution" de 1688-89. Il faut bien comprendre que l’absolutisme auquel adhérait Hobbes était avant tout le moyen, moindre mal, de garantir la paix entre les hommes d’une même communauté, c’est-à-dire d’éviter les guerres civiles dont Hobbes avait été témoin. En fait l’absolutisme préconisé par Hobbes était pour le bien des hommes et, en aucun cas, pour satisfaire la soif de pouvoir. Rien à voir avec la conception que Machiavel d’un souverain ou pour justifier l'intervention de Dieu.  Le meilleur des souverains absolus devait avoir un profil de bon père de famille et devait être reconnu non par le peuple, entité abstraite qui pour Hobbes était un mot vide de sens, mais par chaque individu en particulier qui se soumettait à condition que ses semblables, égaux, soient également soumis. Ainsi  le souverain, bien intentionné, libérait chacun de nous de la crainte de l’autre et de l’angoisse suscitée par le prochain, en nous garantissant la paix en bon père protecteur. Cette façon d'envisager le pouvoir n'est pas sans faire penser au château fort du Moyen âge autour duquel s'agglutinaient les paysans qui trouvaient là une protection. On est dans l'optique d'un certain paternalisme, au bon sens du terme. 
Pour Hobbes, depuis que l’homme  avait goûté au fruit de l’arbre de la connaissance en transgressant la volonté de Dieu, il fallait s’assumer seul, désormais "plombé" par notre finitude, c'est-à-dire par le fait que la chute nous a rendus mortels, prisonniers d'une vie limitée dans le temps. Suite à notre acte de désobéissance initiale dû à notre orgueil qui nous a poussés à prétendre à une connaissance égale à celle de Dieu, celui-ci nous a infligé une terrible punition en nous offrant  le cadeau empoisonné de la liberté; il faut donc pour retrouver la paix se débarrasser de ce présent vénéneux et ainsi, en quelques sorte, retrouver un Dieu terrestre, comme nous mortel, mais capable de nous libérer de l'angoisse permanente d'une mort violente assénée par n'importe quel autre.
La res publica
(= chose publique) que nous propose Hobbes prend congé de Dieu, ce qui, en son temps, n'était pas du goût de toute le monde....Pour ce qui est de la politique (et peut-être aussi pour le reste !) Hobbes s'inscrit dans un courant naturaliste à savoir: la nature n'a d'autres causes qu'elle même et  rien n'existe en dehors d'elle; Hobbes est souvent considéré comme un vrai matérialiste à une époque où Dieu est encore présent dans presque tous les esprits.  En politique en particulier, pour Hobbes, Dieu n'intervient pas dans cette activité  typiquement humaine.
Ce qui fait l’originalité de la pensée de Hobbes ce n’est pas tant le fait que l’on doive abandonner sa liberté pour se livrer à un dictateur   qui nous protège
(ceci était déjà pratiqué par les Romains, quand la cité était menacée, on élisait un dictateur)  mais l’abandon de toute référence à Dieu dans les affaires de l’État. Hobbes serait un  précurseur de la séparation des églises et de l'État. Notons que depuis l'Acte de Suprématie (1534, sous Henri VIII) il y avait en Angleterre, non pas séparation de l'Église et de l'État mais union de l'Église et de l'État sous une même autorité civile. La société civile s'était donc affranchie de l'autorité du pape tout en tombant dans le césaro-papisme de Henri VIII, ce qui n'aurait peut-être pas déplu à Constantin lui-même  !!
Dans les démocraties actuelles on retrouve des idées clés de Hobbes à savoir l'idée de
dictature (de la majorité) et l'application stricte de la loi. Tout pouvoir est bien dictatorial... Ce qui différencie la "vraie dictature" de la "dictature démocratique", c'est que cette dernière est légalement limitée dans le temps, puisque d'un vote au suivant on peut en changer la nature. Ce qu'imposent deux majorités successives n'est pas forcément semblable...ce qui fait que la minorité n'est pas forcément sous le  joug permanent d'une même majorité. La minorité peut  se muer en majorité et prendre à son tour le pouvoir pour une durée limitée.
Malheureusement, ce qui caractérise les démocraties actuelles, notamment dans le monde occidental, c'est la peur d'imposer ce qui a été décidé par la majorité d'où le pouvoir anormal de minorités bien organisées qui exercent une dictature sur la majorité
(Cf. les lobbies, les syndicats, les associations corporatistes etc). La démocratie est une plaisanterie quand les gouvernants n'ont pas le courage de gouverner.
 

2. Jean-Jacques Rousseau  (1712-1778)      
Les citations sont extraites du Rousseau, tome III, La Pléiade. Paris 1964.

                                                                                                                                      
2.1  Coup d’œil sur sa vie. Né à Genève en 1712, Rousseau,  élevé surtout par des femmes, ne connaîtra jamais sa mère qui meurt en le mettant au monde. Rousseau demeurera une quinzaine d'années dans la République de Genève qui avait été créée par Calvin, dictateur mystique et inflexible de cet État-Cité (1541 à 1564). Le puritanisme et la rigueur morale auxquels prétendaient les Genevois n'étaient pas pour déplaire à Jean-Jacques bien que l'oligarchie  qui était en place à l'époque ait été fort éloignée de la souveraineté du peuple si chère à l'auteur du Contrat social. Au terme de son  adolescence, Rousseau quitte Genève pour la France, et, sans précepteur, se fait lui-même, en  pur autodidacte. Tant à Genève que dans les salons parisiens Rousseau a toujours été comme étranger au monde des ''élites'' de son temps; à la différence de Hobbes  très ''branché'' sur la réalité des faits et très ''pratico pratique''. Jean-Jacques a toujours été un peu décalé à la manière de l'Alceste de Molière que Rousseau affectionnait tout particulièrement. Dans le champ politique comme dans celui de l'éducation, Rousseau demeurera dans le domaine de l'utopie, d'autres que lui mettront ses idées en application. À la différence de Voltaire et de Diderot, de son vivant, Rousseau   ne sera le conseiller ni du prince ni de quiconque.
Deux sujets proposés en concours par l'Académie de Dijon vont attirer l'attention de Rousseau et le rendre célèbre: '' Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ''
(1750) et '' Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle.'' (1754).  Il répond par deux textes à allure de discours qui attirent l'attention du monde intellectuel, tant par leur vigueur que par leur originalité. Rousseau est ''lancé.''


2.2.
Les idées clés de la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau
- La civilisation corrompt. D'emblée dans son discours sur les  Sciences et les Arts, Rousseau critique la perversité de la ''bonne éducation'' que l'on pratiquait dans la ''bonne société'' de son temps et semble nostalgique de la simplicité naturelle du paysan qui garde toute son authenticité.

 

L'éducation actuelle ne  nous conduit qu'aux respects des usages et nous prive de notre authenticité. L'autre devient un traître potentiel dont on doit se méfier car ses simagrées nous masquent ce qu'il est réellement.

[...] c'est sous l'habit rustique d'un laboureur, et non sous la dorure d'un courtisan, qu'on trouvera la force et la vigueur du corps.[...] Aujourd'hui que les recherches plus subtiles et un goût plus fin ont réduit l'Art de plaire en principes, il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans le même moule: sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne: sans cesse on suit les usages, jamais son propre génie.[...] On ne saura donc jamais bien à qui l'on a affaire [...] Plus d'amitiés sincères; plus d'estime réelle, plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous le voile uniforme et perfide de la politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre temps.                                                                                                     
 
                                                                        (Rousseau.  Gallimard, Collection La Pléiade, tome III. Discours, p.8)

On est frappé par la ressemblance qui existe entre l'homme poli, éduqué et ''civilisé'' de Rousseau et l'homme à l'état de nature de Hobbes, tous deux mauvais! Rousseau avait remarqué cette ressemblance, c'est pourquoi il reprochait à Hobbes de confondre l'état de nature avec l'homme des guerres civiles qui n'était que le produit d'une civilisation, bien éloigné de la pureté originelle. Pour Rousseau l'homme ''naturel'' de Hobbes n'est que le produit dégénéré de la civilisation. 
On associe souvent Rousseau à la ''théorie du bon sauvage''.  En fait ce que Rousseau fait remarquer c'est que l'homme simple demeuré au contact de la nature est préférable à l'homme ''bien dressé'' de la ''société civilisée'' dans laquelle il vit; par contre, ceci ne signifie pas que Rousseau condamne toute société. Dès lors que la société est basée sur un bon contrat social il est évident que l'homme a tout intérêt à l'adopter.

 

La connaissance, source du mal et ennemie de la  vertu.

On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière (celle des Sciences et des Arts) s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est produit dans tous les temps et dans tous les lieux. (Id.10) [...] Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre de peuples qui, protégés de cette contagion des vaines connaissances ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres Nations. Tels furent les premiers Perses, Nation singulière chez laquelle on apprenait la vertu comme chez nous on apprend la Sciences;... (Id. p.11) [...] ...Socrate faisant l'éloge de l'ignorance! Croit-on que s'il ressuscitait parmi nous, nos Savants et nos Artistes lui feraient changer d'avis? Non, Messieurs, cet homme juste continuerait de mépriser nos vaines sciences; [...] (p.13 et 14)

Rousseau va à l'encontre du siècle des Lumières; en effet, à l'époque des Encyclopédistes il était de bon ton de croire que le progrès de la science  engendrerait le bonheur universel. Contrairement à la plupart de ses contemporains Rousseau considérait que  le progrès né de la connaissance n'était  qu'un leurre, car, pour lui, l'homme avait perdu la vertu (disposition constante qui porte à faire le bien et à éviter le mal) ce qui lui interdisait l'accès au bonheur. Bien que Rousseau soit un déiste peu tourné vers la chrétienté on ne peut s'empêcher de découvrir en lui un certain scepticisme vis-à-vis du savoir. L'homme actuel, selon Rousseau ressemble fort à Adam après que celui-ci eût goûté à l'arbre interdit de la connaissance; Rousseau se réclame aussi de Socrate qui se méfiait du savoir frelaté des sophistes, sans trop se rendre compte que Socrate était un fieffé sophiste !!
Non seulement Rousseau met en doute la nature du progrès généré par les Sciences et  les Arts mais il met à nu  les causes des inégalités de la société dans laquelle il vit et dont il perçoit  les tares rédhibitoires qui interdisent l'accès au bonheur.

(1)

La propriété privée, source de tous nos maux

Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargné au Genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne.
                                          
(Discours sur l'origine de l'inégalité. Pléiade, page 164)

Ce texte célèbre et souvent cité a des relents marxistes puisque qu'il met l'accent sur la nocivité de la propriété privée des moyens de production (la terre est un moyen de production), source, pour les "socialistes scientifiques ",  des maux du système capitaliste. Ce texte avait provoqué une très vive réaction de Voltaire: '' Quoi celui qui a planté, semé et enclos n'a pas droit au fruit de ses peines.''
En fait  l'idée développée par Rousseau selon laquelle les fruits sont à tous et la terre à personne  est  fort ancienne, elle a très souvent refait surface tout au long de l'histoire de l'humanité. Ainsi, dès le XII è siècle, les Albigeois reprenaient certaines idées des Manichéens, qui dès le 3è siècle condamnaient déjà  la propriété privée; de même les Anabaptistes
(XVI è), interprétant la bible à leur manière en venaient à prétendre que la terre appartenait à tous sans qu'aucun membre de la communauté puisse prétendre en être propriétaire à titre personnel.

(2)

Avantage du contrat social, l'homme arraché à sa condition animale, liberté naturelle et liberté civile

L'homme est né libre, et partout il est dans les fers.  
(Du contrat social.    Rousseau, la Pléiade p.351)
Ce passage de l'état de nature à l'état social produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions des rapports moraux qu'elles n'avaient point auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succède à l'impulsion physique et le droit à l'appétit
[...] il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en (en = état de nature) arracha   pour jamais, et qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et un homme.[...] ...il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour borne que la force de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.[...] on n'en peut occuper (''en'' pour terrain) que la quantité dont on a besoin pour subsister...[...] qu'on en (pour terrain)  prenne possession , non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture [...] ... l'impulsion du seul appétit est esclavage, l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. (Id. 364/365)

Contrairement à  une idée reçue née de la critique que fit  Voltaire à propos du Discours sur l'inégalité: ''Il prend des envies de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage'', Rousseau n'est pas un adepte inconditionné de l'état de nature, en effet il considère que la vraie liberté est la liberté civile qui arrache  l'homme de l'esclavage et à ses pulsions animales. Si l'on compare (2) avec le texte (1) écrit  près de dix ans plus tôt, on voit que Rousseau est beaucoup plus nuancé sur la question de la propriété privée qui devient acceptable si elle est fondée sur des règles de droit civil, elles-mêmes émanation de la volonté générale. La possession de la terre est liée au travail qu'on y produit, on en vient au principe fondamental, souvent réclamé par le monde paysan: la terre doit appartenir à celui qui la travaille.

La propriété privée de la terre est transitoire et liée au travail

Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même;  [...] ... la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le garant des engagements des citoyens; [...] (le) droit de propriété ne s'étend pas au-delà de la vie du propriétaire.
                                                                                                           
(Discours sur l'économie politique. Rousseau, Tome III, La Pléiade p.263)

Ce passage ne contredit pas le (1) dans la mesure on l'on distingue possession, propre à l'État de nature, dans lequel la terre a été acquise par la force, de propriété qui est régie par les lois d'un État civil. Dans ce cas la terre ne peut appartenir qu'à celui et uniquement à celui qui la travaille.  En fait il ne s'agit plus d'une propriété définitive mais transitoire. À la mort du travailleur, la terre retourne à l'État qui peut la confier à un autre ''propriétaire''.

 

L'état souverain
doit exercer un pouvoir absolu sur ses sujets.

Il y a donc dans l'État une force commune qui le soutient, une volonté générale qui dirige cette force et c'est l'application de l'une et de l'autre qui constitue la souveraineté.
(Id. p.294)
Ainsi comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur les siens. (Id. p.305)

Comme Thomas Hobbes, JJ. Rousseau insiste sur le pouvoir absolu que doit avoir l'État sur chacun des membres de la société qui est alors sujet mais, à la différence de Hobbes, le sujet est en même temps citoyen puisqu'il participe à l'élaboration de la loi à laquelle il doit se soumettre pour son propre bien; l'intérêt général est servi par la loi qui limite le droit naturel de chacun,  pour le bien de tous.

 

Souveraineté du peuple.

Le Peuple soumis aux lois en doit donc être l'auteur, car il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de déclarer les conditions sous lesquelles ils veulent s'associer..   (Id. p.320)
... la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique
(id. p.371)  De lui même le peuple veut toujours le bien, mais de lui même il ne le voit pas toujours. (Id. p.311)

En pleine monarchie de droit divin (Louis XV), Rousseau proclame la nécessité de la souveraineté du peuple,  naturellement bon puisqu'il veut toujours le bien. À la différence de Hobbes qui confie le pouvoir à un souverain absolu, bon père de famille qui édictera de "bonnes" lois auxquelles il ne sera cependant pas soumis (le "Léviathan" est au dessus des lois), Rousseau déifie le peuple qui est bon et qui édicte lui même les lois auxquelles il se soumet pour son bien. Cette espèce de sanctification du peuple sera amplement reprise par Robespierre qui prétendra incarner le peuple tout en mettant en œuvre  les idées de Rousseau... Pour Robespierre (Cf. Fiche 14), Dieu ne s'occupe de l'homme qu'après sa mort, pour notre vie, c'est le peuple qui indique la voie à suivre qui ne peut être que bonne...on n'est plus très loin de la dictature du prolétariat .... qui a toujours été incarnée par un dictateur ... (Cf. Lénine, Staline, Mao Tsé Tung)
Hobbes justifiait un certain absolutisme sans toutefois se faire l'avocat du droit divin ce qui le rendait indésirable sous le règne des Stuart, sans qu'il soit pour autant en complet désaccord avec les manières de gouverner de son époque. Les conceptions politiques de Rousseau,  par contre,  vont complètement  à l'encontre  de   ce   qui   se   pratiquait sous Louis XV. Rousseau pose vraiment les bases théoriques de la démocratie moderne. Pour Rousseau l'application stricte des lois ne peut être que bonne puisque les lois sont élaborées par le peuple, fondamentalement bon.

 

Il ne doit pas y avoir d'états dans l'État

Mais quand il se fait des brigues (=querelles), des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l'État.(id. p 371)
Il importe donc pour avoir bien l'énoncé de la volonté générale qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'État et chaque Citoyen n'opine que d'après lui
.
                                                                                                  
(id. p 372)

Rousseau a bien compris les inconvénients de ce que l'on nomme aujourd'hui corporatisme qui tend à privilégier certains sujets en bafouant l'idée fondamentale d'égalité de chacun devant la loi. Dans la démocratie d'aujourd'hui,  JJ. Rousseau n'aurait certainement pas admis certains syndicats qui défendent les intérêts très particuliers de leurs membres tout en prétendant agir dans l'intérêt général et qui, par la même, ont tendance à se  substituer à l'État. Rousseau nous apparaît ici comme un visionnaire particulièrement perspicace. Il est probable que Rousseau n'aurait pas admis non plus que l'Armée puisse être considérée comme un État dans l'État.  Un seul État doit être au service d'un même peuple et le citoyen ne doit jamais perdre de vue qu'il est également sujet, c'est-à-dire qu'il doit obéir aux lois, sans oublier que l'État, pour le bien de tous peut aller jusqu'à éliminer celui qui sort du domaine des hommes pour retomber dans l'animalité. Un membre "malade" de la société devra, en dernier ressort  être "amputé" s'il ne peut être guéri. On ne peut admettre qu'un individu prétende à ses droits en faisant fi de ses devoirs vis-à-vis de l'État.

 

Oui, à la peine de mort, mais...

C'est pour n'être pas victime d'un assassin qu'on consent à mourir si on le devient. (Id. p. 376)  On n'a droit de faire mourir, même pour l'exemple, que celui qu'on ne peut conserver sans danger. (Id. p 377)

Comme Kant (Cf. Fiche 7), Rousseau est pour la peine de mort mais bien entendu si, et seulement si, toutes les autres solutions, sont inefficaces. Cette position fort prudente se démarque de l'abolition pratiquée dans les démocraties modernes. La peine de mort pour Rousseau n'est pas une vengeance de la société contre le coupable mais un moyen qui relève de l'intérêt général. Il a clairement conscience que la libération intempestive d'un coupable peut conduire à la condamnation d'un innocent. Rousseau ne partagerait certainement pas le point de vue de nos modernes  "humanistes"  qui ont tendance à prétendre qu'un assassin plus ou moins repenti mais potentiellement dangereux, devrait être mieux considéré par la société que sa future victime! Par essence cette discrimination est contraire à toute bonne foi.
Dans les cas de récidives combien de fois n'avons-nous pas constaté que la victime était beaucoup moins "médiatisée" que le coupable auquel on continuait de trouver mille circonstances atténuantes alors que la peine de mort eût été bénéfique pour la société toute entière et, surtout, pour celui
(ou celle) qui a été victime de la récidive ! On parle peu de l'innocent "condamné" sans appel par le récidiviste!

 

Nécessité d'un bon équilibre entre les trois pouvoirs pour assurer une bonne marche de l'État

Le Gouvernement reçoit du Souverain les ordres qu'il donne au peuple, et pour que l'État soit dans un bon équilibre il faut, tout compensé, qu'il y ait égalité entre le produit ou la puissance du Gouvernement pris en lui-même et le produit de la puissance des citoyens, qui sont souverains d'un côté et sujets de l'autre.[...] Si le Souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des lois, ou si le sujet refuse d'obéir, le désordre succède à la règle, la force et la volonté n'agissent plus de concert, et l'État dissous tombe ainsi dans le despotisme et dans l'anarchie. (Id.396/397)  [...]  Comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le Gouvernement fait un effort continuel contre la Souveraineté (= le peuple). Plus  cet  effort  augmente,  plus  la  constitution  s'altère... [...]   le Prince
(= le Gouvernement) opprime enfin le Souverain et rompt le traité Social. (Id. 421)

Rousseau insiste sur l'équilibre qui doit exister entre les trois pouvoirs si chers à Montesquieu. Le Gouvernement  constitue le pouvoir exécutif (dont le souverain n'est que celui dont l'action se soumet à la volonté générale) auquel les individus, ici  sujets, doivent se soumettre; les magistrats, pouvoir judiciaire, doivent veiller à leur bonne application, quant aux citoyens qui déterminent la nature même des lois ils représentent le pouvoir législatif, la loi étant l'émanation de la volonté générale. Si jamais l'équilibre est rompu entre les trois pouvoirs on tombe dans l'anarchie ou dans le despotisme. C'est un peu ce que l'on constate dans bien des démocraties actuelles ou le citoyen oublie qu'il est aussi sujet et où le gouvernant s'affranchit trop souvent de la volonté populaire en ne soumettant pas strictement à la loi. Il arrive aussi que la loi cesse d'être l'expression de la volonté générale en n'étant plus qu'une sorte de règlement au service d'une minorité; une loi dont la légalité est frelatée devient illégitime et peut conduire à la violence qui devient alors le seul moyen de rétablir la justice. Le mépris que bien des gouvernements manifestent vis-à-vis du citoyen ne justifie pas la violence mais permet de l'expliquer. Notons que les difficultés de bien des gouvernements d'aujourd'hui viennent d'une non application de la loi, laquelle est ignorée car on a peur de l'appliquer. Quelques manifestations d'une minorité bien organisée (= minorité agissante) sont souvent suffisantes pour empêcher l'application de la loi, on passe de la démocratie à la démagogie.
Dans le livre III du Contrat social
(p.397/398), Rousseau se livre à quelque pirouettes mathématiques (notes p. 1475) qui l'amènent a démontrer que la personne morale, mais cependant incarnée, qui gouverne, a de plus en plus tendance à abuser de son pouvoir au fur et à mesure que le nombre d'individus augmente dans la communauté. La fraction de pouvoir indirect détenue par chaque  citoyen tend en effet à diminuer alors même que le pouvoir doit augmenter car il devra envisager un nombre croissant de dissidents qu'il faudra éventuellement contenir pas la force. Grande alors est la tentation pour l'État de tomber dans un autoritarisme excessif.
Ceci amènera Rousseau à suivre Montesquieu c'est-à-dire à considérer la démocratie possible uniquement que dans les petites unités politiques On sait aujourd'hui que la démocratie est possible dans de grands ensembles mais à condition que la structure administrative de l'État soit très fortement décentralisée.

 

L'économie de l'État et des citoyens doit être  vertueuse.
On doit veiller à éviter les
dépenses inutiles.

...la plus importante maxime de l'administration des finances (qui) est de travailler avec beaucoup plus de soin à prévenir les besoins, qu'à augmenter les revenus; [...] c'est peut-être de là qu'est dérivée l'acceptation vulgaire du mot d'économie qui s'entend plutôt du sage ménagement de ce qu'on a que des moyens d'acquérir ce que l'on a pas.(p.266)  [...] Si l'on examine comment croissent les besoins d'un État, on trouvera que souvent cela arrive à peu près comme chez les particuliers, moins par une véritable nécessité, que par un accroissement de désirs inutiles, et que souvent on augmente  la dépense que pour avoir un prétexte d'augmenter la recette; (p.267)   (Discours sur l'économie politique. Rousseau, La Pléiade, Tome III)
                                                                                                                                                 

On est frappé par la modernité de ce texte qui met l'accent sur les dépenses superfétatoires tant des États que  des individus, il sous-entend que le bonheur n'a rien à voir avec la surconsommation à laquelle on est journellement incité dans les sociétés occidentales. Rousseau nous montre bien ici qu'une bonne gestion de l'économie est indispensable à la bonne marche de la société. On peut penser que Rousseau aurait certainement condamné la société de consommation qui veut nous faire croire que le bonheur est au bout du gadget !
Notons enfin que Rousseau, comme Marx est un esprit religieux. Dans les deux cas la conviction, étayée par une sorte de foi se substitue à la pensée rationnelle. Rousseau nous sert l'hypothèse de la société passée du bon sauvage qui ne connaissait pas encore l'action délétère de la propriété privée, quant à Marx, un siècle plus tard, il nous livrera un société future, toujours à venir, d'où cette même propriété privée aura disparu, en reprenant l'idée clé de Jean Jacques à savoir que ''la terre n'est à personne et que les fruits sont à tous.''


                                                                                                
                                          CONCLUSION

En fait, l'Homme naturel de Hobbes comme celui de Rousseau, n'est qu'une vue de l'esprit. Ni Hobbes ni Rousseau ne l'ont  observé; il tient plus de l'élucubration que de la vérité scientifique; disons qu'au mieux, c'est une hypothèse de travail. Pour l'un il se rapprocherait de l'homme déraisonnable et agressif que Hobbes a pu observer durant les guerres de religion, pour l'autre il aurait quelques ressemblances avec le paysan savoyard non encore pollué par la dégénérescence morale que Rousseau a pu observer dans les salons de la "bonne" société de son temps où il ne s'est jamais senti à l'aise. Rousseau toutefois remonte plus loin dans le temps puisqu'il envisage même l'homme primitif qu'il assimile à une brute  mal dégagée de la  bestialité (2). Serait-il comparable à l'ancêtre immédiat de Cro-Magnon ?
Hobbes et Rousseau considèrent que l'homme "naturel" peut être amélioré mais les moyens que chacun d'eux préconisent  sont fort différents. Hobbes propose un souverain absolu, bon père de famille qui n'est pas sans rappeler les rois philosophes de Platon ou l'utopique despote éclairé dont on fera grand cas au XVIII è siècle. Pour Hobbes l'homme naturellement libre, obsédé par le danger que représente notre prochain qui ne regardera pas à nous éliminer pour sauver sa propre vie,  doit abandonner sa liberté pour garantir sa sécurité. Pour Hobbes la liberté "naturelle" est un cadeau empoisonné dont Dieu nous a affublé pour nous punir d'avoir voulu croquer le fruit de l'arbre défendu de la connaissance; nous devons abandonner notre liberté, pour notre bien.  Mieux vaut être en vie sans liberté que mort. Ce que propose Hobbes, c'est un moindre mal qui révèle son propre pessimisme qui peut s'expliquer, en partie tout au moins, par ce qu'il a connu durant sa vie. Hobbes n'est  pas un fasciste, ce qu'il préconise, c'est pour le bien de l'homme qui a besoin d'un berger. Là où le bât blesse c'est que le berger, de part le principe d'égalité que Hobbes développe,  est fondamentalement de même nature que "l'homme naturel.".. Comment "l'homme loup pour l'homme" pourrait-il devenir bon et raisonnable dès lors qu'il serait responsable de ses semblables ? Ne risque-t-on pas de tomber de Charybde en Scylla ?
Rousseau veut améliorer le sort de l'homme naturel , non pas en lui demandant de se soumettre aux lois et aux us et coutumes de la société injuste et sans vertu dans laquelle il vit,  mais en construisant une société nouvelle où les lois, émanation de la volonté générale, seront appliquées d'une manière stricte, quasi dictatoriale, mais en accord avec le sujet, être de devoir, qui s'y soumettra pour son bien. La loi ne pourra être que bonne car elle aura été édictée qu'avec l'accord des  citoyens, pour leur garantir des  droits. Rousseau nous apparaît comme un novateur qui croit à un avenir radieux,  alors que Hobbes cherche à "limiter les dégâts" de "l'homme loup" qui ne peut survivre que bien "dressé". Pour Hobbes, éviter à l'homme la crainte, l'angoisse permanente et une mort prématurée est un succès qui justifie le système qu'il propose. En bref Hobbes garantit la  survie  d'un  homme  qu'il  ne  cherche  pas  à   transformer,  car  peu   transformable - pessimisme-.
Rousseau propose un véritable l'épanouissement de l'homme; il croit à la création  d'un  homme  nouveau,   notamment  par  l'éducation dont il donne une "recette" dans son Emile. Rousseau est très optimiste. Avant Rousseau on a connu des essais de création d'homme nouveau notamment avec Jésus Christ, après Rousseau les tentatives ont été très nombreuses (Marx, Lénine, Mao et combien d'autres). La nouveauté est toujours à venir, les faits "têtus"(Cf. Lénine) contredisent Rousseau; cependant, on peut toujours espérer.
Rousseau,
(avec John Locke) peut être considéré comme l'architecte de la "vraie démocratie" dont il nous a livré les plans sans que nous ayons encore eu l'occasion d'y goûter réellement  faute d'hommes suffisamment vertueux !...
On s'est parfois reporté à Hobbes pour justifier la tyrannie et à Rousseau pour justifier le totalitarisme. L'un comme l'autre auraient certainement été horrifiés par les régimes qui se sont réclamés d'eux. L'un comme l'autre n'avaient certainement pas conscience que les bonnes intentions, mobilisées par des esprits malins
(fascisme) ou trop absolus (totalitarisme à la Robespierre) , peuvent mener en enfer ...
Avec Hobbes comme avec Rousseau on est interpelé par deux "bizarreries" qui marque les limites de la logique de chacun d'entre eux.
Selon Hobbes, les hommes, pour vivre en paix et échapper à l'angoisse, doivent abandonner leur liberté et se placer sous la protection d'une entité qui les dépasse mais qui toutefois est bien humaine. Le fameux Léviathan, tout compte fait, est un homme ou un groupe d'hommes au dessus des lois qu'ils élaborent et qu'ils appliquent ... aux autres. Mais l'on sait que Hobbes considère tous les hommes comme à peu près identiques, tous égaux en vanité, tous près à s'entre tuer. Mais alors sur quel critère le Léviathan sera-t-il reconnu puisque tous les hommes sont semblables ?
Pour Rousseau le mal provient de la société qui pervertit l'homme, naturellement bon. Mais alors comment un homme naturellement bon peut-il avoir créé un société aussi mauvaise ?
Hobbes comme Rousseau ne devraient-ils pas s'inscrire à un bon cours de logique ? Tout en étant respectueux et même parfois admiratifs des grands auteurs, soyons prudents, personne n'est à l'abri de contradictions majeures qui viennent polluer le sérieux d'une pensée, quelle qu'elle puisse être!!


La Révolution de 1688. De 1642 à 1649, l'Angleterre connut une terrible guerre civile: Les  anglicans, partisans de la monarchie absolue de droit divin soutenaient le roi, Charles Ier (un Stuart), qui fut finalement décapité le 30 janvier 1649, par ordre de Cromwell, chef des Puritains, partisans de la monarchie parlementaire. L'Angleterre devint alors une république et Cromwell, soutenu par une minorité agissante bien organisée ne tarda pas à instaurer une dictature. Cromwell devint  ''The Lord protector''  jusqu'à sa mort en 1658. Il y eut ensuite une restauration des Stuart (Charles II et Jacques II) mais finalement Jacques II dut abdiquer et fut remplacé par Guillaume d'Orange (Roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume III) et son épouse Mary II, une Stuart, fille  de Jacques II. Ces nouveaux souverains abandonnèrent définitivement le concept de monarchie absolue; désormais la monarchie serait constitutionnelle. C'est en ce changement de régime que consiste ''The Glorious Révolution''. Glorieuse car quasi pacifique.
   
                                                                                                                                                       
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© Les Fiches à Berca. Dernière mise à jour: 23/09/2015