Fiche 7

 

           Petite visite à quelques philosophes

On rencontre beaucoup de gens qui ont lu Marx mais peu qui sont en train de le lire ... Il en est de même pour la lecture de la plupart des philosophes. Qui a lu en entier les œuvres de Platon, de Saint Thomas, de Kant, de Hegel, de Nietzsche ? Les professeurs de philo ? Voire. Il n'en reste pas moins que les rares lecteurs d'œuvres complètes ne doivent pas être moqués, on peut même les admirer surtout s'ils nous donnent un résumé cohérent et fidèle de la pensée de l'auteur. Ils nous font gagner du temps et  nous permettent d'avoir une idée des grands courants philosophiques, nous qui n'avons pas forcément le temps ni les capacités requises pour extraire la substantifique moelle de textes souvent difficiles voire abscons. Après tout on peut comprendre l'œuvre de Galilée, de  Pasteur ou de Watson et Crick sans avoir lu leurs  écrits dans la mesure où des intermédiaires éclairés nous les ont expliqués.
Personnellement la philosophie m'intéresse mais je n'ai ni le temps ni les capacités de me plonger dans l'intégralité des textes dont j'essaie  cependant de comprendre quelques extraits. Pour ce qui est de l'intégralité de l'œuvre, seul Wittgenstein me paraît accessible car il a peu écrit, cependant dans ce cas particulier, on a vite tendance à décrocher, tant la pensée est complexe et d'un abord difficile.
Ici je vais donner quelques bribes de la pensée de différents philosophes ce qui permettra peut-être au lecteur qui ne sait rien d'acquérir un petit quelque chose; quant aux autres ils pourront toujours se rafraîchir la mémoire et, surtout critiquer ce qui est dit sans oublier de me faire part de leurs remarques...  Certes la philosophie consiste à  poser des questions tant aux autres qu'à soi-même afin  de trouver des réponses mais, surtout, d'être critique à l'égard des vérités établies souvent beaucoup plus près de la sécrétion psychique pavlovienne que de la pensée véritable...voyons ce qu'il en est. Il faut ajouter aussi que la philosophie propose des clés pour nous ouvrir à la compréhension du monde, elle nous permet surtout de démasquer les convictions, qui trop souvent  se substituent de la vérité, presque toujours relative et difficile d'accès.

Mes sources  
Apprendre à vivre. Luc Ferry. Paris, Plon 2006
Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale
Denis Huisman, Perrin. Paris 2000
L'étonnement philosophique. Jeanne Hersch.
Folio, Paris 1993
Philo de base, Vladimir Grigorieff.
Marabout. Belgique1983

La philosophie.  François Châtelet.
Marabout. Belgique 1973
A History of Civilization. Crane  Brinton
Prentice-Hall, Inc  New Jersey 1971
Socrate in 90 minutes; Platon in 90 minutes etc
Paul Strathern. Ivan R . Dee Chicago.


                                    

 

 

 

                        Socrate-Platon

           Aristote

Kant

Nietzsche

Chaque mot souligné est le départ d'un lien

Socrate-Platon
           470-399                              427-348
Le vrai est accessible mais il est ailleurs...

 Dis-moi Socrate, est-ce que je dois me marier?
   Fais comme tu veux, de toute façon tu le regretteras

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Socrate n'a rien écrit. Platon fut son l'élève  pendant huit ans à partir de 407 av. JC. Socrate avait 63 ans, Platon 20 an.  Que connaît Platon du jeune Socrate ? Comment Platon, qui n'était pas encore né, a-t-il pu transcrire la pensée du maître dans sa jeunesse et dans la force de l'âge ? Autant de questions sans réponses. L'élève a essayé de transcrire la pensée du maître sans toujours  dire  clairement  ce  qui  revenait à Socrate  de ce qui était du domaine de l'interprétation ou, carrément, de l'ajout; alors ? Comment savoir qui a dit quoi, comment savoir ce qui revient à Socrate de ce qui revient à Platon?  Envisageons donc un être bicéphale et admettons que Platon c'est aussi un peu (beaucoup ?) Socrate... sans oublier toutefois Pythagore (570-480) qui a légué à Platon (et à Socrate, allez donc savoir!) l'idée qu'au delà du monde imparfait et changeant révélé par nos sens il y avait un monde immuable et harmonieux: le domaine abstrait des nombres. Pythagore, Socrate, Platon de même qu'Aristote (384-322), élève de Platon, sont des individus un peu mythiques et il est difficile de savoir qui ils étaient vraiment d'autant plus que leurs écrits nous ont été transmis au travers de  traductions arabes souvent remaniées par des copistes qui ne se sont pas privés de commenter les textes originaux sans toujours distinguer l'authentique de leurs propres cogitations. Après tout peu importe, doit-on à tout prix connaître l'auteur d'un texte exprimant une pensée ?
Qui a inventé la roue ? Et pourtant la roue est une invention géniale dont on se sert encore aujourd'hui.  Au fait, qui a écrit la bible ?

1) Dans un des textes philosophiques des plus célèbres,  Platon expose les conceptions de Socrate sur la connaissance et sur la dualité du monde..

Le mythe de la caverne
(Platon. La République, livre VII)

Dialogue de Socrate avec Glaucon, un de ses élèves

Glaucon est Monsieur-tout-le-monde et découvre la ''vérité'' en dialoguant avec Socrate qui pratique la maïeutique(1).

(1) Maïeutique. Selon Socrate c'est l'art d'accoucher des idées; n'oublions pas que la mère de Socrate était sage-femme. Pour Socrate-Platon le monde dans lequel nous vivons est un monde d'illusions, en perpétuel changement,  un monde qui masque le vrai monde, celui des Idées, immuable et parfait que nous avons connu  avant notre chute dans le monde où nous sommes. Il faut alors retrouver la vérité du monde des Idées en faisant un effort constant, en pratiquant la dialectique (ici, art de bien conduire le dialogue) avec un sage (un philosophe, ici Socrate) qui est parvenu à se dégager des apparences et qui, par ses questions judicieuses nous permet de retrouver la vérité qui est en nous. C'est la théorie dite des réminiscences. Ce difficile accouchement qui nous amène au Vrai se fera grâce à une utilisation intelligente de notre raison, qui nous permet d'accéder à une vérité préexistante. Ce difficile accès au vrai n'est à la portée que d'une minorité, à la portée  de ceux qui font un effort, les amis de la sagesse c'est-à-dire des ''vrais'' philosophes. 

Socrate. Figure toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance (2), les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête (3); la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière; naturellement parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Glaucon. Voilà, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Socrate.  Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
(4)

Si depuis notre plus tendre enfance (2) on nous enseigne d'une manière autoritaire (3) une chose fausse comment alors ne pas y croire ? Comment se dégager de la pseudo vérité ambiante que l'on nous propose surtout si nos amis ont eux-mêmes subi le même enseignement ? (4). Socrate met ici le doigt sur la force du conditionnement qui entraîne la conviction c'est-à-dire la certitude d'une idée que l'on considère comme vraie, sans aucune preuve. Aujourd'hui nombreuses sont les convictions engendrées par la pavlovisation que nous font subir les média et, notamment,  la TV. La publicité et la propagande ne sont-elles pas basées sur le postulat: ''puisque tout le monde le dit alors ça doit être vrai !''

Glaucon. Et comment! S'ils sont forcées de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
Socrate.  Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?
Glaucon. Sans contredit.
Socrate. Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
Glaucon. Il y a nécessité.
Socrate. Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?
Glaucon.  Non, par Zeus !
Socrate. Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués. Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres (5).
Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige à force de questions (6), à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres  qu'il  voyait  tout  à  l'heure  lui  paraîtront  plus  vraies  que  les  objets qu'on lui montre maintenant ?
Et si on le force à regarder la lumière elle même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés
(6). N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que   ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?
Glaucon. Assurément !
Socrate. Et si on l'arrache de sa caverne par force (6),
qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement (6), et ne se plaindra-t-il pas de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
Glaucon. Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.

Il faudra commencer par libérer l'élève de ses vieilles habitudes de pensée sans hésiter à le forcer de sortir de l'erreur dans laquelle il était jusqu'alors embourbé (5). Des questions bien ajustées le forceront à reconnaître ses errements passées . Socrate insiste  sur l'effort considérable qu'il faudra fournir pour sortir de l'erreur et sur la souffrance que subit  celui qui accède au vrai. (6).
On est loin des élucubrations des pédagogues à la mode qui prétendent que tout peut être appris et compris d'une manière ludiques, sans effort !

Socrate. Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit, mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
(7)

L'accouchement de la vérité sera non seulement difficile mais long et progressif. Le soleil, cause première sera enfin accessible à celui qui aura fait l'effort de retrouver la vérité qu'il porte en lui (7)

Glaucon.
Nécessairement !
Socrate. Après cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers? (8)

Parvenu à la vérité, l'homme connaîtra le bonheur de la vraie connaissance et éprouvera de la compassion pour ses semblables qui sont demeurés embourbés dans  l'erreur (8)

Glaucon.
Si, certes.
Socrate. Et s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants?
Ou bien comme ce héros d'Homère, ne préféra-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et  souffrir  tout  au  monde  plutôt  que  de revenir à ses anciennes illusions de vivre comme il vivait ? (9)

L'homme parvenu à la vérité du monde parfait  des Idées considérera les honneurs du monde illusoire qu'il a connu comme autant de vanités qui ne font qu'entraver le bonheur. La connaissance du vrai conduit donc à la sagesse et à la félicité (9).
Il y a là énormément d'optimisme
. Malheureusement, l'histoire a montré que bien des savants qui avaient côtoyé la vérité et qui s'étaient consacrés à l'étude pendant des années sont cependant tombés dans les pièges de la vanité et de la volonté de puissance en basculant dans l'erreur, parfois sans même en prendre conscience. Certes Einstein n'a pas suivi Hitler, mais d'autres grands penseurs se sont laissés subjugués par le nazisme.

Glaucon. Je suis de ton avis, il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.
Socrate. Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut, il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter?
Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ? (10)

L'homme qui connaît court le risque d'être inadapté au monde illusoire dans lequel vit le commun des mortels il risque aussi d'être persécuté s'il ne partage pas les mensonges du monde de ses contemporains. Ainsi le savant, le visionnaire celui qui aura compris avant les autres sera-t-il toujours montré du doigts voire persécuté car il révèle l'erreur dans laquelle se complait le plus grand nombre, erreur qui garantit un certain confort intellectuel que l'on ne veut pas remettre en cause (10). La médiocrité (avec la polution!) est ce qui se partage le mieux , quand on la décèle chez les autres, elle nous rassure...
Galilée est un bel exemple de celui que l'on ne voulait pas croire...

Glaucon.  Sans aucun doute.
Socrate. Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses (11);
qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et
qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique (11)

L'homme qui aura fait l'effort de sortir du monde des illusions pour accéder au vrai aura accès au  Bien ce qui le conduira à la sagesse tant dans la vie publique que privée (11).
Ceci nous amène à la vraie Philosophie
(= qui aime la sagesse) à laquelle n'accède qu'une infime minorité d'individus. Ce sont ces philosophes qui devraient, selon Platon, gouverner la cité, cité des rois-philosophes qui ne sont pas sans rappeler l'idée des despotes éclairés du XVIIIè siècle.  On voit là le caractère tout utopique de la pensée de Platon, pensée que l'on a trop souvent transplanté dans le monde réel pour justifier l'injustifiable (Totalitarisme, fascisme)...Platon était certainement un homme de bonne foi dont la pensée a été malheureusement  utilisée un peu par n'importe qui.
Notons en passant que le surhomme de Nietzsche qui pourtant rejette le monde dualiste de Platon, lui aussi arrive à un dépassement de sa condition d'homme par un travail constant de la volonté qui tort le cou à toutes les idées reçues. Toutefois le surhomme de Nietzsche ne prétend pas, comme les rois philosophes ou comme le despote éclairé prendre les rênes du pouvoir, mais tout simplement être ce qu'il est pour lui seul.

Glaucon.  Je partage ton opinion, autant que je le puis.
Socrate. Eh bien ! partage là encore sur ce point, et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses-tu qu'il soit étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle même...
(12)

Ici,  Socrate, homme sage  à la recherche du vrai, semble régler des comptes avec ceux qui l'ont condamné et qui sont encore dans la caverne à contempler des illusions tout en ne tolérant pas qu'un individu exceptionnel révèle leur médiocrité (12)...

Attention !
L'allégorie de la caverne est très poétique et d'une très grande efficacité pédagogique mais elle ne prouve absolument rien de la dualité du monde que nous impose Platon. Le monde des Idées, seule réalité, distinct du monde d'illusions dans lequel on vivrait, n'est même pas une hypothèse puisque nous n'avons aucun moyen d'infirmer ou de confirmer. Il n'en reste pas moins que cette conception dualiste (par opposition à moniste) du monde a été très souvent reprise et qu'elle demeure, aujourd'hui encore, une manière de penser partagée par nombre d'entre nous. Les empiristes anglais du XVII et XVIII è siècles (Locke et Hume en particulier) ne partagent absolument pas cette manière de voir; quant à Nietzsche il l'a condamnée vigoureusement puisqu'il considère ce que nous vivons comme une réalité éminemment changeante et en perpétuel devenir comme  le pensait déjà Héraclite ( présocratique).
Le mythe de la caverne nous montre également que Socrate qui prétendait nous débarrasser des erreurs du monde illusoire que nous livrent nos sens nous entraîne dans un monde tout aussi incertain, celui des Idées, auquel nous devons croire, sans aucune preuve... Et si Socrate, parfois, n'était qu'un drôle qui cherche à nous en faire accroire ? On peut également se demander si la croyance en un monde parfait et immuable n'est  pas pour Socrate-Platon révélatrice d'une certaine peur du temps qui, dans notre bas monde, grignote tout, y compris notre propre vie. Le monde des Idées, refuge pour échapper à la réalité...pour contrecarrer la mort ? Le monde des Idées, un monde où rien ne change, un monde qui nous sécurise ! Un monde en or, métal qui défie le temps ...

Notons enfin que cette conception dualiste du monde a été reprise par les gnostiques, hérésie du IIIè siècle développée essentiellement par Manès qui nous a donné le manichéisme auquel Saint Augustin avait adhéré durant sa jeunesse.
(Cf.Fiche 10)
Il n'en demeure pas moins que le ''Mythe de la caverne'' nous engage à faire un effort considérable pour nous dégager des idées reçues, des conditionnements divers et de toutes nos convictions pour accéder à la vérité qui peut être divulguée par nos sens. Souvenons-nous à ce sujet du bâton partiellement plongé dans l'eau qui, selon nos yeux, parait brisé au point de contact de l'eau et de l'air alors que notre toucher démasque l'erreur. A-t-on besoin du monde des Idées pour accéder au vrai ?

2) Les conceptions politiques de Platon.
Platon nous propose une société utopique dans laquelle la cité serait gouvernée par un roi philosophe assisté de sages désintéressés, détachés des biens  matériels et dévoués à la multitude à laquelle ils ne veulent que du bien. Platon, contrairement à Aristote,
(qui a été son élève pendant vingt ans et qui est beaucoup plus réaliste) est bien un idéaliste .

'' Donc, les maux ne cesseront pas pour les humains tant que la race des purs et authentiques  philosophes n'arrivera pas  au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettront pas à philosopher véritablement''. (Platon, Lettre VII)

Après tout, pourquoi pas? Rien de mieux qu'une société gouvernée par les meilleurs (= aristocrates ), par ceux qui ont accédé à la sagesse, laquelle permet d'agir d'une manière droite et juste conduisant au bien de tous. Cette sagesse n'est accessible qu'aux individus doués de vertu, qualité qui dispose, d'une manière constante, à faire le bien et à éviter le mal. Toutefois, en prenant de l'âge, et après avoir connu bien des déboires dans le domaine politique (Platon  a connu de multiple aventures et a même été vendu comme esclave !),  Platon  a  revu  sa  copie et,  dans '' Les lois'' nous propose non plus une cité idéale mais une cité, qui selon lui, éviterait le pire. Marqué par l'expérience de Sparte, cité militaire, Platon en arrive à une organisation très autoritaire de la société avec des enfants  précocement soustraits à l'influence de leurs parents (comme dans la Chine de Mao) et à une stratification sociale  rigoureuse: gouvernants, guerriers et producteurs (artisans, paysans et commerçants) avec cependant une certaine évolution possible au niveau individuel puisque les enfants doués (Platon croirait-il à certains a priori ''génétique''?)  pris en charge par l'État, peuvent être sélectionnés pour intégrer la classe des gouvernants. Il n'est pas étonnant que certains aient vu en Platon un ancêtre des totalitarismes et des fascismes, en oubliant que pour Platon ceux qui gouvernent doivent être d'une sagesse exemplaire et, évidemment, de bonne foi...  Platon est aussi un peu l'ancêtre de l'idée de despotes éclairés, très en vogue au XVIII è siècle. Frédéric II de Prusse n'était-il pas un peu philosophe ? Malheureusement l'éclairage que lui apportait ''sa'' philosophie n'était qu'une faible lueur qui masquait mal son despotisme...  Robespierre, pétri de vertu, sûr de lui et de bonne foi était-il une sorte de roi philosophe, lui qui voulait créer un homme nouveau et éliminer tous les corrompus? Peut-être, mais est-ce vraiment souhaitable ? Comme Philinthe (Cf. Le Misanthrope de Molière), ne doit-on pas nous contenter du genre humain tel qu'il est. Et faire avec !
Malgré toute la sympathie que l'on peut avoir pour Platon il faut quand même bien admettre que certains de ses propos font un peu peur ! N'a-t-il pas écrit dans la République
(V):

Former des unions au hasard serait une impiété dans une cité heureuse... Nous ferons des mariages aussi sains qu'il sera en notre pouvoir; or les plus sains seront aussi les plus avantageux [...]  Il faut, selon nos principes, rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d'élite, et très rares, au contraire, entre sujets inférieurs (!!) de l'un et l'autre sexe.

Devrait-on voir en Platon un précurseur de l'eugénisme si cher à Gobineau ?

3) Socrate-Platon et le christianisme
Le christianisme, avec sa trinité (Le Père, le Fils et le Saint Esprit) est une religion encore mal dégagée du polythéisme qui était de mise dans la Grèce antique. Le monde parfait des Idées n'est pas sans nous faire penser au paradis d'où l'homme a été chassé, homme qui désormais est toujours partagé entre la réalité d'un monde changeant révélé par nos sens et une certaine idée de la perfection  immuable, que l'on exprime par les concepts,
auxquels on se réfère sans jamais pouvoir les atteindre. L'idée du Bien si chère à Platon semble s'être muée en Dieu le Père que l'on doit considérer comme contemporain,   de tout temps, du Fils et du Saint Esprit.  Nombreux sont les ''hérétiques'' qui, au début de la chrétienté
(jusqu'au IV è siècle notamment) ont contesté les ''vérités'' qui leur étaient assénées; la raison qu'ils avaient appris à utiliser au travers  Socrate et Platon (et surtout d'Aristote)
s'accommodait mal au dogme qu'on leur imposait et qui était impensable sans la foi.  Ainsi les Gnostiques auraient certainement plu à Socrate étant donné le scepticisme dont ils faisaient preuve vis-à-vis des ''vérités révélées'' ! Ce fut Constantin qui, au concile de Nicée (325), mis un terme aux ''discussions'' de nature socratique des hérétiques en imposant des ''vérités'' d'autorité, définitives et ''indiscutables''. Dans un premier temps l'Église se méfia de Socrate et de Platon; ce n'est que plus tard que la pensée grecque, fut reconnue en Aristote grâce à Saint Augustin (354-430) et surtout à Saint Thomas d'Aquin (1225-1274).

Protagoras  prétendait que '' L'homme est la mesure de toute chose '' c'est-à-dire que toute ''vérité'' du monde dans lequel nous vivons dépend de celui qui croit la détenir. Ce qui est vrai pour l'un peut être faux pour l'autre à moins qu'on ne se réfère au monde des Idées ''inventé'' par Socrate-Platon, monde qui ne dépend plus de nos sens trompeurs mais de notre raison qui nous permet d'accéder au Vrai universel et immuable via un dialogue bien conduit que l'on nomme dialectique, laquelle est l'outil qui permet l'accouchement des idées c'est-à-dire la maïeutique. Avec Platon c'en est fini du monde changeant d'Héraclite qui prétendait que:
                      
 ''On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve''

notre monde n'est qu'illusion et prétendre à la vérité au travers de son étude conduit à l'erreur. Au départ on doit adopter la célèbre formule de Socrate:

 

'' Je sais que je ne sais rien ''

 

mais ne pas en rester là afin de ne pas tomber dans un scepticisme stérile. C'est en nous-même que l'on doit chercher la vérité que l'on a oubliée et et que l'on pourra retrouver grâce au dialogue ( avec soi-même ou avec autrui ) guidé par la raison qui ne devra pas se laisser piéger par des raisonnements faux si chers aux sophistes que Socrate a toujours dénoncés. On ne découvre pas la la vérité on se la remémore, c'est la théorie des réminiscences en pratiquant la maïeutique.
Avec Socrate et Platon, la philosophie est devenue un outil de contestation et de remise en question, très vite considéré comme dangereux, d'où l'interdiction de son enseignement ou son contrôle pointilleux  dans tous les régimes politiques autoritaires.
En 386 av. JC, Platon fonda  une école qu'il nomma Académie que l'on considère comme la première université connue.
Enfin, il ne faut pas oublier que le dualisme ''monde des sens, trompeur, monde des Idées, immuable et pafait''n'a fait l'objet pour Platon lui-même d'aucun questionnement car il était pour Socrate, son maître,  une évidence qui cependant n'était que du domaine de la conviction. Socrate qui soi-disant ne savait rien a toujours cru savoir cependant que le monde était dualiste. Il faudra plus de vingt siècles pour que l'on remette en question cette façon de voir le monde. Ce sera l'oeuvre de Hume et de Nietzsche en particulier.


                                                                                             
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Aristote
384-322

 
Le vrai est à notre portée, ici et maintenant

Dans ce célèbre tableau de Raphaël, Platon, à gauche, pointe le ciel alors qu'Aristote, dans une sorte de mouvement d'apaisement tourne la main vers le sol. Le peintre italien exprime d'une manière magistrale la différence fondamentale qui existe entre Platon, utopiste, ne s'intéressant qu'au monde abstrait des Idées qu'il cherche en lui-même et Aristote, son brillant élève, qui se détache du maître par son réalisme et sa passion pour l'observation du monde dans lequel il vit.
Aristophane dans Les Nuées se moquait de Platon qui évoluait dans les nuages, avec Aristote on revient sur terre.
    
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1. Forme et matière

 

Aristote, le plus doué des l'élèves de Platon, modifia certaines conceptions du maître en intégrant le monde révélé par nos  sens dans le monde réel, alors que pour Platon, le monde dans lequel nous vivons n'était qu'illusion. Pour Aristote, toute chose appréhendée par nos sens résulte de l'association d'une forme abstraite, universelle, immuable qui donne à la matière l'aspect particulier de ce que nous observons. Les formes (=Idées) ne sont plus dans un monde autre mais dans l'objet (au sens large, vivant ou non vivant concret) même.
Selon Aristote:

          

      On ne pense pas sans images
(De l'âme, III)

La réalité d'un chat en particulier, changeant et mortel,  se résume à de la matière à laquelle la forme a donné un aspect particulier, celui d'un chat différent de tous les autres mais dans lequel on retrouve certains caractères  généraux communs à tous. La forme deviendra vite le concept, c'est-à-dire quelque chose qui n'existe pas mais qui nous est cependant utile, notamment dans le domaine du langage. L'évocation verbale d'un concept nous renvoie toujours à  un aspect particulier de celui-ci, le concept étant inaccessible en tant que tel. Si je dis ''cheval", je vois alors une image mentale qui se rapporte à un cheval particulier, déjà vu soit en réalité, soit une image d'un livre, d'un film, d'un tableau etc. Mais je n'aurais jamais accès au cheval parfait du concept. Je n'ai accès qu'à une ou des représentations particulières.
De plus, Aristote semble penser que les formes (les essences ?) précédent les choses tangibles, ces dernières étant nées, par une sorte de déduction,  à partir du général.

2. La seule vraie connaissance est celle des causes

Or le connaissable par excellence, ce sont les principes et les causes; c'est par eux et à partir d'eux que les autres choses sont connues, et non pas les principes et les causes qui sont connus par les autres choses... (1)
La science la plus élevée et qui est supérieure à toute science subordonnée, est celle qui connaît en vue de quelle fin il faut faire quelque chose. Et cette fin est le bien de chaque être, et d'une manière générale, c'est le souverain Bien dans l'ensemble de la nature. De toutes ces considérations, il résulte que  c'est à la même science que s'applique le nom de philosophie: ce doit être en effet la science théorique des premiers principes et des premières causes; car le bien. c'est-à-dire la fin est l'une de ces causes.
(2)
                                   
(Métaphysique. Livre I)      

 

Aristote ne s'intéresse guère à l'induction qui consiste à accéder au général à partir de cas particuliers identiques que l'on a observés de nombreuses fois.(1)
Aristote considère  que science et  philosophie doivent se confondre, et que la seule véritable connaissance  doit nous conduire aux premiers principes et aux premières causes c'est-à-dire au Bien. La connaissance a donc une finalité.
(2)

En bref Aristote recherche le ''pourquoi'' de toute chose et de tout phénomène et, par cette attitude même, s'écarte de l'esprit scientifique qui se contente du ''comment''. Pour Aristote, le but de la science, confondue avec celui de la philosophie est  du domaine de la métaphysique c'est-à-dire au delà de la physique, hors de la nature (physique = nature), hors du monde dans lequel nous vivons. En bref Aristote n'est pas encore complètement dégagé de la pensée magique qui régnait dans la Grèce de son temps.

3. La logique, outil au service de la connaissance
C'est Aristote qui a mis la logique au service de la connaissance ce qui conduit à une grande rigueur dans les raisonnements. Ainsi si je considère que A = A et A différent de  non-A je peux affirmer d'une manière certaine que que A et non-A ne sont pas identiques.
Le syllogisme, inventé par Aristote, permet, par enchaînement logique, de passer d'une affirmation à une autre sans contestation possible, sans pour autant mener forcément au Vrai....

Exemples de syllogismes:
A.  Tous les hommes ont un coeur
                (Prémisse majeure)
     Or je suis un homme
                (Prémisse mineure)
     Donc j'ai un coeur
                   (Conclusion)

B. Tous les hommes sont immortels.
    Or je suis un homme.
    Donc je suis immortel.

C. Un diamant bon marché est rare
    Or tout ce qui est rare est cher
    Donc un diamant bon marché est
    cher.

 

A. Nous avons là un syllogisme conduisant à une conclusion vraie sans discussion possible car d'une part la majeure est vraie et, d'autre part, le raisonnement est sans faille.
Il n'en est pas toujours ainsi.

B.
Voici un syllogisme sans faute de raisonnement qui conduit à une conclusion du domaine de la conviction, la majeure ne pouvant être considérée comme objectivement vraie. On comprend que de tels sophismes aient peu être utilisés par la religion.

C. Ici encore nous avons un bel exemple de raisonnement sans faille qui nous conduit à une conclusion fausse à cause d'une prémisse mineure qui est fausse....

En bref le syllogisme est un excellent outil à condition de vérifier la fiabilité de ses prémisses; le raisonnement qui le constitue n'a rien à voir avec la foi ni avec une quelconque croyance et en cela il entre dans le domaine des sciences. Le syllogisme est une arme redoutable qui peut être extrêmement dangereuse quand elle est utilisée par des individus de mauvaise foi et/ou sans bon sens ou encore, par des esprits qui ont des convictions religieuses (voir plus loin, St Thomas d'Aquin)
 

4. Aristote et le Politique

C'est pourquoi il est évident que l'homme est un animal politique, bien plus que n'importe quelle abeille ou n'importe quel animal grégaire (1). Car, nous le disons souvent, la nature ne fait rien en vain.(2)

De plus la cité est par nature antérieure à la famille et à chacun d'entre nous, car le tout est nécessairement antérieur à la partie; car si le tout est détruit il n'y a plus ni main ni pied, si ce n'est par homonymie, comme quand on parle d'un pied ou d'une main de pierre, car ils ne seront ainsi séparés du tout qu'après la mort...(3)

Que, donc, la cité soit à la foi naturelle et antérieure à chacun de ses membres, c'est évident.(3)
                                                                                    (Politique)

 

Selon Aristote, l'homme, et en particulier l'homme grec, ne peut vivre en harmonie qu'au sein d'un tout qui est la cité.(1)
Aristote semble être profondément finaliste.
(2)Pour justifier son affirmation (gratuite) selon laquelle le tout est antérieur à la partie, Aristote use d'une analogie, celle du corps de l'homme et de ses membres (corps que l'on peut ''démonter'' sans être capable d'en refaire la synthèse), ce qui n'a rien à voir avec une démonstration. ''L'évidence'' que nous propose Aristote est en fait une conviction que l'on n'est pas obligé de partager...(3)

Aristote, comme Platon parfois, ne doit pas  être pris trop au sérieux , lui aussi  se comporte parfois comme un drôle !  En tout homme il y du meilleur et du pire,  or  après tout,  Aristote n'est qu'un homme!

Pour faire partager ses connaissances et sa manière de voir le monde, Aristote a créé ''le Lycée'' où, souvent,  il enseignait tout en marchant d'où le nom de péripatéticienne donné à son école (grec: peripateïn= se promener).
Aristote, est le premier à donner une description précise de nombreux  organismes qu'il a observés avec minutie tout en les classant d'une manière rigoureuse. Aristote pratiquait également la dissection afin d'essayer de comprendre le fonctionnement de ce qu'il observait.
Ignoré ou presque du monde romain il fut réintroduit dans le monde occidental au XIII è siècle par
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) après avoir été adopté par les Arabes. Grâce à St Thomas d'Aquin qui mit la logique d'Aristote au service de l'Église, on réussit pendant plusieurs siècles (jusqu'à la renaissance et même jusqu'au XVIII è) à concilier foi et raison, les prémisses étant souvent du domaine de la foi et le syllogisme dont on se servait pour ''prouver'' un peu n'importe quoi étant du domaine de la raison.
Aristote s'inscrit si bien dans l'Eglise que l'on en vint à considérer toute proposition qui ne figurait pas dans ses écrits (souvent amplement remaniés par les traducteurs et/ou les copistes), comme une hérésie. C'est ainsi que Galilée fut condamné car ce qu'il avançait (une terre sphérique qui tourne sur elle-même) ne figurait pas dans les oeuvres d'Aristote. De même quiconque  remettait en cause les quatre ''éléments'' fondamentaux (terre, le feu, l'air et l'eau) de toute chose était vite mis à l'index.  Certains prétendent qu'Aristote a bloqué l'évolution des connaissances pendant des siècles, cette façon de voir est fort contestable car ce n'est pas Aristote qu'il faut blâmer mais l'usage qu'on en a fait.
Malgré toutes ses imperfections et l'usage abusif de sa pensée trop souvent déformée, Aristote demeure, sans conteste, un  immense penseur qui a permis à l'humanité tout entière de sortir d'un monde magique pour nous introduire dans l'univers de l'observation  et de la logique, produit exemplaire de la raison ce qui fait que le monde dans lequel nous vivons est devenu un domaine où la science a pu s'épanouir. Avec Aristote, la raison était à l'honneur, ce n'est pas de sa faute si, bien après sa mort la raison a été  polluée par la foi.

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Emmanuel  Kant
(1724-1804)

Le vrai est inaccessible

Emmanuel Kant est né à Königsberg, en Prusse orientale  en 1724 et est mort dans cette même ville en 1804, pratiquement sans en être sorti ! Bien que d'ascendance écossaise Kant n'en pas moins  un authentique Prussien, discipliné et habité par l'esprit de système, sans pour autant être particulièrement attiré par les activités militaires,  très en vogue à l'époque dans son pays. Kant a bien connu la Prusse de Frédéric II que l'on qualifie souvent (à tort ?) de despote éclairé.
Kant consacrera son intelligence exceptionnelle à essayer de comprendre ce qu'est la connaissance tout en définissant une morale, tout à fait cohérente bien que pas très nouvelle.

1. Kant et la connaissance
Coincé entre le rationalisme très déductif de Descartes (1596-1650. - Discours de la méthode -, 1637) et l'empirisme réducteur et évidemment inductif de Hume (1711-1776. - Enquête sur l'entendement humain -, 1748) qui rejetait toute métaphysique, Kant nous propose  une vaste synthèse qui réhabilite la métaphysique sans pour autant rejeter l'empirisme.
C'est en 1781 que Kant publie l'oeuvre magistrale de sa vie ''
Critique de la raison pure'', ( 749 pages, Flammarion 2001, Collection GF) qui semble avoir été ''grignotée'' par un grand nombre de lecteurs mais rarement explorée de fond en comble;  en allemand, son étude est parait-il très difficile pour quiconque n'a pas une connaissance approfondie de la langue et,   pour passer dans une autre langue, la ''Critique''  exige des traducteurs d'un haut niveau, tant dans le domaine linguistique que philosophique. Quelques exégètes  bons pédagogues ont pu mettre Kant à la portée des amateurs de philosophie, sans trop risquer de les rebuter.
Kant réhabilite la métaphysique dont Hume faisait l'économie; en effet pour Hume la connaissance du monde dans lequel nous vivons, toute incomplète qu'elle soit,  ne peut se faire que par induction, a posteriori,  par le biais des sensations qui sont les seules voies d'accès à une certaine réalité que l'on considère, à tort, comme vraie. Hume,  très sceptique pour tout ce qui a trait à la connaissance absolue, va même jusqu'à prendre congé de Dieu qui ne nous est plus nécessaire pour comprendre le monde. Pour les empiristes anglais et pour Locke en particulier, sans la connaissance qui nous vient entièrement de nos sens, dès notre naissance notre naissance, notre esprit n'est qu'une table rase. Hume pouvait afficher son athéisme dans l'Angleterre du XVIII è siècle sans trop de risque. Notons  que Descartes, qui faisait une confiance absolue à la raison, ne croyait peut-être pas en Dieu non plus ... mais ne s'en vantait pas, pour ne pas avoir d'ennuis!
Pour Kant, toute connaissance nécessite bien sûr une intervention de nos sens mais la connaissance inductive à laquelle ils nous conduisent n'est pas satisfaisante car on ne peut connaître sans certains a priori qui n'ont rien à voir avec l'expérience
(expérience, ici = ce qui nous vient des sens).

Bien que la connaissance commence avec l'expérience, il ne s'en suit pas qu'elle dérive entièrement de l'expérience.
    
      (Critique de la raison pure 2 ème édition, 1787)

Kant conteste Hume sans toutefois le rejeter: nos sens sont une condition nécessaire pour accéder à la connaissance mais absolument pas suffisante.

 
   

Dès les temps les plus anciens de la philosophie, ceux qui étudiaient la raison pure ont déjà conçu en dehors des choses sensibles ou phénomènes (Phaenomena) qui composent le monde des sens, des êtres intelligibles particuliers (les noumènes = noumena) qui constitueraient un monde intelligible, et confondant phénomène et apparence, ce qui est bien excusable, en des temps encore incultes, ils n'attribuaient de réalité qu'aux êtres intelligibles.
                                    
(Kant, Prolégomènes...) 


Ici, Kant fait allusion au monde des Idées de Platon, Idées qui, pour Kant deviennent les noumènes, c'est-à-dire  des choses en soi. Alors que Platon prétendait que le seul vrai monde était celui des Idées, auquel on pouvait accéder par une dialectique bien conduite, Kant sans nier ce monde de l'absolue vérité va le considérer comme inaccessible.

 

Kant considère que la connaissance ne peut se passer de catégories,  non expérimentales, comme le temps et l'espace, catégories dans lesquelles le monde des sens s'inscrit et qui ne serait rien sans elles... Pour Kant le temps et l'espace ne nous viennent pas des sens et pourtant nous en avons conscience. Après l'énorme chamboulement créé par les empiristes anglais qui nous conduisaient au matérialisme, Kant réintroduit une certaine transcendance dans la connaissance et nous insère de nouveau dans la  spiritualité.

Supposons que pour une chose dont nous avons une connaissance empirique (par la voie de nos sens), nous enlevions de cette chose certaines qualités  telles que la couleur, la consistance, le poids ... on s'aperçoit par contre qu'il est impossible d'effacer l'espace dans lequel l'objet se situe. L'espace sera toujours là, même si l'objet a complètement disparu...    
                                  
(Critique de la raison pure)

 

Ceci amène Kant à penser que la connaissance que l'on a d'un objet nécessite non seulement les donnés a posteriori qui nous sont proposés par nos sens mais aussi des catégories, tel l'espace qui échappe à l'expérience et qui est un a priori transcendant, du domaine de la métaphysique.

Quoi qu'il en soit, Kant comme Hume ne prétend pas à une connaissance absolue et admet que, même avec l'intervention de donnés a priori on accède qu'aux phénomènes et non aux choses en soi (= les noumènes) qui nous seront à jamais inaccessibles.  En bref, Kant critique la raison car, bien qu'indispensable,  elle ne parviendra jamais à nous conduire au Vrai, même après une réflexion approfondie; cette manière de voir  distingue Kant de Platon qui, rappelons-le, prétendait que l'on pouvait accéder au Vrai à condition qu'un ''accoucheur'' nous y fasse parvenir au travers d'une réflexion difficile réservée à un petit nombre. (Cf. maïeutique)

Piaget, deux siècles plus tard, en viendra un peu à la même conclusion mais en se dégageant de toute transcendance. Pour Piaget, depuis notre naissance, se poursuit un dialogue permanent entre le monde extérieur et nos structures ce qui nous conduit à une connaissance relative du monde dans lequel nous vivons car nos structures, qui sont a priori, nous imposent une interprétation de  la réalité sans en donner une idée forcément juste. La couleur d'un objet par exemple dépend certes de la composition chimique dudit objet et de la qualité de la lumière* qu'il renvoie mais aussi des cellules (pour les couleurs ce sont les cônes qui interviennent) qui sont dans notre rétine. Ce que je vois bleu par exemple ne donnera qu'un gris à un achromatopsique.   Qu'en est-il de  la ''vérité'' de la couleur de l'objet observé ? Oui, comme le disait Kant, les noumènes nous échappent, nous sommes en deuil de la vérité absolue. Pour Piaget, les structures  ne sont pas transcendantes car elles sont génétiquement déterminées et donc inscrites dans la matière alors que les catégories de Kant, dont le temps en particulier, sont transcendantes et totalement inexplicables... à moins d'avoir recours à Dieu... Kant semble avoir pressenti l'origine double de la connaissance: l'expérience et les structures.

En bref: pour ce qui est de la connaissance même imparfaite du monde qui nous entoure, tout individu dépend du temps, dont il reçoit les structures via l'ADN, et du milieu (espace) dont lui viennent les stimuli recueillis par nos organes des sens.
Notons que pour ce qui a trait à l'infini, du temps comme de l'espace, il est difficile de prendre congé de toute transcendance.
* Le spectre visible correspond au radiations dont les longueurs d'onde sont comprises entre 750 nm (rouges) et 400 nm (violets). Rappelons que 1 nm = 10-9 m


2. Kant et la morale. Le problème de la peine de mort
Alors que la ''Critique de la raison pure'' portait essentiellement sur la connaissance, la  ''Critique de la raison pratique''
(1788) développe la question de la morale et tout particulièrement de ses fondements.

Agis toujours de telle sorte que tu puisses ériger la maxime de ton action en loi universelle.
Agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité dans ta personne aussi bien qu'en  la personne d'autrui comme une fin et non comme un moyen ...
Agis toujours comme si tu étais législateur en même temps que sujet.

 

D'emblée, la morale de Kant ne nous apparaît pas comme particulièrement nouvelle puisqu'elle reprend un grand principe qui avait déjà été adopté dès le début de la chrétienté à savoir:
 '' Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse''.

Rousseau et après lui les révolutionnaire de 1789 considéraient que la morale était une nécessité politique dictée par la loi qui émanait de la volonté générale et qui s'est exprimée, entre autres, dans l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme du 26 août 1789.

''La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui; ainsi l'exercice  des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissances de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la  loi .''

Dans l'esprit de 1789, les règles morales nous viennent donc de l'extérieur, ce sont des donnés a posteriori alors que pour Kant la morale ne peut s'envisager qu'au travers un homme libre, c'est-à-dire doué de libre arbitre ce qui lui permet de trouver en lui-même, sans causes extérieures (donc indépendamment des lois humaines), la voie du Bien. La liberté selon Kant est transcendante et transite par l'homme qui, a priori, agira par devoir. Pour Kant la morale doit dépasser l'intérêt personnel en se situant au niveau le plus général possible. Dans une optique kantienne, Socrate  respecte la morale car il n'hésite pas à faire de sa mort un symbole, une protestation absolue de la condamnation inique dont il a été l'objet tout en respectant la loi du moment qu'il considère comme devant être appliquée à lui-même comme à n'importe quel citoyen. Socrate aurait pu fuir ce qui aurait laissé entendre qu'il aurait menti durant son procès, il a préféré rester et faire le sacrifice de sa vie pour le Vrai.  Toujours dans une optique kantienne, Galilée ne serait pas morale car il a fini par mentir (il admet que la terre est fixe alors qu'il sait pertinemment qu'elle tourne) pour sauver sa peau c'est-à-dire en faisant passer un intérêt particulier, sa propre vie, aux dépens de la vérité.
Pour Kant la liberté, condition nécessaire à la morale, doit être sous-tendue par la volonté qui contre sans cesse nos inclinations animales qui nous conduiraient  à  une  société sans morale  comme  celle des abeilles ou des fourmis?   Une société dans laquelle, selon la formule de Thomas Hobbes  '' l'homme serait un loup pour l'homme''
La  liberté absolue de l'homme si chère à Kant contraste avec la prédestination de Calvin qui, il est vrai, avait un mal fou à justifier la morale dans un monde où l'homme était entièrement déterminé par Dieu...
Aujourd'hui, par le biais de la sociologie, de la psychologie et de la génétique on se pose de plus en plus de questions sur le déterminisme sociobiologique de l'homme d'où une contestation constante de la morale établie qui ne peut s'envisager que dans l'optique d'un homme libre. Ceci est lié à la survie même de la société car à partir du moment où toute action individuelle  pourrait être expliquée par une cause indépendante de la volonté de son auteur, il n'y aurait plus de société possible. Si toutes nos actions sont entièrement déterminées par nos gènes et/ou par le milieu, on peut alors se poser des questions sur notre liberté !! À la limite la question n'est pas de savoir si l'homme est libre.  Il doit être libre.
Pour Kant  l'homme est libre car il  possède en lui-même et a priori la connaissance du bien et du mal, il  est donc responsable de ses actes et dans le cas où il fait le mal il le fait  en toute connaissance de cause et doit donc être châtié. Kant est tout à fait à l'opposé des calvinistes et très proche de Pelage qui voulait que l'homme soit responsable.

Si le criminel a commis un meurtre, il doit mourir. Il n'existe ici aucune commutation de peine qui puisse satisfaire la justice. Il n'y a aucune commune mesure entre une vie, si pénible qu'elle puisse être, et la mort et par conséquent aucune égalité du crime et de la réparation, si ce n'est par l'exécution légale du coupable sous la condition que la mort soit délivrée de tout mauvais traitement qui pourrait avilir l'humanité dans la personne du patient.

 

La peine de mort infligée au coupable doit-elle être interprétée comme un châtiment équivalent au mal fait à la victime dans une optique de loi du talion? Doit-on suivre le précepte biblique ''oeil pour oeil dent pour dent'' ? Ou doit-on envisager l'élimination du coupable comme une condition salutaire pour la société tout entière qui ne peut conserver un individu qui a perdu sa propre liberté puisqu'il n'a pas su dominer ses penchants animaux ce qui l'exclut automatiquement de la société des hommes ?

Aujourd'hui dans bien des pays dits ''évolués'' la peine de mort a été abolie. Les arguments justifiant cette abolition sont variés mais l'un d'entre eux est souvent évoqué: l'erreur judiciaire qui est toujours possible. L'erreur judiciaire a cependant deux faces: elle peut certes condamner un innocent mais elle peut aussi laisser filer un coupable. Ce second aspect de l'erreur judiciaire ne choque pas car on s'accorde généralement sur le fait qu'il est  préférable de laisser en liberté un coupable que de condamner un innocent. Il est difficile de réfuter cette argumentation, toutefois, si le coupable non condamné  fait d'autres victimes ne doit-on pas alors attribuer le mal  subi par la victime comme étant aussi une conséquence d'une erreur judiciaire ? 
En fait l'argument de l'erreur judiciaire pour justifier l'abolition de la peine de mort ne me semble pas très solide; par contre si, à la différence de Kant, on considère que l'homme n'est pas libre mais entièrement ou partiellement déterminé par sa réalité biologique et/ou par son passé social, on peut alors considérer le coupable comme un cas pathologique et, dans ces conditions, le condamner à mort serait un acte d'euthanasie, une pratique dont on peut également discuter....
Quoi qu'il en soit une pavlovisation bien orchestrée nous induit à penser que l'abolition de la peine de mort est un progrès...(tout le monde le dit, dis-le donc!); et si l'abolition de la peine de mort dans la plupart des sociétés occidentales actuelles n'était qu'un acte de repentance pour essayer de nous racheter de toutes les condamnations passées non justifiées 
(inquisition, exécutions perpétrées durant les révolutions, exécutions avec des preuves approximatives etc)? Nos erreurs passées doivent-elles justifier la non exécution de criminels qui risquent de récidiver ? Les nouvelles victimes qui ont subi ce risque ne sont malheureusement plus là pour témoigner !!!
Il n'en reste pas moins que Kant, compte tenu de la conviction qu'il avait de la liberté absolue de l'homme, était très cohérent en se rangeant dans la camp des partisans de la peine de mort.

Kant est souvent évoqué par les philosophes, il est considéré comme ''majeur'', toutefois il est probable qu'un individu ayant un peu touché à la science, doué de bon sens et ayant un minimum d'esprit critique, est  plus enclin à en demeurer aux interprétations plus terre-à-terre des empiristes anglais et aux vues plus scientifiques de Piaget qu'aux cogitations de Kant, certes intéressantes pour l'histoire de la pensée,  mais aujourd'hui dépassées, dans un monde scientifique où l'on sait très bien que la ''vérité'' n'est souvent que relative et/ou transitoire, toujours dépassée par d'autres ''vérités'' ce qui permet de progresser sans  confondre dogme et théorie. . .
En bref, il me semble qu'aujourd'hui on se sent plus près du matérialisme de Hume que du spiritualisme de Kant sans toutefois prendre congé définitivement de la métaphysique. On a bien besoin d'un peu de transcendance pour ''penser'' l'infini de l'espace et du temps...                                                               
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Friedrich  Nietzsche
1844-1900

Le vrai ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

 

Il n'y a pas d'action morale mais seulement des interprétations morales de l'action
(Par delà le bien et le mal)

 

Contrairement au commun des mortels, Nietzsche est mort deux fois. La syphilis contractée par Nietzsche dans sa jeunesse l'a conduit à une authentique folie en 1889, toutefois, il présentait déjà des troubles mentaux avant cette date, troubles dont il était périodiquement conscient. On est frappé, en lisant ''Ainsi parlait Zarathoustra''(1883) par exemple, de la présence des mots ''fou'' et ''folie'' tout au long du texte. C'est en 1900 que Nietzsche nous a définitivement quittés.
Sa sœur cadette,
Élisabeth (1846-1936) l'a pris en charge en 1897, or, elle avait été mariée à Bernhard Förster un antisémite notoire qui avait fondé une colonie ''aryenne'' au Paraguay avant de se suicider; Nietzsche méprisait profondément son beau-frère.  Élisabeth, de retour en Allemagne après la mort de son époux,  avait  ramené avec elle  des idées racistes  et profita  de la folie de son frère pour  falsifier  certains  de  ses écrits et notamment
'' La volonté de puissance''  fut publiée après la mort de Nietzsche avec des ajouts de la ''frangine'!. Fort heureusement, un spécialiste de Nietzsche, Walter Kaufman, ne tarda pas à débarrasser l'œuvre des ajouts d'Élisabeth... De plus, quand on sait qu'Élisabeth avait sympathisé avec Hitler on a tout de suite une idée de ce que l'on pu dire de Nietzsche... qui avait fréquenté Wagner
(avec lequel il s'est ensuite fâché !), très apprécié des nazis. Cependant, n'oublions jamais  que Nietzsche est mort plus de trente ans avant l'arrivée de Hitler au pouvoir; toutefois il faut quand  même admettre  que certains de ses écrits sentent le soufre ce qui peut porter à des interprétations politiques discutables.
Nietzsche s'inscrit dans un courant antirationalisteantidémocratique et pessimiste très en vogue au XIX è siècle, en réaction contre l'optimisme qui avait régné durant  le siècle des Lumières
(XVIII è), siècle de la raison triomphante qui nous a conduit à des excès de rationalisme... matérialisés, entres autres, par la Terreur et plus tard par le  régime totalitaire soviétique...

1. Nietzsche en réaction: la volonté de puissance, le Surhomme

La Démocratie ne croit pas aux grands hommes et dénonce toute société élitiste: tout individu est égal à n'importe quel autre, nous faisons tous partie du troupeau et de la populace.
Je  suis   contre  le  socialisme  car   il   rêve  naïvement  à  ''la bonté, à la vérité, et à l'égalité des droits''
Je suis contre le parlementarisme et contre le pouvoir de la presse car ils sont les moyens par lesquels le troupeau devient maître.
 
Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c'est ce que doit être l'homme pour le Surhumain: une dérision ou une honte douloureuse. 
                                              
(Ainsi parlait Zarathoustra)

    

Ici, Nietzsche annonce clairement la couleur et on ne peut lui reprocher de ne pas être clair ! Il ne se définit contre la démocratie, contre le socialisme,contre le perlementarisme
 Le dédain dont Nietzsche fait preuve pour le parlementarisme est logique quand on considère la piètre opinion qu'il a de l'homme ordinaire qui n'a pas le courage et la volonté nécessaires pour se dégager du troupeau.
Nietzsche  se définit en réaction contre ce qui existe, c'est avant tout un révolté qui conteste toutes les ''vérités'' que nous avons intériorisées et qui, pour lui, ne sont que des conditionnements proches du dressage, d'où la comparaison de l'homme et du  singe.
Nietzsche toutefois n'est pas un révotion-révolutionnaire car il ne propose aucun projet nous conduisant à des lendemains enchanteurs !.

Parmi les hommes ordinaires pour lesquels Nietzsche n'a que mépris, il en est cependant qui peuvent échapper à leur condition grégaire à condition de prendre conscience qu'ils peuvent  se créer eux-mêmes. L'homme a la possibilité d'être responsable de ce qu'il est dans la mesure où il le veut. Il peut être ce qu'il veut être en  se libérant de la gangue des habitudes, des coutumes, de la morale, du passé, sur lequel on a aucune prise; toutefois,  on peut volontairement effacer les traces nocives qui nous empêchent d'être ce que l'on est vraiment; on doit également se dégager  de la religion dans laquelle on est englué. L'homme  libéré des inhibitions générées  par le conditionnement devient alors un être supérieur mais cette supériorité à laquelle il peut accéder n'a rien à voir avec son apparence physique; l'être supérieur de Nietzsche est un être qui s'est auto construit, il n'a rien à voir avec ''la race des seigneurs'' des nazis. On ne nait pas surhomme, on le devient, mais cela n'est possible que si l'on a la volonté de vouloir... ce qui cependant doit bien dépendre de certaines de nos structures... à la lumière du déterminisme génétique tel qu'on le connait aujourd'hui, on ne peut pas mettre toutes nos inhibitions, tout ce qui nous empêche de nous épanouir, sur le seul compte du milieu ! Il semblerait qu'il existe des individus intrinsèquement plus volontaires, plus déterminés, que d'autres, ce trait de caractère est-il de notre ressort ? À supposer que la volonté et le courage  soient la clé de voûte des conduites humaines, il est évident que cette volonté est très inégalement répartie et il est bien difficile de ne pas la considérer comme une qualité intrinsèque à l'individu, bien développée chez certains et atrophiée chez d'autres. Dans le cas d'un déterminisme biologique de la volonté, où serait notre liberté ? Pourquoi devrait-on prétendre à une complète liberté? Pourquoi diable la volonté ne serait pas génétiquement déterminée comme la couleur de nos yeux ou la texture de nos cheveux ?
Pour ce qui est de l'influence du milieu,  Nietzsche, considère que nous sommes marqués par notre inconscient qui dépend de notre passé que l'on ne peut changer. Nos pensées, nos actions ont une généalogie; Nietzsche nous apparait alors comme un précurseur de Freud. Pour Nietzche nos pensées et nos actions ne sont que des symptômes qui révèlent ce que l'on est vraiment.


 

Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes supérieurs, éloignez-vous de la place publique! [...]
Hommes supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger.  Vous êtes ressuscités que depuis qu'il gît dans la tombe. C'est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant seulement l'homme supérieur devient - maître! [...]
Dieu est mort: maintenant nous voulons  que le Surhumain vive.
                                      (Ainsi parlait Zarathoustra)

 

 

Dans une société conditionnée par une morale qui pendant des siècles a protégé la multitude des faibles (la populace) aux dépens des forts, le monde était inversé et voué au déclin car les hommes supérieurs, sel de la terre,  minorité qui usait de sa volonté pour vivre librement , étaient en danger.
Désormais
Dieu étant mort (déclaration faite en 1882) on peut revenir à des conditions plus ''normales'' où l'homme fort qui était étouffé par la multitude va pouvoir donner libre cours à sa volonté de puissance et devenir un Surhomme ... c'est-à-dire un homme vrai débarrassé de tous les interdits mis en place par les faibles. Chacun peut devenir un ''surhomme'' dans la mesure où il a la volonté et le courage d'être ce qu'il est vraiment et non un acteur qui se plait à prendre des poses.

La volonté peut tout sauf agir sur le passé, toutefois, il est probable que seul un petit nombre d'individus qui ne doivent rien au collectif sauront s'élever au niveau du Surhomme, d'une manière toujours transitoire car on doit sans cesse se dépasser, sans cesse se remettre en question, tout en ne sachant pas où l'on va. Le Surhomme doit être en perpétuel devenir. Rien n'est définitif, tout change; pour ce qui est du caractère non immuable des individus et des choses, Nietzsche revient à Héraclite:
                                                       
'' On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve''

 Il est dangereux de passer de l'autre côté, dangereux de  rester  en route, dangereux de regarder en arrière, -frisson et arrêt dangereux.  . .  ''ce qui fut''- ainsi s'appelle la oierre que la volonté ne peut soulever                                                                                                    (Ainsi parlait Zarathoustra)

 

 L'homme dégagé de toute contrainte devient Surhomme et  vit, sans a priori;  il est libre.
Comme la volonté n'est d'aucun secours pour tout ce qui a trait au passé, il est  inutile et dangereux de regarder en arrière.

Nietzsche méprise celui qui subit, celui qui se sacrifie, celui qui acquiesce pour être tranquille en étant hypocrite; seule la volonté est digne d'estime mais cette volonté est une qualité rare d'où, tant que Dieu était vivant, le troupeau informe de la populace qui  étouffait les élites...

Pourquoi si dur ? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne sommes-nous pas proches parents ?
Pourquoi si mous? ô mes frères, je vous le demande; n'êtes-vous donc pas mes frères ?
Pourquoi si mous si fléchissant, si mollissant? pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre cœur ? Si peu de destinée dans votre regard ?
[...]
Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle.
[...]
O mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle:    DEVENEZ DURS !
                    
Je vous en conjure mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espoirs extraterrestres.
                     
(Ainsi parlait Zarathoustra.  Ed. Jean de Bonnot 1986)

 

Nietzsche (Zarathoustra) se désole de constater que ses semblables sont des soumis dépourvus de volonté  qui pourraient se libérer de leur propre passivité. Les mous, les passifs n'ont aucun crédit aux  yeux de Nietzsche.   L'homme  est  effroyablement seul , sans but, si ce n'est celui de se dépasser constamment afin de ne pas sombrer dans l'habitude qui tarit toute création.
Nietzsche prend congé de toute transcendance,  tout se joue ici et maintenant sans toutefois nier l'inconscient qui a été marqué par le passé sur lequel on ne peut rien.
Nietzsche, annonce  Freud.

Nietzsche, est un révolté, comme de nombreux  intellectuels du XIX è siècle, toutefois ce qui fait son originalité c'est d'une part la manière très poétique qu'il a de s'exprimer et, d'autre part, la solution qu'il propose pour changer non pas l'humanité tout entière mais l'individu qui doit se détacher du troupeau. Les aphorismes de Nietzsche donnent à ses écrits  un aspect religieux quasi biblique; une ''bible'' qui dénoncerait Dieu et la religion.  Comme Dostoïevski, Nietzsche condamne la raison et fait preuve d'un énorme pessimisme vis-à-vis de l'homme;  mais alors que le romancier russe n'envisage le salut de l'homme que dans le sacré, Nietzsche prétend que l'homme ne peut compter que sur sa seule volonté qui lui permet de se dégager du conformisme  et de faire de notre vie un perpétuel devenir qui se joue à chaque instant.  Nietzsche apparait comme  un précurseur des existentialistes: rien n'est joué tant que l'on n'est pas mort.  Alors que Marx est profondément rationaliste tout en étant confiant dans l'action collective menant à une amélioration des conditions de vie de l'individu, Nietzsche est un antirationaliste qui  considère que seul l'individu est la cause de ce qu'il est.  La solitude est le lot de l'homme qui n'a rien à attendre ni du transcendant ni du collectif (il condamne le socialisme). Nietzsche va jusqu'au bout de son athéisme tout en se gardant bien de proposer une quelconque recette, ce n'est ni un maître, ni un gourou !

2. Mise en cause du vrai et de la connaissance
Nietzsche, comme pas mal de philosophes avant lui se pose des questions sur la nature de la connaissance et le problème du vrai.
Rappelons que, pour Platon  le vrai se situe dans un monde immuable, étranger à nos sens, mais auquel on peut cependant accéder en faisant un effort de réflexion guidé par la raison. Pour Socrate on doit  accoucher du vrai, que l'on a en nous même, mais que nous avons oublié; ceci conduit Platon à  la théorie des réminiscences.
Avec  Kant , par contre, il fallait faire le deuil du vrai, le domaine des noumènes
(les choses en soi) nous échappe et l'on doit se contenter d'une connaissance approximative.  Dans le domaine de la connaissance comme dans celui de la morale, Nietzsche, bouleverse tout, ce qui confirme l'aspect révolutionnaire de sa pensée.

La ''chose en soi'' est un concept inepte. Si j'élimine toutes les ''relations'', toutes les propriétés, toutes les ''activités'' d'une chose, il ne reste rien. La chose en soi a seulement été inventée pour satisfaire les exigences de la logique.[...]
La ''vérité'', selon moi, n'est pas forcément l'antithèse de l'erreur, mais dans la plupart des cas, une erreur qui ''prend des poses''  par rapport à d'autres erreurs.     
    
                                            (La volonté de puissance)

 

En dépit de ses  doutes concernant la logique, Nietzsche a quand même parfois une pensée logique. En effet puisqu'il condamne la raison et privilégie l'instinct, il est normal qu'il n'admette pas ''la chose en soi'' dont on accouche (cf. maïeutique) en pratiquant un dialogue logique.
La chose en soi est également condamnée par Nietzsche parce qu'elle conduit tout naturellement au général et à l'immuable alors que pour Nietzsche il n'y a que du particulier changeant éternellement, du particulier en devenir.
 

Pour Nietzsche il n'y a jamais eu de vérité en soi mais que des interprétations du réel qui ont fait office de vérité, ce qui l'amène à tout relativiser. Il a littéralement dé-structuré toute la philosophie depuis Socrate pour ramener l'homme dans une réalité libérée de toute transcendance. Pour lui la recherche de la vérité est du temps perdu et toute ''vérité'' n'est qu'un leurre dont il faut se dégager. La ''vérité'' n'est qu'un symptôme qui  renseigne sur celui qui l'énonce.

3. Que penser de Nietzsche ?
Nietzsche est, incontestablement un poète, ce qui ne l'empêche pas d'être un grand philosophe qui nous apparaît un peu comme ''un chien dans un jeu de quilles''. Il bouleverse.  Les images qu'il nous propose, la puissance de ses aphorismes, le vocabulaire qu'il emploie (souvent assez mal défini), sont autant de composantes qui sonnent bien à l'oreille sans pour autant faciliter notre compréhension qui, selon Nietzsche, devrait s'affranchir de la raison... Comprendre avec ses tripes, ressentir... oui mais encore ? Faut-il faire un bilan, bien que ce mot  ne soit pas du tout dans l'esprit de  la pensée de l'auteur ?
Nietzsche, comme Platon avant lui, est très élitiste. Toutefois les élites de Platon et celles de Niezsche n'ont ni la même origine ni le même ''usage''. Les élites de Platon, incarnées dans les fameux rois philosophes  étaient raisonnables et tout en sagesse; ''élus'' de naissance ils devaient être au service de leurs concitoyens qu'ils devaient conduire au Bien. Il semblerait qu'avec Platon on naissait élite.  Avec Nietzsche, l'individu d'élite est le surhomme, enfanté par une révolte permanente, ce surhomme est  animée par une volonté de puissance; il se crée lui même par un effort personnel constant et se dégage ainsi des idées reçues propre à la ''populace'' dont il se démarque, non pour le bien des autres mais pour son propre bonheur, toujours remis en cause. n'est pas définitif, il est en perpétuel devenir.  Le surhomme de Niezsche n'est pas un être a priori, on ne nait pas surhomme, on le devient! Selon Niietzsche  Qu'est-ce, en définitive que ce surhomme en perpétuel devenir se dépassant sans cesse et avançant sans but ?

.... ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espoirs supraterrestres!  Ce sont des empoison- neurs, qu'ils le sachent ou non.  L'homme est une corde tendue entre la bête et le Sur-     humain, une corde sur l'abîme.                                                                      (Ainsi parlait Zarathoustra)         
Nietzsche, nous invite à la révolte sans pour autant être un révolutionnaire; il nous conseille de nous méfier des habitudes, des ''vérités'' qui ne sont bien souvent que des erreurs ou des mensonges répétés;  pour cela on ne peut le blâmer.  Il faut toujours prendre en compte la généalogie de la pensée et/ou de l'action d'un individu en particulier qui, bien souvent, ne se rend même pas compte qu'il n'est pas libre mais enfermé dans un conditionnement dont il n'a  pas conscience. Le Surhomme sera celui qui saura s'affranchir de tous les faux semblants, de toutes les conventions dictées, celui qui sera enfin libre et complètement maître de ce qu'il est; le Surhomme ne sera pas inhibé par les forces réactives qui freinent et empêchent, il sera maître de ses forces actives, celles qui créent et qui viennent du plus profond de lui-même.
Tout cela est intéressant mais pratiquement, que nous apporte une telle façon de voir si ce n'est des risques de dérives épouvantables
(nazisme, totalitarisme) à partir du moment ou le ''Surhomme'' s'est autoproclamé tel et où, de plus, il s'est trouvé une fin ?

Proclamer l'amour universelle de l'humanité, c'est, dans la pratique, accorder la préfé-rence  à  tout ce qui est souffrant, malvenu, dégénéré... Pour  l'espèce il est nécessaire que le malvenu, le faible, le dégénéré périssent.
                         La volonté de puissance
                             
(Livre de poche, page 156)

 

En bref, un certain usage de Nietzsche peut être dangereux; surtout quand on s'aperçoit qu'il a quand même écrit quelques  horreurs carrément inadmissibles ! Une certaine dose d'eugénisme par une euthanasie prénatale dûment contrôlée, pourquoi pas? D'ailleurs cela existe déjà, mais attention aux excès ! Souvenons-nous que les politiques d'extermination pratiquées par les nazis avaient commencé par l'élimination des débiles mentaux.  Nietzsche, aurait-il dû être éliminé dès 1889....? Nietzsche  serait-il un précurseur des socio biologistes qui se réclament de Darwin pour justifier leur théorie ? Pour justifier les inégalités sociales dont les causes seraient biologiques ?

Puisque le Surhomme à venir n'est accessible qu'à une élite très minoritaire il s'en suit que la ''populace'' (mot très prisé de Nietzsche qui semble pour lui être synonyme de peuple) inculte et moutonnière ne peut être que soumise et que sa  participation à la marche de la société mène automatiquement au déclin, d'où la condamnation sans appel de la démocratie. Que penser de cette façon de voir? Oui la ''populace'' est souvent abusée par les démagogues; oui la ''populace'' peut, par le vote, s'engager sur des voies dangereuses; oui la ''populace'' n'a pas forcément la sagesse que lui concédait Robespierre, mais, après tout, la démocratie n'est-elle pas un moindre mal comme l'a si justement remarqué Winston Churchill ?
Pour ce qui est de la démocratie, il est sain, semble-t-il, de ne pas être d'accord avec Nietzsche; par contre, pour ce qui est du domaine scientifique, que Nietzsche n'apprécie pas particulièrement, on ne peut que souscrire à ce qu'il dit;  pour  la recherche du vrai
(que Nietzsche nie)  on n'a rien à attendre de la majorité!  Une chose est certaine, heureusement que l'on a pas attendu l'accord de la multitude pour reconnaître certaines découvertes scientifiques fondamentales. Avec le conditionnement que l'Église catholique imposait aux masses qu'en aurait-il été d'un référendum sur la rotation de la terre ? Un référendum sur la génération spontanée des microbes par des chairs meurtries ? Un référendum sur l'évolution ? Un référendum pour savoir si la nature a vraiment horreur du vide ? 
Certes, il faut parfois se méfier de la ''populace'' mais ne faudrait-il pas aussi, même dans le domaine scientifique, se méfier d'un Surhomme dépourvu de raison ? Il est vrai qu'il ne faut pas  faire à Nietzsche  un mauvais procès puisque il condamne aussi la science !
Le Surhomme en perpétuel devenir est-il responsable ?  Il n'est pas impossible que la volonté, quoi qu'on dise, soit un trait de caractère déterminé par une structure, complexe certes et encore peu connue, mais qui cependant doit exister et, par suite être, en partie tout au moins, génétiquement déterminée. Ce déterminisme génétique, tout à fait matériel mais dont nous ne sommes absolument pas responsable n'est-il pas comparable à une sorte de transcendance sur laquelle nous n'avons aucune prise?  Qu'on le veuille ou non nous dépendons aussi de notre passé biologique qui nous échappe complètement, quoi qu'on fasse et qui, faut-il le rappeler, n'a rien à voir avec un quelconque conditionnement.
Alors ? Nous sommes projetés  dans un monde où il n'y a plus  ni vrai ni faux, ni bien ni mal, un monde où s'épanouiraient les artistes qui, eux, n'ont rien à démontrer, rien à ''prouver''. Pourquoi pas ? Est-ce  souhaitable? Il est vrai que pour Nietzsche la question est saugrenue, puisque  nos souhaits n'ont rien à voir à ce qu'est la vie. La vie est ce qu'elle est,  elle est son propre moteur,  et pourtant elle ne serait rien sans le monde dans lequel elle est plongée et dont elle se nourrit...
En bref,
la pensée de Nietzsche, difficile, s’inscrit dans un courant antidémocratique et met en doute la raison et la sagesse de l’homme. Pour Nietzsche une minorité d’individus, dotés d’une volonté de puissance exceptionnelle doit accéder à un bonheur certain, individuel, toujours remis en cause, soit. Mais il faut bien admettre que cette manière de voir présente un grand danger: que des surhommes autoproclamés  prétendent être les ''bons'' bergers prenant soin du troupeau des médiocres, toujours pleins de ressentiment, vis-à-vis de ceux qu’ils jalousent faute de pouvoir les égaler. L’homme nouveau devrait être un surhomme dégagé de la mesquinerie et du patriotisme petit bourgeois, libéré de l’entrave des religions puisque, selon Nietzsche, Dieu est mort.
Nietzsche, comme John Stuart Mill est contre la tyrannie de la majorité, essence même des démocraties modernes, il considère l’idée d’égalité entre les hommes comme une absurdité. Très pessimiste, Nietzsche fait penser à Thomas Hobbes pour lequel ‘’L’homme est un loup pour l’homme’’. L’homme est entièrement responsable de son destin et doit sans cesse chercher à se dépasser pour arriver à un être d’essence supérieur dégagé du troupeau. Par le fait même de sa liberté absolu, le surhomme serait entèrement responsable puisque c'est lui seul qui forge son destin; les existentialistes du XX è siècle ont une certaine dette envers Nietzsche.
L’idée souvent prêtée à Nietzsche qu’une race supérieure doit mener le monde
(nazisme) est une perversion de sa pensée  car on ne naît pas surhomme, on le devient...
Quand on est un peu au courant des réalités actuelles et passées, il est difficile de ne pas partager le pessimisme de Nietzsche; il est difficile de nier que les hommes aiment bien se rassurer et qu'ils aiment retrouver chez autrui leur  propre médiocrité. L’idée d’égalité conduit souvent à un nivellement par le bas sans forcément générer la justice.
L’existentialisme ('' l’existence précède l’essence '', Sartre) n’est pas étranger à la pensée de Nietzsche. L’homme est entièrement responsable de ce qu’il est et doit sans cesse se dépasser, ''l'homme étant au singe ce que le surhomme est à  l'homme''; mais attention rien n'est tracé à priori, il y a aucune route à suivre; il faut cependant avancer sans se lamenter sur ce qui a été fait car la volonté n'a aucune prise sur le passé,  elle n'est qu'une force du devenir...

 

                                                      À la prochaine, les philosophes ! 

Après ces courtes visites à  quelques philosophes, je m'aperçois que la philo, jadis vaste ensemble qui englobait tous les savoirs, a vu son domaine se rétrécir considérablement, grignotée petit à petit par la science à laquelle elle essaie de donner un sens. Ce qui frappe quand on s'y remet un peu, c'est de constater que, certes  la philosophie  posent des questions mais qu'elle donne aussi des réponses, toujours très suggestives (Monde des Idées de Platon, inaccessibilité aux noumènes de Kant, surhomme de Nietzsche) ce qui tend de plus en plus à réduire la philosophie à la métaphysique, et par suite, à la faire basculer dans le religieux auquel pourtant elle s'est si souvent  opposée. La philosophie dès lors qu'elle est en concurrence avec la science ne deviendrait-elle pas, comme la science sans conscience  de Rabelais, qu'une ruine de l'âme ?
                                                                                                                                                                                                                                                                                  Retour à petites visites

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© Les Fiches à Berca. Dernière mise à jour: 09/10/2009