Cabinets de curiosités

Stephen Bann, Under the Sign : John Bargrave* as Collector, Traveler, and Witness, The University of Michigan Press, 1994.
*(1610-1680)

Je dois avouer tout d’abord que je n’ai pas beaucoup de sympathie pour la démarche de Bann pour la raison suivante : en général, son argumentation est faible et, pour y pallier, il recourt à un collage de citations empruntées à diverses disciplines sans pour autant que cela apporte un éclairage nouveau ou qui aide à la compréhension. En outre, dans plusieurs cas, il interprète mal les textes auxquels ils se réfèrent (voir à ce sujet le passage où il cite Pomian) ou ne les cite qu’à moitié. Par exemple, à la page 97, Bann cite Ronald Paulson à propos de l’idée que la littérature et l’art anglais depuis la Réforme constitueraient une tentative de restituer l’héritage des iconoclastes. Il écrit toutefois que : « His argument is complex and need not be retraced here... » À mon avis, cette façon de faire obscurci le sens de ce qu’il veut dire. Ce qui correspond et donne raison, à bien des égards, au canular publié par Alan Sokal* qui fit beaucoup de bruit en 1996 pour ridiculiser les recherches et publications en sciences sociales.

(Alan D. Sokal, «Transgressing the boundaries: toward a transformative hermeneutics of quantum gravity», Social Text # 46/47 (spring/summer 1996), pp.217-252.

Voici la démarche de Bann dans ce livre : il prend un cas particulier, celui du collectionneur anglais du XVIIe siècle John Bargrave, considère son histoire familiale et le contexte politique de l’époque et propose ensuite une interprétation des motivations qui ont poussé Bargrave à collectionner. Il spécule que la collection de Bargrave constituerait un témoignage de sa propre vision de l’histoire de son temps et serait du même coup un moyen de réhabiliter sa famille déchue (Bann fait référence ici à un travail du deuil freudien). Bann ne mentionne que deux exemples (deux objets) de la collection de Bargrave pour corroborer son hypothèse et ils sont particulièrement « tirés par les cheveux » (le stiletto et le morceau de pierre de jaspe en forme de cœur : p.112 à 115). L’hypothèse concernant le travail du deuil est intéressante, mais Bann fournit peu d’arguments basés sur la collection comme telle pour prouver que l’activité de collectionneur de Bargrave était directement liée au déclin de sa famille. De plus, plusieurs aspects de sa collection viendraient contredire son hypothèse :

  • plusieurs des objets qu’il a collectionnés lui ont été donnés en cadeau ;
  • Bargrave s’intéressait à la science de l’optique et possédait plusieurs objets en rapport à cela ;
  • Bann affirme lui-même à la page 83, qu’aucun objet de la collection de Bargrave ne rappellerait d’une manière ou d’une autre sa famille : « It is indeed striking that nothing in the large and heterogenous compendium of Bargrave’s collection could be seen as an inheritance, or memento, of his family. ».
  • les contraintes économiques et de transport ne permettaient pas à Bargrave de ramener ce qu’il voulait de ses voyages.

Au travers de tout cela, Bann nous offre des interprétations iconographiques qui sont parfois pertinentes (ex. : interprétation de la couverture du Itinerario ou Mercurio Italico, p.108), parfois abracadabrantes (ex. : la main sur le coeur : p.114) ou tout simplement inutiles (ex. : comparaison de deux tableaux représentant des scènes de voyageurs). Son livre demeure assez anecdotique et ennuyeux (surtout la partie sur la famille de Bargrave dans laquelle Bann traite de la montée et du déclin, les alliances, les nominations et l’origine du nom de cette famille) et ne sert pas à fournir une vision plus large sur l’activité des collectionneurs au XVIIe siècle.

 

Preface
VII. Dans la préface, Bann mentionne que c’est au début des années 1980 que les chercheurs se sont intéressés au cabinets de curiosités. Il dit ne pas vouloir offrir le point de vue d’un expert sur la collection de Bargrave mais plutôt s’intéresser à la signification culturelle plus large de la survie de cette collection.

VIII. Selon lui, le cas de Bargrave offre un exemple « fascinant » sur le voyage et la collection : deux caractéristiques inextricablement liées et représentatrices de l’émergence d’un mode culturel connu sous le nom de « Grand Tour* ».

*« Dans l'histoire de la conscience européenne, le Grand Tour, institution laïque, coïncide avec l'événement politique majeur que represente l'affirmation des grands états nationaux. L 'Angleterre et la France sont les premières à comprendre que leurs classes dirigeantes doivent nécessairement se confronter à d'autres nations et à des civilisations différentes de la leur. L 'Angleterre élisabethaine conçoit le Grand Tour comme une institution destinée à financer le voyage des jeunes gens qui seront appelés à former la classe dirigeante de la nation. Nobles ou bourgeois, ils doivent traverser la Manche, se familiariser avec les habitudes du négoce hollandais, séjoumer à Paris pour en découvrir les sites admirables et pour observer discrètement les raisons de la splendeur croissante de la Grande Nation. Dans ce voyage en Europe, l’Italie représente l'objectif suprême, pour des raisons chaque fois différentes, selon les intérêts et les goûts du voyageur. »
(Italo Zannier, Le Grand Tour, Canal Éditions, 1997, p.1)

Un peu plus loin, Bann écrit qu’inévitablement une perspective plus large émerge : cela pourrait être décrit, écrit-il, comme une tentative de contextualiser dans des circonstances historiques concrètes le phénomène spécial de vivre symboliquement : je ne vois vraiment pas comment cette perspective plus large « émerge inévitablement ». Et un peu plus loin, Bann poursuit et prétend que l’évidence (laquelle?) l’induit simplement à penser que Bargrave désire, au-dessous de tout, qu’on se souvienne de lui et qu’on le perçoive comme un véritable témoin de son temps. L’auteur est toutefois conscient de la faiblesse de son argumentation... À la page 3 il écrit : « I raise this question, not to provoke the reader with futile speculation, (...) but to suggest from the start that this study starts from a basis of methodological uncertainty .» Bon, au moins on sait à quoi s’attendre dès le début !

 

Introduction
Bann débute par une série d’énumérations de définitions du terme « virtuoso ». Il fait cet exercice pour tenter de comprendre ce que voulait signifier l’expression « greate Virtuoso » que John Evelyn utilisa dans son journal en 1672 à propos de Bargrave. Voici les définitions que Bann cite :

Ce terme avait à la fin du XVIIIe siècle acquis presqu’exclusivement son association avec l’habileté des musiciens : sens qu’on lui attribue encore aujourd’hui. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle cependant il avait un sens beaucoup plus large. Selon le Oxford English Dictionary (OED) une première définition de virtuoso était la suivante :

« One who has a general interest in arts and sciences, or one who pursues special investigations in one or more of these; a learned person, savant or scholar. »

À cela s’ajoute ceci :
« sometimes tending towards a depreciatory sense. »

La seconde définition du OED est la suivante :
« One who has a special interest in, or taste for, the fine arts; a student or collector of antiquities, natural curiosities or rarities, etc. : a connoisseur; freq. One who carries on such pursuits in a dilettante or trifling* manner. »

*insignifiant

Aux pages 4 et 5 Bann mentionne quelques détails à propos de Bargrave et de sa collection :

  • La caractéristique la plus remarquable du cabinet de Bargrave est qu’il a survécu jusqu’à aujourd’hui.
  • À la page 5, il souligne le lien possible de John Bargrave avec John Tradescant le Jeune parce qu’il était le fils de John Tradescant le Vieux qui fut le fondateur d’une collection examplaire connue sous le nom de « The Ark » à Lambeth.

À la page 8, Bann explique ce qu’il veut faire avec cette étude : il veut comprendre la signification de la collection de Bargrave : « To search, in a word, under the sign ».

À la page 10, l’auteur cite Pomian comme étant le seul chercheur à avoir accompli ce que Bann veut faire dans cette étude : tentative de redéfinir globalement la carte culturelle… Il reprend les concepts de Pomian de «sémiophore*» et de «l’homme-sémiophore**» et les applique à Bargrave et à sa collection, ce qui est à mon avis inutile et erroné en ce qui a trait à percevoir Bargrave comme étant un « homme-sémiophore » (voir mes deux petites notes plus bas). Bann en est conscient. À la page 11, il admet que Bargrave ne représente pas l’ « invisible » au même titre qu’un duc de Médicis ou un empereur Habsbourg. À mon avis, le détour de Bann par Pomian ne lui sert à rien car tout ce que Bann dit en fait, c’est que derrière la collection de Bargrave, on peut trouver un sens, un signe. Il n’avait pas besoin de citer Pomian pour ça...

*Pomian utilise le terme «sémiophore» pour désigner les objets sans utilité (maintenus hors du circuit d’activités économiques) mais qui dans cet état dévoile pleinement leur signification (POMIAN, Krzysztof, Collectionneurs, amateurs, curieux: Paris-Venise, XVIe - XIIIe siècles, Paris, Gallimard, 1987., p. 38). Il s'agit d'un néologisme qu'il a créé pour tenter de déterminer ce qu'ont en commun à la fois des tableaux, des monnaies, des coquillages, bref tous les éléments constituant les collections des cabinets de curiosités. Il s'agit d'objets porteurs d'une signification et détournés de leur fonction utilitaire initiale. L’intérêt de l'utilisation de ce nouveau terme par Pomian est de pouvoir réussir à bien cerner ce que contiennent les cabinets de curiosités et de ne pas réduire les objets de ces collections seulement qu'aux oeuvres d'art tel que l'ont fait les compilateurs d'inventaires après décès des XVIIIe et XIXe siècles.

**Pomian traite du fait qu’il n’y a pas que les objets qui se divisent en utiles et signifiants (en choses et en sémiophores). Ils peuvent aussi représenter des activités humaines : roi, empereur, pape, grand pontife ou même le président d’une république. Le rôle de l’homme-sémiophore est de représenter l’invisible. Il s’abstient de toutes les activités utilitaires en établissant une distance entre lui et ceux qui sont obligés de les pratiquer, en s’entourant d’objets qui sont non pas des choses mais des sémiophores, et en faisant étalage de ceux-ci (POMIAN, Krzysztof, Collectionneurs, amateurs, curieux: Paris-Venise, XVIe - XIIIe siècles, Paris, Gallimard, 1987, p. 44).

À la page 14, Bann souligne l’intérêt scientifique de Bargrave : en particulier pour l’anatomie de l’œil humain et l’optique.

À la page 20, Bann réitère le but de son essai : il s’agit d’une investigation pour trouver le sens de la collection de Bargrave qui a, selon Bann, un secret à livrer à la postérité qui permettra de rendre l’histoire, perfide et turbulente, claire aux générations futures…

Aux pages 21-22, Bann cite Foucault…

 

Chapitre 1
Rise and Fall of the House of Bargrave

Il est question dans ce chapitre de l’histoire de la famille Bargrave : aucun point de vue particulier n’est favorisé : on a droit qu’à du factuel sur la montée et le déclin, les alliances, les nominations et l’origine du nom de cette famille. On est loin de la « New Art History » dont se réclame Bann. Voici en bref pour nous situer la généalogie de cette famille :

  1. Robert Bargar, petit propriétaire (père de John, fondateur des Bifrons, et grand-père du collectionneur) marié en 1568 à Joan Gilbert d’une riche famille de Sandwich. Mort en 1600. Ils auront six enfants : (par ordre croissant) : John, Thomas, Richard, Isaac,etc.
  2. John Bargrave the Elder, fils de Robert Bargar, fondateur des Bifrons. C’est lui qui prit le nom de Bargrave lorsqu’il fit l’acquisition d’armoiries pour la famille en 1611. Il est ordonné prêtre en 1660. Il se marie à Jane Crouch en 1597, ce qui amène la prospérité à la famille. Il fera construire une grande maison dans la paroisse de Patrixbourne. Ils auront sept enfants. Leur premier fils : Robert (né en 1598 ou 1600). Suivront Sarah (baptisée en 1607), John (le collectionneur, baptisé en 1610), etc.
  3. John Bargrave : le collectionneur (1610-1680).

À la page 28, Bann nous offre très brièvement une piste de son interprétation de la collection de Bargrave : il s’agirait d’une forme du travail du deuil tel qu’indiqué par Freud selon lequel s’opère chez Bargrave, après le déclin de sa famille, une redirection de sa libido qui s’attache à de nouveaux objets pour se substituer aux anciens.

À partir de la page 36, Bann s’attarde à l’origine du nom « Bifrons » (nom adopté par son père pour désigner sa famille) qui pourrait être lié à un terme d’architecture qui signifie simplement double-fronted et qui ferait référence à deux façades de la maison que John Bargrave le Vieux s’était fait construire à Patrixbourne. Bann souligne aussi l’inscription que John Bargrave le Vieux a fait placer sur la façade d’entrée de la maison : « Diruta aedificat uxor bona, aedificata diruit mala » = « A good wife builds up what has been devastated, a bad wife devastates what has been built up ». Bann se questionne sur la signification de cette devise qui pourrait faire référence à l’énorme dot apportée par la femme de John Bargrave le Vieux, Jane Crouch, qui aurait permis de remettre la famille sur pied.

À la page 40, il est question du déclin économique de la famille (mauvais investissements dans des colonies en Virginie, épuisement de la dot de sa femme).

À la page 45, Bann suppose que le jeune John Bargrave a dû être témoin de la splendeur de sa famille (le retour de son père de la guerre et la construction graduelle de la grande maison des Bifrons. Il a dû voir les insignes héraldiques de sa famille ainsi que la devise qui vantait les mérites de sa mère sur la façade de la maison. Et à l’adolescence, il a dû se rendre compte des problèmes financiers et du déclin des Bifrons. Aux pages 48-49, Bann émet l’idée que le frère aîné ait pu tenter de redresser la situation de la famille mais sans jamais y parvenir complètement. Il conclut que cette tâche, l’acte de restitution, revenait à John le Jeune.

À partir de la page 55, il est question du contexte politique et religieux.

 

Chapitre 2
The Traveler and the Collector

63. Bann fait remarquer que John Bargrave est né quelques années après la mort de Philipe II et qu’il a vécu au même moment que Johannes Vermeer. Toutefois, sa vie et sa collection en comparaison à celles des personnages précédents semble insignifiante. Bann prétend que c’est justement parce que Bargrave se situe à la limite minimale de la catégorie « homme-sémiophore » que son cas est intéressant. Cette perception de Bargrave comme « homme-sémiophore », je l’ai déjà mentionné, ne correspond pas au concept développé par Pomian et est, à mon avis, erronée. Au lieu de lancer n’importe quelle bêtise à n’importe quel moment, Bann devrait prendre la peine d’étoffer ses références jusqu’au bout et ainsi rendre justice aux auteurs qu’il cite.

64. Dans cette section, Bann écrit s’intéresser au façonnement progressif de la personnalité de Bargrave. Il se demande aussi jusqu’à quel point Bargrave est préoccupé par un travail de deuil (au sens freudien) afin de compenser sur le plan symbolique les pertes antérieures de sa famille.

66. Bann retrace la vie de Bargrave dans ce chapitre et s’attarde tout d’abord à sa vie de voyageur et de tuteur (fonction exercée au cours de ses voyages). Il en profite pour comparer deux tableaux montrant des voyageurs dans des scènes d’apprentissage (un incluant Bargrave lui-même par Mattio Bolognini datant de 1647 où l’on voit Bargrave pointant du doit une carte géographique à son jeune neveu John Raymond et au jeune Alexander Chapman) et un autre datant de la fin du XVIIIe siècle (Jean Prud’homme, Douglas, 8th Duke of Hamilton with his Physician, Dr.John Moore, and the Doctor’s Son, John, 1774). Cette comparaison l’amène à bifurquer sur le Grand Tour qui aurait été différent aux XVIIe et XVIIIe siècles (au XVIIIe siècle, le tour amenait les voyageurs à admirer des paysages grandioses comme les Alpes, pas au XVIIe siècle où on s’intéressait plutôt aux grandes villes comme Rome).

71. Étape du Grand Tour au XVIIe siècle : le Vésuve = objectif final. Bann aboutit à la page 72 aux effets du voyage sur l’identité et cite Louis Marin à ce propos :

« The ideology of travel implies a departure from a place and a return to the same place : the traveller enriches this place with a whole booty of knowledge and experience by means of which he states, in this coming back to the « sameness », his own consistency, his identity as a subject. »

Bann récupère l’idée du « booty of knowledge » (butin de connaissances) qui, selon lui, permet de faire un lien entre les voyages de Bargrave et sa collection.

74. C’est à Rome que Bargrave aurait découvert les plaisirs de collectionner (1676?).

Après s’être attardé à Bargrave le tuteur et le voyageur, Bann s’intéresse à partir de la page 77 au chanoine et au collectionneur. Il est évident, selon Bann, que l’activité de collectionneur et de catalogueur de Bargrave constituait un moyen pour lui de se rappeler et de subsumer ses voyages passés.

Aux pages 81 et 82, Bann propose à nouveau un parallèle entre le travail du deuil de Freud et l’activité de collectionneur de Bargrave. Bann se retient toutefois d’appliquer son hypothèse à tous les collectionneurs. Son but est de prouver que l’attachement de Bargrave à sa famille et son activité de collectionneur étaient liées. Selon Bann, l’événement marquant la fin du deuil de Bargrave est la plaque commémorant les défunts de sa famille pendant la guerre civile qu’il fit gravée (installée en 1663 dans la Mary’s Chrurch à Patrixbourne). Lorsqu’il se fait fabriqué deux cabinets pour loger la majeure partie de sa collection, Bargrave signifie par cela, selon Bann, la fin de son deuil. Bann affirme que la collection de Bargrave ne contient aucun élément qui rappellerait sa famille.

Aux pages 84 à 90, Bann se concentre sur la collection de Bargrave comme telle : les contraintes économiques et matérielles (Bargrave ramène des petits objets parce qu’ils sont plus commodes à transporter ; monnaie, médailles, fragments de monuments, petites curiosités : le doigt d’un Français qu’il reçut en cadeau, etc.), la supposée recherche de qualité de Bargrave (p.87), la provenance des objets (échanges, cadeaux). Bann mentionne que l’objet le plus significatif pour Bargrave était sans doute une bague portant ses initiales qu’il s’était fait faire à Rome (probablement lors de son séjour en 1650).

91. Dans la dernière partie de ce chapitre, Bann découpe la vie de Bargrave en trois étapes en se basant sur l’histoire des objets du collectionneur. Bargrave ne parle jamais de lui-même mais de ses objets selon l’auteur. Selon Bann, en commentant ses objets, Bargrave reconstitue sa vie au cours de la période de l’interregnum. En s’adonnant à cet exercice, Bann pense pouvoir comprendre le lien entre les qualificatifs « fellow traveler » et « greate virtuoso » utilisés par John Evelyn et mentionnés au tout début de ce livre. Les trois étapes repérées par Bann sont les suivantes :

  1. l’assemblage de sa collection entre 1647 et 1660 au cours de ses voyages.
  2. La période de présentation, de mise en scène de sa collection marquée par le cabinet fabriqué au début des années 1660.
  3. Vie future de la collection : inscriptions, catalogues, insertion de sa collection dans la bibliothèque de la cathédrale.

95. Bann se demande pourquoi Bargrave a choisi la cathédrale comme emplacement pour sa collection. Il retrace l’histoire de la cathédrale et de Saint Thomas Becket. Il mentionne également la visite et le commentaire d’Érasme à propos du tombeau de Becket. L’auteur fait aussi remarquer que la cathédrale est un lieu marqué par la perte : la destruction du tombeau de Becket. À la page 96, Bann émet l’idée que la collection d’objets de Bargrave dans la cathédrale formerait une sorte d’ersatz au tombeau de Becket (qui contenait comme sa collection divers artefacts). La collection de Bargrave serait un moyen symbolique de restaurer l’iconoclasme du tombeau de Becket. Bann cite à ce propos Ronald Paulson qui a émis l’idée que toute la littérature et l’art anglais depuis la Réforme constituent une tentative de restituer l’héritage des iconoclastes.

 

Chapitre 3
The Witness of History

99-101. Bann débute ce chapitre en mentionnant que des découvertes archéologiques se sont faites deux siècles après la restauration dans le parc Bifrons et que du temps de Bargrave on se souciait peu de l’archéologie locale. Bargrave n’était pas familier de l’archéologie en tant que pratique scientifique moderne. Il montrait peu d’intérêt pour l’histoire des objets et était plutôt intéressé par les anecdotes personnelles qui entouraient l’acquisition d’une pièce. Bann compare une description d’objets trouvés lors de fouilles à Kent pour étayer son affirmation à propos du peu d’intérêt de Bargrave. Aux pages 102 et 103, Bann compare la façon d’appréhender les objets aux XVIIe et XVIIIe siècles.

L’auteur tente ensuite d’expliquer pourquoi Bargrave se désintéresse de l’historique et quelle histoire il veut livrer à propos de ses objets (p.104). Bann pose la question suivante à la page 105 : quelle est l’histoire dont Bargrave été témoin et comment il l’a interprétée et livrée. Bargrave a vécu éloigné des troubles par choix et sans doute avec l’accord de sa famille. Mais il était toutefois préoccuppé par l’idée de donner un sens à ces turbulences. L’hypothèse de Bann est que compte tenu qu’il n’a pas participé aux événements dans lesquels sa famille a été impliquée, il a utilisé les circonstances de son exil pour préparer les données de sa conclusion sur les événements = travail inconscient au début. Bann relate ensuite (p.106) le premier contact de Bargrave avec une rébellion armée. Bann mentionne la difficulté de rendre la réalité d’événements historiques (107). L’auteur se concentre ensuite sur le récit de voyage, Itinerario ou Mercurio Italico, supposément rédigé à partir des notes de Bargrave par son neveu John Raymond. Bann prétend que Bargrave a exigé que son nom n’y figure pas. Et ce récit de voyage comporterait son propre message politique selon Bann (p.108). C’est en analysant le sens de l’illustration de la couverture de ce récit de voyage que Bann prétend pouvoir déceler le testament politique de Bargrave. Selon lui, la juxtaposition de Rome et de Venise sur la couverture symbolise l’opposition politique entre les deux villes : Venise = République libre et Rome = la coercitive, celle qui persécute Venise. Bann nous rappelle la sympathie pour certains proches de sa famille pour le système politique vénitien (chez Henry Wotton pour qui son oncle Isaac Bargrave a servi comme aumônier). Bann suppose que le design de la couverture est de Bargrave (p.110). Il prétend qu’un autre détail de la couverture, énigmatique, se prête à pousser plus loin son interprétation de l’opposition entre Rome et Venise : l’inscription Ne Plus Mome Ultra qui signifie « ne va pas plus loin, Momus ». (pas convaincant). Bann poursuit en spéculant sur le sens du texte et des images de la couverture du récit de voyage : métaphore de la bonne et de la mauvaise imitation.

Bann prétend aussi que les objets de la collection de Bargrave sont liés à cette dénonciation de Rome. À la page 112 il mentionne le stiletto. Bann lie cet objet à la dénonciation de Rome simplement parce qu’il est mentionné en même temps qu’une lanterne vénitienne, qui, selon Bargrave, peut être utilisée pour aveugler un ennemi juste avant de lui donner un coup de stiletto mortel (pas convaincant). Bann mentionne également un autre objet aux significations symboliques similaires : le morceau d’une pierre de jaspe coupé par Bargrave (Bann écrit qu’il s’agit de vandalisme) en forme de cœur. Il met cet objet en relation avec un portrait de Bargrave où il a la main placée sur son cœur. Selon l’auteur, cette position de la main n’est pas conventionnelle pour l’époque. Il s’agirait d’un geste symbolisant pour Bargrave la fidélité, la loyauté. Bann considère important de noter que les gestes dans les portraits au XVIIe siècle sont utilisés pour communiquer un message (p.114). Et comme son argument est faible, il se sent obliger de faire intervenir des références crédibles à sa rescousse : il mentionne Georges Didi-Huberman à propos des portraits et de leur signification et le philosophe Emmanuel Levinas à la page 115.

Finalement, Bann ne mentionne que deux objets de la collection de Bargrave pour étayer sa preuve de la collection du chanoine comme métaphore de son opposition à Rome. Il mentionne ensuite une gravure commandée par Bargrave du portrait de la reine Christine de Suède au moment où elle se fait officiellement accueillir par l’Église catholique = symbole de son opposition au protestantisme de son père (p. 116).

Gilles Thibault
Montréal, octobre 2000