Cabinets de curiosités

POMIAN, Krzysztof, Collectionneurs, amateurs, curieux: Paris-Venise, XVIe - XIIIe siècles, Paris, Gallimard, 1987.

Le tour de force de Pomian avec ce livre est d'avoir répondu de façon concise et claire à la question suivante : qu'est-ce qu'ont en commun les objets d'une collection ?

AVANT-PROPOS
9. Pomian débute par une réflexion sur la conscience de la société du rôle du collectionneur et fait un petit historique des traces qui attestent de cette conscience. Exemples :

  • Inventaires de collections (les premiers en Occident furent rédigés par les Grecs)
  • À partir du 15e siècle on trouve des guides à l'usage des voyageurs
  • Description des cabinets
  • Vie des artistes
  • Correspondances
  • Au 18e siècle : conseils rédigés par les marchands sur le choix et l'aménagement d'une collection.
  • Textes d'historiens et de critiques d'art.

    10. Selon Pomian, les auteurs de ces documents ne s'intéressent souvent qu'à l'art (surtout la peinture) et négligent le reste. Pomian fait ressortir deux directions prises par les auteurs en général dans l'étude des collections :
    1. Tentative de retrouver les traces laissées par les oeuvres : identification des propriétaires, prix payés, etc.
    2. Tentative de reconstruire le goût des propriétaires (direction plus importante peut-être que la précédente selon Pomian) mais qui comporte souvent plusieurs lacunes : Pomian donne des exemples de cela à la page 11.

    Pomian lui, propose d'aborder les collections dans une perspective différente. Il propose une réflexion théorique sur la collection en tant que fait anthropologique. Pour Pomian, étudier l'histoire des collections, c'est étudier l'histoire d'un comportement humain. Il faut donc prendre en considération une foule de facteurs : géographie, politique, social, économique, etc.

    Pomian voit dans la collection une "institution coextensive à l'homme dans le temps et dans l'espace, produit d'un comportement sui generis, qui consiste précisément à former les collections dont le rôle principal, sur lequel se greffent tous les autres, est celui de lien entre l'invisible et le visible".

     

    ENTRE L'INVISIBLE ET LE VISIBLE : LA COLLECTION
    15. Pomian fait remarquer que partout à travers le monde les gens collectionnent, et collectionnent n'importe quoi (exemple : papiers qui servent à emballer les oranges, les citrons et les pamplemousses). Il se demande quel est le point commun de tous ces objets. Sa réponse : leur utilité semble bannie à jamais (exemples : horloges, trains, épées, fusils, monnaie, etc.)

    16. Pomian ne pense pas que ces objets servent à décorer, en tout cas pas dans les musées et les grandes collections particulières : on élève et aménage des bâtiments, des pièces, des murs pour y disposer les oeuvres : "tout ce passe comme si on poursuivait un seul but : amasser des objets pour les exposer au regard" (contrairement aux trésors dans les coffres-forts).

    18. À partir de ce qu'il a constaté dans les pages précédentes, Pomian propose la définition suivante de la collection :

    "Tout ensemble d'objets naturels ou artificiels maintenus hors du circuit d'activités économiques temporairement ou définitivement, soumis à une protection spéciale (exemple : gardien de musée) dans un lieu clos aménagé à cet effet et exposés au regard."

    Aux pages 19-20, Pomian propose d'analyser des collections hors des frontières de notre société pour valider sa définition. C'est ce qu'il fait jusqu'à la page 30. Il traite aussi du paradoxe de la définition de collection : on enlève les objets du circuit d'activité économique mais on en fait des objets précieux. Valeur d'échange mais pas de valeur d'usage. Pourquoi considère-t-on les objets de collection comme des objets précieux ?

     

    I. Une collection de collections
    Le mobilier funéraire
    Tombeau, temples, palais des rois : Pomian fait remarquer que comme toutes les collections elles sont protégées (du pillage) et placées pour être regardées (par ceux qui habitent l'au-delà). De plus, elles perdent leur utilité : exemple : sacrifice humain ou animal.

    22. Les offrandes
    Temples des Grecs et des Romains

    24. Les dons et le butin
    Exemple des collections amassées à Rome : objets pris aux ennemis.

    26. Les reliques et les objets sacrés
    On en trouve beaucoup en Grèce et à Rome mais c'est le christianisme, en propageant le culte des saints qui a porté celui des reliques à son apogée. Était considéré comme relique tout objet censé avoir eu un contact avec un personnage d'histoire sacrée. Pour fonder un établissement religieux, il fallait le doter non seulement de terres, mais aussi de reliques qu'on enfermaient dans un reliquaire.

    27. Les trésors princiers
    Anneaux, ceintures, croix, crucifix, mitres, chapes, vaisselle, couteaux, etc. À première vue, ces objets semblent avoir gardé leur utilité mais Pomian fait remarquer qu'on les trouvait en si grand nombre dans certains inventaires et que les matières dans lesquelles ils étaient fabriqués étaient souvent si précieuses qu'il croit que non.

     

    II. LES COLLECTIONS : LE VISIBLE ET L'INVISIBLE
    30. Résumé : distinction de ces collections :
  • Collections visibles : exposées au regard des hommes
  • Collections invisibles : objets déposés dans les tombes : destinés au regard des morts et des Dieux en échange de leur protection. Objets pensés pour des spectateurs virtuels. Pomian considère donc le mobilier funéraire et les offrandes comme étant des collections. Le récit des offrandes par les Anciens leur donne un rôle d'intermédiaire entre le spectateur qui les regarde (morts, Dieux) et l'invisible d'où elles viennent. Ces récits représentent pour les vivants le lointain, le caché, l'absent.

    33. Il est question des reliques et des offrandes : elles représentent l'invisible. Elles sont liées à des événements passés, à des héros mythiques : même chose pour les pierres-gemmes.

    35. C'est à cause du rôle de ces objets qui consiste à assurer la communication entre les deux mondes que les objets sont maintenus hors du circuit d'activités économiques.

    Deux types d'objets :

  • a) ceux qui sont destinés au monde invisible ;
  • b) ceux qui nous viennent du monde invisible pour nous (reliques).

    Condition essentielle pour la communication entre les deux mondes dans la constitution de ces objets : ils doivent être regardés de leurs habitants respectifs. Ce n'est qu'à cette condition qu'ils deviennent des intermédiaires entre ceux qui les regardent et le monde qu'il représente.

    36. Tous les exemples mentionnés plus haut par Pomian sont ceux de collections constituant une composante de cet éventail de moyens mis en oeuvre pour assurer la communication entre les deux mondes. D'où la diversité des objets qui forment cette collection et le comportement des visiteurs.
    MAIS combien faut-il d'objets pour avoir une collection ? RÉPONSE : très variable : cela change avec l'espace, l'état de la société, du nombre que l'on considère essentiel pour atteindre la communication entre les deux mondes. C'est la fonction qui importe.

     

    III. UTILITÉ ET SIGNIFICATION
    37. Il est question tout d'abord dans ce chapitre du langage qui secrète l'invisible selon Pomian. Exemple : les vieux qui parlent aux jeunes de choses qu'il ne verront jamais. Ce qu'on voit n'est qu'une partie de ce qui est. L'opposition entre le visible et l'invisible passe par le langage : opposition entre ce de quoi on parle et ce que l'on aperçoit entre le monde du discours et le monde de la vue. Le langage permet de parler des morts comme s'ils étaient vivants, des événements passés comme s'ils étaient présents, du lointain comme s'il était proche et du caché comme s'il était apparent.

    À la page 38, Pomian affirme qu'il est inconcevable que l'on puisse, sans le langage, attribuer à quelque chose le rôle de représentant d'une autre, qui, elle, reste invisible et l'a toujours été. Bon. OK.

    Il ajoute que le langage n'est pas une condition suffisante du rapport de représentation entre le visible et l'invisible. Il doit y avoir un mobile qui pousse à amener et conserver des objets qui représentent l'invisible. Il faut que l'invisible soit supérieur au visible : ceci semble être un trait constant de toutes les mythologies, religions et philosophies, ainsi que de la science. Si l'objet n'a pas d'utilité ni de signification (en rapport avec l'invisible) c'est un déchet.

    Pomian utilise le terme "sémiophore" pour désigner les objets sans utilité (maintenus hors du circuit d'activités économiques) mais qui dans cet état dévoile pleinement leur signification.

    Pomian revient ensuite sur le paradoxe de la valeur des sémiophores. En tant que sémiophores ils perdent leur valeur d'usage mais plus l'objet est chargé de signification plus grande est sa valeur d'échange. Pomian fait remarquer que dans certaines sociétés l'échange de sémiophores contre des choses est inconcevable. Pomian cite à ce sujet un article de Franz Steiner paru dans The British Journal of Sociology (Notes on comprative economics, no 3, 1954). Donc, les sémiophores peuvent être perçus par certains groupes comme possédant des valeurs d'usage virtuel et certains pourraient être tenter de les remettre dans le circuit (par le vol ou le pillage par exemple). Cet aspect pourrait sembler invalider la définition de sémiophores de Pomian à propos de la caractéristique "maintenus hors du circuit économique", mais Pomian répond que non car ce ne sont pas les mêmes groupes de personnes qui vont percevoir l'objet comme utile ou comme sémiophore.

    Dans le bas de la page 44 jusqu'à la fin de cette section, Pomian traite du fait qu'il n'y a pas que les objets qui se divisent en utiles et signifiants (en choses et en sémiophores). Ils peuvent aussi représenter des activités humaines : roi, empereur, pape, grand pontife ou même le président d'une république. Le rôle de l'homme-sémiophore est de représenter l'invisible. Il s'abstient de toutes les activités utilitaires en établissant une distance entre lui et ceux qui sont obligés de les pratiquer, en s'entourant d'objets qui sont non pas des choses mais des sémiophores, et en faisant étalage de ceux-ci.

    Autrement dit, selon Pomian, c'est la hiérarchie sociale qui conduit à l'apparition des collections, d'ensembles d'objets maintenus hors du circuit d'activités économiques, soumis à une protection spéciales dans des lieux clos aménagés à cet effet, et exposés au regard. Selon Pomian, c'est le rang social plutôt que le goût, qui détermine le fait de collectionner, et, souvent les membres occupant une position élevée dans la hiérarchie y sont obligés.

    C'est pourquoi selon Pomian l'étude des collections ne peut se limiter à une psychologie individuelle qui explique tout en se référant à des notions telles que le goût, l'intérêt ou le plaisir esthétique.

    47. Les caractères des individus ne sont importants que dans la mesure où l'organisation de la société laisse la place au jeu des différences individuelles. C'est pourquoi il faut expliciter la manière dont la société en question trace la frontière entre l'invisible et le visible.

     

    LES COLLECTIONS PARTICULIÈRES ET LES MUSÉES
    47. Il est question tout d'abord des nouvelles attitudes à l'égard de l'invisible en Europe au 16e siècle et de l'intérêt pour de nouveaux sémiophores qui découle de cette attitude. Deux tendances expliquent cela :
  • Retour à la pureté de la foi : Réforme et iconoclasme lié à la Réforme.
  • Retour à une Antiquité véritable : recherche des manuscrits des Anciens, d'inscriptions anciennes, de médailles, d'oeuvres d'art et autres vestiges de l'Antiquité.

    Pomian décrit quatres catégories de nouveaux sémiophores:
    1. Les vestiges de l'Antiquité, considérés jusque là comme déchets se transforment en sémiophores parce qu'ils sont mis en rapport avec des textes de l'Antiquité. C'est un nouveau groupe social qui est le vecteur de l'intérêt porté à ces sémiophores : les humanistes. Dans un deuxième temps, sous l'influence des humanistes, les princes commencent eux aussi à collectionner ces objets.

    2. On s'intéresse à d'autres sémiophores en plus des antiquités : objets représentant le passé et le lointain (l'invisible) : des pays exotiques, des sociétés différentes, des climats étranges. Les voyages d'expédition dans les nouveaux mondes apportent de nouveaux sémiophores : étoffes, orfèvreries, porcelaines, habits de plumes, idoles, fétiches, spécimens de la flore et de la faune, coquillages, pierres. Statut distinct entre les sémiophores de l'Antiquité et ceux des nouvelles découvertes (valeur moindre, objets de curiosités plutôt que d'étude comme les antiquités) : ce sont surtout les savants qui s'y intéressent. Jusqu'à la moitié du XVIIIe siècle, en France du moins, les médailles (monnaies anciennes) sont considérées comme les pièces de collection par excellence. À partir de cette date, elles seront supplantées dans ce rôle par les objets d'histoire naturelle.

    3. Troisième catégorie de sémiophores : depuis le XVe siècle : tableaux et oeuvres d'art. Caractère invisible de l'image : elle représente une chose qui disparaîtra. Pour les princes, l'artiste est un instrument irremplaçable qui peut lui donner une vie éternelle. Exemple : représenter un fait d'armes. L'invisible, à cette période, se présente non pas tant sous les traits de l'éternité que sous ceux de l'avenir.

    4. Quatrième catégorie de sémiophores : apparut au XVIIe siècle ; les instruments scientifiques. Deux groupes monopolisent les sémiophores au Moyen Âge: clergé et détenteurs du pouvoir. À partir de la seconde moitié du XIVe siècle, de nouveaux groupes sociaux prennent forme (humanistes, antiquaires, artistes, savants) et donnent naissance à de nouveaux sémiophores : manuscrits, vestiges de l'Antiquité, curiosités exotiques et naturelles, oeuvres d'art, instruments scientifiques. On assiste également à l'apparition de nouveaux lieux de collections : bibliothèques, cabinets alors qu'auparavant les collections ne se retrouvaient que dans les églises et les trésors des princes.

    52. Ceux qui sont en haut de la hiérarchie doivent faire montre de leur goûts artistiques, de leur intérêt scientifique et former des collections : insigne de leur supériorité. Posséder une collection permet aussi d'exercer une domination sur ceux qui ont besoin de voir ces collections : artistes, humanistes, savants, etc.

    53. Il est question dans cette page du rôle central de l'argent dans l'accaparement des sémiophores. Mais l'argent, la richesse n'a pas la même signification que les autres formes de pouvoir : elle est placée au bas de l'échelle (ceci prouve la supériorité de la signification sur l'utilité selon Pomian) :
    1. hiérarchie du pouvoir
    2. hiérarchie du savoir sacré (clergé)
    3. hiérarchie du savoir profane (artistes et intellectuels)
    4. hiérarchie de la richesse

    Mais avec l'argent, on peut acheter des sémiophores, donc transformer l'utilité en signification et ainsi atteindre une position sociale supérieure.

    Il résulte de tout cela d'une demande pour un marché d'oeuvres d'art, d'antiquités et de curiosités diverses. C'est ce qui s'organise aux XVIe et XVIIe siècles. Exemples :

  • Apparition de catalogues imprimés des objets qui seront vendus (le premier en 1616 en Hollande)
  • Naissance de professions nouvelles : commissaire-priseur et expert en oeuvres d'art.

    Amsterdam est jusqu'à la moitié du 18e siècle le plus grand centre de ventes publiques. Plus tard : Londres, Paris. Italie = réservoir des oeuvres modernes et des antiquités.

    55. Conséquence du rôle de plus en plus grand de l'argent ouvrant l'accès à la propriété des sémiophores : tableaux et oeuvres d'art anciens deviennent inabordables. On se rabat alors sur les médailles, estampes, dessins, curiosités et exotiques et spécimens d'histoire naturelle qui à leur tour intéressent les détenteurs du pouvoir et prennent ainsi eux aussi de la valeur.

    Ce mécanisme pousse à toujours chercher de nouveaux sémiophores. C'est dans ce contexte que se forment des disciplines nouvelles qui élaborent des techniques d'une recherche destinées à découvrir de nouveaux objets et qui dans ce but construisent des théories permettant de classer, dater, tirer des renseignements.

    56. Toutes ces collections ne sont exposées qu'au regard des privilégiés : membres d'un même milieu, artistes, savants. Peuple coupé de cela.

    56. Réaction à l'inaccessibilité des collections pour les couches moyennes (savants, écrivains, érudits, artistes qui ne sont pas arrivés à fréquenter les puissants ou riches) : c'est à leur demande qu'on crée des bibliothèques publiques d'abord, des musées et des archives publiques ensuite :

  • Bibliothèque Bodléienne, Oxford, 1602 (la première)
  • Bibliothèque Ambrosienne, Milan, 1609. Fondée par l'évêque Frédéric Borromée.
  • Bibliothèque Angelica, Rome, 1620. Fondée par l'évêque Angelo Pocco.
  • Bibliothèque de Thou : première à Paris : privée mais ouvertes aux gens de lettres.
  • Bibliothèque du cardinal Mazarin, Paris, 1643 : première vraie bibliothèque publique française.
  • Musée de l'université d'Oxford, 1675. Collections laissées à l'université par Elias Ashmole à l'usage des étudiants. Accessible en 1683.
  • Museo Capitolino, Rome, 1734 : fondation du pape.
  • En 1743, Anne-Marie-Louise de Médicis offre à l'État de Toscane les collections amassées pendant trois siècles par sa famille sous réserve expresse de leur naliénabilité et accissibilité au public.
  • En 1753, le British Museum est créé par le Parlement britannique à partir des collections achetées à sir Hans Sloane.

    57. Pomian traite ici des musées : traits caractéristiques :

  • permanence
  • ouverts au grand public
  • prix d'entrée abordable (plus lié au don qu'au marché)

    58. Signification des sémiophores dans les musées : musée = institution dont la fonction consiste à créer un consensus autour de cette manière d'opposer le visible et l'invisible, donc autour de nouvelles hiérarchies sociales. Selon Pomian, le musée prend la relève des églises. "Leur nombre croît au 19e et au 20e siècle au fur et à mesure que grandit la désaffection des populations pour la religion traditionnelle". Le nouveau culte c'est celui dont la nation se fait en même temps le sujet et l'objet. Hommage à elle-même, à son passé, etc. L'invisible des sémiophores des musées c'est le passé et le futur : en mettant des objets dans les musées, on les expose au regard non seulement du présent mais aussi des générations futures.

     

    LA CULTURE DE LA CURIOSITÉ

    61.. Pomian débute ce chapitre avec quelques réflexions à propos du cabinet de Pierre Borel (1620-1671) et la façon dont il présente son cabinet. Pour tenter de se représenter la classification des objets dans le cabinet de Borel, Pomian fait référence aux rubriques de son catalogue.

    62. Voici, dans l'ordre, les rubriques de son catalogue :

  • Raretez de l'homme
  • Des bestes à quatre pieds
  • Des Oyseaux
  • Des Poissons et Zoophites de mer
  • Coquillages
  • Autres choses marines
  • Insectes et Serpens
  • Des plantes et premièrement des bois et racines
  • Des fueilles
  • Des fleurs
  • Des gommes et liqueurs
  • Des semences ou graines
  • Des Fruits rares
  • Autres fruits et semences
  • Des minéraux et premièrement des pierres
  • Choses changées en pierre
  • Autre minéraux
  • Des antiquitez
  • Choses artificielles

    Selon Pomian, on retrouve dans cette énumération la volonté d'englober tous les êtres et toutes les choses. Elles sont divisées en trois grandes catégories :
    1. hommes ;
    2. animaux, plantes, pierres ;
    3. artefacts.

    Autrement dit,
    1. oeuvres de Dieu,
    2. produits de la nature,
    3. fabrications humaines.

    On peut y voir aussi une classification fondée sur une répartition des êtres et des choses entre les quatre éléments :

  • terre (êtres inanimés, plantes, insectes et serpents)
  • eau (poissons et "choses marines"
  • air (oiseaux et quadrupèdes ?)
  • feu (l'art : le feu est toujours lié à l'art)

    63. Mode analogique : la nature de Borel dans son cabinet est celle d'avant la révolution scientifique : celle des analogies et des correspondances qui permet de passer du visible à l'invisible. "Bien qu'il essaye déjà de l'observer, il conçoit encore la nature comme un principe de variabilité et de diversité illimitée dont la puissance se dévoile le mieux dans ce qui est exceptionnel, singulier, voire unique. Car une nature censée être soumise à des lois toujours et partout les mêmes se manifeste vraiment dans le commun, le répétitif, le reproductible. En revanche, quand on n'y voit aucune règle, les choses rares passent pour être les seules capables de la bien représenter."

    64. Aux 16e et 17e siècles il y a des centaines, peut-être même des milliers de cabinets en Europe = apogée du cabinet de curiosités. Le contenu des cabinets était fort diversifié et celui de Borel en incarne nullement le modèle.

    65. Cabinets de curiosité : phase d'expansion : deuxième moitié du 16e siècle. En 1750, ils ont presque tous disparus. Selon Pomian, cela s'explique par le fait que l'intérêt pour les choses rares cède la place à l'engouement pour l'histoire naturelle.

    À la page 65, Pomian pose les questions suivantes : "Quelle est la raison de cette vogue pour les cabinets ? Est-ce un symptôme des tendances profondes de la culture savante de cette époque ?"

    À sa première question, il répond à la page 74 que c'est la curiosité qui est la raison de cette vogue pour les cabinets. La curiosité est

    "un désir de voir, d'apprendre ou de posséder des choses rares, nouvelles, secrètes ou singulières, c'est-à-dire telles qu'elles entretiennent un rapport privilégié avec le tout et, partant, permettent de l'atteindre. Elle est, en un mot, désire de totalité...".

    On trouve la réponse à la seconde question aux pages 77 et 80 :

    "la pratique de la curiosité sous ces formes multiples est une composante majeure de la culture savante des 16e et 17e siècles."

    "la curiosité a gouverné par interim entre le règne de la théologie et celui de la science."

    De la page 65 à 70 Pomian traite de tableaux représentant des cabinets. Les exemples qu'ils cite lui servent à montrer ce désir de totalité qu'on retrouve dans les cabinets. Ces tableaux illustrent les grandes catégories d'êtres et de choses. Ces artistes ne font pas le portrait fidèle du cabinet qu'ils ont comme modèle mais tente plutôt de dégager l'idée même du cabinet : le montrer en tant que lieu où l'univers comme un tout devient visible par l'intermédiaire des objets susceptibles de représenter les principales catégories d'êtres et de choses.

    68. Le tableau qui montre un cabinet le montre en tant que lieu où l'univers comme un tout devient accessible à la vue.

    68-70. Pomian discute assez longuement des allégories et des thèmes qu'on trouvent fréquemment dans les représentations de cabinet et qui expriment selon lui le désir de la totalité. Exemples :

  • Les cinq sens : allégories du goût, de l'ouïe, de l'odorat, du touché, de la vue représentées dans des décors de cabinets.
  • Figure d'une nymphe ou de Vénus : signification selon Pomian (p. 69) : désir et totalité
  • Thème des quatre parties du monde (les quatre continents : pour la géographie de l'époque, ce sont tous les continents)
  • Thème des quatre éléments (terre, eau, air, feu) ou des quatre qualités qui les composent) : schéma très ancien et très souple que permet de distribuer de façon logique et exhaustive les êtres et les choses, les tempéraments, les climats, les saisons, les âges de la vie, etc. et auquel se laissent ramener presque tous les autres classements. Rien d'étonnant, selon Pomian, qu'il préside souvent à l'aménagement des cabinets.

    70. Les deux thèmes que Pomian a identifié dans les tableaux de cabinets : "totalité" et "désir" s'expriment aussi dans des noms (en français) qu'on donne à celui qui s'applique à amasser des objets et à former un cabinet : "curieux" et "amateur" (qui aime quelque chose). Jusqu'à la page 75, Pomian cite plusieurs définitions de ces deux termes :

    71-72. Définitions de curieux par Furetière et l'Académie (similaires).
    Le mot " amateur " véhicule le désir.
    Le mot " curieux " véhicule la totalité (tout savoir).

    73. Le curieux veut établir un rapport privilégié avec le tout : c'est pourquoi il demeure insatisfait d'un savoir qui porte sur le commun, le régulier, et entend acquérir une science des singularités. Il recherche donc les objets rares supposés avoir un lien privilégié avec le tout car apportant un complément d'information essentiel à la compréhension du monde dans son ensemble.

    Discussion sur les définitions du mot curiosité qui divergent selon les dictionnaires : LaBruyère (négative), Furetière (positive), Académie (entre les deux).

    74. Curiosité = désir, passion = désir de totalité : Vénus est la figure qui représente le mieux cette idée.

    À partir de la page 75, il est question des remises en question de la culture de la curiosité. Tout d'abord par l'Église, et, plus tard, par la science.

    Église : vestiges d'un dispositif institutionnel et intellectuel chargé d'endigué les manifestations de la curiosité et les mettre au service de la foi : Exemple : Saint Augustin.

    76. Autres exemples.

    77. À partir de la fin du 15e siècle, ce dispositif semble avoir perdu de son efficacité. La pratique de la curiosité est une composante majeure de la culture savante des 16e et 17e siècles. Pratique confirmée par les philosophes et les moralistes qui l'attaquent. Exemples : Montaigne, Pascal, LaBruyère.

    78. Autre critique de la curiosité non pas au nom de la religion mais des principes de la connaissance : exemple : Descartes dans " La recherche de la vérité ".

    80. Nouveau dispositif intellectuel et institutionnel se met en place dans la deuxième moitié du 17e siècle. La curiosité a gouverné par intérim entre le règne de la théologie et celui de la science.

     

    Gilles Thibault
    Montréal, octobre 2000

     


     

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