Le souffle boréal

je sais les mots qui dorment
mots de montagnes et de rivières
je les sortirai de force de leur sommeil
pour les faire chanter aux pieds des falaises
dans les rapides houleux
qui font hurler les flots
je leur ferai dire
les champs et les plaines
les lacs qui les regardent
de leurs yeux remplis de mirages

je sais les mots d'eau et de tendresse
ceux qui s'enfuient ou qui paressent
je sais les mots du Grand Fleuve
le Saint-Laurent
ce profond sillon jadis labouré par les glaciers
qui déchire la terre d'ouest en est
pour se jeter dans la mer
je sais les mots qui bouillonnent
et qui tourbillonnent dans les remous
des mille cours d'eau
qui s'y jettent et l'abreuvent
tout au long de ce pays sans horizon
qui veille sans frontière et sans nom
au bout d'un continent

je sais les mots de feu et de givre
de débâcle et de chaleur
ceux des forêts en flamme
quand l'automne les tourmente
les embrase
ceux du silence blanc de l'hiver
qui feutre les pas
qui étouffe les bruits
ceux de la fonte des neiges
quand la terre se remet à vivre
encore détrempée dans sa léthargie
ceux de la chaleur des étés
qui ont la voracité de leur brièveté
ceux du temps qui passe
à pas lents ou pressés
ceux du temps passé

je sais aussi les mots de colère
aux lèvres des bouches orphelines
de celles qui revendiquent leurs terres
défrichées depuis si longtemps
par leurs ancêtres
mais l'espace s'est rétréci
peu à peu les villes ont asservi le sol
sans que l'on puisse endiguer leur appétit
personne n'a pu répondre aux revendications
aux clameurs et aux cris
d'un peuple qui a vu ses biens
pillés et vendus
à vil prix
qui s'est vu trahi
par des gouvernants avilis

je sais les mots de désespérance
quand les yeux d'une nation
se ferment sur l'avenir
qu'elle ravale sa souffrance
sans assurance de s'en sortir
que les dirigeants centralisateurs
renient son identité
ses racines et son histoire
en la menaçant par la peur
celle de la partition du territoire
celle de la fragmentation
des biens et des populations
voilà que les gens sombrent dans l'ambiguïté
qu'ils perdent leurs espérances
qu'ils se referment sur eux-mêmes
dépourvus
découragés
résignés

ils ne vivent plus qu'au jour le jour
les paupières du futur closes
dans l'amertume du doute
dans l'angoisse de l'incertitude
ils ne prêtent plus foi aux prophètes
dans leurs promesses et dans leurs faux espoirs
ils se taisent afin d'oublier
que jadis leurs pères et leurs mères
rêvaient d'un pays
qui avec eux
dans leurs songes et dans leur mort
s'en est allé

le souffle boréal s'est calmé
il retient sa fureur
il s'est essoufflé
il plie l'échine
il fléchit les genoux

26-27 juin 1999
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