LES ARMOIRIES DU ROYAUME D'HAWAÏ

par Daniel Cogné
Membre associé de l'Académie internationale d'héraldique


Puela, poulou, kapu, kahili. Voilà des termes exotiques peu connus des héraldistes occidentaux. Ils désignent pourtant les meubles qui figurent sur les armoiries d'Hawaï depuis le milieu du XIXe siècle. Cette rencontre surprenante entre la culture polynésienne et la tradition héraldique européenne mérite d'être mieux connue.

Le visiteur du Palais Iolani d'Honolulu peut admirer ces armoiries reproduites en métal peint sur les grilles de cette résidence royale construite entre 1879 et 1882 par le roi Kalakaua, avant-dernier souverain d'Hawaï.
On y découvre timbrant un écu victorien placé sur un manteau de gueules doublé d'hermine, une couronne royale très proche de celle qui fut conçue pour le couronnement du roi Kalakaua le 12 février 1883. Cette couronne, ainsi que celle de la reine Kapiolani, sont aujourd'hui conservées au Bishop Museum d'Honolulu. Celle du roi est ornée de feuilles d'une plante tropicale, le taro, et de huit arcs d'or qui symbolisent les huit îles du royaume.

Aucun blasonnement ne semble avoir été fait selon les normes de la langue héraldique occidentale. Il serait ridicule de mépriser ces armoiries sous prétexte qu'elles s'éloignent des règles de l'héraldique classique comme c'est souvent le cas aux Etats-Unis d'Amérique.

On peut cependant tenter de décrire l'écu : écartelé, au premier et au quatrième, fascé de huit pièces d'argent, de gueules, d'azur, d'argent, de gueules, d'azur, d'argent et de gueules.

Au deuxième et au quatrième, d'or au puloulou (kapu) d'argent. Ce meuble, constitué d'un bâton surmonté d'une boule, est un ancien symbole indigène de protection. Sur le tout, un écusson de sinople chargé d'un puela et de deux lances en sautoir. Le puela, également signe de refuge et de protection, est le drapeau triangulaire des chefs hawaïens.

L'écu est soutenu par une représentation des frères jumeaux Kameeiamoku et Kamanawa qui appuyèrent le roi Kamehameha, le fondateur de la monarchie hawaïenne, lors de sa prise du pouvoir en 1782. Remarquons, à senestre, que le chef tient un kahili, symbole d'autorité qui accompagnait les chefs de tribus. Cet objet, d'une grande fragilité, était fait de plumes d'oiseaux rares aujourd'hui disparus. Le Bishop Museum d'Honolulu possède une collection exceptionnelle de kahilis royaux utilisés lors de cérémonies officielles de la Cour d'Hawaï au XIXe siècle.

Kahilis royaux

Kahilis royaux. Honolulu, Bishop Museum.

Sur un listel posé sous l'écu, la devise UA MAU KE EA O KA AINA I KA PONO (La vie du pays se perpétue dans la vertu). Elle reproduit les paroles qu'aurait prononcées le roi Kamehameha III lors de la reconnaissance de l'indépendance du royaume d'Hawaï par la Grande-Bretagne le 31 juillet 1843.

Kamehameha III (Kauikeaouli) était le deuxième fils de Kamehameha le Grand et de la reine Keopuolani. Il fut courtisé par les grandes puissances coloniales du Pacifique, notamment le gouvernement français qui lui envoya en 1848 le portrait du roi Louis-Philippe peint par Franz-Xavier Winterhalter en 1839. Présenté de nos jours dans le Salon bleu du Palais Iolani, ce tableau conserve un étonnant cadre doré timbré des armories de la Monarchie de Juillet (la Charte de 1830 a remplacé sur un champ d'azur les fleurs de lis des Bourbons). Très peu d'exemples de ces armes ont survécu en France. Leur présence dans le Pacifique est une curiosité qui intéressera les spécialistes de la symbolique de l'Etat français. Curieusement l'original de Winterhalter, conservé au Château de Versailles, ne possède plus de cadre.

Louis-Philippe, roi des Français

Louis-Philippe, roi des Français.
Atelier de F.X. Winterhalter. Honolulu, Palais Iolani.

Une version un peu différente des armoiries de Kamehameha III se trouve au revers du dollar hawaïen dessiné par Charles Barber et frappé en 1883 par la Philadelphia Mint pour le roi Kalakaua I. En plus de timbrer l'écu, la couronne royale surmonte le manteau royal. Élément nouveau, le collier de l'ordre royal de Kamehameha I entoure l'écu. Créé par Kamehameha V le 11 avril 1865, cet ordre voulait commémorer le soixante-dixième anniversaire de fondation du royaume par Kamehameha le Grand (1758-1819), le premier souverain qui unifia Hawaï. La grand-croix sans collier a été accordée à 11 sujets hawaïens et à 29 étrangers (Metcalf, Hawaiian Royal Orders, 1962). Cet ordre qui avait aussi deux autres classes, celles de commandeur et de compagnon, n'a pas été concédé après 1886. Le collier de cette décoration, la plus élevée du royaume, ne fut octroyé, semble-t-il, qu'à la reine Victoria, au tsar Alexandre III, à l'empereur du Japon et à Jules Grévy, président de la République française.

C'est l'exemplaire qui a appartenu à ce dernier que les Amis du Palais Iolani ont pu acquérir de Sotheby's (Genève) en novembre 1991. Le collier d'or et d'émail est une suite de couronnes royales alternant avec une croix de Malte rayonnante au chiffre de Kamehameha. Par son élégance et la richesse de sa composition, cette pièce d'orfèvrerie peut rivaliser avec les décorations européennes de la même époque. Souhaitons qu'elle soit diffusée dans les ouvrages sur les décorations officielles et les ordres de chevalerie.

Ordre royal de Kamehameha 1er

Ordre royal de Kamehameha 1er.
Honolulu, Palais Iolani.

À la suite du coup d'Etat qui renversa la reine Liliuokalani, la république d'Hawaï fut proclamée par Sanford B. Dole le 4 juillet 1894. Il devint nécessaire de modifier les armories royales afin de les rendre compatibles avec le nouveau régime politique. On conserva l'essentiel de l'écu et on se contenta de renverser le puela et les deux lances par une étoile. La couronne royale fut retirée et les deux tenants traditionnels firent place, à dextre, au roi Kamehameha I et à senestre, à une allégorie de la Liberté tenant le drapeau hawaïen. L'écu est timbré d'un soleil levant au naturel, symbole de la nouvelle ère républicaine. Sous l'écu, un phénix noir aux ailes rouge et or, accompagné de huit feuilles de taro, de bananier et de fougère, représente le nouveau Territoire d'Hawaï renaissant des cendres de l'ancienne monarchie. Ce sont ces armoiries qui figurent sur le sceau d'Hawaï depuis qu'il est devenu le cinquantième Etat de l'union américaine en 1959.

Malgré les Troubles de l'Histoire, les armoiries d'Hawaï apparaissent aujourd'hui comme un carrefour où s'est affirmée la volonté d'utiliser des symboles indigènes en les assimilant à la tradition héraldique occidentale. On ne manquera pas de les rapprocher de l'Armorial du roi Henry-Christophe d'Haïti (1). Ces créations ont su toutes deux intégrer habilement l'emblématique indigène à l'héraldique venue d'Europe. Que nos contemporains manifestent un intérêt nouveau pour ces armories est un événement dont on se réjouira.

1. Sur cette question, on pourra lire les excellents articles d'Yvan Loskoutoff, «L'héraldique sous les tropiques : l'armorial du roi Henry-Christophe d'Haïti», dans Revue française d'héraldique et de sigillographie, tome 65, pp.5-20; et de Robert Pichette, «L'héraldique haïtienne sous le règne d'Henry 1er», dans Genealogica et Heraldica Ottawa 1996, Ottawa, Les Presses de l'Université d'Ottawa, 1998, pp.429-438.

(Référence : L'héraldique au Canada, vol. XXXIII, numéro 3, septembre 1999)



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