LES ARMOIRIES DE SIR WILFRID LAURIER
Qui les a conçues et quels en sont les émaux?

par Auguste Vachon, M.A., FRHSC

 Héraut Outaouais émérite

Membre associé de l’Académie internationale d’héraldique

 

Article tiré de L’héraldique au Canada, automne 2003.

Ayant été créé Chevalier Grand-Croix de l’ordre de St. Michel et de St. Georges (G.C.M.G.) en 1897, sir Wilfrid Laurier aurait dû normalement obtenir des armoiries en règle du College of Arms à Londres, mais il s’intéressait peu à ces questions1. Même l’ex-libris à ses armes qu’on lui connaît fut imprimé après son décès.  L’auteur de ses armoiries était demeuré inconnu des héraldistes jusqu’à présent et il subsistait des doutes quant aux émaux sur l’écu.

 

L’identité du concepteur nous est révélée par des documents retrouvés aux Archives nationales du Canada. Le 27 octobre 1904, lady Laurier (Zoë Laurier née Lafontaine) expédiait à sir Joseph Pope, alors sous-secrétaire d’État, un télégramme le priant de lui faire parvenir un dessin des armoiries de son mari pour répondre à une demande qu’elle venait de recevoir. Le même jour, B. Boudreau, secrétaire privé de sir Wilfrid, informait Pope que le premier ministre n’avait jamais « adopté » d’armoiries. Mais, par contre, Laurier se souvenait que le sous-ministre des Terres et Forêts du Québec, Étienne-Eugène Taché, en avait conçues pour lui et que le dessin se trouvait dans la bibliothèque à Ottawa, vraisemblablement la bibliothèque du Parlement. Le lendemain, Pope informa Boudreau que la demande à lady Laurier provenait de la résidence du gouverneur général, qu’il avait en main le dessin « en couleurs » et voulait s’assurer que Laurier reconnaisse les armoiries comme siennes avant de les transmettre à Rideau Hall. Le jour suivant, sir Wilfrid confirmait que le dessin représentait bel et bien ses armoiries2.

 

Taché (1836-1912) est surtout connu comme l’architecte du Palais législatif (actuel Hôtel du Parlement) de Québec et l’importance de son apport à l’héraldique canadienne reste à établir. Un premier pas dans ce sens a été franchi par l’héraldiste Robert Pichette qui a vu en Taché l’auteur probable des armoiries des huit premiers lieutenants-gouverneurs du Québec, c’est-à-dire de 1867 à 1908. Il cite à l’appui  de son hypothèse le fait que Taché avait communiqué les blasons des huit premiers lieutenants-gouverneurs pour un article paru dans le  Bulletin des recherches historiques en 1899. On retrouve aussi ces blasons, avec trois autres de source différente, dans l’Armorial du Canada français, premier recueil d’armoiries de la Nouvelle-France et du Canada français3.

 

Un récent ouvrage confirme que Taché est en effet l’auteur des armoiries de plusieurs lieutenants-gouverneurs : « Héraldiste, Taché va concevoir des blasons pour ses contemporains qui n’en possèdent pas, dont les lieutenants-gouverneurs en exercice au cours de la construction »4, c’est-à-dire la construction du Palais législatif qui s’échelonnera de 1877 à 1885. Taché fut aussi l’auteur de la devise « Je me souviens » ajoutée aux armoiries du Québec en 1883 comme en fait foi Maurice Brodeur : « Lors de la construction du Palais Législatif, Monsieur Eugène Taché architecte et sous-ministre des Terres et Forêts de (sic) Québec, en dressant le projet de la façade de cette imposante construction, introduisit la devise: “ JE ME SOUVIENS ” au bas des armes de la province de Québec » 5.

 

Le dessin demandé à lady Laurier était destiné au gouverneur général Minto qui voulait, avant de retourner en Angleterre, offrir au premier ministre une coupe d’argent gravée à ses armes. L’ex-libris, pour sa part, date de quinze ans plus tard ayant été commandé par lady Laurier vers 1919 après le décès de son illustre mari6. On constate une fois de plus que les proches de Laurier se préoccupaient beaucoup plus de ses armoiries qu’il ne s’en préoccupait lui-même.

 

 

Ex-libris posthume de sir Wilfrid Laurier.

Posthumus bookplate of Sir Wilfrid Laurier.

 

 

Les armoiries de l’ex-libris, qui s’accompagnent du collier et de l’insigne d’un Chevalier Grand-Croix de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges, sont dans un style qui s’apparente à celui de Taché du moins lorsqu’on le compare à son dessin des armoiries du Québec7. Les hachures de l’ex-libris indiquent clairement que le champ de l’écu est de gueules et que le chef est d’or. Les feuilles d’érable en chef  semblent hachurées  de sinople et le manque de hachures sur la couronne de laurier semblerait indiquer d’argent. On soupçonne que les fleurs de lis, aussi sans hachures, sont néanmoins d’azur comme dans les armoiries du Québec à l’époque et que les feuilles d’érable du cimier sont de sinople comme sur l’écu du Québec avant et après 1939.  D’ailleurs il arrive souvent qu’un cimier reprenne une figure des armoiries avec les même émaux.

 

Après le décès de Laurier, Victor Morin voulut consigner correctement les armoiries du feu premier ministre dans le registre du Collège héraldique de la Société historique de Montréal dont il était président. Il avait vu les fleurs de lis sans hachures sur l’ex-libris, mais doutait qu’elles puissent être d’argent sur or, car un métal sur un métal donne des armoiries à enquerre. S’étant rendu à Ottawa en mai 1921 pour la réunion annuelle de la Société Royale du Canada, il eut l’occasion d’examiner la coupe de lord Minto chez lady Laurier et constata que les fleurs de lis étaient en effet d’azur. Il dressa alors le blason suivant : « De gueules à une couronne de laurier d’argent, au chef d’or bastillé chargé de trois feuilles d’érable de sinople, unies par leurs tiges, et accolées (sic pour accostées) de deux fleurs de lys d’azur »8. Ce blason ne mentionne pas le cimier ni les rubans liant les branches de laurier et les feuilles d’érable, tous présents sur l’ex-libris.

 

En 1979, un particulier offrait en vente aux Archives nationales du Canada un document encadré reproduisant les armoiries de Laurier sur une feuille altérée par le temps et aux bords très  échancrés.  À gauche, un ruban inséré dans le papier était scellé d’un cachet orné d’une seule fleur de lis. Le blason, sauf pour un accent aigu manquant sur bastillé et une virgule en moins, était le même que celui établi par Morin, y inclut l’erreur de terminologie. Les armoiries qui y figuraient étaient dans un style complètement nouveau et assez naïf. Les fleurs de lis en particulier s’écartaient complètement du style Taché. Aucun ruban ne liait les rameaux de lauriers ou les feuilles d’érable et le cimier manquait9. De toute évidence, ce document avait été réalisé à partir du blason établi par Morin pour le registre de son Collège héraldique.

 

 

 

Armoiries et blason du Collège héraldique de la Société historique de Montréal.

Arms and blazon by the Heraldic College of the Historical Society of Montreal.

 

Après toutes ces démarches, il subsistait beaucoup de doutes quant aux émaux et, sans le dessin original, il n’y avait pas d’issue. Mais où retrouver ce précieux document qui manquait dans les institutions publiques ? Comme lady Laurier avait fait imprimer posthumément l’ex-libris de son mari et probablement à partir du dessin de Taché, il me restait un vague espoir de retrouver la pièce parmi les souvenirs conservés dans la famille. La Maison Laurier à Ottawa me mit en contact avec Carl Laurier, un petit-neveu de Sir Wilfrid vivant en Ontario. Lui ayant expliqué ma démarche par lettre, il eut la grande amabilité de me répondre sans tarder par courriel. À ma grande surprise et joie, il joignait à  sa réponse le dessin de Taché daté de 1904 et portant son monogramme, un grand T accolé à deux E adossés plus petits. J’ai pu alors constater que l’ex-libris reproduisait en effet le dessin original, mais que la couronne était d’or et non pas d’argent comme le laissait croire l’ex-libris. Le blason ci-dessous est fidèle au dessin original enfin sorti de l’ombre.

 

Il n’en demeure pas moins que l’incertitude entourant les armoiries de Laurier illustre à souhait l’importance d’une concession en règle où le blason est consigné de façon officielle et s’accompagne d’un dessin conforme. Les démarches de Victor Morin pour retrouver le véritable blason de Laurier n’ont produit qu’un enregistrement à enquerre pour reprendre son expression. Bien que le dessin de Tâché représente de la bonne héraldique dans l’ensemble, il n’en demeure pas moins que des feuilles d’érable de gueules au lieu de sinople en amélioreraient sensiblement l’apparence. Tâché avait voulu un peu franciser l’ensemble par un casque de gentilhomme français et des lambrequins qui se voulaient sans doute aussi français, mais dans un style anachronique10. Il en résulte un timbre d’apparence plutôt vieillotte. L’agencement des couleurs sur le tortil et les lambrequins est également inusité.  On ne comprend pas non plus pourquoi, dans son désir de franciser, Tâché n’a pas appendu sous l’écu l’insigne de Grand-Officier de la Légion d’Honneur que le président de la République avait remis à Laurier en 1897.

 

Laurier n’ayant pas eu d’enfants, l’Autorité héraldique du Canada acceptera-t-elle un jour, en hommage à ce grand homme d’État, de concéder ses armoiries aux descendants de son père ? Une demande dans ce sens devrait d’abord venir des descendants. 

 

 


Les armoiries de Laurier conçues par Étienne-Eugène Taché en 1904.

The arms of Laurier as designed by Étienne-Eugène Taché in 1904.

 


Blason de Laurier

Armes :


De gueules à une couronne à deux rameaux de laurier d’or liés d’argent, au chef bastillé d’or chargé de trois feuilles d’érable de sinople liées d’argent, accostées de deux fleurs de lis d’azur.
Cimier :


Trois feuilles d’érable de sinople liées d’argent. Le cimier est posé sur une torque de gueules et d’or surmontant un heaume d’argent à cinq grilles taré de trois-quarts et orné de lambrequins d’or doublés de gueules.
Devise:
MON NOM EST MA COURONNE.


Références


1. Il avait reçu son G.C.M.G. sans enthousiasme et refusera la pairie.
2. Lady Laurier à sir Joseph Pope, 27 oct. 1904; B. Boudreau à Pope, 27 oct. 1904; Pope à Boudreau, 28 oct. 1904; Boudreau à Pope, 29 oct. 1904. Archives nationales du Canada, MG 30, E 86, vol. 14, 16L.
3. ROBERT PICHETTE, « Le Blason de sir Narcisse-Fortunat Belleau, KCMG » dans L’héraldique au Canada, vol. X, no 2 (juin 1976), p. 18-23; E.-Z. MASSICOTTE et RÉGIS ROY, Armorial du Canada français, Montréal, Librairie Beauchemin, 2e série, 1918, p. 129-139.
4. HÉLÈNE-ANDRÉE BIZIER et CLAUDE PAULETTE, Fleur de lys. D’hier à aujourd’hui, Montréal, Éditions Art Global, 1997, p. 140.
5. Rapport sur les armoiries de la province de Québec soumis au sous-secrétaire de la province par Maurice Brodeur, septembre 1938, p. 15, Archives nationales du Québec. Un document intitulé Monsieur Maurice Brodeur, héraldiste du secrétariat de la province, dont nous tenons copie des ANQ, énumère les armoiries des lieutenants-gouverneurs Fauteux et Fiset parmi les réalisations de Brodeur.
6. Rectifications à apporter dans l’enregistrement des armoiries de Sir Wilfrid Laurier, signé Victor Morin, le 20 mai 1921. Archives de l’Université de Montréal, Fonds Victor Morin, P56/L, 2. Je remercie Denis Plante de m’avoir fait parvenir copie de ce document.
7. On retrouve à la section 19 du rapport de Maurice Brodeur, cité plus haut, un dessin des armoiries du Québec permettant d’étudier le style de Taché. Ce dessin daté de 1908 est parafé d’un grand T accolé à deux E adossés plus petits.
8. Rectifications à apporter... loc. cit. Au sujet du Collège héraldique de la Société historique de Montréal, voir VICTOR MORIN, Traité d’art héraldique, Montréal, Librairie Beauchemin, 1919, p. 180-181.
9. Le document ne fut pas acquis par les ANC, mais nous avons pu en examiner une photocopie et la correspondance échangée.
10. On constate pareillement que Tâché a francisé un peu la forme de la couronne britannique dans son dessin révisé des armoiries du Québec.

 

 


 

THE ARMS OF SIR WILFRID LAURIER

Who designed them and what are their colours?

(English summary)

By Auguste Vachon, M.A., FRHSC

Outaouais Herald Emeritus

Associate Member of the Académie internationale d’héraldique

 

First published in Heraldry in Canada, Autumn 2003.

When Sir Wilfrid Laurier was created a G.C.M.G. in 1897, he normally should have acquired lawfully granted arms, but he took little interest in such matters. It was known from a bookplate that he possessed arms, but the designer as well as some of the colours had until now remained a mystery.

 

Documents at the National Archives of Canada revealed the designer to be Étienne-Eugène Taché, architect of the Québec Parliament Buildings, author of the provincial motto “Je me souviens” and designer of the arms of a number of Québec lieutenant governors. The correspondence at NAC arose out of a request from Governor General Minto seeking a depiction of the prime minister’s arms. Laurier responded through his secretary that he never “adopted” arms, but remembered that Taché had designed some for him and that the drawing was in the Library at Ottawa, presumably the Parliamentary Library.

 

The object of Minto’s request was to present Laurier with an armorial cup before leaving Canada in 1904. This cup was later examined by the heraldist Victor Morin who wanted an accurate description of Laurier’s arms for the register of the Heraldic College of the Historical Society of Montreal of which he was president. Based on the hatching on the cup, Morin was able to produce a heraldic description. His blazon, however, did not include the crest nor the ribbons tying the branches of laurel and the maple leaves as seen on the bookplate that Lady Laurier had printed in memory of her husband following his death. Neither the hatching on the cup nor on the bookplate made it possible for Morin to arrive at a correct blazon.

 

In 1979 a document with a depiction and blazon of Laurier’s arms was offered for sale to the National Archives of Canada. It was obviously produced following registration at the Heraldic College since the blazon, except for a missing accent and comma, was the same as Morin’s, including a mistake in terminology. The style was that of an untrained artist and, unlike the bookplate, could not be stylistically connected to Taché’s original drawing.

 

In spite of considerable research, some of the colours of Laurier’s arms remained unsure and Taché’s original drawing, that would have solved the problem, could not be found in public institutions. Since the posthumous bookplate appeared to be in Taché’s style, I suspected that the drawing could have remained in the family after the printing of the bookplate. This eventually brought me into contact with Carl Laurier, a grandnephew of Sir Wilfrid, who held Taché’s design and was kind enough to send me a coloured copy by e-mail. This put an end to all doubts concerning the colours of Laurier’s arms as reflected in the blazon below. The greatest surprise was to find that the crown of laurel was Or rather than Argent as everyone had believed previously.

 

Laurier’s case brings home the importance of having arms properly granted in order to leave a permanent and accurate record. On the whole, Taché’s heraldry is commendable, but some of the anachronism such as the helmet of a French noble as well as outdated mantling and inverted colours in the crest wreath and mantling could have been avoided in an official grant. The maple leaves would have looked better Gules instead of Vert.

 

Since Laurier had no children of his own, will the Canadian Heraldic Authority someday accept, in honour of this great statesman, to grant his arms to the descendants of his father? Such a request would first have to come from the descendants.

 


Laurier’s Blazon

Arms:

Gules a crown of two laurel branches Or bound Argent, on a chief embattled Or three maple leaves Vert bound Argent between two fleurs-de-lis Azure.
Crest:


Three maple leaves Vert bound Agent. The crest is set upon a wreath alternating Gules and Or above the helmet of a French noble in trian aspect with mantling Or lined Gules.
Motto:
MON NOM EST MA COURONNE.

 

 

N.B. The illustrations with English captions are within the French version of this article above.

 

 



HeraldicAmerica Études / Studies