Saint-Jean-Chrysostome
(Québec), le 18
août 2002
18 mois plus tard... Le tour du calendrier est fait depuis plusieurs mois
déjà... le calendrier « sans lui ». J'étais consciente du
fait que la première année « sans » est la pire, pour être
déjà passée par là après le décès de mon père. C'est vrai, du
point de vue des souvenirs que chacun a de chaque événement spécial...
« il » était là l'an dernier et nous avions fait ça, et on
se souvient de ses sourires, ses paroles... et ça fait mal de penser que
plus jamais « il » ne sourira comme ça, plus un mot,
jamais... Et j'ai repassé toutes les dates importantes comme ça.
J'ai aussi repassé les
souvenirs qui font mal.
J'ai énormément pleuré, j'ai analysé de mon mieux mon passé avec
lui... pour en arriver au présent, sans lui. Il ne me reste que mes
souvenirs, mes certitudes, ce que j'ai vécu, il n'y a que moi qui le
sache... mais cela, jamais personne ne pourra me l'enlever. Si j'ai encore
des regrets, j'ai compris que, les choses étant ce qu'elles étaient, je
n'avais pas vraiment le choix. Je sais qu'il a aussi ses propres regrets
de son côté là-haut. Nous nous sommes aimés bien plus profondément
avec ce que nous avons su traverser ensemble, malgré les regrets, les
douleurs inutiles souvent. Car nous n'avions pas l'amour facile. Il avait
tellement de cicatrices au cœur à guérir, et nous avons dû subir la
méchanceté et la jalousie pendant nos années ensemble, de là les
chagrins inutiles.
Mais je crois que ça devait être comme ça pour nous, il ne me sert à
rien de me répéter « si seulement »
indéfiniment... Ma réalité, c'est ce que la vie m'a donné et ce
qu'elle m'a permis de vivre. Le privilège d'avoir été sa femme à lui,
de lui avoir donné, avec nos filles, le seul amour qu'il aura connu dans
sa vie. Et si ce n'était pas toujours facile, je sais que j'ai fait de
mon mieux avec ce que j'avais en moi. Je sais que notre amour étant ce
qu'il était, nous avons fait de notre mieux. Et par-dessus tout, je sais
que jamais je ne l'ai abandonné, jamais je n'ai cessé de l'aimer...
même si ce n'était pas toujours facile. Ce que je lui ai donné avec
tout mon amour, il l'a en lui pour l'éternité. Et lui vivra toujours en
moi, tant que moi je vivrai.
Je reste avec nos trois filles toute seule... Là, il y a un bon et un
mauvais côté aussi. Je suis très consciente de ma chance et de mon
bonheur de les avoir auprès de moi. Si j'ai traversé ces longs mois,
c'est grâce à elles, pour elles seules. J'ai toujours la crainte qu'il
ne leur arrive malheur aussi un jour, car à présent, je sais que la vie
est très fragile... comme une flamme qui s'éteint au moindre courant
d'air. Je protège leur flamme de toute mes forces et je les aime de toute
mon âme. Je les aime pour deux. Mais, il y a aussi un autre facette à ce
bonheur... je porte seule la responsabilité de trois vies. Elles
dépendent de moi seule à présent. Il y a des jours où c'est lourd à
porter, très lourd. Et il y a les inévitables disputes entre elles, les
cris, les jalousies... et les soucis financiers que je porte seule afin de
subvenir à tous leur besoins. Et le chagrin de ne pouvoir leur offrir
autant qu'avant, de ne pas leur offrir comme leurs petites copines qui,
elles, ont deux parents. Je fais de mon mieux, elles passent en premier,
bien avant moi, mais je ne peux pas faire l'impossible. C'est difficile
d'écouter leurs reproches sans avoir envie de disparaître pour de bon...
même si je sais qu'elles ne se rendront compte de cela que bien plus
tard, lorsqu'elles auront des enfants à leur tour. Mais ça me fait mal,
au présent, lorsque j'ai tout donné, tout fait pour les rendre heureuses
et fières et que ce n'est pas suffisant encore, parce que ce n'est
toujours pas « comme
avant », ce n'est pas comme la copine...
Je pleure de désespoir, de fatigue, je me sens usée et fatiguée de plus
en plus. Je n'ose pas dire à ceux qui me répètent la chance que j'ai
d'avoir au moins mes trois filles... que parfois je n'en peux plus de leur
disputes, de leur cris et insultes, que je suis épuisée. L'amour me
permet juste de continuer tant que je tiendrai debout, mais je m'épuise,
dans ma tête, dans mon cœur, dans mon corps... je suis fatiguée,
tellement fatiguée. Et la responsabilité de leurs trois vies, de leur
avenir... je ne cesse jamais de m'inquiéter, jamais. Lorsque je me couche
enfin la nuit, je repasse encore dans ma tête les frais que je devrai
assumer seule et comment y arriver.
Je ne sors sans mes filles que très rarement à présent. Heureusement
que j'ai quelques amies vraiment sincères. Et je regarde les familles,
les couples... mon passé. À présent moi, je suis monoparentale, je suis
veuve... déjà. J'ai mis du temps à regarder la vérité en face, à
l'accepter. Je ne sais pas si je l'accepte encore... mais maintenant je
sais, c'est fini, il n'est pas parti faire des courses ou même pour
quelques semaines... il est parti pour toujours. Rien ni personne ne peut
le faire revenir, il est décédé.
J'ai encore mal, très mal parfois. C'est même encore parfois
intolérable ce vide... mais je me suis refait des souvenirs « sans
lui », des souvenirs avec ce vide en moi. La douleur de son absence
fait maintenant partie de moi-même. J'ignore si elle m'a ajouté ou enlevé
quelque chose en moi, mais je sais qu'elle m'a changé pour toujours, je
ne suis plus la même. Je m'efforce de m'habituer à cette souffrance, ce
vide en moi. Un peu comme après le décès de mon cher papa il y a déjà
13 ans... Je me suis habituée à la douleur de son absence, car plus
jamais elle ne me quitte depuis, mais il n'a jamais cesser de me manquer,
jamais.
Aujourd'hui, ma seule consolation s'il en est une, c'est de les savoir
ensemble de l'autre côté, les deux hommes de ma vie, de mon cœur. Ils
sont ensemble au moins. J'ai toute confiance en mon père, c'était
l'homme et le père le plus merveilleux que la Terre ait porté à mes
yeux. Il savait ce que l'amour veut dire, il m'a donné tellement d'amour
et de tendresse que j'en garde des trésors dans mon cœur, et je sens
toujours sa tendresse, alors il prendra soin de mon mari pour moi, en
m'attendant. Je sais qu'il m'aidera à supporter les épreuves que la vie
me réserve encore, il me portera si je suis épuisée... car je sais
qu'il veille sur moi, hier, aujourd'hui et pour toujours.
Josée

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