Bal à l'Hôtel Lambert, par T. Kwiatkowski.

 

Ils ont dit, ils ont écrit

 

Vous seriez aimable, Monsieur, si vous êtes quelquefois libre à six heures précises, de venir me demander à dîner. Ma mère, à qui j'ai beaucoup parlé de vous, désire extrêmement faire votre connaissance; quant à moi, vous savez quel plaisir j'ai toujours à vous voir et à vous entendre. Si vous pouvez venir demain, ce serait bien aimable, je viens d'être malade et suis encore assez souffrante, il me semble qu'un de vos nocturnes achèverait de me guérir. Vous ne me le refuserez pas.

Comtesse d'Agoult.

 

Chopin est un talent d'une tout autre nature que Liszt. Pour pouvoir l'apprécier complètement, je crois qu'il faut l'entendre de près, au salon plutôt qu'au théâtre, et faire abstraction de toute idée reçue; on ne pourrait en faire l'application ni à lui ni à sa musique. Chopin comme exécutant et comme compositeur est un artiste à part, il n'a pas un point de ressemblance avec aucun autre musicien de ma connaissance. Ses mélodies, toutes imprégnées des formes polonaises, ont quelque chose de naïvement sauvage qui charme et captive par son étrangeté même; dans ses Etudes on trouve des combinaisons harmoniques d'une étonnante profondeur; il a imaginé une sorte de broderie chromatique reproduite dans plusieurs de ses compositions, dont l'effet ne peut se décrire tant il est bizarre et piquant.

Malheureusement, il n'y a guère que Chopin lui-même qui puisse jouer sa musique et lui donner ce tour original, cet imprévu qui est un de ses charmes principaux; son exécution est marbrée de milles nuances de mouvement dont il a seul le secret et qu'on ne pourrait indiquer.

Il y a des détails incroyables dans ses Mazurkas; encore a-t-il trouvé le moyen de les rendre doublement intéressants en les exécutant avec le dernier degré de douceur, au superlatif du piano, les marteaux effleurant les cordes, tellement qu'on est tenté de s'approcher de l'instrument et de prêter l'oreille comme on ferait à un concert de Sylphes ou de follets.

Hector Berlioz.

 


Monument Chopin
au parc Monceau à Paris.

L'Amoureuse au Piano,
Eugène Delacroix.

 

Au pathétique, aux idéologies de l'époque, il oppose le secret, la vie intérieure, un sentiment féerique du réel qui fait parfois songer à Watteau. Il cultive la demi-teinte, s'efforce d'atteindre à une sorte de transparence, de limpidité spirituelle.

Camille Bourniquel.

 

P.S. Le sieur Pichon a des démêlés avec les cousins qu'il a rencontrés a Szafarnia, où ils se pressent en foule. Ceux-ci le mordent autant qu'ils peuvent mais, heureusement, ils épargnent son nez qui, sans cela, deviendrait plus grand encore.

Frédéric Chopin, enfant.

 

Je ne suis pas propre à donner des concerts, moi que le public intimide, qui me sens asphyxié par ces haleines, paralysé par ces regards curieux, muet devant ces visages étrangers. Mais vous, vous y êtes destiné, car quand vous ne gagnez pas le public, vous avez de quoi l'assommer.

Frédéric Chopin
à Franz Liszt.


Programme du plus récent concert à Paris.
16 février 1848.

 

Le jour où je jouerai vraiment Chopin comme je l'aime, je me considérerai sans doute comme un grand pianiste, parce que je considère que Chopin... a vraiment entièrement défini l'esprit même du piano. Et un pianiste qui jouerait les vingt-quatre Études comme elles doivent être jouées, eh bien, il n'y a rien à ajouter.

Samson François.

 

L'âme de Mozart, mort à trente-six ans à peine, semblait planer et pleurer la jeune âme, soeur de la sienne, et nous raconter le poème de ses longues douleurs... L'âme de la musique est passée sur le monde.

Théophile Gautier.

 


Billet d'invitation pour le concert
du 16 février 1848.

Chopin propose, suppose, insinue, séduit, persuade; il n'affirme presque jamais. Et nous écoutons d'autant mieux sa pensée qu'elle se fait plus réticente.

André Gide.

 

Chopin m'a appris comment écrire la musique en norvégien.

Edvard Grieg.

 

Il n'est pas seulement virtuose, il est aussi poète, il peut nous donner la perception de la poésie qui vit dans son âme, il est compositeur, et rien ne ressemble à la jouissance qu'il nous procure quand il s'assied à son piano et qu'il improvise. Il n'est alors ni Polonais, ni Français, ni Allemand; il trahit une origine bien plus haute, il descend du pays de Mozart, de Raphaël, de Goethe: sa vraie patrie est le royaume enchanté de la poésie. Quant il est assis au piano et qu'il improvise, il me semble qu'un compatriote arrive pour me visiter de notre pays bien-aimé et me raconte les plus curieuses choses qui se sont passées là-bas pendant mon absence...

Henri Heine.

 

Un Couperin teinté de romantisme.

Wanda Landowska.

 

 

Je donnerais quatre ans de ma vie pour écrire l'Étude n° 3 opus 10.

L'ensemble de sa personne était harmonieux. Son regard était plus spirituel que rêveur. Son sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence de son teint séduisaient l'oeil; ses cheveux blonds étaient soyeux, son nez légèrement recourbé, ses allures distinguées, et ses manières marquées de tant d'aristocratie qu'involontairement on le traitait de prince.

«Zal» – substantif étrange, d'une étrange diversité et d'une plus étrange philosophie! Susceptible de régimes différents, il renferme tous les attendrissements et toutes les humilités d'un regret résigné et sans murmure, aussi longtemps que son régime direct s'applique aux faits et aux choses. Mais sitôt qu'il s'adresse à l'homme il signifie le ferment de la rancune, la révolte des reproches, la préméditation de la revanche, la menace implacable grondant au fond du coeur en épiant la revanche, en s'alimentant d'une stérile amertume. En vérité, le «Zal» colore toujours d'un reflet tantôt argenté, tantôt ardent, tout le faisceau des ouvrages de Chopin.

Franz Liszt.

 


Le plus récent piano Pleyel de Chopin

 

Le moment de bonheur, Chopin l'a si bien fait chanter, dans la Barcarolle, qu'à l'écouter, l'envie pourrait prendre même les dieux de passer de longues soirées d'été allongés dans une barque.

Nietzsche.

 


Autographe
de C. K. Norwid, poète polonais.

Par lui, les larmes du peuple polonais, éparpillées dans les champs, étaient recueillies dans un diadème de l'humanité, en un diamant de beauté, dans des cristaux d'une harmonie singulière. Il savait résoudre les problèmes les plus difficiles de l'art avec une virtuosité mystérieuse, car il savait cueillir les fleurs des champs, sans leur enlever la rosée ni le moindre duvet. Et il savait les transrayonner en étoiles, en météores, dirai-je en comètes, par l'idéal de l'art, pour toute l'Europe.

Varsovien d'origine, Polonais de coeur,citoyen du monde par son talent.

Cyprian Norwid.

 

Son cabriolet de location est attelé à un beau cheval rapide conduit par un cocher en livrée. Chez Dautremont on lui confectionne des redingotes gris pâle, mauves au bleu roi. Il porte du linge de batiste, une cravate de soie sombre enroulée trois fois autour du cou, des bottes vernies de chez Rapp, une cape noire doublée de satin et le chapeau de chez Dupont, rue Mont-Blanc. Il invite ses amis au Café de la Paix, au Café Riche ou au Café anglais. Mais surtout à la fameuse Maison Dorée.

Michel Pazdro.

 


 

Les phrases au long cou sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place au dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on pourrait espérer qu'attendrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d'un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui vous résonnerait jusqu'à faire crier – vous frapper au coeur.

Marcel Proust.

 

 

À aucun autre fils de la Pologne nous ne devons autant qu'à Chopin. (Stanislas Przybyzsewski.)

 

Nous rêvons d'une nuit d'été.
Nous attendons le rossignol.

Doigts de Velours,
Georges Sand.


Autographe de George Sand,
25 ou 27 avril 1838.

 

Les mazurkas... des canons cachés parmi les fleurs. (Schumann.)

 

Nous ne cessons de regretter que vous ne vous appeliez pas « Chopinski », ou qu'il n'y ait pas d'autre marques que vous êtes Polonais, car de cette manière les Français ne pourraient nous disputer la gloire d'être vos compatriotes.

Maria Wodzinska.


Passeport délivré par la police française.

Source des illustrations : « F. Chopin, Diariusz par image ».
Éd. ARKADY, Polskie Wydawnictwo Muzyczne, Arkady, 1990.