|
| Dernier salon de Chopin à Paris. |
|
| 12, place Vendôme. |
Cette année la Pologne vénère et
le monde commémore en un cent cinquantième anniversaire la
naissance de Frédéric Chopin. Sa musique continuant à
être interprétée par les plus grands virtuoses revit
particulièrement et le charme de ce surprenant compositeur prend
avec le recul un sens annonciateur et mystique.
Cette séduction, cette flamme que la musique
de Chopin provoque encore est bien plus qu'une harmonieuse inspiration,
elle est l'expression d'une mystérieuse énergie, l'apport
providentiel à un pays sacrifié dont Chopin inconsciemment
a été l'instrument.
Quand le jeune émigré polonais
débarqua à Paris, il portait comme bagage, bien caché dans
son âme, tout le lourd destin, tous les désespoirs, mais aussi
toutes les espérances de son peuple, de cette nation qui venait une fois
de plus d'être déchirée par ses trois rapaces. Sur sa croix,
l'âme de Chopin allait alors préparer la semence, lancer ses grains
d'espoir pour une récolte indispensable à sa musique féconde.
Indispensable, parce que le peuple polonais était dans la désespérance
et avait besoin de consolation ; féconde, parce que la Patrie, pour
renouveler ses forces vives et sa résistance morale, avait besoin d'un
aliment immédiat et fort.
Et grâce à ce grand artiste, il y eut un divin
apaisement ; la musique embrasée sut panser les blessures profondes
de l'oppression en revivifiant le courage et maintenir, grâce à
la persévérance de la race, l'attente et la foi de jours meilleurs.
Elle est tellement puissante, cette émanation du génie
de Chopin, que le compositeur allemand Robert Schumann avait dit : « Ce
n'est pas de la musique, ce sont des canons cachés sous des fleurs. »
Canons tonnant en effet au loin dans les coeurs et annonçant la délivrance.
Signes annonciateurs pour le pays tout entier. Et cette consolation nécessaire
arrivait par l'intermédiaire de la France que Chopin avait choisie comme
seconde patrie ; comme avaient fait Towianski et Mickiewicz,
en des affinités spirituelles plus hautes.
Ces faits ne sont-ils pas des signes mystiques, où
le ressaisissement d'une époque aurait pu être grandiose?
|
|
Manuscrit de la Mazurka op. 68 no 4 en fa. La plus récente inspiration que Chopin ait jetée sur le papier. |
Quant à la vie de Chopin, elle fut
tragiquement compliquée, parce que extérieurement et apparemment
facile, relativement aisée, indépendante même. L'homme,
élégant quoique perpétuellement écorché
par tous les pressentiments de ce qu'il portait et du mal qui le rongeait,
connut tous les plaisirs du monde : le succès des salles en délire,
de femmes passionnées, d'honneurs de toutes sortes. Il sut du reste,
non sans générosité, prendre tout cela comme des stimulants
à son génie douloureux ; inquiet surtout de l'inguérissable
maladie qu'il portait sans qu'elle l'empêchât de créer.
Trop inspirée, cette musique, trop suggestive au
goût des oppresseurs de la Pologne, eut ses représailles :
« les canons sous les fleurs » gênaient ;
l'auteur fut interdit, indirectement persécuté. Les trois aigles
se liguèrent et Chopin fut banni.
Un siècle plus tard, pendant la Deuxième
Guerre mondiale, le même danger fut évoqué par l'occupant
en Pologne et l'oeuvre de Chopin interdite sous peine de mort. Cette mystérieuse
énergie que l'artiste cachait dans sa musique devenait donc menaçante
à Hitler ? Les peuples comme les individus ont sur la terre des
destins qui ne changent guère. Celui de la Pologne sacrifiée
était bien lié à celui du compositeur qui la représentait
en 1830.
Ces éclats de gloire et de douleur, cette existence
écartelée entre la célébrité et la nostalgie
de sa patrie martyre, cela avec de constantes hémoptysies, de constants
combats qui l'épuisaient, il sut tout endurer.
Chopin était bien l'humble esclave d'un prédestination
qui le dépassait. Peu à peu, brisé, il ne se révoltait
plus, sans pour cela perdre courage et continuant à composer. Jusqu'à
la fin il donnait encore des concerts et des leçons, obéissant
à une volonté supérieure qui, l'envoyant ici-bas, lui
avait, malgré toutes les adversités, donné une mission
sacrée.
Enfin l'heure de sa libération sonna...
Frédéric Chopin ayant accompli sa tâche,
ayant obéi à sa mission, avait, inclinons-nous, fait figure
de héros et de prophète national.
Les restes de Chopin demeurent au Père-Lachaise, mais l'urne contenant son coeur est retournée en l'église Sainte-Croix de Varsovie où les derniers festivals qui viennent d'y être donnés évoquent son oeuvre à l'égard de la Pologne, mais aussi et là encore est l'auguste symbole de sa vie à l'égard du monde entier.
Source des illustrations : « F. Chopin, Diariusz par image »,
Éd. ARKADY, Polskie Wydawnictwo Muzyczne, Arkady, 1990.