le voyageur
l’aurore glauque encore
miroite grise la rizière
pousse l’escalier
hisse précautionneux
les marches herbues
au flanc pentu de la bambouseraie

le voyageur s’en fout
au temple du village
il va d’un pas solide
lent
juste pour pisser 
s’arrêtant
face à la vallée
un temps

au creux
flaque d’obscurité
aurore
matin frisquet
devant les lèvres
buée attardée
légère
fin d’hiver
printemps encore aigre

au sommet un demi-soleil
accouché partage l’ombre
de l’autre coté
la lumière dorée
sur le temple éclairé
la place envahie
des hameaux surgie
la vibration profonde
des tambours de bronze
effiloche les brumes 
aux feux des fermes confondus

le voyageur dévale le sentier
l’œil en plein dans le soleil
le soleil en plein dans l’oeil
bidoche secouée au choc des pierres

à l’assemblée du temple
les moines joignent les mains
les médiums parlent avec
leurs sangs et leurs langues
au dos du voyageur
qui mange
un bol de nouilles
avec du piment rouge et
de l’ail

au fond du jardin
je roule ma bosse
je pousse ma boule
je bosse ma poule
hoquetait
hurlait
puait
le maître ivre
Et disloquait hilare
les saisons de la montagne

pas ivre de vin
pas fou d’idiotie
ivre de fin
fou d’éclaircie
il avait heurté
les miasmes d’apparence
le plein le plus vide
les statues creuses
aux sanctuaires déserts

charognes bavait-il
vivants vous mourriez
de peur de pourrir
morts vous pourrissez
du regret de mourir

maître dit le voyageur
au boucher
l’ombre du couteau
n’égorge pas le porc
a l’aveugle
ouvrir les yeux
ne donne pas la vue
a l’esclave
le désir de liberté
est désir encore
au jardinier
le doigt pointé sur la fleur
n’est pas ma fleur
maître quelle est la voie 

voyageur idiot
rote le maître
une chaussure
sur la tête
la voie c’est entendre ce que tu écoutes

le voyageur dans sa cellule
écoute du dedans
le bruit du néant
laisse à l’oreille
la sagesse
la note détachée
au silence ciselé
de l’attente
tombe sur fond
de rien

une petite sœur
perlée
la suit
deux notes
un ton
trois notes
un son
quatre
une gamme jaillie
ailleurs de l’ouie
les gammes
une voie arrachée
à l’intérieur
du voyageur
la musique sourdie
du pavillon du voyeur

la voix du voyageur
il l’entend là
sa voix de lui
susurre le coin de la cellule
hors de lui
il l’écoute
il l’entend

maître dit le voyageur
j’entends ce que j’écoute
viser à l’illumination 
est-il obstacle à l’illumination
souffler la bougie
donne-t-il la lumière
maître quelle est la voie

le maître louche
et fait le poirier
voyageur sac à vide
hoquète-t-il
chienlit
ordure des dieux
la voie
c’est voir ce que tu regardes

le voyageur dans sa cellule
la nuit
les yeux clos
regarde le mur
à l’échelle du temps
concentre le mur
libère le mur
pris le mur
ce que l’esprit 
pense le mur
n’est pas le mur
profondeur sans épaisseur
insinue la forme
tension du regard 
aveugle
libéré l’ombre d’un visage
certitude
celui du voyageur
se regarde dans les yeux
de lui-même
dans le miroir vide
là-bas au coin de la salle
son visage et son corps
surgis
il le regarde
il le voit

maître dit le voyageur
j’entends ce que j’écoute
ma voix
je vois ce que je regarde
mon visage
mettre zéro-esprit
dans les choses
est-il
mettre zéro-chose
dans l’esprit
maître comme l’archer
je veux oublier l’art
conserver la manière
yeux bandés
droit au but
maître quelle est la voie

le maître sainteté en feu
bouddha bâton à bran
érection des croûtes enflammées
étouffe de jubilation
sursauts du bedon
voyageur sac à peur
la voie c’est toucher ce que tu touches

le voyageur dans sa cellule
retourne sensation vidée
sans geste inlassable caresse
le creux d’air au coin du mur
autour de la voie
arrachée à l’intérieur
de la forme dégagée
du silence
a tendu le modelé
de la volonté a jailli
du creux de la paume
l’étincelle de chaleur
lentement diffuse dans la main
remonte le long du bras
le toucher doucement se répand
solidifie le creux de la voix
et la forme densifiée
au coin de la cellule
jusqu’il la sente
proche si proche de lui
confondue lui même
il touche au coin de la cellule

maître dit le voyageur
j’entends ce que j’écoute 
je vois ce que je regarde
je sens ce que je touche
toujours de moi
et pourtant
ce que je pense le vide
est-il le vide
maître quelle est la voie

le maître roule les yeux globuleux
ricane
la foi ne divise pas
celui qui croit
de ce qui est cru
le maître morve au nez
gros coup de pied au cul
du voyageur sac à doutes
la voie quand tu es assis
sois assis
quand tu marches
marches
une deux une deux une deux

le voyageur dans sa cellule
s’assoit
parcourt transparent
le chemin du dedans
là où les nombres n’existent pas
car il n’y a pas d’illusion 
que les objets soient séparés
là où deux est l’image de un
dans le miroir
là où voir dix-mille comme un
c’est aller là où toujours on est
où le tout n’est pas somme des parties
mais partie

voyage du voyageur
qui s’est réveillé
les yeux liquides sur
le ciel de nuages bleus
les hêtres festonnés de  saison
le reflet jaune du sorbier
à coté de lui son cadavre pourrissant
parlant sa voix
écoutant son ouie
touchant sa peau
sentant son nez
éclatant de rire
qui se lève et s’en va
à l’assemblée du temple
manger un bol de nouilles
avec du piment rouge
et de l’ail

derrière lui
au milieu des moines et des médiums
le maître entre ses doigts
sans y penser tourne une rose
et sourit
autour du maître 
les enfants fleurissent
les fleurs babillent
la musique promène les oiseaux
même les poissons jouent du violon

rassasié le voyageur se lève
s’en va sur la route du couchant
plus qu’une chiure de mouche
sur la fenêtre de l’horizon
parti