À propos des médias / Communications Ghislaine Choquette

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À propos des médias...

La politique d'information

Saviez-vous que tous les jours, les médias doivent prendre de multiples décisions parfois difficiles...et ce, dans le feu de l'action ? Ainsi, chaque média a sa politique d'information appliquée au jour, le jour. Dans l'éditorial suivant, le quotidien La Presse explique sa position en ce qui a trait à un sujet très délicat : la médiatisation du suicide.


La Presse
Éditorial
Samedi 24 mai 1997, p. B2
La Presse et vous
La médiatisation du suicide
Masson, Claude


Quatre-vingt huit personnes ont communiqué avec La Presse, jeudi et vendredi, déplorant la photo publiée en première page de notre édition de jeudi, montrant en quatre séquences le suicide survenu la veille à partir du sommet du pont Jacques-Cartier. Si l'on considère, statistiquement, qu'un plaignant peut représenter jusqu'à dix personnes, il faut respecter cette expression d'opinion de nos lectrices et lecteurs.

Vos commentaires sont toujours les bienvenus. Ils sont accueillis avec sérieux. Nous en tenons compte dans nos décisions de publication. J'ai écouté plusieurs des messages reçus. Pour plusieurs des intervenants, la photo publiée était effrayante, épouvantable, horrifiante. Des lecteurs ont été déçus, peinés, scandalisés de voir La Presse publier une telle photo. "On ne s'attend pas à ça de La Presse : laissez ça à l'autre journal qui est fait pour ça".

Effectivement, on ne peut le nier, c'était une photo spectaculaire, même sensationnelle. Elle illustrait un événement spectaculaire et sensationnel. Un événement public puisqu'il a eu lieu dans un endroit public, qu'il a été vu par des centaines de personnes, qu'il a été montré en direct à la télévision, le matin même, qu'il a affecté plus de 100 000 personnes qui utilisent habituellement le pont Jacques-Cartier pour se rendre à leur travail. C'était, pour un journal d'information comme le nôtre, un fait public, d'intérêt public. C'est ce qui a justifié la publication de cette photo.

La politique de La Presse est claire : nous ne traitons pas des suicides privés qui se déroulent en privé. Nous rapportons les cas de suicide : 

1) lorsque le suicide est commis dans un lieu public;
2) lorsque la personne qui se suicide est un personnage public; 
3) lorsque le suicidé choisit de poser son geste pour protester publiquement contre telle ou telle situation;
4) lorsqu'un ou des suicides est ou sont d'intérêt public; 
5) lorsqu'un ou des suicides représente(nt) un phénomène de société, comme ce fut le cas des quatre suicides successifs qui ont eu lieu dans une école de la région de Coaticook, l'hiver dernier.

Pourquoi publier une telle photo à la une du journal? Pourquoi rapporter un si triste événement? Il y a certainement des questions à se poser, comme média, sur des sujets aussi délicats que le suicide. Personne n'a le monopole de la vérité. Personne n'est à l'abri des erreurs. Il faut notamment penser à la famille du suicidé et se redire à chaque fois : et si c'était mon fils, ma fille, mon père, ma mère, mon ami? Comment réagirais-je à la publication du fait, de la photo?

La Presse est un quotidien de nouvelles, d'informations, qui rapporte ce qui se passe au jour le jour dans l'actualité sous toutes ses facettes. Doit-elle exercer une forme d'autocensure à partir de choix idéologiques, moraux ou psychologiques? Doit-elle publier seulement ce qui plaît aux lecteurs et ignorer ce qui ne leur plaît pas? Même au sein de notre propre équipe, la publication de cette photo a suscité de vives discussions. Je porte la responsabilité de la décision prise de publier.

Presque chaque jour, dans les journaux comme à la télévision, des scènes beaucoup plus tragiques, morbides, dégueulasses même, font la nouvelle. Pensons à ce qui nous est présenté en provenance du Zaire, du Rwanda, et aux catastrophes humaines dans le monde. Parce que tel ou tel événement aux scènes regrettables a lieu localement, chez nous, devons-nous éviter de le montrer?

Pour des organismes comme Suicide-Action Montréal (723-3594) et l'Association québécoise de suicidologie (528-5858), - avec lesquels La Presse collabore étroitement dans leur campagne de sensibilisation et de prévention du suicide - la médiatisation d'un geste suicidaire, particulièrement la visualisation de la scène, suscite un risque réel d'imitation du geste suicidaire lorsque celui-ci est médiatisé de façon importante. Cette contagion se retrouve particulièrement dans les groupes d'âge plus jeunes. Des données scientifiques américaines démontrent ce phénomène. C'est un aspect important dont il faut tenir compte comme responsables de médias.

Mais il y a un élément encore plus fondamental qu'il faut soulever en regard du suicide. Pourquoi les gens blâment-ils les médias de rapporter avec trop d'évidence les suicides de personnages publics ou qui ont lieu dans des lieux publics?

La multiplication des suicides, chez nous, n'est-elle pas le reflet de nos propres échecs que nous ne voulons pas voir comme société? Échecs des relations parents-enfants? Échecs des éducateurs face aux jeunes qui leur sont confiés? Échecs des autorités politiques et des décideurs économiques face aux démunis et aux laissés-pour-compte? Refusons-nous de voir nos échecs personnels et collectifs? Devons-nous cacher ce qui nous saute dans le visage comme la démonstration de ce qui ne va pas dans nos relations humaines, dans le respect des autres, dans la perte de nos valeurs de société?

Oui, les médias, dont La Presse, doivent s'interroger sur le traitement à donner lorsqu'un suicide public survient. Il faut éviter le sensationnalisme. La photo du suicidé du pont Jacques-Cartier était dramatique, saisissante. Elle a créé un choc. On a tiré sur le messager. La Presse accepte la critique. Mais la publication de cette photo ne fait-elle pas prendre conscience qu'il y a des problèmes graves dans notre société, que nous refusons de voir, et qu'un événement aussi dramatique que le suicide de cette semaine sur le pont Jacques-Cartier nous ramène en plein visage?

Claude Masson, éditeur adjoint
Octobre 1999


De bonnes choses à savoir...

Saviez-vous qu'avant de diffuser une nouvelle, il faut se demander qui écoute ces nouvelles ? Au cours d'une journée, certains bulletins ne sont entendus qu'à Montréal, d'autres sont diffusés à travers tout le Québec. Un incendie de trois alertes à Montréal laisse généralement les gens de la Gaspésie plutôt froids…

Saviez-vous qu'un reportage à la radio n'est généralement pas plus long que 60 secondes ? Qu'un texte lu en ondes dure en moyenne 30 secondes ou moins ? Par conséquent, un communiqué de presse de six pages est rarement apprécié par les médias électroniques…

Saviez-vous que les médias électroniques s'espionnent les uns les autres ? Les stations de radio écoutent la télévision. Les télédiffuseurs écoutent la radio…Les journaux écoutent les deux…Il ne s'agit pas de copier la nouvelle de l'autre. Il s'agit simplement de s'assurer de tout avoir, afin de faire un choix et de comparer notre traitement de la nouvelle par rapport à d'autres.

Yvon Laporte, journaliste-reporter
CKAC-AM (RadioMédia)
Octobre 1999


Les médias locaux sont là aussi !

Saviez-vous que dans les médias, il est souvent difficile et même déchirant de choisir au jour le jour quelles nouvelles seront retenues pour un bulletin ? Comme je le soulignais lors d'une allocution aux membres de l'Association canadienne des directeurs d'associations, les associations et groupes populaires ont souvent des causes très nobles à promouvoir et nous sommes sensibles à leurs attentes.

Cependant, une nouvelle importante pour une région n'est pas nécessairement d'intérêt pour le reste du Québec. Il ne faut pas se faire d'illusions... Il faut d'abord compter sur ses médias locaux. Les hebdos sont souvent sous-estimés à tort car ils ont une grande influence dans leur milieu respectif.

Pierre Bruneau, chef d'antenne TVA
Octobre 1999


Réflexions d'un journaliste sur l'information en région, versus l'information à la ville

Il est souvent difficile d'obtenir de la couverture dans les médias nationaux. Travailler avec la presse régionale comporte aussi ses difficultés, souvent liées au manque de ressources et aux grandes distances à parcourir. Les personnes chargées des relations avec les médias doivent connaître les conditions particulières de travail d'un grand nombre de journalistes en région. Et en tenir compte !
 

Échange entre le Dr Roch Banville et Georges Gaudet, journaliste à l'hebdomadaire Le Radar dans le cadre du Premier salon du livre dans l'Archipel à Lavernière aux Îles-de-la-Madeleine.
Photos de Georges Gaudet,

Un difficile sujet que celui-là...L'envie de parler des conditions de travail du journaliste en région prime d'abord sur celle de traiter de l'information elle-même.

L'information régionale, c'est celle qui touche de très près les gens du milieu. Souvent, le bassin de population est petit, mais les drames, comme les petits bonheurs, n'en sont pas moins importants pour nos peu nombreux lecteurs.

Tout est question de relativité. Si cinq personnes trouvent la mort lors d'un naufrage à Île d'Entrée comme ce fut le cas il y a une vingtaine d'années, cela ne fera pas grand bruit dans les médias des grandes villes. Cinq pertes de vie après tout, ce n'est rien. On en perd le double sur les autoroutes en un week-end seulement. Mais pour l’Île d'Entrée, c'est important. Si on fait un simple calcul, il faudrait une catastrophe provoquant la mort de quelque 58 000 personnes dans une ville comme Montréal pour provoquer le même choc collectif. C'est parce que l'Île d'Entrée n'est peuplée que de 175 personnes, voyez-vous.

Pourtant, cette nouvelle doit être traitée avec la même rigueur que l'autre, celle de la ville, celle qui dit que les Hells ont assassiné quelques Rock Machines ou celle qui dit que Céline Dion est peut-être enceinte. Pourtant, l'impact de l'incident en région éloignée est tellement plus important socialement que celui de la « chronique des chiens écrasés », qu'on nous sert régulièrement sur les ondes de tous les grands réseaux. Je vous le dis, tout n'est que perception...

Et puis, le journaliste en région - voilà je ne peux résister- n'a pas les mêmes conditions de travail non plus. Petit salaire, pas d'horaire de travail et touche-à-tout. Éditeur, rédacteur en chef, concepteur des esquisses, photographe, technicien du son, quelquefois publicitaire, et enfin...journaliste. Le temps alloué à la recherche pour un article de fond varie bien souvent entre 15 minutes avant la pause-café et quinze minutes après. Pourtant, ce travail, qu'on pourrait qualifier de « misérable », demeure un formidable bassin d'expérimentation. Les grands journaux nationaux auraient intérêt à regarder de près cette main-d'oeuvre « spécialisée » sur laquelle ils lèvent le nez plus souvent qu'autrement.

Et puis oui, il y a une autre « grosse » différence. Le journaliste de La Presse, par exemple, s'en va chez lui à la fin de son travail et on lui fiche la paix. Il est fort possible que son voisin pense qu'il est un commis-voyageur ou autre professionnel du genre. Le journaliste en région lui, se bute à un criminel qui est en accusation, mais libéré sous caution. En sortant de la Caisse Pop,  il rencontre la femme du maire qu'il a critiqué la semaine précédente ou « s'enfarge » dans les fleurs du tapis du fils ou de la fille du député du comté. Il peut lui arriver, sans le savoir, d'aller demander un « towing »  au frère du gars qui voulait « une job » au journal, mais qui lui a été refusée.

Je pense que vous avez tout compris. N'empêche que c'est « une maudite bonne job » quand même. Mais il faut avoir la peau dure et le feu sacré, car ça use vite ce métier- là, ...et pas seulement à la ville.

Georges Gaudet

Rédacteur en chef, journaliste et photographe,
concepteur d'esquisses et de maquettes et parfois, publicitaire et traducteur.

Le Radar
Îles-de-la-Madeleine
Février 2000