
Plus loin, Orderic parle encore de la traîne des robes de femmes : longue, inutile et ramassant la poussière par dessus le marché, et des longues et larges manches qui recouvrent les mains. "Surchargés de toute ces superfluités",
observe le saint homme, "les gens continuent d'aller et de venir, à peine capables de faire encore quoi de ce soit d'utile." Il fournit des détails sur l'habitude de se friser les cheveux à l'aide d'une pince, sur les vêtements en soie de plus en plus répandus, etc... Tout cela semble bien témoigner d'une aspiration générale au raffinement de la toilette. Les oeuvres d'art, aux approches du XIIe siècle apportent des détails encore plus précis. Qu'on pense, par exemple, aux figures de femmes qui apparaissent au portail ouest (le Portail Royal) de la cathédrale de Chartres, construit vers le milieu de siècle ; et aussi aux illustrations du manuel intitulé HORTUS DELICIARUM composé par Herrad de Landsberg, abbesse du couvent Sainte-Odile, en Alsace, au cours de la deuxième moitié du XIIe siècle. .
Les femmes portent maintenant une robe qui moule le torse et en accentue le relief. L'effet ne semble pas encore obtenu par la coupe en forme, le vêtement se ferme par des boutons disposés sur le côté, après avoir été ajusté aussi étroitement que possible sur le buste. Cette robe comporte encore les traditionnelles manches larges : ajustées sur le haut du bras, elles s'évasent excessivement sur l'avant-bras.
Vers le milieu du siècle, la largeur de ce bas de manche devient telle qu'on le noue pour éviter qu'il ne traîne par terre. En fin de siècle, la partie tombante de la manche se voit fréquemment réduite à une étroite bande.
D'ordinaire, le manteau, celui des hommes comme celui des femmes, se ferme par un bouton ou une fibule. Il arrive que ce manteau ne soit plus drapé autour du corps, mais simplement jeté sur les épaules de manière à pendre librement, tandis que l'encolure se replie vers l'arrière ou sur une épaule.
Très souvent (mais pas toujours), les femmes mariées portent un voile drapé sur la tête selon des méthodes diverses, et ici aussi interviennent sans doute des réminiscences orientales. Les jeunes filles, par contre, se tressent les cheveux en deux nattes ramenées de part et d'autre, par-dessus les épaules, sur la poitrine. Peut-être même les allongent-elles artificiellement par des postiches. Nous retrouvons aussi, dans les images et statues de l'époque, la traîne et les chaussures pointues. La verticale domine donc, dans le vêtement féminin. C'est la première fois que nous constatons, dans l'évolution du costume en Europe Occidentale, une volonté évidente de stylisation.

Le voilà donc, l'élément nouveau: désir d'élégance, de raffinement. Mais que signifie-t-il ? Pourquoi ce besoin de changement ? Pourquoi ces innovations dans la toilette ? Pour en comprendre le sens, il faut considérer, dans son ensemble, le mouvement culturel qui s'épanouit en cette époque de transition et de renouvellement que fut le Xlle siècle. Au cours de ses trente premières années la France. Qui apparaît déjà comme un centre culturel d'une extrême importance, à entrepris des constructions religieuses de dimensions jusque-là inconnues. La plus remarquable est l'église du monastère bénédictin de Cluny, consacrée en 1130. C'est à l'époque, l'édifice le plus étonnant de toute la chrétienté. Cluny trouve des imitateurs, mais aussi, en divers endroits, des détracteurs qui lui reprochent son luxe déplacé dans un sanctuaire. Et l'on assiste à une violente réaction, animée par de saints hommes qui en appellent aux valeurs essentielles de la vie monastique. Néanmoins, Cluny restera l'éclatant exemple à suivre pour un grand nombre de bâtisseurs de cathédrales.
Or il se produit dans ces sanctuaires du XIIe siècle, un autre phénomène de la plus haute importance: rien de moins qu'une renaissance de la sculpture. Depuis des siècles, la sculpture ne jouait plus qu'un rôle très secondaire. Et voilà que brusquement, dans les églises, les tympans des portails, les chapiteaux des colonnes et des piliers se peuplent d'un monde de figures sculptées, qui sont autant de témoignages d'un renouveau des valeurs plastiques. Le relief en est la première manifestation bientôt suivi par la ronde-bosse. Un historien du costume est allé jusqu'à établir une relation entre le vêtement féminin du XII siècle et cette renaissance des valeurs plastiques. La théorie est très séduisante, mais il faut se méfier des rapprochements trop subtils.
Un autre fait, mieux établi, s'impose d'ailleurs à l'attention: la situation de la femme dans la société s'est considérablement améliorée. Orderic Vital n'écrivait-il pas: «les hommes flattent et honorent les femmes avec démesure et témérité» ? Nous pensons aussitôt à l'exaltation de la femme, telle qu'elle apparaît dans la poésie des troubadours. Cette poésie définit un idéal: l'amour courtois, qui nous révèle un monde où 1'on s'efforce d'adoucir et d'affiner des moeurs alors fort rudes. Dans la pratique la tentative ne dépasse peut-être guère le stade des intentions, mais le fait en soi est déjà important.