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Avant-propos
Les petits-enfants dont les grands-parents sont décédés n'ont vraiment pas de chance !
À ces malheureux qui n'ont jamais connu leurs ancêtres, on présente généralement ceux-ci en leur montrant une vieille photo défraîchie tout en déclarant d'une voix solennelle : " Regarde, c'est ton grand-père !"
ou " C'est ta grand-mère ! " selon le cas. Le tout accompagné de quelques commentaires, le plus souvent élogieux sur tout ce qui concerne leur apparence physique. Et voilà pour la carcasse, le contenant. Quant au contenu, on n'en dit rien, ou si peu !
L'histoire de leur vie sera résumée en quelques mots, et peut-être, avec un peu de chance, en quelques phrases. Avouez que la seule pensée d'une telle impertinence appréhendée a tout ce qu'il faut pour indigner le plus humble des grands-pères.
Aussi, pour éviter de tomber dans ce piège, je vous propose de me suivre dans ce qui sera relaté le plus fidèlement possible : la petite histoire de ma vie. Mais ne vous y laissez pas prendre, car ce récit ne sera en fait qu'un prétexte pour brosser un tableau très sommaire d'une époque, celle où j'ai vécu.
Mes grands-parents Marquis - Grandmaison
En ce qui me concerne, mon histoire commence avec celle de mes grands-parents paternels et maternels qui ont heureusement vécu assez longtemps pour que j'aie le grand bonheur de les avoir connus. Laissons tous mes autres ancêtres à ceux et celles qui s'intéressent à la généalogie.
Dans le village de Cacouna où j'ai vécu mon enfance, et plus encore dans ma famille, appeler ses grands-parents d'un autre nom que " pépére " ou " mémére " aurait été considéré comme un crime de lèse-majesté ou plutôt de lèse-pépére par les adultes qui avaient (ou croyaient avoir) pour mission de nous protéger contre la corruption des " gens de la ville " (dépravés selon eux, il va sans dire) et de leur façon de s'exprimer.
Les grand-papa, grand-maman, grand-père, grand-mère, papy, mammy et autres euphémismes du même genre n'étaient définitivement pas pour nous, pas pour moi en tout cas. En enfant sage que j'étais, je me suis bien gardé de me dérober à cette coutume et d'ailleurs, je n'aurais pas su comment faire, ce qui me rendait la chose d'autant plus facile.
D'aussi loin que je me rappelle, pépére Marquis, de son prénom Alfred, et mémére Marquis, de son nom Léopoldine Grandmaison, qui habitaient sur une ferme à environ sept milles (11 km) du village, venaient à la grand-messe chaque dimanche de l'année. L'été, ce voyage se faisait avec le meilleur cheval trotteur de l'écurie, attelé à un joli boghey. L'hiver, les routes n'étant pas du tout déblayées, on utilisait un cheval plus robuste, attelé à une carriole pour traverser les multiples bancs de neige qui avaient souvent plusieurs pieds de hauteur.
Les dimanches de tempête, seuls les hommes se rendaient à l'église et comme nous habitions au village, tout près de l'église, le rendez-vous de la parenté de la paroisse, après la grand-messe, était chez mes parents, cela chaque semaine de l'année.
Les paroissiens malades ou tout simplement moins pieux assistaient à une messe basse tôt le matin. Cette messe durait environ 45 minutes. Durant les mois d'été, les touristes avaient droit à une messe écourtée qui leur était spécialement destinée et qui débutait à 11 heures du matin, sans doute pour leur permettre de prolonger la grasse-matinée. La vie trépidante d'un vacancier n'était évidemment pas de tout repos.
La grand-messe de neuf heures, à laquelle mes grands-parents assistaient, avait cette particularité que les sermons de monsieur le curé ou du prêcheur invité étaient toujours d'une longueur incroyable. Le prédicateur commençait immanquablement par une longue tirade en latin afin de bien établir sa supériorité de prêcheur du jour par rapport au petit peuple. Du haut de la chaire, les phrases étaient le plus souvent énoncées avec beaucoup de grandiloquence et parsemées de superlatifs. Ces techniques oratoires assuraient à son auteur que des propos parfois insignifiants, trop souvent le résultat d'un discours mal préparé, seraient bien reçus par la foule des fidèles, même si ceux-ci n'y comprenaient souvent strictement rien. Une chose était cependant toujours énoncée clairement : il fallait à tout prix renoncer au péché, surtout celui d'impureté, et craindre Dieu, le diable et l'enfer.
Il va sans dire que, dans ces circonstances, il valait mieux être muni d'une vessie à toute épreuve pour fréquenter les lieux saints dont aucun ne possédait les facilités nécessaires pour permettre aux fidèles de répondre aux besoins de la nature.
Après la messe donc, mon père servait aux hommes un verre d'une once et demie de petit blanc, parfois deux. Ma mère servait aux femmes du thé avec quelques biscuits. Le service aux adultes terminé, les enfants avaient souvent droit à quelques friandises.
Pépére Marquis, qui avait alors environ 65 ans, était grand et mince, avait les pommettes saillantes, des mains larges et noueuses. Dans l'ensemble, il avait belle allure et était fort sympathique.
Comme il était mon parrain et mémére ma marraine, chaque année, le jour de mon anniversaire, le 2 septembre, je recevais d'eux un beau billet d'un dollar ; et cela, jusqu'à l'âge de sept ans, après quoi la source se tarit. Je me consolai en me disant que j'étais peut-être devenu un homme, après tout...
Cette somme de 1,00 $ peut paraître dérisoire aujourd'hui, mais pour des cultivateurs travaillant très fort d'un soleil à l'autre, sur une terre de misère pleine de roches à déterrer pour pouvoir labourer et semer, d'arbres à abattre, de souches à arracher, c'était un joli montant d'argent.
Mémére Marquis était une dame assez rondelette mais somme toute
plutôt jolie. Je l'ai toujours connue avec de beaux cheveux blancs
ondulés. Peut-on lui reprocher d'avoir un peu perdu ses formes après
avoir porté et mis au monde 18 enfants, sans compter, je présume,
quelques fausses couches ? Les mères du bon vieux temps n'en finissaient
pas d'accoucher pour le bénéfice des générations futures.
Cependant, elle m'intimidait et me semblait plutôt froide. Chaque fois que je la rencontrais, le talent particulier qu'elle avait de me poser des questions pour lesquelles je n'avais pas de réponses, était incomparable. Encore aujourd'hui, je crois que je ne ferais pas meilleure figure devant elle.
À l'âge de 35 ans, elle était déjà grand-mère. Son univers était rempli de bouches à nourrir, de vaisselle sale, de couches et de linge à laver. Pour accomplir ces tâches, les seuls instruments de travail dont elle disposait consistaient en un poêle à bois pour la cuisson des aliments ou chauffer l'eau et une planche à laver en guise de laveuse à linge. Les couches jetables sont une invention contemporaine et ne seraient inventées que beaucoup plus tard.
Pour les esprits rêveurs qui vous parleront du bon vieux temps avec nostalgie, laissez-les fantasmer sans les interrompre, ils pourraient être contrariés. Ne manquez surtout pas d'apprécier pour vous-mêmes le temps présent à sa juste valeur. Le passé n'était pas toujours teinté de romantisme.
Mes grands-parents Michaud - Desbiens
Les parents de ma mère, pépére Michaud, de son prénom Joseph - que tout le monde appelait Jos - et mémére Michaud, de son nom Stéphanie Desbiens, habitaient à Lamy, un hameau de quelques douzaines de maisons, situé à environ trois milles de Saint-Hubert et 22 milles de Cacouna.
Pépére Michaud était forgeron de son métier et possédait sa propre boutique de forge. Gros gaillard, fort comme un tigre, l'esprit inventif et aimant la compagnie, il semblait heureux comme un roi chaque fois qu'il avait l'occasion d'être entouré de toute sa famille.
Les propriétaires de chevaux qui s'assemblaient dans la boutique de forge en attendant que leurs bêtes soient ferrées, se racontaient des tas d'histoires où, plus souvent qu'autrement, les hommes forts tenaient le beau rôle. Quand l'heure du repas arrivait, c'est mémére Michaud qui prenait la relève en leur servant un bon repas comme elle seule savait le faire.
Quelle mémére ! Tellement aimable avec tout le monde, mais surtout avec les enfants ! Nous sentions qu'elle nous aimait vraiment, ce qui était assez peu commun à cette époque où les enfants, fort nombreux, formaient une classe à part et n'avaient droit de parole qu'après en avoir fait la demande formelle et, d'une façon générale, n'avaient pas à s'immiscer dans la conversation des adultes. Ils devaient d'ailleurs s'en tenir assez loin pour ne pas déranger. On se serait cru sur la planète du petit Prince de Saint-Exupéry, où les grandes personnes s'affairent avec beaucoup de sérieux à faire des choses qui n'ont aucune importance.
En plus d'élever une ribambelle de neuf enfants, et certains jours devoir cuisiner pour la moitié de la population du hameau, elle gérait l'épicerie, laquelle, en fait, tenait lieu de magasin général. Comme si ce n'était pas suffisant, elle était aussi responsable du Bureau de Poste.
Grande, mince, jolie, souriante, toujours vêtue d'une robe noire, elle était le rayon de soleil de la maison et j'étais un de ses plus fervents admirateurs. Mais les occasions de la visiter étaient plutôt rares. Pensez-y : il fallait parcourir 22 milles (35 km) entre Cacouna et Lamy ; en ce temps-là, pareille distance ne permettait pas des rencontres fréquentes. D'ailleurs, pendant longtemps je n'avais jamais pu imaginer comment Émile s'y était pris pour rencontrer et fréquenter Clémence. Mais ça, c'est une autre histoire !
Les fréquentations
Jusqu'à la deuxième moitié du 20e siècle, et plus précisément en 1930, l'année où mon père Émile et ma mère Clémence firent connaissance, les fréquentations entre garçons et filles étaient supervisées par toute la communauté, à commencer par le curé du village, en passant par toute la parenté, les amis, les voisins, ainsi que les pères et mères des amoureux éventuels, bien entendu.
Si l'on fait abstraction de l'abstinence totale, les moyens anticonceptionnels fiables et efficaces étaient alors pratiquement inexistants. Il n'était donc pas question de laisser aux jeunes et fringants tourtereaux la chance de commettre la moindre folie.
Si on ajoute à cela que les prédicateurs nous assuraient que nous étions condamnés à brûler pour l'éternité dans les flammes de l'enfer si nous avions la mauvaise idée de mourir avant d'avoir confessé le moindre de nos péchés d'impureté à un membre du clergé, avouez qu'il y avait de quoi refroidir les ardeurs les plus légitimes !
Des chaperons désignés avaient donc pour mission de veiller en tout temps, ou presque, à la bonne conduite de nos futurs parents ; mais rassurez-vous, l'efficacité du système de surveillance n'était pas sans failles. La preuve réside dans les deux principales institutions québécoises où se réfugiaient de nombreuses filles enceintes pour cacher leur grossesse et attendre la naissance de leur enfant. Jusqu'à la fin des années 1960, ces institutions dirigées par les communautés religieuses avaient pignon sur rue, à Québec et à Montréal.
La société d'alors était d'une intolérance difficile à imaginer maintenant. Les pauvres filles qui avaient tout simplement répondu à l'appel de la nature, en cédant aux sollicitations de leurs amoureux, se voyaient pour toujours bannies de leur famille et de leur village si, par malheur, elles devenaient enceintes et que la chose se savait. La charité chrétienne en prenait alors pour son rhume !...
Nous avons de bonnes raisons de croire que ces exigences et cette prudence ne convenaient pas tout à fait à Émile car ses fréquentations avec Clémence durèrent à peine deux mois.
Ils firent connaissance dans la maison de Marie, la sœur de pépére Michaud, qui résidait à Rivière-du-Loup, là où Clémence, ma mère en devenir, était en visite. Et par un heureux hasard, c'est à ce même endroit qu'Émile pensionnait pour compléter son stage d'apprenti mécanicien.
De leurs fréquentations, quoi de plus naturel que de n'en rien connaître. Ce que j'en sais, c'est qu'aux deux mois de fréquentations dont je parlais plus tôt, s'ajoutent trois visites d'Émile à Saint-Hubert. À la suite de la dernière de ces trois visites pour demander la main de sa dulcinée à pépére Michaud, le mariage, l'union pour la vie eut lieu.
On peut dire, sans risque de faire erreur, que mon futur père " était vite sur la gâchette " et tirait plus vite que son ombre. J'en suis la preuve vivante, car neuf mois et quelques jours après la bénédiction de cette union qui, selon notre sainte mère l'Église, était indissoluble devant Dieu et les hommes, je poussais mon premier cri de joie ou de douleur, on ne saura jamais, pour annoncer mon arrivée sur la planète Terre.
Le bon docteur Alphonse Couturier qui m'accoucha, ou plutôt accoucha ma mère, en reçut tout un choc. Mais il s'en est remis assez bien puisque ce n'est qu'un demi-siècle plus tard et après avoir surmonté des épreuves autrement plus affligeantes pour lui, qu'il rendit son âme à Dieu.
Mais n'anticipons pas et voyons d'abord qui étaient les auteurs de mes jours et peut-être, de quelques-uns parmi vous... par ricochet bien sûr !

Émile
Émile, huitième enfant d'une famille
de dix-huit, précédé de sept filles, hérita du titre de " fils aîné
" avec tous les avantages et les inconvénients que cet état comporte.
Comme je suis moi-même le premier né de la famille, je sais par expérience que les avantages sont pratiquement inexistants et les inconvénients fort nombreux. Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'en reparler plus tard.
Chose certaine, mon grand-père, en apprenant l'apparition d'un fils dans la famille, a dû tressaillir de plaisir.
Les moteurs électriques ou à combustion interne et les sources énergétiques de toutes sortes n'existaient pas, n'étaient pas disponibles ou n'avaient tout simplement pas encore été inventés. Ce qu'on appelait alors " l'huile de bras " était à l'honneur. En plus des hommes déjà adultes, les enfants mâles en étaient la source première à laquelle on avait recours à la moindre occasion.
La force physique était une vertu indispensable pour survivre aux conditions de vie difficiles des défricheurs de notre pays.
Heureusement, quand il devint finalement adulte, mon père était plutôt costaud du haut de ses cinq pieds et huit pouces et avec ses 180 livres, ce qui était alors une taille plus que respectable. Ce n'est que dans la deuxième partie du 20e siècle, grâce à une meilleure alimentation et d'autres raisons que je ne connais pas, que les hommes d'une stature de plus de six pieds devinrent la norme.
Pour survivre et nourrir toutes les bouches autour de la grande table, différentes sources de revenu étaient exploitées. La coupe du bois de chauffage et de construction, la pêche, la chasse, l'élevage de toute la gamme des animaux de ferme qui fournissaient la viande, le lait, la laine, les oeufs, etc. Les familles de fermiers devaient être autosuffisantes et celle de mon grand-père n'était ni plus riche ni plus pauvre que toutes celles qui l'entouraient. L'état de richesse ou l'état de pauvreté étant des termes bien relatifs, après tout.
Quand il fut adolescent, chaque hiver, comme la plupart des jeunes, il se rendait bûcher et faire la drave dans les forêts du Québec et de l'Ontario. À son retour, tout l'argent gagné était remis à son père pour l'aider à nourrir et faire instruire les plus jeunes.
À son retour du dernier hiver passé à bûcher dans les bois de Kapuskasing dans le nord de l'Ontario, il demanda de garder pour lui un peu d'argent pour aller étudier la mécanique automobile à l'école technique de la ville de Québec. Avec ou sans raison, sa demande fut refusée. Chez notre peuple, composé presque exclusivement de colons, seuls ceux qui se destinaient à la prêtrise pouvaient prétendre utiliser l'argent durement gagné pour fréquenter des institutions d'enseignement autres que l'école primaire. Émile se débrouilla quand même pour réaliser son projet et se rendre à Québec pour y suivre un cours de six mois en mécanique automobile. À son retour à Rivière-du-Loup, fort de ses connaissances nouvellement acquises, il dénicha un travail d'apprenti mécanicien dans un garage local. C'est là que le destin devait le conduire vers sa future épouse, Clémence, ma mère.
Clémence
Ma mère aussi était l'aînée de trois filles, nées chacune à sept ans d'intervalle. Je considère que leurs six frères ont été bien chanceux de bénéficier d'une aussi belle répartition de leurs sœurs au sein de la famille.
Clémence était toute menue, du haut de ses cinq pieds et deux pouces et avec ses 105 livres. L'œil et le geste vifs, elle était infatigable, ce qui tombait à point car, connaissant toutes les tâches que devait accomplir mémére Michaud, il est facile d'imaginer que l'aide qu'elle lui apportait devait être précieuse. La maison était très grande et le travail ne manquait certainement pas.
La vie à l'intérieur de cette immense maison était quand même relativement confortable. C'était longtemps avant que les campagnes du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie soient électrifiées. Mais mon grand-père et ses garçons, qui étaient tout comme leur père des " patenteux " émérites, avaient fabriqué une éolienne qui, fixée à la structure de la maison, faisait un vacarme d'enfer quand elle fonctionnait mais contribuait à éclairer toute l'habitation, un luxe très rare alors. L'éclairage standard était fourni par les lampes à l'huile. Cela explique probablement le phénomène des familles nombreuses, car on se couchait tôt à cette époque. Mais je ne suis pas démographe et laisserai à d'autres le soin d'approfondir la véracité de cette hypothèse.
L'épanouissement personnel de Clémence fut favorisé par l'atmosphère dynamique qui régnait au sein de sa famille. Fait remarquable, bien que vivant dans un des plus petits patelins de la province, entourés qu'ils étaient de cultivateurs et de bûcherons, à une exception près, aucun des enfants Michaud ne s'adonna à ces activités pour gagner sa vie. Ils devinrent mécaniciens expert, membre du clergé, commerçant, industriel, entrepreneur, tout, excepté ce à quoi on se serait attendu d'eux.
Encore aujourd'hui, quelque 50 ans plus tard, quand ils se réunissent et qu'on les entend discuter entre eux, on dirait une bande de gamins émerveillés par toutes les possibilités que la vie leur offre, et cela malgré le fait que plusieurs frisent dangereusement les 80 et 90 ans au moment où j'écris ces lignes. Quelle famille !
Comme on l'a vu au chapitre précédent, ma vie tenait
à un fil, car sans la visite de Clémence, ma future mère, chez la tante Marie à Rivière-du-Loup, c'en était fait
de moi, de mon livre et de vous aussi, mes chers descendants.
Le début
On est en 1930, un an après le début de la pire crise économique que le monde occidental ait jamais connue. Presque un tiers de la population est au chômage, les faillites se multiplient, de nombreux entrepreneurs se retrouvent à la rue et beaucoup de mariages sont reportés, car on n'a plus le moyen d'avoir des enfants. Mais Émile et Clémence ne se laisseront pas arrêter pour si peu et seront unis par les liens sacrés du mariage devant Dieu et devant les hommes, justement cette année-là.
Et comme si ce défi n'était pas assez grand pour eux, en 1931, ils forment aussitôt le projet de se lancer en affaires et ce, malgré le fait qu'ils soient à peu près sans le sou. C'était longtemps avant que le crédit soit facilement accessible au commun des mortels vivant en Amérique du Nord. Les Caisses populaires Desjardins n'avaient été fondées qu'en 1900 avec un dépôt initial de 0,10 $ et les banques ne prêtaient qu'aux Anglais, et encore...
Ce fut un représentant de commerce de Cacouna, Robert Grandmaison, qui fournit à Émile les 1 700,00 $ nécessaires pour ouvrir à son compte un atelier de réparation pour automobiles et camions. Le taux d'intérêt annuel convenu fut de 3 %. Pour les 15 années qui suivirent, toujours à la même date, monsieur Grandmaison vint collecter l'intérêt qui lui était dû et, comme il se doit, Émile avait prévu sa visite. Les formules de reconnaissance de dette étaient alors réduites à leur plus simple expression. La poignée de mains qui scellait un marché conclu entre deux individus, avait plus de valeur que tous les contrats légaux du monde.
Cette somme a donc permis à Émile d'acheter l'hôtel Joffre situé au centre du village de Cacouna et d'y bâtir, sur le terrain adjacent, un garage d'une seule porte, lequel pouvait contenir quatre automobiles. Quelques années plus tard, il bâtira une annexe qui lui permettra d'entreposer une vingtaine d'automobiles supplémentaires devant être réparées durant l'hiver. C'était une façon ingénieuse de s'assurer un revenu pendant que les routes étaient fermées, de décembre à la mi-avril.
Bien que j'aie semblé impliquer Clémence dans le processus de décision du couple de se lancer en affaires, je doute que celle-ci ait été invitée à y participer, sauf d'une façon passive. À cette époque, seuls les signes d'approbation des femmes aux désirs du mâle souverain étaient tolérés. L'obéissance au mari, jurée au pied de l'autel lors de la cérémonie du mariage, était de rigueur. On verra plus tard que les choses ont bien changé depuis.
L'Église de Rome avait depuis peu admis que les femmes avaient une âme mais, comme pour ajouter l'insulte à l'injure, en 1922, l'épiscopat canadien, pour des raisons fallacieuses, demandait au Premier Ministre du temps de ne pas leur accorder le droit de vote, droit qu'elles obtinrent quand même en 1940, sous le gouvernement libéral d'Adélard Godbout. Notre société aurait certainement bénéficié d'une plus grande implication des femmes dans le pays que nos ancêtres étaient à bâtir, mais quelques décennies s'écouleront avant que la chose ne se produise.
Quoiqu'il en soit, malgré la crise financière mondiale qui perdura jusqu'en 1939, peut-être aussi parce qu'il avait su prévoir l'expansion rapide de la flotte motorisée du pays, le commerce d'Émile était devenu relativement prospère.
Un commerçant de village ne devenait ou ne demeurait prospère qu'à la condition de travailler de 60 à 80 heures par semaine, de ne jamais prendre de vacances et de ne voyager que rarement et à l'intérieur de la province de Québec si jamais il avait la chance et, surtout, le temps de le faire. Il en était d'ailleurs de même pour les rares individus qui exerçaient des professions libérales.
Mais si les jours d'Émile étaient très occupés, ses soirées ou ses nuits devaient l'être aussi quelque peu, puisqu'à partir de 1931, année de mon arrivée sur la planète Terre, et jusqu'en 1939, Clémence donna naissance à cinq autres enfants : Gabrielle en 1932, Fernande en 1934 (morte en bas âge), Gaston en 1937, Yvon en 1938 (mort en bas âge) et, pour clore le tout, Fernand en 1939.
Clémence a accouché de tous ces beaux bébés à la maison, aidée chaque fois par le même bon docteur Couturier. Celui-ci deviendra, en 1960, ministre de la Santé dans le gouvernement libéral de Jean Lesage. Il avait sans doute développé une méthode, lente mais élégante et efficace, pour influencer en sa faveur le plus grand nombre possible de futurs électeurs.
Dans une carriole ou un boghey attelé aux chevaux parmi les plus rapides du comté, été comme hiver, à toute heure du jour ou de la nuit, par tous les temps, il parcourait les campagnes environnantes pour porter secours à tous ceux qui avaient besoin de ses services. On est loin des CLSC de la fin du 20e siècle où le personnel médical, dans des bureaux bien chauffés, travaille de 8 h 00 à 16 h 00, quand les portes ne sont pas tout simplement fermées temporairement pour toutes sortes de raisons, plus nébuleuses les unes que les autres.
Point n'est besoin d'avoir le don de clairvoyance pour réaliser qu'une grande partie de tout ce que vous avez lu, depuis le début de ce livre, est souvent composé de ouï-dire et, au mieux, d'approximations historiques. Mais à partir du prochain chapitre, j'assume l'entière responsabilité pour toutes les inexactitudes involontaires et les exagérations volontaires que vous pourriez trouver. Soyez donc sur vos gardes !
L'enfance
1931 - 1939
Le début du 20e siècle verra naître l'électricité, le moteur à combustion interne, le téléphone, l'automobile, l'aviation, la radio, le cinéma, les antibiotiques, etc., toutes ces nouvelles découvertes qui n'étaient qu'à l'état embryonnaire avant 1900.
On était encore loin de la télévision, de la révolution informatique consécutive à la découverte du transistor, de l'utilisation de l'énergie atomique, cette dernière pour le meilleur ou pour le pire. Ces découvertes finiront par transformer complètement notre mode de vie durant la dernière partie du siècle.
Mais, pour la majorité des habitants de mon village, dans les années 1930, la révolution industrielle qui se matérialisait rapidement, et dont bénéficiaient déjà les habitants des grandes villes de l'Amérique du Nord, ne leur était pour le moment d'aucun secours. Les avantages qu'ils pourraient en retirer ne leur deviendraient vraiment accessibles que beaucoup plus tard.
Ayant commerce, maison, téléphone, automobile, salle de bain et eau courante nous étions, avec quelques marchands, monsieur le curé, monsieur le maire et autres notables, parmi les privilégiés de notre patelin. Mais pour le garçonnet que j'étais, cette opulence apparente et relative n'était d'aucune utilité, au contraire. D'aussi loin que je me souvienne, mon univers était composé d'hommes qui juraient, buvaient, mangeaient à notre table et de ma mère qui travaillait sans relâche.
Les bons ateliers de réparations mécaniques n'étaient pas nombreux et les clients, dont beaucoup de camionneurs, venaient parfois de loin à celui d'Émile pour y faire effectuer leurs réparations. Comme il n'y avait aucun restaurant dans les environs, chaque jour de l'été (les routes étant fermées durant les mois d'hiver), ma mère devait cuisiner pour tous ceux qui fréquentaient notre garage, et parfois même les héberger gratuitement quand la réparation du véhicule durait plus d'une journée.
En plus d'être fréquentée par tous les clients du garage de mon père, notre maison semblait parfois être le refuge de tous les désœuvrés et les ivrognes des environs. Mon père, qui était d'un naturel trop généreux pour ce genre d'individus, démontrait une tolérance dont toute la famille payait le prix. La gratuité de la bouffe et de la bière maison constituait, sans doute, la raison principale des démonstrations d'amitié d'une sincérité douteuse, dont ma sœur, mes frères et moi-même étions souvent les témoins bien involontaires.
Heureusement pour Clémence, ma mère, elle avait toujours une bonne à son service pour l'assister dans ses travaux ménagers, ce qui était loin d'être un luxe si l'on tient compte de la somme de travail à abattre dans cette maison. Quelle belle époque pour les maîtres qui, pour 5,00 $ par semaine, pouvaient se payer les services d'une aide-ménagère pourvu qu'elle soit nourrie et logée.
Cependant, les utilisateurs les plus nombreux de ce privilège étaient le plus souvent les centaines de touristes qui envahissaient notre village chaque été, de mai à septembre. Leurs vêtements aux teintes claires et les jupettes à mi-jambes que portaient les filles laissaient songeurs les jeunes garçons du village…
Nous, villageois, portions le plus souvent des vêtements sombres parce que moins salissants. Ils étaient la plupart du temps confectionnés dans les retailles des habits de gens ou plus grands ou plus gros que soi. La manière qu'avaient les touristes de se vêtir n'était pas sans scandaliser notre bon peuple, mais non plus sans susciter beaucoup d'envie parmi les plus jeunes.
Messieurs les curés nous avaient depuis longtemps convaincus que la pauvreté était une vertu qui nous mériterait d'aller au ciel. Le but principal étant d'être assis plus près de Dieu que les riches Anglais, si jamais ces derniers arrivaient à sauver leur âme ; ce qui était loin d'être assuré, d'autant plus que la plupart d'entre eux n'étaient pas catholiques romains, condition apparemment indispensable pour assurer son salut éternel.
Les hommes, les femmes et même les enfants qui composaient la population de notre village, devenaient chaque printemps les valets de ceux que nous appelions alors " les étrangers " c'est-à-dire tous ceux qui parlaient anglais et qui venaient d'ailleurs, le plus souvent de Québec et de Montréal dont la classe dirigeante était composée presque exclusivement d'Anglo-Saxons.
Ces derniers, qui de toute façon dirigeaient déjà de loin nos pauvres destinées, le faisaient alors d'une manière plus tangible parce que plus rapprochés. De sujets que nous étions auparavant, nous devenions serviteurs. Il faut cependant admettre que nos maîtres de la saison estivale étaient, pour la plupart, de bons bougres qui croyaient réellement à leur supériorité, autant économique qu'intellectuelle. Pour ce qui est de l'économique, ce n'est pas moi qui tenterai de vous convaincre du contraire.
En effet, l'argent était rare dans notre milieu dont les maigres revenus provenaient de la forêt, de la culture de la terre ainsi que de la pêche. Cette source de dollars supplémentaires qui retombaient dans notre communauté, durant la saison estivale, était plus que bienvenue.
Chacun s'efforçait donc de " baragouiner " le mieux possible quelques mots d'anglais pour plaire à tous ces gens dont plusieurs, après avoir vécu toute leur vie parmi les Canadiens français, n'avaient pas encore appris à dire " bonjour " ou " merci " dans leur langue. L'effort linguistique communautaire était fait dans l'espoir que cet " aplaventrisme " verbal nous procurerait quelques pourboires supplémentaires.
Comme pour donner le change à nos amis anglophones, les commerçants de langue française, dans des villages où strictement personne ne parlait anglais, affichaient souvent des raisons sociales comme Tremblay Tire Shop, Gagnon Plumbing & Heating, etc. Allez donc savoir pourquoi. Un appel pour la future loi 101, peut-être ?
Au retour de l'automne, après le départ de la faune estivale, les clients de notre garage se faisant de plus en plus rares et les quelques employés permanents avaient souvent beaucoup de temps libre. Parmi ceux-là, Rosaire Lebel, que tout le monde appelait Rosario, profitait je crois de tous ses moments libres pour me prendre sur ses genoux dans la berceuse de la cuisine. Il me défiait de tirer assez fort sur sa tignasse de cheveux blonds frisés dans le but de les lui arracher. Malgré tous les valeureux efforts dont je me souviens très bien, je n'y suis jamais parvenu.
Tout en jouant avec moi, Rosario avait réussi à m'enseigner à lire, à écrire et à compter sans que j'en aie conscience, si bien que quelques mois après le début des classes, je graduai de ce qu'on appelait alors le cours préparatoire, jusqu'au " grade deux ". Cette montée fulgurante dans l'échelle sociale de mon école rencontrera son Waterloo peu après, comme on le verra bientôt.
Début de l'adolescence
1939 - 1945
Comme chacun le sait, la deuxième guerre mondiale débuta en 1939 pour se terminer en 1945, non sans avoir mis l'Europe à feu et à sang et fait plus de 50 000 000 de victimes, dont environ 6 000 000 de juifs et un trop grand nombre de Canadiens qui combattaient sous le drapeau de l'Union Jack. Plus de 45 000 d'entre eux perdirent la vie dans cette guerre qui ne les concernait même pas. Le Canada n'avait pas encore de drapeau, à cette époque, et même s'il en avait eu un, je doute fort que le Roi Georges VI d'Angleterre et son entourage auraient permis son utilisation par les forces armées d'une de leurs colonies.
Le 10 septembre 1939, en déclarant la guerre à l'Allemagne, le Canada se joignait de ce fait aux alliés, composés surtout de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, pour déclarer la guerre aux forces de l'Axe, composées principalement de l'Allemagne, du Japon et de l'Italie. Ce jour-là, donc, mon père déclara d'un ton qui ne tolère pas la réplique, que les Alliés ne pourraient jamais gagner cette guerre. Il ne pouvait évidemment pas prévoir l'attaque sauvage des Japonais sur Pearl Harbor, en 1941, et sa conséquence immédiate, c'est-à-dire l'entrée en guerre des États-Unis dans le camp des Alliés, ce qui devait renverser le cours de l'histoire.
Quand, en février 1943, la bataille de Russie tourna au désastre pour les Allemands et qu'il devint évident que les Alliés gagneraient finalement cette guerre, le jeune garçon de 12 ans que j'étais fut fort déçu de réaliser qu'un père avait pu se tromper ainsi. Ce n'est que beaucoup plus tard, après être devenu adulte et père moi-même, que je réalisai, à ma courte honte, que j'avais aussi l'immense talent de faire des erreurs de jugement impardonnables beaucoup plus souvent qu'à mon tour.
Les quelques paragraphes précédents servent à mettre en lumière l'origine des peurs, des craintes et même des terreurs qui étaient le lot des enfants de mon âge. Ces émotions étaient nourries par les nouvelles quotidiennes de la guerre qui nous parvenaient régulièrement par la radio, durant ces six années de conflit armé.
L'effort de guerre des habitants de notre village consistait à envoyer le plus grand nombre possible de jeunes hommes risquer leur vie et, par voie de conséquence, parfois se faire tuer en Europe. Ceux que cette alternative ne tentait guère étaient poursuivis sans relâche par les MP (Military Police). Mon père qui connaissait tous ces jeunes qui, avec raison, préféraient la vie à la mort, ne manquait aucune occasion de les aider à fausser compagnie à ceux qui les traquaient.
À part la crainte secrète d'être envahis un jour ou l'autre par l'ennemi, les principaux inconvénients que nous devions subir localement étaient le rationnement de la gazoline, des pneus, du sucre, des cigarettes et autres commmodités. Nous étions aussi assujettis aux règles du couvre-feu à la tombée de la nuit, cela afin d'éviter de fournir des points de repère lumineux aux sous-marins allemands qui patrouillaient le fleuve Saint-Laurent et qui, à une centaine de milles vers l'Est, semaient la terreur dans le golfe en torpillant et en coulant un grand nombre de bateaux. En résumé, ne sachant pas comment tout cela se terminerait, on peut dire que l'époque était troublée.
Notre seule consolation était l'espoir que nos prières collectives dans l'Église paroissiale, demandant à Dieu de nous aider à écrabouiller tous nos ennemis, seraient exaucées. C'était sans compter que nos ennemis priaient le même Dieu pour lui demander exactement l'inverse. Cherchez l'erreur ! Ce ne doit pas être facile d'être Dieu dans de pareilles circonstances ! D'autant plus que Celui-ci devait certainement savoir que les humains s'étaient enfoncés d'eux-mêmes dans un pareil guêpier et cela, sans même lui avoir demandé son avis.
L'école du village que je fréquentais se nommait, sans aucune modestie, l'École Modèle. Elle n'avait de modèle que le dévouement des institutrices qui s'y succédaient, année après année. Toutes celles que j'ai connues étaient célibataires. Elles se devaient d'être plus vertueuses que la moyenne des êtres humains et le moindre écart de conduite leur méritait un congédiement immédiat sans aucune autre forme de procès.
Cet illustre bâtiment était divisé en deux classes. Une de ces valeureuses filles que l'on appelait communément " maîtresse d'école ", enseignait le cours préparatoire, la première, la deuxième, la troisième et la quatrième année à un groupe d'une trentaine d'élèves, pour un salaire mensuel d'environ 60,00 $. Une deuxième enseignante était responsable de ceux que l'on qualifiait de grands, c'est?à-dire ceux des cinquième, sixième, septième, huitième et neuvième années, qui constituaient un groupe tout aussi nombreux. Ouf ! Les centrales syndicales actuelles feraient un joyeux ramdam dans un tel environnement de travail.
C'est dans ce contexte que je fréquentai l'école primaire de Cacouna, durant cinq années seulement, car des problèmes de santé m'obligeaient à demeurer le plus souvent à la maison durant mes premières et dernières années de scolarité à l'École Modèle. Mon père, pour qui l'instruction des enfants ne semblait pas être un sujet de préoccupation, me retirait de l'école chaque fin d'année, avant les examens, afin que je puisse travailler à son garage.
Non pas que ma présence ait été indispensable, mais le salaire épargné en valait sans doute la peine " aux yeux " de mon père.
Pendant que la plupart des autres garçons du village profitaient pleinement de leurs vacances, je passais les miennes à réparer des crevaisons, livrer de la gazoline, sarcler les mauvaises herbes dans le jardin, corder les 38 cordes de bois nécessaires pour chauffer notre grande maison et à accomplir bien d'autres tâches que je détestais autant les unes que les autres. Je ne savais pas ce que je ferais plus tard dans la vie, mais ma décision était prise, jamais je ne serais mécanicien d'automobile.
Heureusement, chaque début septembre, ma mère s'occupait de me retourner en classe. C'est grâce à elle et aux institutrices qui me permettaient de brûler les étapes, que j'ai presque réussi à terminer ma neuvième année d'études à l'école primaire, sans certificat, évidemment.
La conséquence, à moyen et à long terme, de ma formation académique déficiente fut que, ma vie durant, j'ai dû suivre des douzaines de cours du soir et de fins de semaines, des cours privés, des séminaires de toutes sortes, le tout autant aux niveaux secondaire, collégial qu'universitaire, amen !...
J'avais heureusement un tempérament plutôt studieux et l'esprit curieux. Même si j'avais détenu, au départ, un diplôme universitaire, j'aurais probablement étudié tout autant par la suite. Je crois bien que Rosario m'avait en plus communiqué, pour la vie, le goût de la lecture et de l'étude.
Les livres et les auteurs que l'Église de Rome avait mis à l'index étaient nombreux, et il fallait avoir une permission spéciale de monsieur le curé ou de monseigneur l'Évêque pour en prendre connaissance. Le pape pouvait dormir tranquille, il n'y avait aucun de ces livres pernicieux dans la bibliothèque de mon village. Celle-ci contenait surtout des livres à caractère religieux, mais heureusement aussi, la collection complète des livres de Jules Vernes, celle des aventures d'Arsène Lupin, gentlemen cambrioleur, de Maurice Leblanc, ou d'Hercule Poirot, le héros des romans d'Agatha Christie et quelques autres collections que j'oublie.
Ce n'est que vers l'âge de 14 ans que je pris vraiment contact avec le genre d'auteurs qui devaient me guider dans mon choix de lectures tout au long de ma vie. Les premiers furent, dans l'ordre :
L'Homme cet inconnu, d'Alexis Carrel ;
Les Caractères, de La Bruyère ;
Le Prince, de Machiavel ;
Terre des hommes, de Saint-Exupéry et, finalement, Comment se faire des amis, de Dale Carnegie.
Ce dernier livre, beaucoup plus terre-à-terre que les premiers, mais combien précieux pour enseigner au jeune freluquet que j'étais comment gérer les relations avec ses semblables.
Parmi ces livres plus pratiques que culturels, je me souviens d'un en particulier qui soulignait que pour réussir dans la vie, il fallait d'abord prendre une douche et changer de chemise tous les jours. Pourtant, dans toutes les familles du village que je connaissais et où la propreté était de rigueur, la mienne incluse, la règle était de prendre son bain chaque samedi ; le changement de chemise et des autres vêtements suivait à peu près le même rythme. Le fait que j'ignorais alors comment quelqu'un pouvait détecter la différence entre celui qui prend une douche quotidienne et celui qui prend une douche hebdomadaire, révèle l'étendue de mes déficiences. Mon sens de l'odorat n'était sans doute pas encore bien développé.
Mon père n'était certainement pas un père modèle, mais en cela, il n'était ni meilleur ni pire que bien d'autres. Comme mari, je soupçonne que son état d'homme marié ne l'avait jamais empêché de batifoler, à l'occasion. Vers la fin 1945 ou début 1946, il semble que Cupidon ayant accompli son œuvre, il décida de vendre son commerce et de recommencer sa vie à Montréal, avec une nouvelle compagne.
Le commerce fut donc vendu pour une somme de 10 000,00 $ et le contrat signé le 3 septembre 1946. Avec le fruit de cette vente, il remboursa les 1 700,00 $ qu'il avait empruntés à monsieur Robert Grandmaison, 15 ans plus tôt. Avant de quitter la maison où la famille avait la permission de résider six mois sans payer de loyer, (quelle générosité !) il remit à ma mère 500,00 $ en billets de 10,00 $. Ce devait être la dernière fois qu'elle le voyait et recevait de l'argent de lui pour subvenir à ses besoins et à ceux des quatre enfants de moins de 14 ans qu'il laissait derrière lui.
L'apprentissage
1945 - 1957
En ma qualité d'héritier du titre de fils aîné, le départ soudain du chef de famille ne me laissait d'autre alternative que de me dénicher au plus tôt un emploi et, dans la mesure du possible malgré un salaire de famine, d'essayer d'en épargner une partie pour aider ma mère à subvenir aux besoins des trois plus jeunes enfants.
Au cours des six années suivantes, j'occupai donc des fonctions toutes différentes les unes des autres et pour lesquelles je démontrai, avec brio, l'incompétence la plus totale pour accomplir les tâches que l'on me confiait. Cependant, j'y mettais tant de bonne volonté et d'efforts que la plupart des employeurs, probablement en tenant compte de mon jeune âge et surtout du maigre salaire qu'on me payait, me pardonnaient toutes les bévues que je pouvais commettre. J'occupai donc, en succession, les emplois suivants :
Homme à tout faire dans une beurrerie (Cacouna)
Fonction : laver, tout laver, et quand tout était propre, recommencer.
Vous n'avez pas idée de l'effort que doit déployer un jeunot qui ne pèse qu'environ 100 livres (45 kilos) pour manipuler un bidon de lait qui pèse presque deux fois son propre poids. Et toute la mousse tenace qui semblait être incrustée dans les cuves était un défi permanent pour quiconque avait pour tâche de les nettoyer. Les lois de la physique, que j'ignorais de toute façon, semblaient toutes liguées contre le pauvre de moi. Ma démission n'allait pas tarder.
Travailleur de voirie (Cacouna)
Fonction : pelleter de la terre dans
d'immenses camions.
Sous le régime Duplessis, il fallait avoir voté " du bon bord " - ou du moins promettre de le faire à l'avenir - pour avoir la moindre chance d'obtenir un emploi pour la voirie. Comme j'étais encore loin d'avoir l'âge de voter, ma mère s'était sans doute engagée en ce sens pour me permettre de gagner un peu d'argent.
Journalier dans une tourbière (Cacouna)
Fonction : pelleter de la tourbe imprégnée d'eau.
Le contremaître réalisant que cette tâche était bien au-dessus de mes forces, je fus vite muté, pour le reste de l'été, au travail plus facile du " cordage " de tourbe séchée. La rémunération de 5,00 $ par jour était plus que raisonnable. La semaine régulière de travail de 60 heures était alors la norme pour la plupart des travailleurs de la province.
Garçon de ferme (Cacouna)
Fonction : esclave de service.
Les colons et les cultivateurs étaient tous de durs travailleurs qui ne ménageaient pas leurs efforts personnels et encore moins ceux des autres, qu'ils soient adultes ou enfants. On ne bâtit pas un pays dans la facilité. L'avantage, pour les générations actuelles, est que nous sommes les survivants des plus forts. Les connaissances médicales étant alors fort limitées, dans la plupart des cas, les plus faibles ne vivaient pas assez vieux pour avoir la chance de procréer.
Aide-ingénieur
Sur un bateau-phare ancré sur le Saint-Laurent
Fonction : pelleter du charbon, avoir le mal de mer.
On ne lésinait certes pas avec les titres, sur le White Island Light Ship ancré en face de l'embouchure du Saguenay et dirigé de main de maître par le capitaine Leblanc. Ma carrière de marin fut cependant de courte durée. Après deux semaines sans pouvoir manger le moindre morceau à cause du mal de mer, le bon capitaine profita de la première journée de beau temps pour me ramener à quai. Fini pour moi les plans de voyages au long cours peuplés de rêves exotiques.
Apprenti mécanicien automobile (Sainte-Anne-de-la -Pocatière)
Fonction : laver des autos, obéir aux mécaniciens.
Le mécanicien chef de cet atelier de réparations mécaniques gagnait 4,00 $ par jour. Mon salaire de 11,00 $ par semaine, dont on déduisait 7,00 $ pour la pension, me laissait rêveur lorsque je songeais à tout ce qu'il me serait possible d'accomplir quand j'atteindrais le salaire faramineux du premier mécanicien. Après ce stage qui dura un an, pour la deuxième fois de ma vie, je décidai encore une fois que jamais, non jamais, je ne serais mécanicien d'automobile.
Bûcheron (lac Mistassini)
Fonction : Ça se devine, mais
c'est encore pire que ça.
La forêt composée de cyprès ayant plus de 100 pieds de haut dans cette région représentait, semble-t-il, un paradis pour bûcherons aguerris. Ma hache et mon sciotte me paraissaient pourtant des instruments très rudimentaires pour abattre de tels géants. Les scies mécaniques ne seraient inventées que beaucoup plus tard.
Après avoir passé Noël et le jour de l'An seul au camp pour nourrir les chevaux durant l'absence de tout le personnel, à l'exception d'un autre garçon de mon âge, je demandai à l'entrepreneur de me confier la tâche de " chow boy ", laquelle consistait à veiller à l'entretien général du camp, à voir à ce que les poêles à bois ne s'éteignent pas et que les chevaux ne manquent pas de soins. C'est dans ce nouveau rôle que j'ai pu terminer l'hiver en cessant de mettre ma vie et celle des autres en danger.
Apprenti mécanicien diesel (Forestville)
Fonction : profiter de l'occasion pour apprendre quelque chose d'utile.
Mon oncle Albert, le frère de ma mère, qui était contremaître aux ateliers de la Quebec North Shore, me donna l'occasion d'exercer mes talents, ou plutôt mon manque de talent, dans le domaine de la mécanique Diesel.
C'était au tout début de l'aviation commerciale et chaque traversée du fleuve entre Rivière-du-Loup et Forestville, dans de petits avions à huit passagers, était une aventure relativement risquée, surtout en hiver. Le givre sur les ailes alourdissait tellement l'avion que celui-ci menaçait de se retrouver au sol ou à la mer chaque fois que l'air, en haute altitude, devenait plus humide. Deux ou trois milles pieds étaient alors considérés comme " haute altitude " Une fois de plus, après une dernière traversée, je décidai de changer de métier.
Apprenti machiniste (Rivière-du-Loup)
Fonction : apprendre à vivre avec 17,28 $ par
semaine en payant 11,00 $ de pension.
J'avais maintenant presque 18 ans et cette période de mon apprentissage allait vraiment contribuer à me diriger indirectement vers ma future carrière quoique, et avec raison, je n'en savais rien à ce moment-là. Pour la première fois de ma vie, je me sentais performant au travail. Il était à peu près temps !
Ce dernier emploi me permit donc d'en décrocher un autre à la Sorel Industries de Sorel, une ville située à l'embouchure du Richelieu, au début de 1951. D'un salaire de 0,35 $ l'heure et des semaines régulières de 60 heures, je passais soudainement à un salaire horaire de 1,08 $ et à des semaines de travail de 48 heures, avec possibilité de terminer ma formation technique de machiniste tout en étant payé pour le faire. C'était la fortune et le paradis dans une usine moderne où l'on fabriquait des canons, dans une ville qui était alors la plus prospère de la province de Québec. J'avais 20 ans et enfin la chance de sortir de la vie de misère relative qui jusque là avait été la mienne, depuis que mon père avait quitté la maison.
Motos, belles filles, camaraderie, voyages, fêtes de toutes sortes, tous mes rêves devenaient réalité et la vie fut vraiment très agréable jusqu'en 1955. À l'hôpital, lors d'un examen de routine consécutif à un accident de moto, on diagnostiqua la maladie de Hodgkin (cancer du sang) qui, à ce moment-là, me donnait une espérance de vie maximum de deux ans.
Après une convalescence de trois mois, le contrat de l'usine de Sorel étant terminé et mon emploi aussi, je décidai d'en profiter pour voyager un peu avant de me perdre dans l'éternité. Ce qui fut dit fut fait. À la gare de Trois-Pistoles où je devais prendre le train, je regardai un bon moment la carte du Canada, demandai au chef de gare quel était le prix d'un billet pour Edmonton, Alberta, et me voilà parti.
Pour me faire un peu d'argent de poche avant de partir, j'avais pris soin de vendre mon automobile Dodge 1948 et de mettre en vente ma moto Indian 1949. Mon vocabulaire anglais se résumant à quelques mots, la première année à Edmonton fut loin d'être glorieuse. Je fis connaissance avec les durs travaux des immenses fermes de l'ouest canadien. Quand l'étendue de mon faible vocabulaire anglais s'améliora quelque peu, je réussis à décrocher un emploi de machiniste pour le Canadien National et, neuf mois plus tard, un emploi de contremaître dans un atelier d'usinage. Toutes les étapes d'apprentissage que j'avais vécues auparavant commençaient à rapporter des dividendes. Mais moins d'un an après avoir décroché ce dernier emploi, le mal du pays commença à me tenailler.

Edmonton, Alta, 1955
Il y avait presque deux ans que j'avais quitté les miens et, malgré les sombres pronostics des médecins, je me sentais encore en pleine forme. Après avoir acheté une automobile, je fis mes adieux aux copains et copines, surtout aux copines, et me dirigeai vers le Québec à travers les immenses plaines des provinces de l'Ouest. Après cinq jours de route, ma première visite en arrivant à Montréal fut pour mon médecin, le docteur Péloquin, qui pratiquait à Longueuil.
Hospitalisation immédiate pour trois jours à l'Institut du Radium : auscultations, questions interminables, palpations, rayons-X, toute la panoplie des examens y passa. Après deux mois, le docteur Péloquin m'écrivit une longue lettre pour me dire que toute trace de Hodgkin était disparue et me conseilla de mener ma vie comme si je n'avais jamais eu cette maladie. Guérison spontanée, erreur de diagnostic, miracle... Mystère et boule de gomme ! Mais je m'en foutais royalement, j'étais vivant. Et sans le savoir, j'étais sur le point de tomber en amour !
Jours meilleurs
1957 - 1960
Quel bonheur, pour un Québécois, de redevenir un " homo quebecus " en revenant vivre dans sa Belle Province ! J'ai voyagé, depuis, mais jamais sans me demander, à mon retour, ce que j'étais allé chercher ailleurs. J'admets par contre qu'il en est probablement de même pour les habitants de tout autre coin de la planète, en supposant que la planète ait des coins, ce dont je doute. L'endroit où l'on a ses racines est probablement le meilleur endroit de la terre, pour qui que ce soit.
Grâce aux connaissances que j'avais récemment acquises dans un cours par correspondance de quatre ans en génie mécanique avec ICS, à ma grande surprise, la Pratt & Whitney de Longueuil m'offrit de m'embaucher comme outilleur dans une usine très moderne et dotée de machines-outils parmi les plus sophistiquées.
C'est peu après avoir décroché ce dernier emploi que, pendant mes vacances estivales, les flèches de Cupidon me transpercèrent en plein cœur quand je fis la connaissance de Lina, une fille merveilleuse qui deviendra plus tard la compagne de ma vie. Elle était belle, un corps de déesse, sans le moindre défaut et, en plus, sa beauté intérieure et son âme d'enfant semblaient irréelles. C'était trop beau pour être vrai et je n'y croyais pas (vous non plus ?). Une fille comme ça n'existe que dans la tête des auteurs de romans d'amour à l'eau de rose. Qui vivra verra !...
Environ un an après cette rencontre providentielle, le présent contrat de moteurs d'avions était apparemment terminé chez mon employeur. Le congédiement massif qui suivit, et dont je faisais évidemment partie, devait sonner le glas de ma carrière de machiniste expert.
Ma décision était prise. Si je devais chômer, à l'avenir, ce ne serait plus par manque de contrats qui se terminent en mettant au chômage des milliers d'ouvriers spécialisés dans la même ville et exerçant des métiers semblables, mais par manque de compétence de ma part. " Enough is enough ! ", comme disent les Anglais. Je me dirigerais vers le monde des affaires à n'importe quel prix, mais quel prix !
Le domaine de la vente me semblait être une bonne façon de débuter dans le monde des affaires. Comme aucune entreprise sérieuse n'aurait accepté d'embaucher le candidat sans expérience que j'étais, je me fis distributeur d'un bidule incroyable et inutile que même un vendeur expérimenté aurait difficilement écoulé en faisant du porte-à-porte.
Faire deux fois ou plus le tour d'un pâté de maisons avant de trouver le courage de frapper à la première porte faisait partie de ma routine quotidienne. Le coût de l'essence utilisée dépassait souvent les recettes nettes de la journée. Je crevais de faim mais ce n'était pas la première fois. On dit que les voyages forment la jeunesse et je voyageais beaucoup, mais en tournant en rond dans les rues de Montréal. Le trajet intérieur que je parcourais, en tentant de paver le chemin menant de la timidité à l'audace, était cependant beaucoup plus éprouvant.
En 1958, grâce à cette dernière expérience durement acquise, ajoutée à ma formation technique et à ma connaissance de la langue anglaise, la compagnie Mitis, un grossiste en matériaux de construction et quincaillerie de Rimouski, accepta finalement de m'embaucher comme représentant commercial pour la Gaspésie, la Côte-Nord et le Nouveau-Brunswick. De retour dans ma famille le soir même, avec en poche un contrat d'embauche dûment signé, je cherchai dans le Petit Larousse la signification du mot " quincaillerie ". À un salaire de 50,00 $ par semaine et 0,10 $ du mille pour l'utilisation de son automobile, un employeur ne peut quand même pas s'attendre à ce qu'un nouveau représentant connaisse tous les mots du dictionnaire.
Le propriétaire multimillionnaire de cette entreprise ne péchait pas par excès de sobriété et n'avait pas la réputation de payer des salaires faramineux. Il me permit cependant d'aller à New York durant deux étés consécutifs pour y suivre des cours en gestion des affaires avec l'American Management Association. Le coût du transport par avion pour parcourir chaque semaine le trajet Rimouski - New York était prohibitif et compensait de façon magnifique mon salaire anémique. Par contre, son intention de faire de moi le superviseur du département des achats, pour des raisons hors de son contrôle, ne se concrétisa jamais. Comme ces séjours à New York eurent lieu durant les deux années de l'Exposition universelle de 1965 et 1966 dans cette ville, inutile de vous dire que tous mes temps libres étaient forts occupés,
Passionné du jeux d'échecs durant ces années-là, je profitai de l'occasion qui m'était donnée pour fréquenter régulièrement le quartier de Greenwich Village au sud de Manhattan, autour du Washington Square. On pouvait y trouver les meilleurs clubs d'échecs des États-Unis et, forcément, quelques-uns des meilleurs joueurs au monde. The Queen's Pawns, propriété de Lisa Lane, championne féminine du monde cette année-là, était mon refuge préféré et j'ai eu, à cet endroit, la joie de subir plus de défaites que je n'avouerai jamais aux mains de joueurs que je ne connaissais auparavant que par l'entremise de revues spécialisées. Le bonheur quoi !
Lina, la fille de rêve dont j'avais fait la connaissance en 1957, travaillait comme puéricultrice à Montréal durant mon séjour à Rimouski. Les rares occasions où nous avions l'occasion de nous rencontrer et la correspondance échangée contribuaient à créer des liens de plus en plus chaleureux. Vivre loin l'un de l'autre devenait de plus en plus difficile. La première impression que j'avais eue d'elle comme d'un être extraordinaire, une fille parfaite, trop parfaite pour être vraie, se révélait pourtant véridique ; elle était exactement telle que je l'avais perçue de prime abord.
La suite est facile à prévoir. Tout comme vous l'auriez certainement fait à ma place, le 17 décembre 1960 nous furent unis par les liens sacrés du mariage devant Dieu et devant les hommes dans l'église Saint-Émile de Montréal, à huit heures du matin, avec comme seuls invités pères, mères, frères et sœurs qui ont bien voulu répondre à notre invitation.
Le choix de cette heure matinale pour une célébration aussi importante s'explique par l'échelle des tarifs de la cérémonie qui, de 20,00 $ à huit heures faisait un bond de 30,00 $, soit 50,00 $, une heure plus tard. Le compte de banque était mince et la prudence était de mise. L'avenir s'annonçait sombre pour une future mariée qui se préparait à unir sa destinée à un être aussi prévoyant !
Mis à part le faux serment d'obéissance à son époux prêté par ma Lina chérie (dans ma naïveté de nouveau marié je ne réalisais pas, alors, que ma future épouse ne m'obéirait jamais) j'avoue qu'après maintenant plus de 40 ans de vie commune rien n'est changé, son âme d'enfant est aussi pure que le premier jour où je l'ai rencontrée et je l'aime tout autant.
Vie de famille
1960 - 1968

En route vers Miami, sans jamais nous y rendre d'ailleurs, notre voyage de noces dura trois semaines. Faire l'école buissonnière et apprendre à mieux nous connaître était à ce moment plus important que de nous diriger à toute vitesse vers un but précis.
La route entre Montréal et Miami est longue et les auberges tout au long du parcours sont fort invitantes pour de nouveaux mariés.
Nous avons tant et si bien répondu à leurs appels que deux semaines après notre départ, nous avions à peine parcouru la moitié de la distance. D'un commun accord, la décisions fut vite prise de rebrousser chemin pour rejoindre notre pays enneigé et le travail qui nous y attendait.
Notre premier arrêt eut lieu à Mont-Joli, dans un coquet petit logement de trois pièces sentant encore la peinture fraîche, où il ne manquait que le principal pour un couple qui s'aime, c'est-à-dire un lit, car le mobilier de la chambre à coucher n'avait pas encore été livré par le fournisseur. C'est donc sur un petit lit emprunté que nous avons… pendu la crémaillère, si je peux m'exprimer ainsi. Plaignez les jeunes couples qui croient avoir besoin d'un lit " king size " pour survivre...
Après avoir acquitté toutes les dettes que nous avions contractées pour le mariage et pour meubler notre logement, les 200,00 $ qui nous restaient étaient juste ce qui nous était nécessaire pour survivre jusqu'à l'arrivée du prochain compte de dépenses et le chèque de paye, le premier étant le plus souvent d'un montant plus substantiel que le second.
Les personnes qui composaient alors notre cercle d'amis, en particulier les Fortier, Paquin, Langlois et Ross, étaient toutes des joueurs de bridge, des joueurs d'échecs, de ping-pong ou de tir à l'arc. Nous découvrions ensemble la joie de partager en couples les plaisirs de la vie en société.
Quelle différence avec la vie de célibataire ! Tout se partageait, autant la bonne bouteille que le bon repas, les joies et les peines. Après avoir consacré jusque là tout mon temps et mon énergie à l'apprentissage de différentes façons de gagner ma vie, je découvrais enfin la possibilité de voir éclore des amitiés durables.
C'est en 1962 sur le coup de minuit, plus précisément le 2 septembre, jour de mon anniversaire de naissance, que nous avons conçu notre premier enfant, Lise. Elle naquit le 6 juin suivant à 9 h 45 à la suite de ce qu'on appelait alors un accouchement naturel, c'est-à-dire sans aucune prise de calmants. Aux sceptiques que tant de précisions étonneront, référez-vous à la méthode du thermomètre pour le contrôle des naissances, qui avait cours dans les années 1960. C'est celle que nous suivions et qui devait se révéler, dans notre cas, d'une infaillibilité surprenante, quoique presque incroyable…
Six mois avant le jour de la conception projetée, j'avais complètement cessé de fumer et de consommer ne fusse qu'un seul verre de vin, espérant que notre enfant serait à l'abri de la plupart des maladies qui affectent le genre humain. Si vous désirez savoir si la méthode fonctionne, libre à vous de l'essayer, mais préparez-vous à quelques petites déceptions en ce qui concerne la santé. Cependant, s'il est vrai qu'un enfant conçu dans l'amour a plus de chance qu'un autre d'être heureux, l'avenir de notre Lise était prometteur.
Après avoir assisté Lina le mieux possible dans toutes les péripéties de ses contractions et de son accouchement, je fis la réflexion que jamais plus je ne verrais avec le même regard une femme qui a eu un enfant. Quelqu'un devrait un jour écrire un livre ayant comme sujet " Les Douleurs de l'accouchement pour un père ".
Pour compléter notre famille, deux ans plus tard, ceux que les croyants appellent la Providence nous fit cadeau d'un beau garçon qui fut nommé François.
Les 20 prochaines années seraient donc consacrées à essayer d'être les meilleurs parents possibles pour nos deux enfants, tâche parfois difficile mais combien gratifiante quand nous pensions y être parvenus. Toutefois, les parents ne sont vraiment certains de leur réussite que quand les enfants sont devenus adultes.
Entre-temps, nous avions acheté notre première maison à Rimouski, une belle maison en pierres taillées, avec foyer, garage et tout. Il faut avoir été locataire, pour bien apprécier tout le confort de sa propre maison. Cela aide à oublier les coûts qui s'y rattachent et les fins de mois qui semblent revenir de plus en plus vite. Heureusement, à mesure que les mois passaient, nous parvenions presque à nous y habituer, forcément !
La lecture de la revue Sélection du Reader's Digest de mars 1968 devait, d'une certaine façon, influencer le cours de ma vie. Le docteur Kenneth H. Cooper était l'auteur d'un article qui vantait les vertus des exercices physiques oxygénants. La connaissance de la nécessité d'augmenter sa capacité " aérobique " pour assurer un bon état de santé général va de soi maintenant, mais c'était la première fois que la preuve scientifique en était faite. Ce programme de recherches avait été financé par nos amis de la NASA dans le but de préparer le lancement d'hommes dans l'espace et avait duré plus de cinq ans.
Étant de santé plutôt fragile, me voilà donc parti à marcher, courir, nager et pédaler, chaque jour de la semaine. Le résultat ne se fit pas attendre. Je ne devais plus rencontrer mon médecin autrement qu'au concert ou dans un centre commercial, bien qu'il soit devenu un ami intime tellement j'avais à le visiter souvent au cours des années précédentes. Jusqu'à aujourd'hui, à l'exception des rares occasions où je me suis cassé les os en poursuivant mes objectifs " santé ", l'exercice physique régulier a toujours fait partie de ma routine quotidienne. C'est certainement ce qui m'a permis de vivre assez vieux pour avoir l'occasion d'ergoter sur l'histoire de ma vie dans ces quelques pages.
Dix jours après le début de mon programme d'exercices, le 4 avril 1968, le président de la Compagnie pour laquelle je travaillais depuis dix ans, réunit tout le personnel pour leur annoncer la fermeture immédiate de l'entreprise.
Grâce au rôle de gérant des ventes que j'exerçais alors, je bénéficiai d'un délai de trois mois durant lesquels ma tâche était de voir à ce que la liquidation de l'inventaire se fasse d'une façon sécuritaire. Ce délai devrait me donner largement le temps de me trouver une nouvelle source de revenu.
Lina garda la tête froide et fit entièrement confiance en ma capacité de me trouver le plus tôt possible un autre emploi, ce que, la chance aidant, je fis sans trop tarder. La seule aide tangible qui me fut offerte, durant ma recherche d'un nouveau travail, m'est venue de la part d'une personne que je connaissais à peine et n'avais rencontrée qu'à quelques rares occasions quand je fréquentais celle qui devait devenir ma femme.
Lors d'une visite au chalet de Georgette, la sœur de Lina, et de son conjoint Fred, un Tchécoslovaque de descendance juive, celui-ci m'entraîna sur le balcon après le repas du soir et me suggéra fortement de tirer profit de ce congédiement pour ne jamais plus avoir à travailler pour d'autres. Il me suggéra de profiter de l'occasion pour démarrer en affaires à mon compte et cela, en m'offrant le support financier nécessaire pour l'accomplissement éventuel de ce projet. À tort ou à raison j'ai refusé son offre généreuse, mais je ne l'ai jamais publiée surtout que je soupçonnais que les sommes d'argent qu'il offrait de m'avancer constituaient probablement une partie importante de son portefeuille à ce moment-là.
Quel contraste avec les employeurs potentiels qui changeaient presque de trottoir pour éviter de me rencontrer, après la perte de mon emploi. C'était évidemment les mêmes qui, quelques semaines auparavant, sollicitaient ma collaboration pour les aider à écouler leurs produits.
C'est donc quelques semaines après cet événement que je commençai une nouvelle carrière avec la United Westburne Inc. Ce devait être mon dernier employeur avant ma retraite, 23 ans plus tard.
Jusque là, le manque flagrant de certificats d'étude ou de diplômes m'avait obligé à commettre quelques exagérations volontaires dans la rédaction de mes curriculum vitæ, que Dieu me pardonne… Pourtant, les employeurs éventuels ne manquaient jamais de les examiner à la loupe. Maintenant que j'avais l'occasion d'être fier de ce même cv, on ne le regardait même plus ou à peine. Grâce à une feuille de route impeccable j'avais une réputation sans tache dans le milieu de travail où j'avais évolué jusque là ; il semble que les attestations de toutes sortes n'avaient plus aucune importance. Seule la capacité d'atteindre les objectifs financiers comptait.
Les quatre années suivantes furent employées à faire de mon mieux pour rentabiliser l'investissement de mon employeur dans une nouvelle succursale à New Richmond, en Gaspésie. Comme j'étais absent du foyer de quatre à cinq jours chaque semaine, la responsabilité de l'entretien de la maison et du soin des enfants reposait presque entièrement sur les épaules de Lina.
Celle-ci avait de plus accepté de garder ma mère durant deux ans et, par la suite, sa propre mère durant deux autres années. Les saints ne sont pas tous au ciel, croyez-moi !
On déménage
1972 - 1980
C'est avec un bon degré d'enthousiasme que j'acceptai l'offre de mon employeur d'aller diriger, à Sept-Îles, une nouvelle succursale pour la distribution de produits de plomberie, chauffage et électricité sur tout le territoire de la Côte-Nord. Si j'avais soupçonné la profondeur de mon ignorance des connaissances de base nécessaires pour mener à bien une telle mission, je n'aurais probablement jamais accepté cette promotion, ce qui aurait été une grave erreur, mais je ne l'aurais jamais su.
J'étais dans la situation d'une femme enceinte de plusieurs mois, dont la seule option est de rendre à terme le projet qu'elle a commencé. Heureusement, pour la première fois depuis notre mariage, je pouvais vivre près de ma famille et dormir au foyer presque chaque soir, ce qui représentait une nette amélioration de notre qualité de vie familiale.
De plus, malgré les difficultés du début, grâce à la compétence de mon personnel et à la collaboration de mes clients, l'entreprise que je dirigeais se révéla un succès financier dès la première année d'opération.
Cette ville a trop souvent été dénigrée par ceux qui la connaissaient mal ou, pire encore, pas du tout. La population, d'environ 35 000 habitants, était jeune, dynamique et accueillante. Le trafic de l'heure de pointe durait dix minutes par jour. Les rues et les avenues étaient d'une largeur telle que les automobiles, camions, cyclistes et les rares piétons pouvaient s'y trouver en même temps sans qu'aucune vie ne soit mise en danger. Comme je roulais toujours à vélo en maniaque que j'étais et que je suis toujours, Sept-Îles fut pour moi une ville de rêve sous plus d'un aspect mais surtout pour celui-là.
La vie culturelle n'avait rien à envier à aucune autre ville de même importance. Nos deux enfants, Lise, François et moi-même avions la chance, chaque semaine, de démontrer notre savoir-faire au saxophone et à la clarinette dans un orchestre composé de 75 musiciens dirigés par Claude Jobin. Celui-ci nous arrivait régulièrement de Québec par avion, chaque fin de semaine, avec d'autres musiciens spécialistes pour enseigner à tous ceux qui le désiraient à jouer différents instruments. Le talent n'était heureusement pas une condition essentielle.
La vie était tellement agréable dans cette communauté éloignée et dans laquelle il faisant si bon vivre, que j'hésitai lorsqu'en 1978, le directeur général de Westburne m'offrit d'aller à Trois-Rivières pour y diriger la succursale la plus importante de la Belle Province. Heureusement que je pouvais compter sur les conseils d'un couple d'amis qui faisait à ce moment-là et fait encore partie du cercle de nos meilleurs amis. Ceux-ci, Réjean et Jocelyne, n'eurent aucune peine à nous convaincre d'accepter la promotion qui m'était offerte sur un plateau d'argent.
Lina, comme toujours, se révéla la compagne idéale d'un homme qui ne dédaignait pas avoir à se balader d'une ville à l'autre au gré des vents, surtout quand des avantages monétaires se profilaient clairement à l'horizon. Quant aux enfants, il semble que plus ils résistent, tout au moins verbalement, à l'idée de s'arracher de leur milieu, moins ils ont de difficulté à s'intégrer dans la nouvelle ville où ils auront à vivre.
Après la fin des classes au printemps 1978, nous voilà donc partis, armes et bagages, pour le cœur du Québec, Trois-Rivières. Au départ de Sept-Îles se déroula une scène inoubliable. C'était un jour de juin chaud et ensoleillé ; l'automobile était surchargée de bagages que, de toute façon, nous aurions dû confier au camionneur qui était parti la veille.
Avec le voilier, surtout le voilier qui n'était en fait qu'un simple dériveur Laser, nous voilà qui défilons lentement vers la sortie de notre rue avec un cordon d'honneur de chaque côté, formé de presque tous nos voisins qui nous envoient, à qui mieux mieux, baisers d'adieu et signaux d'amitié mêlés de quelques larmes. De quoi donner envie de faire demi-tour et de rester là. Nous allions chercher ailleurs ce que nous possédions déjà.
Vaut mieux l'avouer bien humblement, Lina et moi n'avons jamais eu l'esprit critique très développé. Nous avons aimé vivre dans chacune des villes où nous avons résidé depuis notre mariage, en commençant par Mont-Joli et en passant par Sainte-Flavie, Rimouski, Sept-Îles, Trois-Rivières et plus tard, Québec. Il faudra bien qu'un jour ou l'autre nous nous corrigions de ce vilain défaut. Mais à bien y penser, ce n'est pas tout à fait de notre faute, c'est que tous les habitants de toutes ces villes étaient très attachants et chaleureux. C'est aussi un peu parce que tous les deux nous avions vécu plusieurs années à Montréal avant de nous rencontrer. La chaleur et la générosité des habitants des petites villes convenaient sans doute mieux à nos tempéraments que l'anonymat des grands centres urbains.
L'expérience aidant, la routine du déménagement se déroula presque sans anicroche. La nomination à un poste cadre dans un nouvel environnement s'accomplit rarement sans douleur, mais ce ne fut heureusement pas le cas cette fois-ci. Tous les Trifluviens que nous avons eu le bonheur de connaître se sont révélés de parfaits gentilshommes (femmes) et d'un commerce très agréable. Plus de 20 ans après notre départ, c'est avec beaucoup de plaisir d'ailleurs que nous gardons toujours contact avec plusieurs d'entre eux.
Ce séjour à Trois-Rivières, qui devait durer exactement deux ans, nous a permis d'apprécier la proximité des villes de Québec et Montréal sans avoir à subir les inconvénients qu'il y a parfois d'y demeurer. Habiter une ville de dimension réduite se révéla d'une valeur inestimable quand nos enfants traversèrent la période relativement difficile de l'adolescence. Je devrais plutôt préciser, difficile pour les parents. La surveillance discrète s'exerce alors plus facilement, mais malheureusement pas toujours avec les résultats escomptés.
C'est donc encore une fois avec quelques réticences mêlées à un certain emballement, qu'en juin 1980, j'acceptai un transfert au siège social de Québec en qualité d'adjoint au directeur général.
Lina consentit encore une fois à briser sa routine quotidienne pour me permettre d'accepter plus de responsabilités au sein de l'entreprise. N'allez surtout pas croire qu'elle est d'un naturel docile… C'est qu'elle est intelligente et, sans être forcément ambitieuse, l'effort et le changement ne l'ont jamais effrayée.
Quant aux enfants, Lise et François, ils n'étaient certainement pas dupes et ne se sont probablement pas fait d'illusions quand nous avons fait semblant de les consulter à ce sujet. Mais eux aussi avaient, au cours des années, acquis le goût du changement et, la période d'adolescence aidant, c'est avec plaisir qu'ils envisageaient avoir à vivre dans une plus grande ville.
Ce sera notre dernier déménagement avant notre retraite dix ans plus tard.
Québec nous accueille
1980 - 1991
On peut dire que les premiers mois de travail à Québec furent relativement agités. Vêtu d'un costume neuf acheté pour la circonstance et avant même d'avoir eu le temps de ranger mon nouveau bureau, je constate que les quelque 175 employés du siège social dressent un piquet de grève autour de l'édifice. L'arrêt de travail devait durer plusieurs mois avec la conséquence immédiate que tous les cadres durent s'efforcer d'abattre tout le travail qu'il y avait à faire, avec la collaboration des succursales non syndiquées de la province.
Avoir à traverser le piquet de grève quelques fois par jour est une obligation plutôt désagréable, au début, qui devient vite assez pénible. Comme je n'étais pas responsable du déclenchement de cet arrêt de travail, je me demandais parfois ce que j'étais venu faire à Québec. Comme les clients étaient moins nombreux, notre tentative d'abattre tout le travail sans l'aide du personnel syndiqué fut presque une réussite. Mais à la fin du conflit, quel soulagement ce fut pour la direction de voir chacun reprendre le rôle qui lui avait été assigné lors de son embauche !
Je ne sais pas si les grévistes ont retiré une leçon de cette grève, mais en ce qui me concerne, j'ai réalisé que dans certaines circonstances, tous les employés subalternes, syndiqués ou non, quand ils accomplissent bien leurs tâches, peuvent être aussi importants qu'un président-directeur général.
Quoi qu'il en soit, la suite se révéla tellement plus séduisante. La personne la plus importante dans la vie d'un travailleur est toujours son supérieur immédiat, et j'avais la chance d'en avoir un parmi les meilleurs.
L'entreprise Westburne était en pleine expansion et, à ce moment-là, dominait le marché canadien et une partie de celui des États-Unis dans sa sphère d'activités. La section dont j'avais la responsabilité se situait en grande partie dans l'est du Québec et se composait d'environ 300 employés générant quelque 300 M$ de volume d'affaires.
Je baignais dans mon élément et la décision que j'avais prise, 32 ans auparavant, d'abandonner le domaine technique pour plonger tête baissée dans le monde des affaires, prenait maintenant tout son sens.
Avoir à diriger du personnel me répugnait presque, la première fois que j'obtins un poste de direction à titre de gérant des ventes, en 1967. Mon incompétence en ce domaine étant la cause principale de cette répugnance, il va de soi que j'étais le seul à l'ignorer. (Les mauvaises langues diraient que je me comportais comme un " p'tit boss de bécosses ". Faites-vous traduire cela par vos parents.)
L'expérience et l'âge aidant, cette immense faiblesse s'était heureusement transformée, au cours des années, en une certaine habileté à travailler en équipe. J'avais enfin compris que patrons et subalternes se doivent de former un groupe d'individus qui poursuivent ensemble les mêmes objectifs. Je recrutais les gens les plus compétents disponibles, sans aucune crainte de les voir me remplacer. Tant pis pour eux s'ils avaient réussi à le faire, ils auraient alors eu à parcourir le même cheminement que le mien, et Dieu sait que ce ne fut pas toujours une sinécure.
Lina et moi avions toujours souhaité vivre à Québec, et voilà que les circonstances avaient favorisé notre venue dans cette ville de rêve plus tôt que prévu. Mes fréquentes absences pour voyages, cocktails, soupers, meetings et autres prétextes parfois plus ou moins justifiés ne furent pas de tout repos pour ma famille.
C'était durant l'adolescence de Lise et de François et ma présence à la maison aurait certainement été plus que souhaitable, en plus d'une circonstance. Pas facile d'être à la fois un mari aimant, un père présent et à l'écoute tout en aspirant être un employé modèle. M'efforcer d'être l'un ou l'autre aussi souvent que possible fut le mieux que je pus faire et comme il est impossible de recommencer pour tenter de faire mieux, chacun doit vivre avec le résultat des actes et des gestes posés antérieurement.
La retraite
1991 - 20??

Au début de 1991, à l'instar de centaines d'autres entreprises et sous le prétexte bidon de restructuration, le Conseil d'administration me demanda d'offrir à tout mon personnel âgé de plus de 55 ans de prendre une retraite prématurée, le tout bien emballé et joint à quelques bénéfices financiers pour rendre la chose plus attrayante à tous ceux que la Compagnie souhaitait larguer.
L'enveloppe budgétaire qu'on m'accorda pour réaliser ce projet était plutôt généreuse et comme j'avais 59 ans, à ce moment-là, l'idée d'en profiter pour moi-même fit rapidement son chemin à travers les dédales de mon cerveau. Auparavant, cette idée avait sans doute suivi un cheminement semblable dans la tête de certains de ceux qui avaient concocté ce projet de mise à la retraite des employés plus âgés.
Après beaucoup de tergiversations et de négociations, la moitié des dirigeants ne voulant rien savoir de mon départ et l'autre moitié dans l'expectative de dignes réjouissances si jamais il se produisait, une entente à l'amiable fut enfin conclue avec tous ceux qui étaient concernés et la célébration eut lieu, chacun y trouvant son bénéfice personnel et, par le fait même, l'occasion de s'en réjouir, moi le premier.
Que ce soit au début, comme homme à tout faire, ou plus tard, en qualité de directeur d'entreprise, toutes les étapes de ma vie de travailleur avaient été une suite ininterrompue d'efforts afin de répondre, au meilleur de mes capacités et de mes connaissances, aux besoins des différentes tâches à accomplir. J'avais donné. C'est donc avec un certain sentiment d'avoir fait ce qu'il fallait au moment où il le fallait, au cours de ma carrière, que je quittai de plein gré et de façon définitive mon dernier emploi.
Mon sort fut de loin meilleur que celui de dizaines de milliers de travailleurs très qualifiés qui, au début des années 1990, n'eurent d'autre choix que d'accepter d'être tout simplement mis à pied avec une faible compensation ou, plus souvent qu'autrement, sans aucun avantage sauf celui de se retrouver au chômage. La société québécoise, en se privant de tant de compétences dans la santé, les affaires et l'enseignement, devra en payer le prix durant plus d'une décennie.
Le début de ma vie avait été bousillé par la séparation prématurée de mes parents et je n'avais pas l'intention de rater ma sortie. Les projets ne manquaient pas et je me préparais à vivre la période la plus exaltante de mon existence.
Chose relativement rare pour un homme de 60 ans, en cette fin du 20e siècle, j'avais le bonheur d'être entouré de ma famille immédiate : Lina, mon épouse depuis plus de 30 ans, nos deux enfants et nos deux petits-enfants. Nous avions la chance d'avoir des relations privilégiées avec quelques bons amis, cela en plus d'avoir des contacts réguliers et chaleureux avec ma sœur Gabrielle et mes deux frères Gaston et Fernand. Ma sécurité financière pratiquement assurée, toutes les conditions étaient réunies pour une retraite réussie.
Mais... tout comme cela se produisit quelque 35 ans plus tôt quand ma vie fut menacée par la maladie de Hodgkin, je me retrouvai, pendant un mois, cloué sur un lit d'hôpital, victime du streptocoque A, suivi d'un choc septique qui aurait normalement dû me laisser sur le carreau. Les médecins ont prétendu que ma bonne forme physique m'avait permis d'en sortir vivant et de récupérer complètement après quelques années. D'autres diront que les prières de Lina avaient fait toute la différence. De ses prières, j'ignore l'efficacité, mais par sa présence près de mon lit et par son support physique et moral de chaque instant, j'en témoigne, avec l'aide des médecins et du personnel médical, elle m'a certainement sauvé la vie.
C'en était fait de mon projet de parcourir à vélo la route Vancouver - Québec durant ma première année de retraite. D'ailleurs, je revoyais maintenant sous un nouvel angle tous les projets auxquels j'attachais tant d'importance peu de temps auparavant. La Floride pouvait attendre et bien d'autres choses aussi. Une trop grande partie de ma vie d'homme d'affaires s'était écoulée sur la route dans mon automobile, dans des chambres d'hôtels, salles à manger ou restaurants, avions, salles d'attente, cocktails, conférences soporifiques, quand j'aurais préféré être bien au chaud dans mes pantoufles, à la maison. Pourquoi m'en priver, maintenant que la chose était possible ?
Notre séjour estival annuel de trois mois dans notre chalet, au bord du fleuve à Cacouna, remplaça avantageusement les destinations exotiques plus près de l'Équateur. Les couchers de soleil que nous pouvons contempler presque chaque soir sont d'ailleurs, d'après le National Geographic Magazine, parmi les plus beaux au monde. Ce ne sont surtout pas ceux qui ont eu la chance d'admirer ces magnifiques spectacles qui diront le contraire.
Entre avoir à se réfugier six mois par année dans un appartement équipé de l'air climatisé pour se protéger de la chaleur et demeurer durant trois mois près d'un bon feu de foyer dans notre maison pour se protéger du froid durant les quelques mois de véritable hiver, le choix était facile pour le nordique que j'étais et que je suis encore.
De plus, ayant la chance de vivre dans la même ville que nos enfants et petits-enfants, l'idée même de nous séparer de notre famille pour plusieurs mois d'affilée nous semblait presque contre nature. On ne doit pas laisser passer l'opportunité de renouer avec nos enfants les liens qui n'ont pas toujours été ce qu'ils auraient dû être à cause du travail qui nous gardait trop souvent éloignés d'eux durant leur enfance.
Les futurs retraités qui espèrent découvrir, comme par miracle, de nombreuses sources d'intérêts, des passe-temps et des projets le jour où ils n'auront plus à se rendre au travail chaque matin, devraient revoir la vision qu'ils ont de leur propre avenir. Les robinets qui fuient, la peinture à refaire, les photos ou diapositives à classer, tous ces menus travaux qui nous paraissaient accaparer tous nos temps libres, il n'y a pas si longtemps, seront terminés en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. La préparation physique et mentale d'un futur retraité est tellement importante et pourtant, si souvent négligée.
Si être relativement pauvre durant une partie de sa vie peut, en certains cas, devenir un atout, on peut dire que j'en ai largement bénéficié. Apprendre à se distraire sans qu'il faille beaucoup de moyens financiers devient vite une seconde nature. C'est ainsi que plus jeune et jusqu'à plusieurs années après notre mariage, les activités relativement peu coûteuses telles que la pratique du vélo, la lecture, le cinéma, le jeu de bridge, d'échecs, le tir à l'arc, l'équitation, la musique, la photographie, la voile, le jogging, la natation, le monocycle et quelques autres que j'oublie, sont les mêmes activités qui sont à la base de mon emploi du temps actuel.
Les seules activités que j'ai ajoutées à ma routine, depuis 1991, et qui sont sensiblement plus dispendieuses sont le jeux de golf et l'utilisation intensive des ordinateurs. Surtout que ceux-ci n'en finissent pas de devenir désuets avant même qu'on ait acquitté la facture du dernier appareil dont on a fait l'acquisition. Mais le plaisir que j'en retire compense largement ce léger inconvénient.
Pendant que je me hâte lentement en tentant de jouir au maximum de chaque heure, de chaque journée, n'allez pas croire que ma douce Lina soit inactive. Sauf quand, bien campée dans sa chaise longue, elle dévore des douzaines de volumes par année. Il faudrait se lever tôt pour la surprendre à ne rien faire. Chaque jour, elle se fait un devoir de faire ses courses à pied, peu importe les distances à parcourir et le temps qu'il fait. Quand le poids des emplettes se révèle au-delà de ses forces pour le retour, tant pis, elle se résoudra à défrayer le prix d'un billet d'autobus pour le retour à la maison.
Une fois l'an, les jours où elle ressent qu'elle en a assez des travaux ménagers, des poubelles et de tout le bazar, elle ira visiter quelques condos modernes à souhait, polis comme des sous neufs, souvent dans des quartiers où les arbres sont encore à l'état de pousses. Après quelques jours de prospection et une comparaison exhaustive entre la vie de condo et la vie dans un bungalow, sa bonne humeur revient au galop et tant pis pour les promoteurs qui auront tenté de lui refiler à prix fort leurs dernières réalisations. Le mari docile que je suis pourra dormir tranquille jusqu'à la même date l'année suivante.
Pour ce qui est de la maison un peu vieillotte que nous habitons actuellement, et depuis 1980, elle nous ressemble de plus en plus à mesure que les années passent. Elle aussi a subi des ans l'irréparable outrage et, malgré cela, elle nous paraît de plus en plus belle et attachante. La pauvre a été bâtie en 1956 et les travaux de rénovation sur les vieilles maisons ont souvent autant d'effets sur elles que les crème de beauté sur le visage des humains du même âge. Mais la chaleur qui s'en dégage n'a pas son égal pour ceux qui y sont sensibles.
La déchéance physique fait partie du processus de vieillissement, autant pour les êtres humains que pour toute autre forme de vie. Tant pis pour ceux qui prétendent que l'âge chronologique n'a aucune importance. Je souhaiterais que mon corps puisse entendre et surtout se conformer à un si beau discours.
Conclusion
Si vous êtes rendus ici dans la lecture de ces quelques chapitres, c'est que pour la première fois de ma vie, quelqu'un aura été attentif à tous mes propos sans m'interrompre.
À moins d'être un excellent conférencier grassement payé, un chef d'État dans l'exercice de ses fonctions ou, mieux encore, un prédicateur, ce n'est que par l'écriture qu'il est possible pour le commun des mortels de s'exprimer durant plus de quelques minutes sans que, avec ou sans raison, quelqu'un nous coupe la parole. Merci ami lecteur de m'avoir suivi jusqu'ici.
Le portrait qu'un auteur trace de lui-même est le plus souvent complaisant et je ne fais pas exception à la règle. Vaut mieux admettre que passé la soixantaine, qu'on le veuille ou non, c'est le chant du cygne et qu'on est à faire son dernier tour de piste. La période d'utilité sociale d'une personne est le plus souvent épuisée.
Mais, tout être humain, à cause de l'influence qu'il exerce sur sa famille et son entourage par l'exemple qu'il donne, devrait être en mesure de laisser la planète Terre dans un état légèrement meilleur que lorsqu'il y est arrivé. C'est l'objectif que j'ai tenté d'atteindre au cours de ma vie et je souhaite de tout cœur ne pas le rater de trop loin.
De la possibilité d'accéder à la vie éternelle après la mort du corps, je n'en sais strictement rien et je soupçonne tous ceux qui en parlent avec autorité de n'en pas savoir plus que moi. Cependant, je crois fermement qu'aussi longtemps que le souvenir de mon passage dans le monde des vivants subsistera dans la mémoire de ceux qui m'auront connu… je vivrai.
Vous aurez sans doute deviné qu'en écrivant ces quelques pages avant de partir, mon intention était qu'à la lecture de ma prose, vous pourrez peut-être contribuer à prolonger mon existence. Jamais, comprenez-moi bien, jamais vous n'aurez fait plus beau cadeau à qui que ce soit !
Réal
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