Mon journal

Édition spéciale

Début juin 2002

Toutes les stations de télé et de radio en parlent. Désastre national paraît-t-il, "La soirée du hockey " du samedi soir ne sera plus diffusée à la chaîne française de Radio Canada. Ben voyons donc, quelle triste affaire !

Après l'annonce d'une telle catastrophe appréhendée pour tous les francophones du Canada, les petits malheurs personnels d'un individu perdent de l'importance, deviennent presque insignifiants et pourtant, je me sens quand-même drôlement concerné quand tombe le diagnostic du médecin, aussi froid que le couperet d'une guillotine. Cancer !

Ah oui ? Euh ! Vous êtes bien sûr docteur ? Merci docteur. Pas question pour l'instant de paniquer et même si cela se produisait, il est important de n'en rien laisser paraître. À mon âge, 70 ans bien compté, j'ai appris en cours de route qu'il n'est pas toujours facile de se comporter dignement dans l'adversité mais c'est maintenant le temps ou jamais !

La panoplie d'examens de toutes sortes qui sont prévus avant de procéder à l'intervention chirurgicale éventuelle qui aura lieu dans quelques semaines devrait en principe me rassurer mais c'est une espèce d'effet contraire que je ressens. Si quelqu'un se sent rassuré, ce n'est certainement pas moi.

Une question fait immédiatement surface. Garder l'information pour ma famille immédiate ou en parler à quiconque veut bien m'écouter ? Tenter de garder le secret consiste à ne le dévoiler qu'à une personne à la fois et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout le monde chuchote dans ton dos. La décision est donc facile à prendre. Autant en parler ouvertement, seulement si l'occasion se présente et avec les personnes qui comptent vraiment pour moi.

Les grippes d'hommes auxquelles j'ai survécu, tout comme les lendemains de veilles qui ont troublé mon bien-être, ont souvent fait de ma part l'objet de discours qui duraient parfois plus longtemps que le malaise lui-même. Pourquoi me priver d'un peu d'épanchement verbal sur mon sort maintenant que le prétexte est vraiment bon.

Ne sachant pas trop quoi dire, chacun, après m'avoir entendu, s'évertuera à me prouver qu'un être aussi exceptionnel et en forme que moi n'aura aucune difficulté à passer l'épreuve sans aucune séquelle. Et je ferai semblant de le croire. Ce sera à peu de chose près le même genre de discours que j'ai souvent fait à mes amis et connaissances dans les mêmes circonstances et qui pourtant ne sont plus là pour en témoigner.

Pour comble de malheur, les représentantes du beau sexe ont semble-t-il souvent détecté chez moi une toute petite tendance à avoir souvent un comportement un peu beaucoup plus macho que la dernière cuvée de jeunes mâles que l'après-guerre a produit en Amérique du Nord.
Voilà que le cancer du sein que je croyais réservé à l'autre sexe est celui dont je suis victime. Me voilà doublement dans de beaux draps. Mon ego aura immanquablement à souffrir tout autant que mon corps. Le fait qu'un seul homme pour cent femmes en soit victime est une mince consolation dans le cas qui me préoccupe.

De plus, je me sens comme le capitaine d'un navire en perdition qui, dans l'unique canot de sauvetage disponible, projetterait de quitter seul le bateau en abandonnant passagers et membres d'équipage. Heureusement que le bateau flotte encore très bien, rien n'est encore fait, tous les espoirs sont donc permis.

Quelqu'un qui à mon âge, n'a pas encore réalisé la majeure partie de ses rêves et de ses projets, à moins d'avoir été très malchanceux, a sans doute perdu beaucoup de temps en cours de route. Robert Charlebois dirait probablement dans une de ses chansons quelque chose comme:
" T'aurais du t'grouiller l'cul"...et il aurait raison !

Le 05 juin 2002

Le chirurgien m'informe que tous les résultats des différentes biopsies indiquent que la tumeur est définitivement maligne et que je suis bon pour subir une mastectomie, c'est-à-dire, l'ablation complète d'un sein. Mince consolation, cette chirurgie a quand même moins de conséquences esthétiques chez un homme que chez une femme à qui ces charmes conviennent si bien. Tout compte fait, je préfère de loin en être la victime plutôt que Lina, ma tendre épouse.

D'autres séries d'examens pré-opératoires sont prévus pour cette semaine et précèderont la chirurgie qui devrait avoir lieu le 17 juin. J'ai demandé au chirurgien de m'informer des résultats de ces examens avant de commencer le charcutage. Il serait alors encore temps d'annuler le tout s'il était évident que la cause est perdue d'avance.

Pour l'instant, j'ai amplement le temps de philosopher et j'ai bien l'intention d'en profiter. Il est de notoriété publique que la bataille pour la vie est déjà perdue dès le moment de la naissance. La question qui se pose n'est pas " si " mais " quand ? ". Il est donc assez surprenant que la plupart des humains soient si étonnés et refusent la plupart du temps de coopérer quand le moment fatidique semble se pointer le bout du nez. Je fais évidemment partie de ce groupe.

Étant en parfaite forme physique, ma seule inquiétude jusqu'à maintenant était de vivre trop vieux et d'avoir à subir la déchéance physique qui accompagne trop souvent la vieillesse. Toute une panoplie de maladies guette en effet ceux qui s'acharnent à vieillir trop longtemps; la surdité, la haute pression, la maladie d'Alzheimer, la baisse de la vision, le diabète, l'arthrose, la sénilité, les maladies cardiaques, ACV's, varices, perte totale de libido et j'en passe, parmi les meilleures.

La cause de mon inquiétude à ce sujet est que, autant du coté des familles de mon père et celle de ma mère, il n'existe aucune maladie héréditaire mortelle que je connaisse, quoique ces derniers soient déjà passés de vie à trépas il y a belle lurette.
De plus, il y a presque 40 ans que je ne fume pas, consomme de l'alcool presque modérément, (opinion personnelle) apporte beaucoup d'attention à la nutrition, me bourre de vitamines de toutes sortes depuis des lustres et surtout, fait du sport et de l'exercice physique régulièrement, au moins 5 jours par semaine depuis 1968. Un modèle dans mon genre, (on repassera pour l'humilité) un véritable centenaire en puissance et pourtant...

Le 17 juin 2002

Ça y est. Couché les bras en croix sur une table du bloc opératoire, le chirurgien vérifie ma position et s'assure que je suis installé confortablement. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs puisque l'anesthésiste qui l'accompagne se prépare à m'expédier dans les bras de Morphée aussitôt qu'elle le pourra.

Mais mes veines résistent bravement à l'aiguille de cette gentille anesthésiste et ce n'est qu'à la suite de six tentatives infructueuses qu'elle réussira à introduire la fichue seringue, juste avant que mon bras droit ne soit transformé en passoire et que je sois finalement transporté au pays des rêves.

Selon messieurs les fonctionnaires du Ministère de la Santé de notre Belle Province, deux jours suffisent à récupérer de l'outrage que l'on a fait subir à mon corps pour obtenir mon congé de l'hôpital. Ce délai me semble un peu court mais on ne discute pas avec ces messieurs du ministère, haut perchés dans leurs tours d'ivoire, dans des bureaux bien confortables.

On assigne donc une infirmière du CLSC voisin pour venir à domicile tous les deux jours afin de refaire les pansements et tout le tralala. Dans ces conditions, les jours ou la douleur se fait presque oublier, c'est presque un plaisir d'être malade. Celles que l'on surnomme parfois " les douces " méritent sûrement ce surnom affectueux. Toutes celles que j'ai connues, autant à l'hôpital qu'au CLSC étaient toutes, sans exception, superbement qualifiées et un véritable baume pour le coeur des patients.

La prochaine étape planifiée est une visite au chirurgien le 02 juillet prochain afin de vérifier si les coutures (sic) ont bien tenues et prendre connaissance du rapport du pathologiste. Pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression que les jours sont interminables, allez donc savoir pourquoi ?

Le 02 juillet 2002

Le jour autant attendu que redouté est enfin arrivé. Heureusement pour moi, mon médecin est le docteur Jean Robert, un chirurgien qui jouit d'une grande réputation dans le domaine des maladies du sein. Il m'avait assuré dès le début que son but est non seulement de soulager mais de guérir. Je ne demande qu'à le croire sur parole. Comme il arrive souvent dans toute bonne histoire, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.

Dans mon cas, la mauvaise nouvelle était qu'effectivement, le rapport du pathologiste démontrait que la tumeur était localisée, maligne et avait "présumément " été extirpée. La bonne nouvelle étant qu'aucun ganglion n'était atteint ce qui me laissait le choix entre clore le dossier immédiatement ou encore de prendre une série de traitements préventifs en chimiothérapie.

On n'arrive pas à un âge aussi avancé que le mien sans avoir souvent fait preuve d'une certaine prudence quand l'occasion le justifiait. Ce sera donc une décision facile à prendre. Quatre traitements de chimiothérapie préventive me sont donc prescrits qui seront suivis par un ou des comprimés de tamoxiphène à être pris quotidiennement pour une période de cinq ans. J'aurais préféré que ces comprimés me soient recommandés pour une période de 10 ans, question de m'assurer une plus longue période de survie mais le docteur m'assure en riant qu'à toute fin pratique, ce serait parfaitement inutile. Je survivrai, envers et contre tous, paraît-il...

Le 16 juillet 2002

Premier traitement de chimio administré par une équipe d'infirmières aguerries qui ne ménagent aucun effort pour rendre la chose le moins désagréable possible. Les injections durent environ trois heures, toute une différence avec la certitude que je n'aurais qu'à ingurgiter quelques pilules et... bingo ! Les connaissances que je possède dans ce domaine ne sont évidemment pas mon fort !

Le 24 juillet 2002

Encore un fois, toutes les stations de radio et de télé ne parlent que de cela. La " Soirée du Hockey " sera finalement diffusée en partie par Radio Canada la saison prochaine. Quoique je me fiche complètement de la plupart des sports industriels, je considère cette nouvelle comme étant de bon augure. Qui vivra verra !

Le 12 août 2002

Le 2e traitement de chimio devait en principe m'être administré mercredi de la semaine dernière, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu le recevoir. Il faut attendre que le sang ait complètement récupéré et le mien n'était pas tout-à-fait à point, paraît-t-il.

Dans l'intervalle, j'en ai profité pour régler une fois pour toute le problème des cheveux que je retrouvais un peu partout, sauf sur ma tête qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Toute ma vie, j'avais rêvé d'avoir une tête rasée à la Yul Bryner qui avait tant de succès avec les jolies demoiselles dans ses jeunes années ou encore comme Monsieur Net qui nettoie si bien. Par contre, je craignais trop d'avoir le crâne trop cabossé pour tenter une telle aventure. Et voilà que, circonstances aidant, le rase-bol que je me suis fait faire chez ma coiffeuse préférée n'a pas comme prévu atteint le résultat escompté. J'avais trop attendu, le poids des années avait accompli son oeuvre. Au mieux, on peut dire que je ressemble maintenant à un vieux moine bouddhiste magané.

Par contre, les bénéfices ne se comptent plus. Adieu peignes toujours cassés ou perdus, brosses à nettoyer, formats géants de shampoings toujours vides, crainte d'avoir une mèche de travers au moment de rencontrer à l'improviste une jolie personne, etc...C'est décidé, jamais je ne reviendrai à ma coiffure d'antan. Les anthropologues n'ont d'ailleurs pas résolu pourquoi ce résidu de l'ère de l'homme des cavernes a subsisté jusqu'à nos jours, un caprice de la nature sans doute.

D'après l'équipe qui m'administre mon deuxième traitement, les effets ne sont pas cumulatifs, mais seront plutôt une répétition de ce que furent les effets de la première séance de chimio. Comme ces effets furent dans mon cas facilement supportables, je me réjouis de cette nouvelle, en autant que cette prédiction se réalise.

J'oubliais de vous parler de la fatigue continuelle que j'éprouve. Ce ne serait pas si mal si on ne me donnait pas en même temps pour une période de 4 jours des pastilles contre les haut-le-coeur qui me font sentir nerveux, fébrile, instable, pas du tout ce que mon état de fatigué chronique temporaire aurait besoin pour l'instant.

Je dois cependant avouer à ma courte honte que d'avoir trop bien profité hier de l'hospitalité de mes amis Roger et Henriette à leur chalet de Thedford Mines n'a probablement pas contribué à améliorer mon état de santé. Promis, juré, plus jamais de ce genre de folies après mon 3e et avant-dernier traitement.

16 septembre 2002

Il y a six jours aujourd'hui qu'on m'a injecté une fois de plus dans les veines cette mixture de liquides qu'on appelle chimiothérapie. Les effets furent légèrement plus dévastateurs cette fois-ci. Durant les cinq premières journées, je me sentais un peu comme un zombie dont le sorcier vaudou aurait perdu le contrôle. Ce qui ne m'a pas empêché de jouer quotidiennement un neuf trou de golf ou de parcourir une quinzaine de kilomètres à vélo l'après-midi avant de faire une longue marche sur la plage en fin de journée tout en contemplant les magnifiques couchers de soleil de Cacouna . Parfois les trois exercices à la fois dans la même journée ce qui, je dois l'avouer, est nettement exagéré dans ma condition.

Le pire semble maintenant passé. Tout va bien, mais c'est quand même avec une légère anxiété que j'attends mon dernier traitement le 08 octobre prochain.

 

20 octobre 2002

Conclusion

Ça y est, c'est maintenant terminé, j'ai reçu le dernier traitement, bon débarras ! Les effets furent sensiblement les mêmes que pour les trois premiers, quoique légèrement amplifiés. Je lève mon chapeau à tous ceux et surtout à toutes celles qui doivent subir huit traitements ou plus de chimiothérapie !

Parlant de lever son chapeau, avec l'arrivée de la froidure d'automne, j'ai finalement découvert l'utilité d'une abondante chevelure. Quel merveilleux isolant que ces poils grisonnants sur le sommet du crâne si on a le bonheur d'en posséder une certaine quantité au bon endroit ! Chaque fois que j'affronte la température extérieure, je gèle du coco, même quand celui-ci est recouvert d'une bonne coiffure. Je regrette de n'avoir trouvé rien de bon à dire de mes cheveux dans un des chapitres précédents.

Après avoir eu la chance il y a une dizaine d'années de survivre à une attaque du streptocoque du groupe A, surnommé "bactérie mangeuse de chair", je considère que, malgré malgré le diagnostic actuel et grâce aux soins que j'ai reçus, j'ai la quasi- certitude que la vie me réserve encore pour longtemps de nombreuses occasions d'être heureux en compagnie de ma famille, de mes amis et j'ai presque envie d'ajouter, de bons livres et de mon ordinateur !

Le texte suivant, que j'ai lu quelque part et dont j'ai malheureusement oublié le nom de l'auteur, illustre et résume assez bien mon état d'esprit à cette étape de ma vie:

L'homme, avisé qu'il n'est qu'un agrégat provisoire d'atomes, n'a rien à redouter de la mort. Il n'est donc pas nécessaire de donner du sens à une vie éphémère pour la rendre supportable. Nous n'avons besoin ni des honneurs ni du divin. Il suffit de faire la paix avec son corps, et de se souvenir que c'est ici-bas, et maintenant seulement, qu'on peut prétendre au bonheur. Une vie réussie est une vie ou l'angoisse et l'espérance ne nous font pas différer de jouir, mais ou, en vertu de la jouissance, on proscrit l'abstinence autant que l'excès. Connaissez-vous de meilleure existence que celle ou s'entrelacent des plaisirs comparables au fait de boire quand on a soif ?

Réal Marquis

Seules sont perdues d'avance les batailles qu'on ne livre pas !

Réflexion sur la mort

Il semblerait que notre état de conscience au moment de la mort détermine en partie ce que serait notre prochaine naissance. Que nous nous souscrivions ou non au concept de la transmigration ( passage d’une âme d’un corps à un autre ), nous ne risquons rien à tenter à d'arriver au terme de notre vie aussi paisible, compatissants et sages que possible. En effet, si nos âmes renaissent effectivement en fonction des actes commis antérieurement, nous aurons agi en harmonie avec l'ordre universel. En revanche, si le postulat mystique était erroné, nous aurons au moins vécu et quitté cette terre avec dignité.

 

20 janvier 2006


Et la vie continue...