1994

Travail présenté à l'intérieur d'un cours à l'Université

Introduction

L'histoire de vie présentée dans les quelques pages qui suivent, est celle de ma grand-mère qui se nomme Rose-Hélène Bergeron Boisvert (mère de mon père). Mon choix s'est arrêté sur elle, tout d'abord parce que c'est comme une deuxième mère pour moi, qu'elle est toujours là quand on a besoin de quoi que ce soit, et aussi parce que je la connais juste assez bien pour ne pas être mal à l'aise en lui donnant l'entrevue. Justement, je trouvais important pour ce travail de bien me sentir. De plus, j'étais contente d'avoir la chance d'en savoir un peu plus sur elle et ça m'a donné l'occasion de lui rendre une petite visite. Elle a accepté tout de suite mon invitation (en me faisant promettre de lui remettre une copie du texte final!) et tout s'est  bien déroulé.                                                                  

Installées dans le salon de chez elle, ma grand-mère et moi avons discuté durant près de deux heures. C'était tellement intéressant de l'écouter, que je voulais toujours en savoir plus. Un peu intimidées au début par l'enregistreuse, nous avons réussi à l'oublier complètement au bout de quelques minutes. Voilà, nous avons fait ensemble un survol de toute sa vie en l'espace d'un moment, comme si le temps avait passé aussi vite que ça. Je me suis rendue compte, que la vie n'a pas toujours été facile pour elle, mais, avec sa force de caractère et avec l'aide qu'elle a reçu de tout le monde, y compris de celle du bon Dieu, elle s'en est bien tirée.

Née un 21 mars 1921, elle est la 4ième d'une famille de 13 enfants. Elle a grandi en campagne avec ses parents et s'est mariée à l'âge de 22 ans avec Antoine Boisvert. Ensemble, ils ont eu 7 enfants: Claude, René, Denis, Diane, Michel, Jean-Guy et Jean-Luc, dont le dernier est décédé jeune à la suite d'une maladie qu'on appelle mongolisme. Veuve avant d'accoucher des jumeaux (J-G, J-L), elle a dû travailler très fort pour élever sa famille. Elle ne s'est jamais remariée par la suite, au fait, elle n'a jamais eu de petit ami depuis la mort de son mari en 1951. Toujours en santé, elle habite seule en appartement. Elle passe son temps à lire, à faire des mots croisés, à coudre etc., bref, elle s'occupe très bien. Ma grand-mère a aussi la chance d'avoir la plupart de ses enfants dans la région, ce qui facilite ses rencontres avec eux et ses petits et arrières petits enfants. Comme ça, elle se sent moins seule et elle sait qu'elle peut compter sur nous tous, si jamais elle avait besoin de quelque chose.

Voyons donc en détail, le relevé de cette entrevue avec ma grand-mère. Les questions posées par moi sont identifiées par Q, alors que les réponses de ma grand-mère sont identifiées par R.

ROSE-HÉLÈNE BERGERON BOISVERT

Q.        Où êtes-vous née?

R.        Je suis née à Lambton sur une ferme que mes parents possédaient. Je suis la 4ième d'une famille de 13 enfants. On faisait toute une équipe, on ne s'ennuyait pas.

Q.        Voulez-vous me parler de vos parents?

R.        Mon père (Narcisse Bergeron) et ma mère (Marie-Anne Grégoire) étaient natifs de Lambton. Mes grands-parents détenaient chacun une ferme qui était voisine l'une de l'autre. À son mariage, ma mère est allée demeurer avec mon père sur la terre de son père (Edward Bergeron) toujours à Lambton.                                                                                                  

Q.        Êtes-vous allée à l'école?

R.        J'ai été à l'école à Lambton; j'ai commencé à 7 ans (cours préparatoire). J'ai "faite" ma 4ième année, j'avais alors 12 ans.

Q.        Avez-vous toujours demeuré à Lambton?

R.        Nous avons vécu  à Lambton jusqu'au temps de la crise. Mes parents ont perdu tous leurs biens. La plupart des gens n'avait pas d'argent et ceux qui en avaient (les plus riches) ont ambitionné et s'appropriaient les biens des pauvres. Quand on est parti de Lambton, en mai 1935, j'avais 14 ans. On a déménagé à Milan (petit village des Cantons-de-l'Est), sur un lot, ce n'était pas une terre, c'était un lot.

Q.        Quelle est la différence entre un lot et une terre?

R.        Un lot c'est en "bois d'boute", c'est une terre pas défrichée. Nous autres, notre lot par contre était défriché un petit peu. Nous avions une petite maison de bois ronds dessus. Le "défrichage" a commencé et plus y (mon père) coupait, plus y'avait d'espaces déserts. On avait une "sucrerie" aussi. Quand on est arrivé là, elle n'était pas grande la maison, mon père l'a "égrandi" assez pour que tout le monde puisse y loger, mais ce n'était pas une grande  maison.

Q.        Comme ça, vous n'aviez pas chacun vos chambres?

R.        On était plusieurs par chambre. Sept ans après leur arrivée, mon père et mes frères ont bâti une belle grosse maison.

Q.        Êtes-vous retournée à l'école après le déménagement?

R.        Je n'ai pas retourné à l'école à Milan. J'ai aidé maman à la maison, je m'occupais des jeunes; ma soeur Florence, la plus vieille, était partie travailler en "dehors" (Sherbrooke).

Q.        Quand vos frères et soeurs ont été plus vieux, qu'est-ce que vous avez fait comme travail?

R.        J'ai travaillé dans des maisons privées de Milan. Je me souviens d'avoir travaillé chez M. Alphonse Boutin, quatre à cinq semaines et il m'a payé juste au "boute" d'une année.  Chez Arthur Olson aussi.

Je devais avoir 17 ans quand j'ai "monté" travailler en ville (Sherbrooke) avec une amie au Mont-Notre-Damepour les soeurs de la Congrégation Notre-Dame. Je travaillais au lavoir, c'est là qu'on lavait le linge. J'ai travaillé là à peu près deux ans. Après deux ans, je trouvais pas qu'on était payé ben cher, on gagnait 12.$ par mois. Dans ce temps-là c'était le prix, ce n'était pas cher mais......  J'ai été travailler dans une maison privée chez un monsieur Racine. Il me donnait 4.$ par semaine, c'était un peu plus que 12.$ par mois. J'ai travaillé là peut-être deux ans encore, après ça, comme ça payait encore plus dans les manufactures, je suis allée travailler pour la "Robin". C'était une manufacture où on fabriquait des habits de soldat. La Robin était située sur la rue King Ouest où se trouve aujourd'hui le Bon Marché. On faisait pas "toute" l'habit, on faisait chacun notre bout. C'était dans le temps de la guerre dans les années 41-42. J'ai travaillé là jusqu'à mon mariage. 

Q.        En parlant de votre mariage, où avez-vous rencontré votre mari?

R.                 J'ai rencontré "Toine" (Antoine Boisvert) à Milan dans une érablière appartenant à son oncle....,

je devais avoir 16 ans. Je ne pensais pas à ce moment-là qu'il deviendrait mon mari plus tard. C'était un homme malade, c'est ce qu'on disait à l'époque que je l'ai rencontré. Il avait été à l'hôpital et on lui avait dit qu'il faisait de la tuberculose. Comme c'était un homme très croyant, il avait "ben" confiance à sa petite statue de St-Antoine, donnée par sa tante religieuse (Alice Bergeron). Il ne voulait pas croire qu'il était malade, en tout cas il est "r'venu". En tout cas, cette journée-là Antoine est demeuré dans la cabane à sucre, il ne fallait pas qu'il sorte dehors parce qu'il pouvait attraper du froid, il devait faire attention. Moi je "chorroyais" les palettes de tir. J'allais lui en porter. Je ne le connaissais pas tellement, je l'avais vu à l'église. Après la journée nous nous sommes en allés chacun chez-nous. . 

Q.        Que s'est-il passé par la suite?

R.        Bien, un bon dimanche soir qu'est-ce qui arrive chez mon père? Antoine avec un cousin.              Le cousin Vital avait demandé à Toine s'il voulait l'accompagner chez les Bergeron, il voulait venir voir Rose-Hélène (il voulait venir me voir). Moi je ne savais pas ça, ils ont arrivé à la maison et j'ai veillé avec Antoine.

Q.        Mais c'est l'autre, le cousin, qui venait pour vous rencontrer?

R.        Oui, mais Vital parlait "jeune", il ne parlait que des chevaux, moi je ne savais pas leur truc. Ils ont bien rit quand ils sont partis de chez-nous. On était assis, et on parlait avec pâpâ. On parlait tous ensemble, tu sais, on était tout en famille chez-nous. C'était la première fois qu'il venait et quand il est parti je lui ai demandé s'il aimait revenir il serait le bienvenue. Ça a continué, je devais avoir 17 ans. Il était guéri à ce moment-là. Il avait trois ans et demi de plus que moi. On s'est laissé deux fois. Je l'ai laissé deux fois. Je ne savais pas ce que je voulais. 

Q.        Est-ce qu'il était beau?

R.        Bien ce n'était pas un homme qui était laid, c'était un homme qui était fin.

Q.            Pourquoi l'avoir laissé deux fois?

R.        Il aimait bien gros, peut-être que c'était ça qui.... Quand tu te sens aimé bien gros de même, on se sent... tu sais c'est pas... Mes petites soeurs étaient fachées, elles, quand je le laissais. Quand il venait, il avait toujours de la gomme pour elles, et ça faisait de la visite. Dans ce temps-là on ne sortait pas et on n'avait pas grand visite non plus qui venait. Alors, elles se fâchaient contre moi mais ça passait. On reprenait. Je le laissais et je le reprenais. La troisième fois, j'ai dit là si je veux m'en débarasser il va falloir que je le "marille". J'avais vingt-deux ans. On s'est marié le 15 juillet 1943 à St-Ambroise de Milan un jeudi matin.

Q.        Où habitiez-vous après votre mariage?

R.        Nous avons eu de la misère à trouver un loyer à Milan parce qu'il n'y en avait pas beaucoup. Nous avons logé chez des amis, (Antoine Delisle), qui eux s'en allaient passer  l'hiver dans un chantier. Ils nous ont laissé leur maison pour en avoir soin, la chauffer, etc. On a resté là six mois de temps. On ne vivait pas tout seul, mes frères Adélard, Pierre             et parfois Jean-Marie pensionnaient à la maison. Quand la famille Delisle est revenue du chantier, il nous a bien fallu louer une autre maison, mais on a pas vécu là longtemps non plus car la maison a été vendue; on a été obligé de changer de place. On a monté dans la maison du C.P.R., maison que la compagnie du chemin de fer louait à ses employés.  Il y avait quatre maisons et juste un loyer qui était libre. Nous ne sommes pas demeurés à longtemps car il est arrivé un homme qui avait plus d'ancienneté sur le chemin de fer que Toine.  Encore dehors...

Q.        Vous ne vouliez pas vous installer sur une terre?

R.        On avait pas d'argent. La terre, Toine en possédait une, ça n'avait pas de sens commencer avec rien. Il travaillait sur le chemin de fer juste à temps partiel, et le restant du temps, quand il n'avait plus d'ouvrage sur le chemin de fer, il travaillait dans le bois à la journée pour un de ses oncles (Lucien Boisvert). Là, quand on a parti de la maison du C.P., on a déménagé dans une autre maison, c'était froid et c'était... les plafonds... l'eau coulait dedans et ils penchaient.  Mes frères ne sont pas venus avec nous. On s'est dit: "On ne passera pas l'hiver ici, il fait trop froid".  Là on a acheté une petite maison. 

Mais y avait quasiment pas de "croisons" dedans, pas de "séparures", les gens qui étaient là avant nous autres ils avaient "démanché" les "croisons" pour chauffer. Comme ça la chaleur se propageait partout. Mais le dehors, c'était une bonne maison. Là on a "arrangé" ça du mieux qu'on a pu et encore une fois, nous ne sommes pas demeurés là encore bien longtemps.

Q.            Combien vous avait coûté cette maison-là?

R.        On avait acheté cette maison-là pour 500.$, dans le temps, c'était pas bien cher et on peut dire que c'était une maison ordinaire. Ce n'était pas une grande maison mais en bas y avait la cuisine, une chambre, y avait pas de salle de bain, c'est nous autres qui l'avons posé mais..... et il y avait une autre pièce où nous aurions pu faire un salon mais comme nous n'avions pas de "set" de salon nous avons fait une chambre à coucher. La maison avait quatre pièces en bas

Q.        Vous n'aviez pas de chambre de bain dans la maison!  Vous alliez dehors!

R.        Bien... dehors... l'été... mais l'hiver on avait des "bassines", des "chiottes". Dans ce temps-            là, c'était comme ça. On a passé "une" hiver, René est venu au monde là. Claude est venu             au monde dans la maison d'Eddy Grenier et René dans la maison qu'on avait acheté. René est venu au monde au mois de septembre et en novembre Toine a fait application pour avoir de l'ouvrage à l'année sur le chemin de fer. Il a eu la place mais c'était dans les États-Unis à East Barnet près de St-Johnsbury au Vermont. De même, Toine a été obligé de partir et de s'en aller commencer son ouvrage 

Q.        Êtes-vous, les enfants et vous, partis avec lui?

R.        Non, on n'avait pas encore trouvé de loyer là-bas et comme je ne voulais pas "rester" toute seule, je me suis en allée vivre chez mon père avec Claude et René. J'ai passé l'hiver chez mes parents et au mois de mars Toine a loué un logement et nous avons déménagé aux États-Unis. On est demeuré là dix-huit mois. Denis est venu au monde là-bas. Denis avait deux mois quand nous sommes revenus à Milan, voisin du presbytère, à loyer encore. C'était la maison à Green (un écossais). Diane et Michel sont venus au monde là. Quand Michel est venu au monde, on avait acheté notre petite maison, mais elle n'était pas prête pour s'en aller dedans....

Q.            Pourquoi êtes-vous revenus au Canada?

R.        Moi j'aimais pas ça. J'avais passé mon temps à être malade et quand est venu le temps pour appliquer du bord du Canada, on l'a fait et Toine a obtenu le poste. Il avait du travail   pareil.  On s'ennuyait de pas voir de monde... de monde... on était parmi le monde là-bas, seulement c'était des anglais. Il y avait une anglaise qui était bien fine elle, mais le "boss" canadien, n'était pas du monde comme on dit.

Q.        Mais avez-vous appris un peu d'anglais?

R.        Très peu, le peu d'anglais que j'avais, m'avait été montré par des amis écossais qui étaient assez nombreux dans Milan. On ne sortait pas beaucoup, peut-être que si nous avions été obligés de demeurer plus longtemps... Quand la voisine voulait me parler et qu'elle voyait que je ne comprenais pas, elle disait: "On va regarder dans le dictionnaire", et elle me montrait la signification des mots qu'elle voulait dire. J'aurais appris "tout probable". 

Q.        Est-ce que la maison que vous avez achetée était neuve?

R.        Non, la maison que nous avions achetée était âgée, nous l'avons déménagée sur notre terrain et là, Toine a commencé à la réparer. C'est en se faisant préparer du bois au moulin à scie que son accident est arrivé; en allant voir si son bois pour les armoires était prêt.

Q.        Quel accident?

R.        La mort de Toine. Le moulin à scie a "échappé" comme ils disaient. Les roues se sont mises à virer sans les "straps" dessus et une grosse poulie a "r'volé" sur sa tête. Il s'en venait dîner à la maison. Il a arrêté au moulin pour voir si son bois "pleiné" était prêt et             c'est là que l'accident est arrivé.  Il est mort sur le coup;  c'était un 13 février 1951.

Q.        Savez-vous ce qui a pu se produire pour que la poulie lâche?

R.        Ça, je ne le sais pas trop. Quand ça roule il faut qu'il se produise quelque chose, je ne sais pas si c'est de l'eau ou... en tout cas, il faut que ça force pour quelque chose, et le moulin est parti de même à "lège". De même ça été assez vite, les "straps" ont lâché et ça continué à virer ces poulies-là. Il y en a une qui s'est détachée et Toine était là......

Q.        Y avait-il quelqu'un d'autre sur place?

R.        Il n'y avait pas personne aux alentours, mais Toine venait juste de parler à Jules, (mon frère, donc son beau-frère), qui lui travaillait au moulin.

Q.        Est-ce que votre frère a vu l'accident arriver?

R.        Bien, il l'a vu... quand il a entendu le "barda" qu'a fait la poulie, lui et d'autres qui étaient au moulin ont

regardé et il était là lui, y était.... Jules n'a pas dû avancer bien gros.... Jules, pensionnait à la maison dans ce temps-là. Toine n'est pas venu dîner à la maison.  Je voyais bien que ça voyageait dans le village sur le chemin de fer... je voyais des gens se diriger vers le moulin à scie et  en revenir.

Q.        Vous avez vu tout ça?

R.        Bien, je guettais. Toine était supposé venir dîner et là je voyais du monde à la course, ça revenait et ça retournait. Quand je me suis rendue compte qu'il était de plus en plus en retard, je me suis posée des questions, j'ai dit: "Si c'est Jules qui a de quoi, Toine serait venu m'avertir mais là c'était Toine!"

Q.        Est-ce que vous saviez qu'il était au moulin à scie?

R.        Je savais qu'il travaillait dans ce coin-là. Je ne savais pas si tout ce "remu ménage" se passait au moulin à scie dans ce temps-là, mais lui y travaillait juste à côté. Là, le docteur et quelques voisins arrivent à la maison et le docteur m'annonce la terrible nouvelle. Le curé lui ne voulait pas venir, il ne se sentait pas capable. Après ça, j'ai vu monter l'ambulance. J'étais enceinte de sept mois quand Toine est mort... et ça faisait sept ans et sept mois que nous étions mariés.

Q.        Vous aviez combien d'enfants à ce moment-là?

R.        J'avais cinq enfants quand c'est arrivé: Claude, René, Denis, Diane et Michel et trois semaines après le décès de Toine, j'ai accouché de jumeaux (Jean-Guy et Jean-Luc). Au lieu d'avoir un enfant, j'en avais deux.... Ça faisait dur. J'avais demandé à Toine, tu sais je lui parlais même s'il n'était plus là... je lui ai dit: "cet enfant-là (à ce moment-là, je pensais que j'allais en avoir just'un), je ne veux pas l'élever. Tu ne l'as pas connu, je veux que tu viennes le chercher après le baptême". Il me semble qu'une personne qui n'a pas connu son père... ça ne peut que le rendre malheureux, je ne voulais pas que cet enfant souffre de ça.... mais je n'ai pas été exaucé.

Q.            L'accouchement a dû être pénible?

R.        Quand le "mal" m'a pris, j'ai monté à Mégantic pour avoir les bébés. Le docteur Bolduc est venu me voir et mettant sa main sur mon ventre il a dit: "il va venir par les pieds, ça va bien aller pareil". J'ai eu envie de lui dire que s'il sentait des pieds en haut, moi je sentais des pieds en bas mais je n'ai pas parlé. J'avais... j'avais trop de peine encore et je ne voulais pas penser qu'il puisse y en avoir deux.  Je ne lui ai pas répondu.

Q.        Saviez-vous que vous alliez avoir des jumeaux?

R.        Je ne le savais pas... heu!... je ne le savais pas... la femme docteur que j'avais été voir à Scotstown, m'avait dit: "Si je ne me trompe pas, t'as des jumeaux". Mais moi j'en voulais pas. J'ai dit à Toine: "J'en aurez pas, j'en veux pas, j'en aurez pas!", et je n'y avait pas "repensé" jusqu'à la naissance des jumeaux. Un premier bébé se présente. J'étais endormie un petit peu. Tu sais on se réveille un peu et j'ai entendu le docteur dire à la garde, en anglais: "Il y en a un autre". "Maudit!" que j'ai dit et j'ai "piqué" une crise, ça m'a donné tout un coup. Je n'ai pas pu réagir bien longtemps parce qu'il m'ont rendormi encore pour... Les enfants sont venus au monde environ une minute, une minute et demi entre chaque. Ça n'a pas été très long.. 

Q.        Vous avez "piqué" une crise?

R.        Aye..., quand j'ai entendu dire deux, j'en voulais même pas un et là j'en avais deux... en tout cas, le docteur a été bien bon. Il voulait les prendre, les garder et les élever. "Des enfants", j'ai dit: "ça s'donne pas". Il m'a dit: "Je vais les garder un mois à l'hôpital pour te donner une chance de récupérer. Il ne me connaissait pas, c'était la première fois que je prenais ce docteur-là. Et il a rajouté: "On va leur donner tous les soins qui leur seront             nécessaires et au bout d'un mois tu viendras les chercher et tu pourras venir les voir aussi".  Il a été bien bon.

Q.        Est-ce que tous vos enfants sont venus au monde dans un hôpital?

R.        Non, les autres sont venus au monde à la maison. Pour Claude c'est Mme Vachon dans le rang à maman. Elle se déplaçait quasiment pour toutes les femmes. Nous n'avions qu'à aller la chercher et elle venait. René c'est Mme Couture, quand elle est arrivée suivie du docteur, le bébé était au monde. Je n'ai pas eu des accouchements difficiles. C'est toujours assez dur mais quand ça ne dure pas longtemps c'est moins pire. Denis lui, est venu au monde dans un hôpital aux États-Unis. Diane, c'est la "mère" Honoré Boisvert, une tante à Toine. Michel aussi est venu au monde tout seul. Maman et pâpâ étaient dans la maison avec moi. Maman a dit: "Assis-toi, le docteur va arriver", (rire) je lui ai dit: "Va prendre la place à pâpâ il guette dehors". Elle était nerveuse. Il n'y avait pas de numéros de porte dans ce temps-là. Mon père attendait l'auto du docteur et comme il était tard, il avait une lumière dans les mains pour montrer que c'est à cet endroit que l'accouchement avait lieu.  Quand il est arrivé, le bébé l'attendait. Il a coupé le cordon de Michel, a lavé le bébé et m'a mis au sec. Une heure après, tout était fini et le docteur est reparti.

Q.        Y avait pas de piqûre dans ce temps-là?

R.        Non non, quand on était aux maisons il n'y avait pas "d'endormitoire". Quand le docteur arrivait comme à Claude, il a eu le temps de m'assommer un petit peu. Il nous faisait renifler du chloroforme. Il m'en donnait pas gros. Les docteurs n'en donnaient jamais gros pour un accouchement. René, je n'ai pas été endormie car le docteur n'était pas arrivé.  Toine était parti téléphoner au docteur. Il est venu au monde tout seul. J'ai demandé à Toine de venir tourner le bébé de bord, j'avais gros de l'eau et je ne voulais pas que le bébé ait la face dans de l'eau.

Q.        Vous étiez toute seule!

R.        Bien Toine entrait dans la maison quand le bébé a passé. Là, il a tourné le bébé et ça n'a pas pris de temps que le docteur est arrivé et  la femme aussi.

Q.        Votre mari a toujours été là à vos accouchements?

R.        Oui, il a toujours été là. À l'hôpital, à Denis, il était venu me voir dans l'après-midi. Il est reparti à quatre heures et quart et le bébé (Denis) est venu au monde à six heures vingt. Il est arrivé à sept heures. Mais de toute façon, il n'aurait pas eu le droit d'entrer dans la salle des accouchements. Dans ce temps-là, les hommes n'entraient pas dans les salles des accouchements. C'est pareil comme on voit dans les films, ils attendaient dans les corridors et le docteur venait leur annoncer qu'ils étaient père. 

Q.        Pour en revenir à ce que nous disions, comment s'est fait le retour des jumeaux à la maison?

R.        Après un mois à l'hôpital, je suis allée chercher les jumeaux. Puis ma cousine (Léonora Couture) de Mégantic, la marraine de Jean-Guy un des jumeaux, est venue m'aider à les ramener à la maison. L'hiver, comme les chemins étaient fermés, nous avons dû prendre le train. Dans ce temps-là, comme les chemins n'étaient pas ouverts à la circulation des autos, les seuls transports existant étaient le train et les "sleighs" tirées par les chevaux.

Elle est venue me reconduire à la maison avec les deux enfants puis elle est repartie le soir. J'avais fait garder les autres enfants par la petite Lapierre. Puis maman est venue demeurer avec moi une bonne "secousse" après la sortie des bébés de l'hôpital.

Q.        Avez-vous travaillé à l'extérieur de la maison après la venue des enfants?

R.        Je n'ai jamais travaillé à l'extérieur après mon mariage, juste à la maison. Il n'y en avait pas d'ouvrage à Milan, quand bien même qu'une personne aurait voulu travailler. Même dans les villes l'ouvrage pour les femmes était rare. Les femmes qui travaillaient dans les campagnes étaient des maîtresses d'école ou elles travaillaient au bureau de poste. Dans ce temps-là, les femmes demeuraient à la maison et elles élevaient leurs enfants. Moi avec cinq enfants et toute seule en plus,  j'en avais plein les bras.

Q.        Quel âge avaient les enfants à la mort de leur père et comment ont-ils manifesté leur ennui?

R.        Claude avait presque sept ans; Toine est mort dans le mois de février et Claude est venu au monde dans le mois de juin. René avait quatre ans et demi, Denis trois ans et demi, Diane deux ans et demi et Michel avait un an et demi. Claude ça pas été drôle, il était assez vieux pour savoir que son père était mort. Après la mort de Toine, il voulait que toute ma famille, (mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs), déménage dans notre maison. Il se sentait seul, il a dit à maman: "On vendra un poële, un frigidaire... etc". Il voyait bien qu'il y avait des meubles en double et qu'il fallait arranger tout ça. René, lui, je n'ai pas vu de réaction sur le coup. À ma connaissance, ça été un peu plus tard. Une journée qu'il y avait des gens à la maison, on se met à parler de Toine, de sa mort et on pleure; c'était le seul sujet de conversation, on ne peut pas faire autrement. Après leur départ, René est allé à la fenêtre et il a dit: "Moi aussi je vais aller voir mon père, je vais m'en aller au moulin et je vais aller le voir". Il croyait qu'il fallait absolument aller au moulin pour se faire tuer et ainsi rejoindre son père. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que je n'étais pas la seule à avoir de la peine.

Q.        Est-ce que les jumeaux étaient en santé?

R.        Un des jumeaux, Jean-Guy était en santé mais l'autre, Jean-Luc, était atteint de mongolisme.  C'est une épreuve supplémentaire qui s'abat sur moi. 

Q.        À la naissance, est-ce que vous saviez qu'un des jumeaux était mongol?

R.        Bien, je l'ai su moi... peut-être que si je n'avais pas été dans la peine, penser juste à Toine, peut-être que je m'en serais aperçue plus tôt. Je voyais bien que Jean-Guy "profitait" et était plus vigoureux que Jean-Luc. Jean-Luc ne changeait pas beaucoup et comme les deux petits couchaient dans la même couchette, la différence entre les deux était évidente mais je ne pensais pas plus loin... ce n'est pas ça qui me préoccupait le plus... j'avais les idées ailleurs. Un jour, ma belle-soeur, Estelle, vient à la maison et en voyant de la façon qu'elle examinait Jean-Luc, il devait avoir deux ou trois mois, j'ai eu l'idée de lui demander: "Est-ce que c'est ça?" Mais je n'ai pas osé car j'avais peur qu'elle me dise: "Oui". C'était fou mais c'était comme ça.

La Gare

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