Q. Est-ce que d'autres personnes s'en sont rendues compte?
R.
Il y avait une "garde-malade" de Mégantic qui venait visiter
les mamans après leur accouchement. À sa première visite, elle examine les
petits et elle remarque qu'effectivement il y en a un plus petit que l'autre.
Elle a conclu que Jean-Luc aurait peut-être été conçu après Jean-Guy, ce qui aurait très bien pu arriver.
Q.
Au fur et à mesure qu'ils vieillissaient, voyez-vous plus la différence
entre les deux?
R.
À un moment donné, comme les jumeaux couchaient dans la même
couchette, j'ai été obligé de les séparer. Jean-Guy prenait de plus en
plus de "pic" et il aurait pu blesser Jean-Luc. Et puis quand
j'allais donner le boire à Jean-Luc la nuit, je réveillais l'autre qui lui,
passait toutes ses nuits. Ce n'était pas des enfants agités, on ne les
entendait pas. Tout ce que Jean-Luc a appris à faire, c'est de se tourner sur
le ventre et de se mettre à quatre pattes. Il a jamais essayé de se lever,
de faire comme son frère C'est comme s'il n'avait pas aucune connaissance de
ce qui se passait autour de lui. Il avait pris la mauvaise habitude de se
cogner la tête tout le temps après la tête de sa couchette. On aurait dit
qu'il était programmé comme un cadran et ça durait à peu près vingt
minutes et quand il était fatigué, il se recouchait. À son réveil tout ça
recommençait. On m'avait dit que ces enfants-là avait quelque chose dans la
tête qui les portait à se frapper, du moins c'est ce que le mien faisait.
Q.
Avez-vous consulté un médecin pour Jean-Luc?
R. Deux ans après l'accouchement, j'ai été voir le docteur et le docteur m'a dit qu'il ne fallait pas que je garde le petit à la maison. Ce n'était pas bon pour moi et moi je savais que pour moi c'était énervant parce que c'était jour et nuit le "fessage" et il a dit que c'était encore moins bon pour les enfants. Les autres ne s'en étaient pas encore aperçus parce que quand je suis arrivée à la maison et que je leur ai expliqué ce que le docteur m'avait dit, ils ont tous couru voir le petit. Il avait deux ans. Je leur ai dit que Jean-Luc était malade et que je le placerais aussitôt qu'ils (le docteur et le curé) lui trouveraient une institution. J'ai donc été le reconduire dans une institution pour enfants handicapés à Baie-St-Paul
Q.
Ça dû être très difficile pour vous?
R.
Oui, très. Ce fut très pénible pour moi d'aller donner mon enfant.
J'ai fait le voyage seule avec Jean-Luc. J'ai pris le train et le premier soir
j'ai couché chez une cousine à Mégantic.
Le lendemain matin j'ai repris le train très tôt en direction de Québec.
Là, j'ai dû attendre quelques heures l'autre train qui se rendait à
Baie-St-Paul. J'aurais aimé avoir quelqu'un avec moi. Mais j'étais pauvre,
je ne pouvais pas payer un billet de train supplémentaire et dans la famille,
soit que ceux qui auraient pu m'accompagner ne pouvaient pas, ou ceux qui
auraient pu n'avaient pas d'argent pour le voyage.
À
mon arrivée là-bas, vers l'heure du souper,Jean-Luc avait le choléra. Il était
tout "graissé", c'était la première fois qu'il était malade. Les
religieuses nous ont bien reçus, j'ai fait son admission puis j'ai rencontré
un médecin de l'hôpital qui voulait avoir des renseignements sur Jean-Luc;
une religieuse est arrivée dans le bureau et a pris Jean-Luc. Je ne l'ai pas
revu, je n'avais pas le droit, ni moi ni personne, d'aller voir où étaient
les enfants. Dans les débuts, les religieuses faisaient visiter mais je ne
sais pas ce qui est arrivé au juste. Elles avaient eu des démêlés avec les
journaux et les visites étaient interdites. Les seuls handicapés que j'ai
vu, c'est à mon réveil le matin. J'ai été surprise de voir des grands, des
hommes, ils faisaient le ménage et c'était beau de les voir travailler; ils
passaient la vadrouille et ils le faisaient très bien. J'ai vu aussi des
grands travailler sur la ferme que les religieuses possédaient, ils savaient
quoi faire. Elles n'avaient pas besoin de leur répéter plusieurs fois ce
qu'ils avaient à faire.
Q.
Est-ce que vous l'avez revu?
R.
Je n'avais pas les moyens d'aller le voir, et je ne sais pas si j'avais
eu les moyens si j'y "serais" retournée parce que j'avais trouvé
ça assez effrayant. À mon départ de l'hôpital, je m'étais dit que je n'y
retournerais jamais. Je m'étais dit que je n'y retournerais pas, mais j'y
suis allée avec René il y a quatre ans.
Q.
Aviez-vous de ses nouvelles souvent?
R.
Les religieuses me donnaient des nouvelles, la directrice était la
soeur de notre curé (Alphonse Tremblay). À toutes les fois qu'elle écrivait
à son frère, il y avait des nouvelles de Jean-Luc pour moi. Un an après son
entrée à l'hôpital, dans une de ses lettres, la directrice m'annonçait que
Jean-Luc avait un autre choléra et qu'elle ne croyait pas qu'il allait s'en
remettre. L'année d'ensuite le 26 janvier 1955, c'est un autre choléra qui
l'a emporté. Il avait presque quatre ans. Ce sont elles qui ont
"vu" à ses funérailles et à son enterrement. Il a été enterré
dans leur cimetière à Baie-St-Paul.
Q.
Est-ce que sa mort vous a fait beaucoup de peine?
R.
La peine, je l'ai eu quand je suis allée le porter là-bas. Quand on
m'a annoncé son décès, ce fut comme un soulagement... ça nous fait
toujours une certaine... mais moi après tout ce que j'avais passé de
vraiment triste j'ai dit: "Merci Mon Dieu", et pour lui ça dû être
une délivrance.
Q.
Vous aviez six enfants, comment vous vous en tiriez?
R.
J'avais six enfants à m'occuper. J'avais la pension des mères nécessiteuses,
mais ce n'était pas gros. Les mères nécessiteuses étaient des veuves. Pour
six enfants et moi, ça me donnait 36.$ par mois. Les allocations familliales
me donnaient 1.$ par enfant par mois et quand Jean-Luc est décédé, le
gouvernement m'a enlevé 2.$ par mois. L'épicerie ne coûtait pas cher comme
aujourd'hui mais on était pas capable "d'arriver" juste avec ça.
Si je n'avais pas eu chez-nous, ma famille, pour me donner de la viande quand
il faisait "boucherie", du bois et d'autres produits de leur ferme,
je ne veux pas penser à ce qui aurait pu nous arriver. Ce sont mes frères
qui sont venus terminer les réparations de la maison.
Un
voisin écossais dans le village n'en revenait pas de voir six frères
travailler ensemble pour aider leur soeur, il trouvait ça impressionnant. Lui
aussi c'était un ami qui me donnait le beurre car il possédait une
beurrerie. On me donnait aussi du lait. Il y avait trois laitiers dans le
village. Un autre écossais, quand il avait trop de lait, il téléphonait à
mon voisin pour qu'il dise aux petits gars (à mes gars) d'aller chercher le
surplus de son lait. Ils partaient avec leurs bouteilles vides et ils les
remplissaient. Les écossais faisaient beaucoup de dessert et ils y en avaient
toujours pour moi.
Q.
Comme ça, vous avez eu beaucoup d'aide!
R.
J'ai eu beaucoup d'aide de toute sorte. Ca me dépasse, il y a du
miracle en quelque part qui se fait parce qu'on n'aurait pas pu
"arriver" autrement. Je ne sais toujours pas comment j'ai passé au
travers avec le peu que j'avais, c'est du ressort des miracles. Chez nous ne
m'ont pas laissé toute seule. Même chose chez M. Boisvert, mes
beaux-parents, ils étaient présents. Ils ne pouvaient pas m'aider autant que
"chez-nous" financièrement parce qu'ils n'avaient pas les moyens
mais seulement ils m'aidaient autrement. Quand j'avais besoin de faire garder
par exemple. Ils demeuraient à Milan aussi. J'ai eu de l'aide et j'ai été
aimé, c'est gros ça! Quand quelqu'un passe à travers des
"affaires" de même et qu'il demeure loin de sa famille, ça doit être
plus difficile d'avoir autant d'aide tandis que nous autres c'était... Un
autre voisin aussi qui nous a beaucoup aidé, c'est M. Grenier. On le
surnommait "Piwitt", il nous voyageait partout... Les gens ont
été bien bon.
Q.
Pourquoi êtes-vous partis, les enfants et vous, de Milan?
R.
À Milan l'école
finissait en septième année. Claude avait été faire sa huitième année à
Scotstown, il pensionnait chez ma soeur Agathe. M. le curé allait le
reconduire lui et une petite fille orpheline de mère qu'il avait pris en
"élève". Je me suis dis, si je ne m'en "va" pas en ville
ça va finir là. À Milan, il n'y avait pas de travail pour les jeunes. Alors
j'ai décidé de m'en aller vivre à Sherbrooke, c'était dur, c'était en
1958. J'ai quasiment donné ma maison, je l'ai vendue 2,000.$
Dans
le temps j'aurais peut-être pu avoir 5 000.$. Les acheteurs étaient rares.
Claude avait 14 ans. Il a été à l'école Larocque et après il est allé à
l'école technique sur la rue Camiran où il a fait son cours de menuiserie.
René a fait seulement sa 9ième année, Denis sa 12ieme, Diane sa 12ième. Ça
coûtait rien les envoyer à l'école. Plusieurs fois même, j'ai eu les
livres "gratis" à cause de ma condition financière. Ils pouvaient
aussi se passer les livres d'un à l'autre. C'était les mêmes livres qui
revenaient d'année en année dans ce temps- là..
Q.
Est-ce que les enfants ont eu de la difficulté à se trouver du
travail?
R.
Les enfants ont été chanceux, Claude travaillait pour M. Gingras dans
la menuiserie. Il a vendu son commerce à ses enfants qui eux ont investient
beaucoup trop. Ils ont tout perdu. Mon
propriétaire offre à Claude d'aller travailler au bureau de poste. Les
autres petits gars travaillaient au bureau de poste quatre heures par les
soirs après l'école et ça leur faisait un peu d'argent de poche. Claude
lui, ça ne le tentait pas bien gros. Il avait dit: "Je ne resterai pas
toujours là". Aujourd'hui il est encore à l'emploi des Postes
Canadiennes..
Claude,
René et Denis se sont tous placés au bureau de poste et ils se sont mariés.
Diane a travaillé un an dans une banque avant de se marier. Je tombais seule
avec Michel et Jean-Guy. Michel lui, c'est en électricité qu'il a étudié.
Il a fait application à la John Mansville d'Asbestos et il a été accepté;
Jean-Guy est entré dans la Sûreté du Québec. Il a aussi joué au hockey.
Il s'est rendu jusqu'au junior majeur. Ils ont tous joué au hockey entre
eux-autres et aussi dans des petites ligues.
Q.
Êtes-vous demeurée toute seule après le départ des enfants?
R.
Quand Diane s'est mariée, elle s'en est allée vivre à Hartford dans
le Connecticut. Ils ont eu un bébé là-bas et comme elle s'ennuyait beaucoup
ils ont décidé de revenir à Sherbrooke. Ils ont demeuré avec moi un petit
bout de temps et quand ils se sont trouvés un grand loyer dans l'est de la
ville, tout près de l'hôpital où je travaillais, je suis déménagée avec
eux autres et Michel qui voyageait soir et matin pour son travail à Asbestos.
J'ai vécu une dizaine d'année avec Diane et Roméo. En premier sur la 8ième
avenue, puis à leur maison de Fleurimont et aussi sur la petite ferme que Roméo
avait acheté à Stoke. Quand ils
ont décidé de revenir à Sherbrooke, j'ai été vivre avec ma soeur Agathe
sur la 3ième avenue. Après quelques années, je me suis "pris" un
logement et j'habite seule depuis sur la rue Quatre-Saisons.
Q.
Vous ne vous sentez pas abandonnée?
R.
Pas du tout, c'est moi qui l'a voulu de même et comme ça, je peux
vivre ma vie à ma façon.
Q.
Vous avez travaillé à l'extérieur!
R.
J'ai commencé à travailler en 1968, à l'âge de 47 ans à l'hôpital
St-Vincent. C'est l'année que Denis et Diane se sont mariés. J'en ai marié
quatre dans un an et demi. Claude et René s'étaient mariés en 1967. Quand
les enfants ont commencé à travailler, on respirait mieux. Ils me donnaient
une pension, on était plus à l'aise. J'ai demandé à une cousine (Jemma
Duquette Letarte) d'essayer de me trouver un poste à l'hôpital. Ça pas été
long et j'ai commencé à travailler dans les cuisinettes et à la cuisine
centrale. J'ai travaillé là seize ans, jusqu'à ma retraite. J'ai trouvé ça
pénible de partir le matin, jour après jour, mais il fallait que je gagne de
l'argent pour survivre. Je n'avais plus les pensions que les enfants me
donnaient à toutes les semaines car comme je l'ai déjà dit, quatre se sont
mariés dans la même année.
Q.
Mais qu'est-ce que vous avez ressentie quand vous avez pris votre
retraite?
R.
Quand j'ai arrêté de travailler, je me suis sentie libre. Je n'ai pas
regretté et je n'avais pas honte,
au contraire, j'étais fière de prendre ma retraite. Je pouvais maintenant
faire ce qui me plaisait quand ça me plaisait.
Q.
Au fait, vous n'avez jamais pensé refaire votre vie?
R.
Non, je ne voulais pas et je ne faisais pas "exprès" non
plus. Quand les gens me disaient,
je vais te faire rencontrer quelqu'un, des affaires de même je n'en voulais
pas. Je m'étais dit: "Faut pas". Avec six enfants, imagine toi la
bagarre qu'il y aurait eu... parce que des enfants, il faut être le père et
la mère pour "endurer" ça parce que... ca marche pas...
non... non... Tu sais, nous autres, si on est faché contre un enfant
t'as pas besoin de faire d'efforts pour que ça revienne, tu l'aimes déjà.
Mais un étranger s'il a quelque chose avec quelqu'un, ça revient pas.
Q.
Vous êtes "restée" seule pour les enfants?
R.
Bien c'était pour les enfants... et ça ne me le disait pas non plus
parce qu'une personne qui aurait dit je veux me marier... il y en a des gens
qui avaient des familles et qui se remariaient. Non, moi ça ne m'a jamais
"tenté" et je n'ai pas sorti non plus pour en rencontrer, ça ne
m'intéressait pas. Une fois les enfants partis, ça ne m'a jamais dérangé
non plus. J'ai jamais sorti. Dans le fond, je n'étais pas une "grosse
sorteuse". J'étais habituée de vivre à la maison et je pense que c'était
moi ça un peu de ne pas être "sorteuse". Bien sûr que j'aurais
aimé sortir un petit peu plus, mais on avait pas d'argent.
On était pas capable d'aller bien loin. On allait à l'église parce
qu'on donnait ce qu'on voulait mais ailleurs, au théatre par exemple, très
rarement. Depuis ma retraite, j'ai fait quelques voyages à l'extérieur du
pays, j'ai bien aimé ça.
Q.
Commencez-vous a en profiter un peu?
R. Là je n'ai rien à redire. J'ai ma maison (mon appartement), je suis assez en santé pour l'entretenir et me faire a manger. Moi, si je devais m'en aller demeurer dans une résidence pour personnes âgées, ce que je trouvrais le plus difficile, ce serait de ne pas manger à l'heure que j'aimerais. Je ne peux pas dire que j'ai été une femme "maladive" et je ne suis pas ennuyeuse non plus. Pour sortir il faut que je me pousse dans le dos. Je suis bien chez-nous. Des activités comme le bingo ou des "soirées rencontres", je n'ai rien contre mais ça ne me dit rien. Quand j'étais plus jeune je n'aimais pas le bingo parce que je ne gagnais jamais. Toine gagnait. Je changeais de feuilles avec lui, y gagnait sur la mienne... et moi je ne gagnais pas. Je lis beaucoup, je fais des mots croisés, je vais faire mes "commissions" et je couds encore un peu. Je fais de la généalogie, j'ai toujours quelque chose à faire.
Q.
Qu'est-ce qui vous tient le plus à coeur aujourd'hui?
R.
Bien sûr, ce qui me tient le plus à coeur, c'est de voir que tous mes
enfants ont réussi dans la vie. C'est
de voir qu'ils sont heureux. Il y a aussi le fait que je suis encore en bonne
santé et que je n'ai pas de problèmes de santé. D'ailleurs, je souhaite le
rester encore un bon bout de temps. C'est
ce que je veux par dessus tout.
Q.
Avez-vous des biens matériels auxquels vous tenez plus que tout?
R.
Pour moi, il n'y a rien sur terre qu'on apporte au paradis alors...
mais il y a une chose que
je suis heureuse d'avoir par contre, sans pour autant vouloir l'amener
au paradis, et c'est mon chalet.
Q.
Voulez-vous me parler de votre chalet?
R.
Le chalet a été pour moi un rêve réalisé, oh mon Dieu,
j'ai été très heureuse d'avoir enfin un chalet. J'avais toujours rêvé
d'en avoir un. Quand les enfants étaient jeunes, nous
allions au chalet de M. Wilfrid St-Laurent au lac Aylmer. Ils (Monsieur
et Madame St-Laurent) nous "ammenaient" passer une semaine, parfois
deux semaines, je ne trouvais pas ça long. Mais quand nous avons acheté le
chalet, nous avons dû faire attention et de
ne pas tout vouloir réparer la même année. On a commencé
tranquillement et aujourd'hui nous avons ce que nous désirions. Si René ne
nous avait pas aidé, nous n'aurions pas pu acheter le chalet. Nous n'aurions
pas eu assez d'argent. Nous avions emprunter un peu mais ce n'était pas
suffisant. René a donc reporté l'achat de son auto et c'est avec cet
argent-là que nous avons réussi. Quand je me rendais au chalet, je volais.
Je vole toujours d'ailleurs! Le chalet appartient toujours à Claude, René et
moi.
Q.
Considérez-vous que la vie a été bonne pour vous?
R.
J'ai été chanceuse, j'ai eu de bons enfants. Avec cinq garçons,
j'aurais pu avoir de la misère. Ce qui a beaucoup aidé selon moi, c'est le
sport. Ils étaient sportifs et ils ont joué.
Tu sais, comme ça ils se "dépensaient" et ne pensaient pas
à d'autres choses. Je leur avais fait une année, de beaux pantalons de
hockey J'avais été faire poser les oeillets chez un cordonnier J'étais bien
fière de mon travail et eux-autres, pour une fois avaient de vraies culottes
de hockey. D'ailleurs, je
cousais pas mal tous les vêtements de mes enfants étant donné qu'on était
pauvre. Le plus souvent, les choses du plus vieux faisaient aux plus jeunes,
hein!, c'était comme ça, etc. Il fallait se débrouiller avec ce qu'on
avait, on n'avait pas le choix. Pour répondre à ta question, je crois que la
vie n'a pas toujours été facile avec moi. J'ai traversé beaucoup d'épreuves
et je ne sais pas comment j'ai fait. Je remercie le ciel à tous les jours de
m'avoir aidé parce que sans l'aide du bon Dieu et de mon mari au ciel, je
serais sûrement morte à l'heure qu'il est.
Q.
Justement, comment voyez-vous la mort? Avez-vous peur?
R.
Peur non, mais certaine crainte de l'inconnu et surtout de laisser tous
ceux que j'aime. Tous les jours
j'y pense à la mort. À mon âge, je sais que sa viendra un jour et je
souhaite de mourir en santé si Dieu le veut.
Q.
Pour tout de suite vous êtes en bonne santé, mais avez-vous songé
aux conséquences du
vieillissement, comme la perte d'autonomie par exemple?
R.
En vieillissant, on perd toujours des capacités, mais présentement je
n'en ai pas perdu assez pour arrêter de travailler. Je vis seule dans mon
loyer de trois pièces, je fais mes "commissions", je vais à la
ville, je vais visiter mes enfants et amis.... Alors j'y pense plus ou moins.
Peut-être que plus tard j'en prendrai plus conscience et là je réagirai. En
attendant, j'espère garder toute ma tête et toute ma "motricité"
le plus longtemps possible!
Q.
Pour terminer, est-ce que vous vous sentez bien entourée dans le
besoin?
R.
Oui. Dans le moment je n'ai pas besoin beaucoup d'aide comme je l'ai
dit, car du côté santé, ça va bien. Mais si j'avais de la difficulté, je
suis certaine d'avoir toute l'aide que j'aurais de besoin car j'ai de bons
enfants et amis qui prendraient soin de moi. Il y a aussi les établissements
pour personnes âgées. Même si je n'aime pas ça (parce qu'on mange pas
quand on veut), je sais qu'ils sont quand même bien adaptés pour nous car
ils ont des spécialistes, des docteurs qui viennent à chaque semaine, et
tout ce qu'on a de besoin.
Q.
Croyez-vous que les personnes âgées ont une place dans la société?
R.
Oui!..., je pense que oui. Dans mon temps, on ne vivait pas aussi vieux
qu'aujourd'hui.... ça fait que... il n'y avait autant de chose pour... Je parle
des soirées organisées juste pour les vieux, ainsi de suite. Mais aujourd'hui,
y a pas de problèmes et je suis de "ceuses" qui pensent qu'on peut être
utile pour les jeunes, comme pour ton travail!!! (rire!) Vous les jeunes, vous
avez besoin de nous autres les vieux autant que les vieux on a besoin de vous
autres.
Q.
C'est terminé grand-maman, je vous remercie beaucoup d'avoir répondu à
toutes mes questions!
R.
Ça m'a fait plaisir.... et s'il te manque quelque chose, tu n'as qu'à
m'appeler.
Q.
Merci beaucoup!
Ma
grand-mère a toujours travaillé fort tout au long de sa vie, surtout depuis
qu'elle s'est retrouvée veuve avec ses enfants à élever seule. Elle a quand même
eu beaucoup de courage, pour avoir fait tout ce qu'elle a fait et pour avoir
traversé tout ce qu'elle a traversé. Ça prend de la détermination et ça, ma
grand-mère en a énormément. Elle ne s'est jamais plaint, même si la vie n'a
pas toujours été facile pour elle. Elle est toujours souriante et prête à
aider ceux qu'elle aime, remerciant le Seigneur pour ce qu'il lui a donné tout
en souhaitant que l'avenir soit encore meilleur pour elle.
Pour
ma part, j'ai adoré cette expérience. Ma grand-mère m'a fait de belles
confidences et m'a parlé, comme elle ne l'avait jamais fait auparavant. Disons
que ce genre d'entrevue rappelle des souvenirs et que cela se fait toujours avec
beaucoup d'émotions. J'ai trouvé un peu difficile les moments de l'entrevue où
elle parlait de son mari qui est décédé, de son enfant qui était
"mongol" et de la mort. On peut dire que ce n'est jamais drôle de
raconter et d'écouter ce genre de chose. Cependant, elle est confiante en
l'avenir et avec sa foi, elle se sent capable d'affronter les bons et les
mauvais jours qui s'en viennent. Sachant que le vieillissement, petit à petit,
la rapproche de la mort, elle tente de profiter pleinement du temps qui lui
reste.
C'est une grand-mère merveilleuse et pleinement épanouie, qui aime la vie et qui l'apprécie comme elle est. À la regarder agir, je ne peux qu'envier sa personnalité et réaliser qu'au fond, les personnes âgées valent la peine d'être écoutées car elles renferment des richesses inestimables. Finalement, elle m'a montré que vieillir, ce n'est pas la fin du monde, en autant qu'on l'accepte. Il faut regarder la vie en face et ne pas avoir peur de foncer. C'est ce que ma grand-mère m'a fait découvrir. Vive la vieillesse! Grand-maman, je vous aime.