Le harcèlement moral
Chapître 4
La communication perverse
LA MISE EN PLACE DE L'EMPRISE UTILISE DES PROCÉDÉS QUI DONNENT L'ILLUSION de la communication - une communication particulière, non pas faite pour relier, mais pour éloigner et empêcher l'échange. Cette distorsion dans la communication a pour but d'utiliser l'autre. Pour qu'il continue à ne rien comprendre au processus en cours et le rendre plus confus, il faut le manipuler verbalement. Le black-out sur les informations réelles est essentiel pour réduire la victime à l'impuissance. Même non verbale, même cachée, étouffée, la violence transpire à travers les non-dits, les sous-entendus, les réticences, et, par là même, elle est vecteur d'angoisse.
Refuser la communication directe
Il n'y a jamais de communication directe car « on ne discute pas avec les choses ».
Quand une question directe est posée, les pervers éludent. Comme ils ne parlent pas, on leur prête grandeur ou sagesse. On entre dans un monde dans lequel il y a peu de communication verbale, juste des remarques à petites touches déstabilisantes. Rien n'est nommé, tout est sous-entendu. Il suffit d'un haussement d'épaules, d'un soupir. La victime essaie de comprendre : « Qu'est-ce que je lui ai fait ? Qu'est-ce qu'il a à me reprocher ? » Comme rien n'est dit, tout peut être reproché.
Le déni du reproche ou du conflit par l'agresseur paralyse la victime qui ne peut se défendre. L'agression est perpétrée par le refus de nommer ce qui se passe, de discuter, de trouver ensemble des solutions. S'il s'agissait d'un conflit ouvert, la discussion serait possible et une solution pourrait être trouvée. Mais dans le registre de la communication perverse, il faut avant tout empêcher l'autre de penser, de comprendre, de réagir. Se soustraire au dialogue est une façon habile d'aggraver le conflit, tout en l'imputant à l'autre. Le droit d'être entendu est refusé à la victime. Sa version des faits n'intéresse pas le pervers, qui refuse de l'écouter.
Le refus de dialogue est une façon de dire, sans l'exprimer directement avec des mots, que l'autre ne vous intéresse pas ou même qu'il n'existe pas. Avec n'importe quel autre interlocuteur, si on ne comprend pas, on peut poser des questions. Avec les pervers, le discours est tortueux, sans explication, et conduit à une aliénation mutuelle. On est toujours à la limite de l'interprétation.
Devant le refus de communication verbale directe, il n'est pas rare que la victime ait recours aux courriers. Elle écrit des lettres pour demander des explications sur le rejet qu'elle perçoit, puis, n'ayant pas de réponse, elle écrit à nouveau, cherchant ce qui, dans son comportement, aurait pu justifier une telle attitude. Il se peut qu'elle finisse par s'excuser de ce qu'elle aurait pu faire, consciemment ou non, pour justifier l'attitude de son agresseur.
Ces courriers, laissés sans réponse, sont parfois utilisés par l'agresseur contre sa cible. C'est ainsi qu'après une scène violente où la victime avait reproché à son mari son infidélité et ses mensonges, sa lettre d'excuses s'est retrouvée dans un dépôt de main courante au commissariat, pour violence conjugale : « Regardez, elle reconnâît sa violence ! » Dans certaines entreprises, les victimes qui, pour se protéger, envoient des lettres recommandées sont qualifiées de paranoïaques procédurières. Quand il y a une réponse, elle est toujours à côté, indifférente. Une lettre, chargée d'affectivité et d'émotion, d'une femme à son mari : « Dis-moi, qu'y a-t-il en moi de si insupportable pour que tu me haïsses à ce point, que tu n'aies à la bouche que mépris, insultes, crachats ? Pourquoi me parles-tu en termes de reproches, de constatations, sans ouverture, en monologue... » peut s'attirer une réponse savante, mais complètement sans affect : « Je t'explique. Les faits n'existent pas. Tout est révisable. Il n'existe ni références ni vérités évidentes... » La non-communication se retrouve à tous les niveaux d'expression. Face à sa cible, l'agresseur est tendu, son corps est raide, son regard fuyant : « Mon patron, dès mon entrée dans l'entreprise, me regardait d'une façon telle que j'étais toujours mal à l'aise, je me demandais ce que j'avais fait qui n'allait pas. »
Déformer le langage
On retrouve chez les pervers, quand ils communiquent avec leur victime, une voix froide, blanche, plate, monocorde. C'est une voix sans tonalité affective, qui glace, inquiète, laissant affleurer dans les propos les plus anodins le mépris ou la dérision. La tonalité seule implique, même pour des observateurs neutres, des sous-entendus, des reproches non exprimés, des menaces voilées.
Celui qui a déjà été la cible d'un pervers reconnaît d'emblée cette tonalité froide qui le met sur le qui-vive et déclenche la peur. Les mots n'ont aucune importance, seule importe la menace. Les enfants victimes d'un parent pervers moral décrivent très bien le changement de ton préalable à une agression : « Parfois, lors du dîner, alors qu'il s'était adressé gentiment à mes soeurs, sa voix devenait blanche, cassante. Je savais immédiatement qu'il s'adresserait à moi pour me dire une parole blessante. » Même lors d'échanges violents le ton ne s'élève pas, laissant l'autre s'énerver seul, ce qui ne peut que le déstabiliser : « Décidément, tu n'es qu'un hystérique qui crie tout le temps ! » Très souvent, le pervers ne fait pas l'effort d'articuler ou bien grommelle quelque chose quand l'autre est dans une autre pièce Cela met l'autre dans l'obligation de se déplacer pour entendre ou bien d'être en position de demandeur en faisant répéter. I1 est facile ensuite de lui faire remarquer qu'il n'écoute pas. Le message d'un pervers est délibérément flou et imprécis, entretenant la confusion. I1 peut dire : « Je n'ai jamais dit cela », et éviter tout reproche. En utilisant des allusions, il fait passer des messages sans se compromettre. Offrant des propos sans lien logique, il entretient la coexistence de différents discours contradictoires. I1 peut aussi ne pas terminer ses phrases, laissant des points de suspension qui ouvrent la voie à toutes les interprétations et à tous les malentendus. Ou bien il envoie des messages obscurs et refuse de les expliciter. À la demande de service anodin d'une belle-mère à son gendre :
« Non, ce n'est pas possible!
- Pourquoi ?
- Vous devriez le savoir !
- Non, je ne comprends pas!
- Eh bien, cherchez ! »
Ces propos sont agressifs mais dits sur un ton nonnal, calme, presque détendu, et l'autre, dont la réponse agressive est désamorcce, a l'impression de réagir « à côté ». Devant de telles insinuations, il est logique de chercher ce qu'on a dit ou fait de mal, et de se culpabiliser, à moins de se fâcher et d'ouvrir le conflit. Cette stratégie tombe rarement à plat, car on n'échappe pas à la culpabilisation, sauf à être pervers soi-même.
Les allusions déstabilisantes n'apparaissent pas de façon évidente. C'est une mère disant à sa fille qui essaie vainement d'avoir un enfant : « Écoute, je m'occupe de mes enfants comme je veux, tu t'occupes des tiens comme tu veux ! » : simple lapsus, penserait-on, si cette remarque était suivie d'embarras, de regrets ou d'excuses. Mais il s'agit d'une petite pierre jetée parmi d'autres pierres çà et là sans états d'âme. Un autre procédé verbal habituel des pervers est d'utiliser un langage technique, abstrait, dogmatique, pour entramer l'autre dans des considérations auxquelles il ne comprend rien, et pour lesquelles il n'ose pas demander d'explications de peur de passer pour un imbécile. Ce discours froid, purement théorique, a pour effet d'empêcher celui qui écoute de penser et donc de réagir. Le pervers, en parlant d'un ton très docte, donne l'impression de savoir, même s'il dit n'importe quoi. I1 impressionne son auditoire avec une érudition superficielle, utilisant des mots techniques sans se préoccuper de leur sens. L'autre dira plus tard : « Il m'a baratiné, je ne comprends pas pourquoi je n'ai pas réagi ! » Ce qui importe dans le discours du pervers, c'est la forme plutôt que le fond, paraître savant pour noyer le poisson. Pour répondre à sa femme qui souhaitait parler de leur couple, un mari prend un ton docte : « Tu présentes une problématique typique des femmes castratrices qui projettent sur les hommes leur désir de phallus ! »
Ces interprétations psychanalytiques sauvages réussissent à désorienter l'autre, qui est rarement en état de répliquer pour renverser la situation à son avantage. Les victimes disent souvent que les arguments de leur agresseur sont tellement incohérents qu'elles devraient en rire, mais tant de mauvaise foi les met en colère. Un autre procédé pervers consiste à nommer les intentions de l'autre ou à deviner ses pensées cachées, comme si on savait mieux que lui ce qu'il pense : « Je sais très bien que tu détestes les Untel et que tu cherches un moyen de ne pas les rencontrer ! »
Mentir
Plus souvent qu'un mensonge direct, le pervers utilise d'abord un assemblage de sous-entendus, de non-dits, destiné à créer un malentendu pour ensuite l'exploiter à son avantage. Dans son traité L'Art de la guerre, rédigé vers le 5ièm siècle avant J.-C., le Chinois Sun Tse enseignait :
« L'art de la guerre est l'art de duper, et en donnant toujours l'apparence contraire de ce que l'on est, on augmente les chances de victoire . »
Les messages incomplets, paradoxaux, correspondent à une peur de la réaction de l'autre. On dit sans dire, espérant que l'autre aura compris le message sans que les choses aient besoin d'étre nommées. Ces messages ne peuvent être décodés la plupart du temps qu'a posteriori. Dire sans dire est une façon habile de faire face à toute situation. Ces messages indirects sont anodins, généraux, ou indirectement agressifs - « Les femmes sont redoutables ! » « Les femmes qui travaillent ne font pas grand-chose dans une maison ! » -, ce qui est ensuite corrigé si le partenaire proteste : «Je ne disais pas ça pour toi. Ce que tu peux être susceptible ! » I1 s'agit d'avoir le dessus dans l'échange verbal. Un procédé trop direct amènerait le partenaire à dénoncer l'autoritarisme de l'agresseur. Au contraire, des techniques indirectes le déstabilisent et l'amènent à douter de la réalité de ce qui vient de se passer. Un autre type de mensonge indirect consiste à répondre de façon imprécise ou à côté, ou par une attaque qui fait diversion. A une femme qui exprimait ses doutes concernant la fidélité de son mari : « Pour dire quelque chose comme ça, il faut que, toi, tu aies quelque chose à te reprocher ! » Le mensonge peut également s'attacher aux détails : à sa femme qui lui reproche d'être allé huit jours à la campagne avec une fille, le mari répond : « C'est toi la menteuse, d'une part ce n'était pas huit jours mais neuf, et d'autre part il ne s'agissait pas d'une fille mais d'une femme ! » Quoi que l'on dise, les pervers trouvent toujours un moyen d'avoir raison, d'autant que la victime est déjà déstabilisée et n'éprouve, au contraire de son agresseur, aucun plaisir à la polémique. Le trouble induit chez la victime est la conséquence de la confusion permanente entre la vérité et le mensonge.
Le mensonge chez les pervers narcissiques ne devient direct que lors de la phase de destruction, comme nous pourrons le voir dans le chapitre suivant. C'est alors un mensonge au mépris de toute évidence. C'est surtout et avant tout un mensonge convaincu qui convainc l'autre. Quelle que soit l'énormité du mensonge, le pervers s'y accroche et finit par convaincre l'autre. Vérité ou mensonge, cela importe peu pour les pervers : ce qui est vrai est ce qu'ils disent dans l'instant. Ces falsifications de la vérité sont parfois très proches d'une construction délirante. Tout message qui n'est pas formulé explicitement, même s'il transparaît, ne doit pas être pris en compte par l'interlocuteur. Puisqu'il n'y a pas de trace objective, cela n'existe pas. Le mensonge correspond simplement à un besoin d'ignorer ce qui va à l'encontre de son intérêt narcissique. C'est ainsi que l'on voit les pervers entourer leur histoire d'un grand mystère qui induit une croyance chez l'autre sans que rien n'ait été dit : cacher pour montrer sans dire.
Manier le sarcasme, la dérision, le mépris
Vis-à-vis du monde extérieur, ce qui domine est le mépris, la dérision. Le mépris concerne le partenaire haï, ce qu'il pense, ce qu'il fait, mais aussi son entourage. Le mépris est l'arme du faible; il est une protection contre des sentiments indésirables. On se cache derrière un masque d'ironie ou de plaisanterie. Ce mépris et cette dérision s'attaquent tout particulièrement aux femmes. Dans le cas des pervers sexuels, il y a un déni du sexe de la femme. Les pervers narcissiques, eux, dénient la femme tout entière en tant qu'individu. Ils prennent plaisir à toutes les plaisanteries qui tournent la femme en dérision.
Cela peut être encouragé par la complaisance des témoins : Lors d'un talk-show sur la chaîne américaine NBC, un jeune couple devait débattre en public du problème suivant : « I1 ne me supporte pas parce que je ne suis pas un top model. » Le jeune homme expliquait que sa petite amie - la mère de son enfant - n'était pas comme il l'aurait souhaitée : mince, sexy, que ses dents et ses seins étaient imparfaits, et que donc elle n'était pas désirable. Son modèle de référence était Cindy Crawford. Il se montra tellement méprisant que sa femme fondit en larmes. Il n'eut pas alors la moindre émotion, pas un mouvement vers elle. Les spectateurs devaient donner leur avis. Bien sûr, les femmes présentes protestèrent contre l'attitude de cet homme, certaines donnèrent des conseils à la jeune femme pour améliorer son physique, mais la plupart des hommes se montrèrent complaisants, rajoutant même au passage quelques nouvelles critiques sur le physique de cette pauvre fille. La psychologue de service expliqua au public qu'il suffisait de regarder Sherry pour voir qu'elle n'avait jamais ressemblé à Cindy Crawford, mais que Bob l'avait pourtant suffisamment aimée pour avoir eu envie de lui faire un enfant. Personne ne s'interrogea sur la complaisance des spectateurs et des organisateurs, ni sur l'humiliation subie par cette femme.
La dérision consiste à se moquer de tout et de tout le monde. La permanence de cette attitude fait tomber la méfiance - c'est une simple façon d'être - mais crée une atmosphère désagréable et place la communication sur un mode qui n'est jamais sincère. Les méchancetés (vérités qui font mal) ou les calomnies (mensonges) naissent souvent de l'envie. C'est ainsi que :
- une jolie fille qui sort avec un homme plus âgé est une putain;
- une femme exigeante devient une mal-baisée;
- une présentatrice de télévision célèbre a forcément couché avec tout le gouvernement pour arriver là;
- une collègue qui réussit le doit à la « promotion canapé ».
Ce sont en effet les femmes, à travers leur sexe, qui sont le plus souvent visées par ces attaques.
Celui qui utilise la dérision se met dans une position où il est supposé savoir. Il a donc le droit de se moquer de quelqu'un ou de quelque chose, il fait de son interlocuteur un allié. Le procédé peut être direct : « Mais voyons, tu ne sais pas que...! » ou indirect : «Tu as vu comme il ou elle était...? »
Il n'est pas rare que la victime prenne au pied de la lettre les critiques du pervers concernant son entourage et finisse par croire qu'elles sont justifiées. Les sarcasmes et les remarques acerbes sont acceptés comme le prix à payer pour maintenir une relation avec un partenaire séduisant mais difficile.
Pour avoir la tête hors de l'eau, le pervers a besoin d'enfoncer l'autre. Pour cela, il procède par petites touches déstabilisantes, de préférence en public, à partir d'une chose anodine parfois intime décrite avec exagération, prenant parfois un allié dans l'assemblée. Ce qui compte, c'est d'embarrasser l'autre. On perçoit l'hostilité, mais on n'est pas sur qu'il ne s'agit pas d'une plaisanterie. Le pervers paraît taquiner, en réalité il attaque sur des points faibles : un « gros nez », des « seins plats », une difficulté à s exprimer...
L'agression se fait à bas bruit, par allusions, par sous-entendus, sans que l'on puisse dire à quel moment elle a commencé et si c'en est vraiment une. L'attaquant ne se compromet pas, souvent même il retourne la situation en désignant les désirs agressifs de sa victime : « Si tu penses que je t'agresse, c'est que tu es toi-méme agressif ! » Comme nous l'avons vu dans les cas cliniques, un procédé pervers usuel consiste à affubler l'autre d'un surnom ridicule qui s'appuie sur un travers, une difficulté : la grosse, le pédé, la grosse loche, le mollasson... Ces surnoms, même s'ils sont blessants, sont souvent acceptés par l'entourage rendu complice et qui en rit. Toutes les remarques désagréables constituent des blessures qui ne sont pas compensées par des marques de gentillesse. La peine qui en résulte est déviée par le partenaire qui la tourne en dérision. Dans ces agressions verbales, ces moqueries, ce cynisme, il y a aussi une part de jeu : c'est le plaisir de la polémique, le plaisir de pousser l'autre à s'opposer. Le pervers narcissique, nous l'avons dit, aime la controverse. Il est capable de soutenir un point de vue un jour et de défendre les idées inverses le lendemain, juste pour faire rebondir la discussion ou, délibérément, pour choquer. Si le partenaire ne réagit pas suffisamment, il suffit d'en rajouter un peu dans la provocation. Le partenaire victime de cette violence ne réngit pas parce qu'il a tendance à excuser l'autre, mais aussi parce que la violence s'installe de façon insidieuse. Une telle attitude violente survenant brusquement ne pourrait que provoquer de la colère, mais sa mise en place progressive désamorce toute réaction. La victime ne repère l'agressivité du message que lorsqu'il est devenu presque une habitude. Le discours du pervers narcissique trouve des auditeurs qu'il arrive à séduire et qui sont insensibles à l'humiliation subie par la victime. Il n'est pas rare que l'agresseur demande aux regards alentour de participer, bon gré, mal gré, à son entreprise de démolition.
En résumé, pour déstabiliser l'autre il suffit de :
- se moquer de ses convictions, de ses choix politiques, de ses goûts,
- ne plus lui adresser la parole,
- le ridiculiser en public,
- le dénigrer devant les autres,
- le priver de toute possibilité de s'exprimer,
- se gausser de ses points faibles,
- faire des allusions désobligeantes, sans jamais les expliciter,
- mettre en doute ses capacités de jugement et de décision.
User du paradoxe
Sun Tse enseignait également que, pour gagner une guerre, il faut diviser l'armée ennemie avant même de commencer la bataille : « Sans donner de batailles, tâchez d'être victorieux [...]. Avant de combattre, ils [les anciens] tentaient d'affaiblir la confiance de l'ennemi en l'humiliant, en le mortifiant, en soumettant ses forces à rude épreuve [...]. Corrompez tout ce qu'il y a de mieux chez lui par des offres, des présents, des promesses, altérez la confiance en poussant les meilleurs de ses lieutenants à des actions honteuses et viles et ne manquez pas de les divulguer. » Dans une agression perverse, on assiste à une tentative d'ébranler l'autre, de le faire douter de ses pensées, de ses affects. La victime y perd le sentiment de son identité. Elle ne peut penser, comprendre. Le but est de la nier tout en la paralysant, de façon à éviter l'émergence d'un conflit. On peut l'attaquer sans la perdre. Elle reste à disposition.
Cela se fait dans la double contrainte : quelque chose est dit au niveau verbal et le contraire est exprimé au niveau non verbal. Le discours paradoxal est composé d'un message explicite et d'un sous-entendu, dont l'agresseur nie l'existence. C'est un moyen très efficace pour déstabiliser l'autre.
Une forme de message paradoxal consiste à semer le doute sur des faits plus ou moins anodins de la vie quotidienne. Le partenaire finit par être étranlé et ne sait plus qui a tort et qui a raison. Il suffit de dire par exemple qu'on est d'accord sur une proposition de l'autre tout en montrant, par des mimiques, que ce n'est qu'un accord de façade. Quelque chose est dit qui est immédiatement disqualifié, mais la trace reste, sous forme de doute : « Est-ce qu'il a voulu dire cela, ou bien est-ce moi qui interprète tout de travers ? » Si la victime essaie de nommer ses doutes, elle se fait traiter de paranoïaque qui interprète tout de travers.
Le paradoxe vient le plus souvent du décalage entre les paroles qui sont dites et le ton sur lequel ces paroles sont proférées. Ce décalage amène les témoins à se méprendre complètement sur la portée du dialogue.
Le paradoxe consiste également à faire ressentir à l'autre de la tension et de l'hostilité sans que rien ne soit exprimé à son égard. Ce sont des agressions indirectes où le pervers s'en prend à des objets. Il peut claquer les portes, jeter les objets, et nier ensuite l'agression. Un discours paradoxal rend l'autre perplexe. N'étant pas très sûr de ce qu'il ressent, il a tendance à caricaturer son attitude ou à se justifier.
Les messages paradoxaux ne sont pas faciles à repérer. Leur but est de déstabiliser l'autre en le rendant confus de façon à garder le contrôle, en l'engluant dans des sentiments contradictoires. On le met en porte à faux et on s'assure de pouvoir lui donner tort. On l'a dit, la finalité de tout cela est de contrôler les sentiments et les comportements de l'autre et même de faire en sorte qu'il finisse par approuver et se disqualifier lui-même, dans le but de récupérer une position dominante. Le plus souvent, les partenaires des pervers, par esprit de conciliation, choisissent d'accepter le sens littéral de tout ce qui est dit, niant les signaux non verbaux contradictoires : « Quand je menace de m'en aller, mon mari me dit qu'il tient à notre couple. Même s'il est blessant, humiliant, ça doit quelque part être vrai ! » À la différence d'un conflit normal, il n'y a pas de vrai combat avec un pervers narcissique, pas non plus de réconciliation possible. Il n'élève jamais le ton, manifeste seulement une hostilité froide, qu'il nie si on lui en fait la remarque. L'autre s'énerve ou crie. Il est alors facile de se moquer de sa colère et de le tourner en ridicule.
Même dans ces cas de conflit apparemment ouvert, le sujet réel de la discorde n'est jamais évoqué vraiment parce que la victime ne sait pas où elle en est. Elle se sent toujours à côté et accumule de la rancoeur. Comment nommer de vagues impressions, des intuitions, des sentiments ? Rien n'est jamais concret. Ces techniques de déstabilisation, si elles peuvent être utilisées par tout le monde, le sont de façon systématique par le pervers, et sans aucune compensation ou excuse. En bloquant la communication par des messages paradoxaux, le pervers narcissique place le sujet dans l'impossibilité de fournir des réponses appropriées, puisqu'il ne comprend pas la situation. Il s'épuise à trouver des solutions, lesquelles sont de toute façon inadaptées et, quelle que soit sa résistance, ne peut éviter l'émergence de l'angoisse ou de la dépression. Dans le couple, ce type de communication correspond à une cohérence interne de la relation, et aboutit pendant un temps à une certaine stabilité. Dans un but d'homéostasie, tout ce qui peut désunir le couple est repoussé des deux côtés, permettant une stabilité dans la souffrance, mais une stabilité quand méme. Dans d'autres situations, la victime n'a pas d'autre choix que de subir.
La communication perverse est souvent faite de messages subtils qui ne sont pas perçus immédiatement comme étant agressifs ou destructeurs, parce que d'autres messages, émis simultanément, viennent les brouiller. Très souvent, ils ne pourront être décodés que lorsque le destinataire sera sorti de l'emprise.
Ce n est que lorsqu'elle les retrouva à l'age adulte qu'elle perçut l'ambiguité des cartes postales que son beau-père lui envoyait quand elle était adolescente. Il s agissait de femmes nues sur la plage. Derrière, le beau-père écrivait : « Je pense beaucoup à toi ! » A l'époque, elle y voyait une marque d'attention, et pourtant cela la mettait en colère. Cette prise de conscience lui permit de déchiffrer d'autres messages qu'elle n avait pas compris alors, mais qui l'avaient mise mal à l'aise, comme des regards appuyés sur ses seins ou des plaisanteries graveleuses.
Cette illustration de la notion d'« incestualité » définie par Racamier montre à quel point la limite est floue entre perversion morale et perversion sexuelle. Dans les deux cas, on utilise l'autre comme un objet. La « démentalisation » dévalorise et disqualifie un individu mais diffuse également à tout l'entourage, qui ne sait plus qui a fait quoi ou qui a dit quoi. Au-delà de la personne visce, qu'il faut paralyser pour réduire au silence, c'est toute la famille ou l'entourage professionnel ou relationnel qui se trouve dans un état de grande confusion. Autre point commun: un déplacement de la culpabilité. Par un phénomène de transfert, la culpabilité est portée entièrement par la victime. Il y a une introjection de la culpabilité chez la victime : « Tout est de ma faute! », et, pour le pervers narcissique, une projection hors de soi-même en rejetant la culpabilité sur l'autre : « C'est de sa faute ! »
Disqualifier
Il s'agit de retirer à quelqu'un toute qualité, de lui dire et de lui répéter qu'il ne vaut rien, jusqu'à l'amener à le penser. On l'a vu, cela se fait d'abord de façon sous-jacente dans le registre de la communication non verbale : regards méprisants, soupirs excédés, sous-entendus, allusions déstabilisantes ou malveillantes, remarques désobligeantes, critiques indirectes dissimulées dans une plaisanterie, railleries. Dans la mesure où ces agressions sont indirectes, il est difficile de les considérer clairement comme telles et donc de s'en défendre. Pour peu que les paroles viennent faire écho à une fragilité identitaire, à un manque de confiance antérieur, ou qu'elles s'adressent à un enfant, elles sont incorporces par la victime, qui les accepte comme vérité. « Tu n'es qu'un bon à rien », « Tu es tellement nul (ou moche) que personne, à part moi, ne voudrait de toi, sans moi tu resterais tout seul! » Le pervers entrame l'autre et lui impose sa vision falsifiée de la réalité. A partir de cette phrase exprimée directement ou sous-entendue : « Tu es nul », la victime intègre cette donnée : « Je suis nul », et devient réellement nulle. La phrase n'est pas critiquée en tant que telle. On devient nul parce que l'autre a décrété qu'on l'était.
La disqualification à travers l'usage du paradoxe, du mensonge et d'autres procédés s'étend de la cible désignée à son entourage, sa famille, ses amis, ses connaissances : « Il/elle ne connaît que des cons ! »
Toutes ces stratégies sont destinées à enfoncer l'autre pour mieux se rehausser.
Diviser pour mieux régner
Sun Tse dit encore : « Troublez le gouvernement adverse, semez la dissension chez les chefs en excitant la jalousie ou la méfiance, provoquez l'indiscipline, fournissez des causes de mécontentement [...]. La division de mort est celle par laquelle nous tentons, par des bruits tendancieux, de jeter le discrédit ou la suspicion jusqu'à la cour du Souverain ennemi sur les généraux qu'il emploie. »
Là où le pervers narcissique excelle, c'est dans l'art de monter les gens les uns contre les autres, de provoquer des rivalités, des jalousies. Cela peut se faire par allusions, en insinuant le doute : « Tu ne trouves pas que les Untel sont ceci ou cela ? », ou bien en révélant les propos de l'un sur l'autre : « Ton frère m'a dit qu'il pensait que tu t'étais mal conduit », ou, par des mensonges, en plaçant des gens en rivalité.
La jouissance suprême pour un pervers est de faire accomplir la destruction d'un individu par un autre et d'assister à ce combat d'où les deux sortiront affaiblis, ce qui renforcera sa toute-puissance personnelle.
Dans une entreprise, cela se traduit par des ragots, des sous-entendus, des privilèges accordés à un employé contre un autre, des préférences qui varient. C'est aussi faire courir des rumeurs qui, d'une façon impalpable, viendront blesser la victime sans qu'elle puisse en repérer l'origine.
Dans le couple, cultiver le doute par des allusions, des non-dits, est une façon habile de tourmenter et de maintenir la dépendance du partenaire en cultivant sa jalousie. Celle-ci maintient dans le doute à l'inverse de l'envie qui déclenche des motivations fort bien connues. Pousser l'autre à la jalousie constitue la trame de la pièce de Shakespeare, Othello. Dans cette pièce, Othello n'est pas jaloux par nature, il est décrit comme noble et généreux, peu disposé à croire à l'existence du mal chez les autres. Il n'est pas vindicatif, pas même violent. C'est par suite des manoeuvres habiles de Iago qu'il devient jaloux, et le malheureux se refusera d'abord à croire que sa femme est infidèle, tant il a confiance en elle, comme il a confiance en Iago lui-même. Iago déclare, dans un monologue, qu'il aime faire le mal pour l'amour du mal. Plus tard, il laisse échapper l'aveu que la vertu, la noblesse, la « beauté quotidienne » d'un honnête homme comme Cassio, la pureté de Desdémone le choquent et l'excitent à détruire cette vertu, cette beauté. Il y a chez lui une volupté de la bassesse, le désir d'ourdir d'habiles machinations que son intelligence mènera jusqu'au succès.
Provoquer la jalousie chez l'autre est aussi une façon, pour le pervers, de se maintenir hors du champ de la colère ou de la haine. C'est quelque chose qui se passe entre le partenaire et son rival. Lui, le pervers, compte les points. Il ne se salit pas les mains. En amenant l'autre à devenir jaloux, le pervers, qui n'est au fond qu'un envieux, le ramène sur le même plan : « Toi et moi, nous sommes pareils ! »
On a vu que la victime n'ose pas agresser directement son partenaire pervers. Entrer dans le champ de la jalousie est une façon pour elle de continuer à le protéger, en évitant de l'affronter. Il lui est plus facile d'affronter un tiers que le pervers utilise comme proie.
Imposer son pouvoir
On est dans une logique de l'abus de pouvoir où le plus fort soumet l'autre. La prise de pouvoir se fait par la parole. Donner l'impression de savoir mieux, de détenir une vérité, « la » vérité. Le discours du pervers est un discours totalisant qui énonce des propositions qui paraissent universellement vraies. Le pervers « sait », il a raison, et essaie d'entraîner l'autre sur son terrain en l'amenant à accepter son discours. Par exemple, au lieu de dire : «Je n'aime pas Untel ! », il dit : « Untel est un con. Tout le monde le sait, et toi, tu ne peux pas ne pas le penser ! » Ensuite se met en place une généralisation consistant à faire de ce discours une prémisse universelle. L'interlocuteur se dit : « Il doit avoir raison, il a l'air de savoir de quoi il parle ! »
En cela, les pervers narcissiques attirent des partenaires qui ne sont pas sûrs d'eux, qui tendent à penser que les autres savent mieux. Les pervers sont tout à fait rassurants pour des partenaires plus fragiles. Ce discours autosuffisant où tout est joué d'avance n'est pas loin du processus de mise en place du délire interprétatif paranoïaque. Un paranoïaque doit trouver à chacun un côté négatif, même si les motifs de son dénigrement sont tout à fait aléatoires, liés parfois à une possibilité que l'autre lui offre, mais le plus souvent au hasard des circonstances extérieures. Un processus de domination s'instaure: la victime se soumet, elle est subjuguée, contrôlée, déformée. Si elle se rebelle, on pointera son agressivité et sa malignité. De toute façon, il se met en place un fonctionnement totalitaire, fondé sur la peur, et qui vise à obtenir une obéissance passive : l'autre doit agir comme le pervers l'entend, doit penser selon ses normes. Plus aucun esprit critique n'est possible. L'autre n'a d'existence que dans la mesure où il se maintient dans la position de double qui lui est assignée. Il s'agit d'annihiler, de nier toute différence.
L'agresseur établit cette relation d'influence pour son propre bénéfice et au détriment des intérêts de l'autre. La relation à l'autre se place dans le registre de la dépendance, dépendance qui est attribuce à la victime, mais que projette le pervers. A chaque fois que le pervers narcissique exprime consciemment des besoins de dépendance, il s'arrange pour qu'on ne puisse pas le satisfaire : soit la demande dépasse les capacités de l'autre et le pervers en profite pour pointer son impuissance, soit la demande est faite à un moment où l'on ne peut y répondre. Il sollicite le rejet car cela le rassure de voir que la vie est pour lui exactement comme il avait toujours su qu'elle était.
La violence perverse est à distinguer de l'abus de pouvoir direct ou de la tyrannie. La tyrannie est une façon d'obtenir le pouvoir par la force. L'oppression y est apparente. L'un se soumet parce que l'autre a ouvertement le pouvoir. Dans l'abus de pouvoir direct, le but est simplement de dominer. Un exemple d'abus de pouvoir direct nous est donné par Einstein qui, excédé par la présence de sa première épouse Milena Maric, mère de ses deux enfants, et ne souhaitant pas prendre l'initiative d'une rupture, érige par écrit des conditions draconiennes et humiliantes à la poursuite d'une vie commune (Le Monde, 18 novembre 1996):
«A. Vous veillerez à ce que :
1) mon linge et mes draps soient tenus en ordre;
2) il me soit servi trois repas par jour dans mon bureau;
3) ma chambre et mon bureau soient toujours bien tenus et ma table de travail ne soit touchée par nul autre que moi.
B. Vous renoncerez à toute relation personnelle avec moi, excepté celles nécessaires à l'apparence sociale. En particulier vous ne réclamerez pas :
1) que je m'assoie avec vous à la maison;
2) que je sorte en voyage en votre compagnie.
C. Vous promettrez explicitement d'observer les points suivants :
1) vous n'attendrez de moi aucune affection; et vous ne me le reprocherez pas;
2) vous me répondrez immédiatement lorsque je vous adresserai la parole;
3) vous quitterez ma chambre ou mon bureau immédiatement et sans protester lorsque je vous le demanderai;
4) vous promettrez de ne pas me dénigrer aux yeux de mes enfants, ni par des mots, ni par des actes. »
Ici, l'abus de pouvoir est clair, il est même écrit. « Chez un pervers, la domination est sournoise et niée. La soumission de l'autre ne suffit pas, il faut s'approprier sa substance. »
La violence perverse se met en place insidieusement, parfois avec un masque de douceur ou de bienveillance. Le partenaire n'a pas conscience qu'il y a violence, il peut parfois même garder l'illusion qu'il mène le jeu. Il n'y a jamais de conflit franc. Si cette violence peut s'exercer d'une façon souterraine, c'est à partir d'une véritable distorsion de la relation entre le pervers et son partenaire.
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