Manteau fluorescent


Le soir tombe brusquement. Je vois l´ombre s´étendre sur le pays pour l´étouffer de ses peurs. Toutes ces peurs incontrôlables qui nous saisissent comme un gant de fer quand l´oeil rougeoyant commence à se ternir. Cela me rappelle cette période de ma vie où je me levais au coucher du soleil pour veiller, guetteur solitaire d´une armée de fantômes, jusqu´à ce que la lumière vienne annoncer au monde qu´il existait toujours.

Je ne veille plus, du moins en solitaire. Je ne dors pas non plus. Il y a mieux à faire. Il y a l´amour, l´amour des cartes.

Une nuit que je veillais et que j´inspectais mes lignes, j´ai rencontré l´autre sentinelle. Cachée derrière de grands yeux violacés, protégé par un bibi rappelant les grands bombardements de Londres et un petit ensemble fluorescent digne d´une scène de Music Hall, elle lorgnait dans un cul de bouteille vide la ligne d´horizon, en attendant l´apparition d´un premier rayon. Je fus ébloui par son allure de combattant et , en moins de temps qu´il n´en faut pour l´écrire, nous faisions équipe.

Il ne fallait pas beaucoup d´imagination pour comprendre que notre union ne pouvait que nous être bénéfique. Nous venions d´inventer l´insomnie partagée, mais cela serait assurément mal compris. On n´avait plus à épier les quatre points cardinaux et s´étourdir jusqu´à en tomber. On en choisissait chacun deux, préférablement consécutif, ce qui occasionnait parfois des torticolis, mais jamais de ces étourdissements du passé qui me faisaient confondre à un éthylique itinérant.

Et comme on se partageait la nuit, cela nous donnait la moitié du temps pour faire autre chose. Et cela fut ennuyant. Nous avons donc décidé de prendre notre demi-nuit de passe-temps en même temps, et de jouer aux cartes.

J´ai alors fait augmenter mon allocation pour payer les cartes, de belles cartes plastifiées pleines de dessins suggestifs avec toujours un soleil en image de fond. On ne jouait qu´à cartes ouvertes pour admirer les soleils, ce qui ajoutait des armes à notre arsenal de combattants de la nuit.

Mais toutes les histoires ont un fin. Une nuit, je bats les cartes et en retourne une au hasard pour déterminer qui commencerait le jeu. Nous serions tombés en plein coeur de l´hiver arctique que cela n´aurait pas été plus froid. Une lune nous regardait, ronde, blafarde et moqueuse, identique à celle qui toisait Bénin à la sortie de l´auberge dans le film "Les Copains". À peine un peu de rose sur l´horizon, à peine quelques détails échappant à l´étouffement d´une nuit affreuse. Elle nous regardait cyniquement. Nous nous sommes rapprochés pour nous soutenir mutuellement. Bien nous en prit. Phébée cligna de l´oeil. La blanche Sélénè se voilait le visage. L´astre des nuits portait le deuil.

Imaginez deux braves soldats apeurés, assis sur un même tabouret pour mieux se réconforter, environnés de collants ténèbres, espérant sans y compter qu´une lune de papier daigne se réveiller pour illuminer leurs dernières pensées. Je suis sûr que vous y arriverez. Vous les animerez même dans votre tête pour dérouler un film sans couleur, en noir sur noir.

Fini le combat incessant, perdue la bataille interminable; faute de lumière, le régiment est renvoyé à la caserne.

N´ayant plus qu´un seul logis, et n´en désirant pas plus, ayant appris à goûter à la compagnie, il n´y avait plus qu´à se goûter. Ce qui se conçoit bien puisqu´il n´y a rien d´autre à faire, étant donné notre amour. Notre amour des cartes. Des cartes de ciel avec un soleil ou une lune : c´est un signe.

Je ne vous en ai jamais parlé. Du mien non plus d´ailleurs. Comme ce n´est pas un secret, je pourrais vous le dire. Mais comme ce n´est justement pas un secret, vous devez le savoir. Et de plus, comme moi, l´astrologie ne vous intéresse sûrement pas.

Il y a mieux à faire. Après dix ans de guet à épier le ciel de nuit, on ne veut pas voir le ciel de lit. Ce qui est très facile puisque la carte est restée voilée, et que nous couchons sur le manteau fluorescent pour nous rassurer.