Notre Patronne
Sainte Jeanne de Chantal

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Voici la courte synthèse d'histoire sur Sainte Jeanne de Chantal, celle qui paraît sur la page couverture de notre feuillet paroissial.   Immédiatement après, disposé en vert, se trouve un texte plus élaboré sur sa vie.  C'est la copie du livret :  «LA PUISSANCE D'AIMER».

C'est à la mémoire de la Seigneuresse Jeanne-Francoise Cullerier, donatrice du terrain où fut érigée la première chapelle à la Pointe-du-Moulin que le nom de Sainte-Jeanne de Chantal fut donné à la paroisse.

Voici son histoire en bref:  Jeanne Françoise Frémyot,  baronne de Chantal, est née le 13 janvier 1572 à Dijon.

À vingt ans, elle se mariait au baron Christophe de Rabutin-Chantal.  Elle eut six enfants;  les deux premiers sont morts à la naissance.  À vingt-huit ans, le baron la  laissa veuve; il fut mortellement blessé lors d'un accident de chasse.

C'est parmi ses serviteurs que la baronne s'occupe des pauvres.  Mais son désir d'engagement devient de plus en plus impératif.  Sous  la direction spirituelle de Saint-François de Sales, elle se consacre à adoucir les plaies des plus démunis, ceux que personne ne veut soigner.  Elle reçoit  l'aide de son entourage.  Les bases de la communauté religieuse des "Visitandines"  sont désormais établies.

En 1622, Dieu rappelle à lui Saint-François de Sales, ce Père spirituel bien-aimé.  Jeanne de Chantal décède le 13 décembre 1641, laissant derrière elle une  communauté  religieuse florissante, ayant plus de 95 maisons fondées ici et là selon les besoins.   Jeanne de Chantal ne fut proclamée "sainte" que 126 ans plus tard, soit en 1767.   Son corps est demeuré à Annecy.

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«Je m’appelle Jeanne-Françoise Frémyot, nommée communément de Chantal» ainsi se présentait dans sa déposition de témoin au procès de canonisation de François de Sales, celle qui est devenue la patronne de toutes les Chantal du monde et des paroisses qui portent son nom.

SAINTE JEANNE DE CHANTAL

« LA PUISSANCE D’AIMER »


UN CŒUR VIGOUREUX QUI AIME PUISSAMMENT

«Je vous vois, ce me semble, ma chère Fille, avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment. Je lui en sais bon gré (...) mais je passe plus avant ...» (lettre de Saint François de Sales) : ainsi commencera la grande amitié spirituelle qui poussera Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal «plus avant» sur les chemins de la sainteté ; et qui réciproquement y fera avancer aussi l’évêque de Genève :  François de Sales.

Chaque saint a ordinairement reçu de la piété populaire un «attribut» qui accompagne ses statues et permet de les identifier facilement.  Ce n’est pas par hasard si sainte Jeanne de Chantal est de celles que l’on représente le plus souvent tenant dans les mains son propre cœur.

À TRAVERS TOUS LES ÉTATS DE VIE

«Seigneur, tu as donné à sainte Jeanne-Françoise d’atteindre une haute sainteté à travers différents états de vie ...» (Liturgie)

Jeanne de Chantal ... nous serions facilement tentés de décrire sa vie de l’extérieur.  N’est-elle pas de ce seul point de vue incroyablement riche et féconde ?  De fait cela suffirait à remplir des livres !

Fille d’un héros de la droiture et de la loyauté ;  épouse choyée vivant un grand amour et faisant le bonheur de son mari ;  châtelaine parée de grâces physiques et possédant un grand train de vie ;  femme de tête assumant avec sagesse et fermeté la gestion de grands domaines ;  mère très attentive et aimante, et remarquable éducatrice ;   secours de toutes sortes d’affligés et miséreux, qu’elle sait servir elle-même de ses mains à longueur de mois et d’années ;  veuve éplorée mais grandissant dans l’épreuve ;  femme rabaissée supportant volontairement, pendant sept ans, la tyrannie quotidienne d’une rustre maîtresse de son beau-père ;   exemple avec saint François de Sales d’une des plus belles amitiés de l’Histoire de l’Église ; fondatrice d’Ordre qui voit s’établir de son vivant plus de 80 monastères ;  traversant de grandes épreuves et difficultés, deuils multiples, pestes, guerres, calomnies ;  pendant trente ans inlassable au service de la vie spirituelle de ses «filles» en religion, et de bien d’autres encore ... ;  vraiment «mère» dans toutes les dimensions que nous montre sa vie ;   grande épistolière (2 600 lettres retrouvées) ;  infatigable voyageuse pour les besoins de son Ordre, capable de toutes les frugalités jusque dans sa soixante-dixième année ; honorée et recherchée (sans jamais y prendre goût !) par tous les grands de France et de Savoie ; universellement regardée de son vivant comme sainte, et se considérant en toute sincérité comme très indigne de tout cela ...

Ne demeure-t-on pas stupéfait, presque suffoqué ou incrédule, devant semblable énumération ? ... Cependant ne nous y trompons pas, tout cela n’est qu’une écorce ou une efflorescence, la seule véritable aventure de la vie de sainte Jeanne de Chantal :  c’est l’aventure intérieure.

DIGNE FILLE D’UN PÈRE EXEMPLAIRE

C’est une petite bourguignonne vive et enjouée, en même temps que très réfléchie, qui grandit depuis 1572 dans ce foyer de Dijon entre sa sœur Marguerite, de dix-huit mois son aînée, et son frère André, de dix-huit mois son cadet, celui dont la naissance a hélas coûté la vie de sa mère.  Une tante, veuve elle aussi, est venue vivre avec eux, et ainsi l’atmosphère de la maison est parfaitement équilibrée pour permettre l’épanouissement des trois petits.  Le Président Frémyot, leur père, digne parlementaire, sera bientôt appelé à jouer un rôle primordial en Bourgogne dans des circonstances tout à son honneur.

Esprit curieux de tout, Jeanne aime la vie, elle se dira plus tard «fille à toute folie».  Entraîneuse née, jolie, vive et gaie, et entière droiture de cœur.   Si sa formation intellectuelle vient davantage des conversations entendues dans un foyer ouvert à toutes sortes de relations, plutôt que d’études proprement dites (qu’il n’était pas alors coutume d’offrir aux filles, ... mais le précepteur de son frère se dédommagera volontiers avec elle de la nonchalance de ce dernier), la formation spirituelle des trois enfants est très soigneusement assurée par le père lui-même, et cela, chaque jour :  il veut les prémunir contre les erreurs qui se répandent, en s’attachant à mettre à la portée de leur esprit la doctrine chrétienne.  Et Jeanne est précoce.  Déjà à cinq ans :  la voici qui joue dans un coin de la pièce où son père est en entretien avec un gentilhomme protestant : «Non, vraiment je ne puis croire que Notre Seigneur soit présent dans l’hostie.» ... La petite Jeanne a bondi de sa place et vient se planter droit devant le beau monsieur : « Si Monsieur !  Il faut croire que Jésus-Christ est au Saint Sacrement, puisqu’il l’a dit.  Si vous ne le croyez pas, vous faites Jésus-Christ menteur ! »  Et, comme amusé, le gentilhomme pense l’amadouer par des dragées, elle les reçoit dans son tablier et, sans y toucher, s’en va dignement les jeter dans le feu !

ÉPOQUE DE GRANDS TROUBLES POLITIQUES ET RELIGIEUX

N’oublions pas que Jeanne est née l’année du massacre de la Saint Barthélémy (1572).  Quatre ans plus tard, voici la Ligue avec tout son cortège de violences, et la France déchirée par les soulèvements contre le Roi et les intolérances des partis catholique et protestant.  Le Président Frémyot, fidèle au pouvoir légitime, en vient à occuper une position de premier plan en Bourgogne, en même temps que fort délicate et même dangereuse.  Jeanne a alors 15 ans.  Il juge plus prudent de l’éloigner un temps en la confiant à sa sœur Marguerite qui vient de se marier.  Non sans raison.  À quelques temps de là c’est au jeune André que s’en prennent ses adversaires :  pris en otage ;  son père est averti que, s’il ne cède pas, sa tête lui sera expédiée dans un sac.  Déchiré, mais fidèle au devoir jusqu’au bout, le père fait une réponse d’une telle noblesse que les ravisseurs reculent à exécuter un si horrible forfait ;  le jeune homme est libéré, non sans une grosse rançon.  Henri III meurt assassiné.   Henri IV, fait roi de France, abjure le protestantisme et reconquiert son royaume.   Il témoignera grandement sa faveur au Président Frémyot pour sa noble fidélité en toute cette période.  Celui-ci ne se vengera de ses ennemis qu’en obtenant du roi leur grâce.

CONTACTS AVEC UNE VIE FACILE ET FRIVOLE

Mais durant ce temps s’ouvre devant Jeanne une vie bien différente de ce qu’elle a connu jusqu’à présent.  La voici pour cinq années en Poitou dans le château Neufchèzes, sa sœur Marguerite venant d’épouser Jean-Jacques de Neufchèzes.  Les jeunes mariés mènent grand train de vie :  ce ne sont que charmantes réceptions, et Jeanne est une jeune fille accomplie et fort recherchée.   Mais elle n’est pas tranquille ni heureuse dans cette ambiance.  Peu à peu, au contraste des ruines récemment accumulées en Poitou par les guerres de religion, qui lui serrent tant le cœur, elle perçoit tout l’artificiel de ce genre de vie. On sait bien qu’elle est fervente catholique :  celui qui prétendra l’épouser a tout intérêt à afficher de bons sentiments ! Personne ne comprend lorsqu’elle décourage les assiduités d’un fringant gentilhomme, grand ami de son beau-frère, lequel désirait beaucoup ce mariage.  Mais lorsqu’il se voit définitivement rebuté, le prétendant laisse tomber le masque :  hé bien oui, il est calviniste et farouchement opposé à l’Église !  Jeanne aura toujours le sentiment que la Vierge Marie l’a guidée dans son choix, puisque n’ayant jamais connu sa mère, elle avait toute jeune demandé à la Vierge de lui être sa vraie mère.   Elle est fort soulagée lorsque son père la rappelle près de lui.

MARIAGE «ARRANGÉ» DEVIENT MARIAGE D’AMOUR

Jeanne a presque 21 ans, elle admire son père et lui fait toute confiance.  Il lui a préparé un fiancé, qui représente une alliance très valorisante pour la maison des Frémyot, sauf du point de vue pécuniaire ... qui est précisément le point de vue recherché par l’autre famille.  C’est un jeune gentilhomme, de sept ans son aîné, plein de bravoure, d’un bon naturel et promis à un brillant avenir :   le baron Christophe de Rabutin-Chantal.  Parfaitement doués, de corps et d’esprit, les deux époux vont trouver l’un dans l’autre les plus aimables qualités.  Jeanne a raison de se fier au choix de son père, le mariage, célébré le 28 décembre 1592, est un véritable mariage d’amour.  La seule ombre au tableau idyllique est que Christophe devra souvent s’absenter de longs mois pour son service auprès du Roi qui, rapidement, le réclame.  Et voilà qu’avant de partir, lui qui s’entend parfaitement à la guerre et à la Cour, mais que le tracas des affaires ennuie, explique à sa jeune épouse qu’il compte sur elle pour gérer les grands domaines dont ils sont les châtelains.  Il lui faut user de beaucoup de persuasion pour le lui faire accepter, car d’abord Jeanne, qui ne s’attendait nullement à cela, répugne tout à fait à cet assujettissement ;  elle allègue d’ailleurs son ignorance complète de toutes ces questions d’affaires.   Mais en même temps, elle comprend bien qu’il y a nécessité car Christophe ne le fera pas, et elle songe à l’avenir de ses futurs enfants.

UN APPRENTISSAGE POUR L’AVENIR

Alors, avec courage, conscience et méthode, elle se met au travail ... et découvre un gros fratas d’affaires, de dettes, de procès, d’arriérés de créances qu’il faudrait recouvrer.  Partout manquait l’œil et la main du maître : depuis dix ans (mort de la mère de Christophe) la situation se dégradait, fermiers et métayers en étaient venus à ne plus rendre leurs comptes, et le reste à l’avenant.  Son intelligence vive et sa capacité de travail viennent à bout d’une tâche qui paraissait écrasante.  Désormais les biens des Chantal seront parfaitement gérés.  On s’accoutume vite dans le domaine aux visites de la jeune baronne, qui passe à cheval, un peu impromptu, souvent tôt le matin;  et, chose signifiante, ces visites deviennent rapidement désirées :  c’est qu’elle s’intéresse à tout, aux difficultés, aux résultats des efforts entrepris, à la santé des gens, à la vie des familles ... Sa gestion sage et ferme est soutenue par une attention indéfectible aux personnes :  c’est une femme de cœur qui gouverne.

Et elle n’hésite pas à payer de sa personne ;  combien de secours aux malades, aux familles, ne fait-elle pas préparer au château, et ne va-t-elle pas porter elle-même !    En vue du procès de canonisation bien des gens témoigneront de sa bonté, même de son dévouement sans limite.  On lui signale un accouchement très périlleux dans une des maisons des laboureurs :  elle vient passer des heures au chevet de la jeune femme ; la nuit déjà bien avancée, et n’y ayant plus d’espoir de sauver ni la mère ni l’enfant, le mari brisé vient supplier Madame la Baronne d’aller prendre son repos, elle finit par s’y résigner et quitte la maison.  Voilà que peu après, l’enfant naît, et vit, et la mère reprend des forces ;  tous attribuent la délivrance inespérée aux prières de Madame la Baronne, mais quelle n’est pas l’émotion générale quand ouvrant la porte de la maison on la trouve restée non loin de là, seule, dans la nuit, à genoux.

Ainsi chacun se sent soutenu et encouragé.  Son père, venant parfois résider à proximité, a sans doute pu la conseiller utilement.  Son esprit clair et pratique, son cœur, ont fait le reste.  Elle ne sait pas encore que dans cet apprentissage Dieu la prépare à un autre gouvernement, plus tard ...

FÊTES ET CHASSES À BOURBILLY

Mais il n’y a pas que la vie laborieuse ;  heureusement Christophe revient pour de longs séjours, alors Jeanne est toute à lui.  Dans le voisinage, outre le domaine du Président Frémyot, une douzaine de châteaux : lorsque les jeunes seigneurs ne sont retenus ni par la Cour, ni par la guerre, ce sont fêtes, chasses et réceptions ;   en cela le château de Bourbilly n’est pas des moindres et la jeune baronne sait fort bien contenter son époux.

Pourtant, même alors, elle ne laisse pas s’instaurer la vie frivole qui l’a déçue dans son adolescence.  Si elle sait bien retrouver ses robes de soie et se parer pour le bonheur de Christophe, elle a voulu Dieu premier servi.  Comme tout château qui se respecte, Bourbilly possède une chapelle avec des revenus dédiés pour qu’une messe puisse y être célébrée chaque jour.  Une de ses premières décisions a été de la faire rétablir, et à une heure matinale où tous ceux qui le désirent, les domestiques autant que les maîtres, puissent s’y trouver.   Elle-même, bien sûr, ne manquera jamais sa messe quotidienne :  c’est bien dans sa foi qu’elle puise la force d’être tout à tous.  Le dimanche elle réclame, et obtient, que tout le monde fasse l’effort d’aller à la messe au village :  en Église, avec tout le peuple chrétien, et non pas dans leur chapelle privée.

ÉPREUVES ET JOIES MATERNELLES

Deux enfants meurent à la naissance ...  Enfin, après trois ou quatre ans de mariage, elle donne le jour au fils aîné :  Celse-Bénigne ;  suivront bientôt Marie-Aimée puis Françoise.  Jeanne aime les enfants, elle est éducatrice-née et prend un soin très attentif à leur croissance humaine et spirituelle.

Ainsi vont les années, avec cette alternance d’absences et de retours de Christophe.   Quand il est à la cour ou à l’armée, elle ne prend plus de peine pour sa toilette.  Alors elle réserve plus de temps pour la prière, où elle demande surtout à Dieu de préserver son cher époux de tout danger.  Puis lorsqu’il revient, elle est toute à la joie, et ne cherche plus autant à prier.  Un jour, elle prend conscience de ce contraste, et regrette son inconstance ;  elle prend résolution pour l’avenir.

1600-1601

Années décisives à plusieurs titres.  Une grande famine sévit.  Jeanne organise les secours au château, et l’on y vient de six à sept lieues à la ronde.   Avec l’accord de Christophe, elle y transforme même une grande salle en hôpital, afin d’y accueillir et nourrir les femmes qui allaitent un enfant et s’épuisent.  Et elle fait construire un grand four spécial, «le four des pauvres», pour arriver à fournir aux distributions de pain.  En tout cela elle se confie en Dieu, jusqu’à prendre le risque de manquer pour sa propre famille.

Début 1601 c’est le retour de Christophe à Bourbilly.  A-t-il pris goût près de sa femme à une vie plus profonde ?  Il dit qu’il aspire désormais à autre chose qu’aux superficialités de Cour.  Malgré une carrière qui se dessinait brillante, bénéficiant de l’amitié du Roi, il décide soudain de se retirer dans ses terres.  Il paraît aussi n’avoir pas voulu être contraint par un ordre qu’il estimait injuste, et à la compromission il a préféré le départ.  En quittant la Cour, il manifeste qu’il est heureux de retrouver définitivement sa femme.  Hélas, il arrive malade d’une dysenterie qui mettra longtemps à guérir.  Pendant cinq à six mois, Jeanne se fait son infirmière, ne quittant plus son chevet, dans la joie de l’avoir désormais tout à soi.  Les échanges des époux s’approfondissent étonnamment ;  Christophe réfléchit sur le sens de l’existence et la destinée éternelle ;  il désire qu’ils se fassent la promesse mutuelle, que si l’un reste libre par la mort de l’autre, il consacrera le reste de ses jours au service de Dieu.  Jeanne écarte tout à fait cette dernière idée :  il n’est pas question de mourir !  D’ailleurs Christophe se porte mieux de jour en jour, et tous deux trouvent grande douceur à ces échanges conjugaux.  À l’automne, c’est la naissance de la quatrième enfant :  Charlotte.

UN BANAL ACCIDENT DE CHASSE

Et quinze jours après la naissance, c’est le drame.  Christophe, qui décidément retrouve toutes ses forces, part à la chasse avec un de ses cousins.   Un coup maladroit.  « Je suis mort, mon cousin, mon ami.  Je te pardonne de tout mon cœur, tu as fait ce mauvais coup par imprudence.»  Et, soldat courageux et chrétien, il s’occupe d’abord de faire chercher un prêtre, envoie prévenir sa malheureuse épouse, et se soucie fort de consoler son meurtrier involontaire.  Il meurt en neuf jours, encourageant tendrement sa femme à accepter l’inévitable, admirable de patience et de soumission aux desseins de Dieu.

Révolte de Jeanne, qui ne peut se résigner aux paroles si profondément chrétiennes et apaisantes du mourant, et déraisonne dans sa douleur, criant vers le ciel : « Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.»  Elle a 29 ans, Celse-Bénigne 5 ans, Marie-Aimée 3, Françoise 2, et Charlotte vient de naître ...

LARMES ET RÉSOLUTIONS

Si, sur le coup, elle ne peut se hisser au niveau admirable qu’a subitement atteint Christophe, elle se montre néanmoins de grand courage, mais brisée de douleur.  À travers sa souffrance, elle perçoit confusément un appel de Dieu qui veut la conduire plus loin, mais elle ne sait où ;  et cela va rester la question presque angoissante de plusieurs années.  «Quand il plût à la souveraine Providence de Dieu de rompre le lien qui me tenait attachée, en même temps Elle me départit beaucoup de lumières du néant de cette vie, et de grands désirs de me consacrer toute à Dieu ;  dès lors je fis vœu de chasteté.»  Avec cela des tentations violentes et multiples viennent agiter son esprit fatigué, elle a envie de fuir en Terre Sainte.

Elle a surtout quatre enfants tout petits, et c’est pour eux qu’il lui faut organiser sa vie présente.  Elle dit définitivement adieu à l’inutile des fastes mondains, fait don de tous les habits de luxe, et congédie, avec d’honnêtes récompenses, la plus grande partie des domestiques du château.  Elle prépare ainsi pour elle et ses enfants un petit train de vie modeste, propre à leur bonne éducation.   Tout le temps dont elle peut disposer, elle le consacre à la prière et aux bonnes œuvres.

À LA RECHERCHE D’UN GUIDE SPIRITUEL

Elle veut bien faire, elle veut progresser dans la vie spirituelle, et elle ne sait comment faire.  «Donnez-moi un guide spirituel, qui soit vraiment saint et votre serviteur, mon Dieu, qui m’enseigne tout ce que vous désirez de moi, et je vous promets et jure en votre face que je ferai tout ce qu’il me dira de votre part».   Pendant qu’elle prie ainsi, un jour qu’elle se rend aux champs à cheval, elle aperçoit sur le chemin en contrebas un homme vêtu d’une soutane noire, tandis qu’elle entend une voix :  «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience».  Puis la silhouette s’évanouit, restant gravée dans sa mémoire.

À quelques temps de là, rencontrant un bon religieux connu dans la région, elle est toute étonnée de l’entendre se proposer de lui-même pour être son directeur.   Elle voit bien qu’il ne ressemble pas à la silhouette aperçue, mais faut-il se fier à une vision ... ?  Et puisque Dieu semble lui présenter celui-ci ... ;   elle aspire depuis si longtemps déjà à être guidée, qu’elle accepte.   Las !  le bon père n’est pas si expérimenté qu’il le pense :   tout content d’avoir trouvé une «dirigée» de cette qualité spirituelle et de cette docilité, il va la conduire de façon bien indiscrète et abusive.  Durant deux ans elle subira sa tyrannie.  Elle se donne avec ardeur à ce programme d’austérités, mais «toujours languissante dans ce cuisant désir de Dieu, qu’elle ne trouve point», et le cœur bien loin d’être en paix ...

UN «NOVICIAT» INATTENDU

La vie aurait pu se dérouler paisible à Bourbilly.  Un message de son beau-père, le vieux baron Guy de Chantal, va tout changer.  Celui-ci, homme impérieux et chagrin, réclame absolument qu’elle lui amène ses petits-enfants et vienne vivre dans son château de Monthelon, grande gentilhommière austère situé à quelques dizaines de kilomètres de là.  C’est sans réplique :  si elle n’obéit pas, il est prêt à déshériter ses enfants.  Jeanne obéit, tout en comprenant la situation qui l’attend :  le baron Guy, veuf de longue date, est tombé sous la coupe d’une servante devenue sa maîtresse, cinq enfants leur sont nés.

D’emblée, cette femme fait sentir que c’est elle la surintendante du domaine, et que la jeune baronne n’a rien à voir à sa gestion.  Jeanne mesure vite l’empire que cette personne exerce sur l’esprit du baron Guy et n’insiste pas ;  mais elle subira journellement de multiples contraintes et vexations.  Et la vie quotidienne se met en place, dans toute l’incohérence de la situation.

Jeanne regarde plus haut.  Elle pense qu’elle est de nature quelque peu fière et impérieuse, et que Dieu lui présente un moyen de choix pour la simplifier, et la libérer par l’humilité. vN’a-t-elle pas un jour entendu une voix, étant en prière :v «Comme mon Fils Jésus a été obéissant, je vous destine à être obéissante» ?  Comme on l’a ensuite souligné, elle fait là un noviciat plus difficile qu’elle n’aurait fait dans les formes de vie religieuse rigoureuses de l’Église.  Cela durera en effet sept ans et demi.

1604 : FRANÇOIS DE SALES, PRÉDICATEUR À DIJON

Jeanne a 32 ans.  À l’invitation de son père, elle séjourne à Dijon pour y suivre les prédications du Carême ; cette année-là, elles seront données par François de Sales, l’évêque de Genève, dont la réputation de prédicateur est grandissante depuis son séjour à Paris, deux ans auparavant.  Dès qu’elle le voit monter en chaire, Jeanne est saisie;  vêtu d’une soutane noire, d’un rochet, le bonnet en tête, elle le reconnaît :  c’est lui «le bien-aimé de Dieu et des hommes» qui lui a été promis lorsqu’elle visitait à cheval les fermes de Bourbilly.  Et l’évêque, de son côté, est saisi de même en l’apercevant dans l’assistance :  lui aussi la reconnaît !  Il y a quelques semaines, alors qu’il préparait dans la prière ses prédications de Carême, il a eu soudain la représentation d’un Ordre de religieuses qu’il fonderait, et de celle qui y collaborerait ...

Cependant Jeanne se sent liée par les vœux étranges que son «directeur» lui a fait faire ;  et François se garde bien de devancer les dispositions de Dieu, il laisse l’Esprit guider les événements.  L’un et l’autre sont éveillés, par ces brèves visions, à la recherche d’un dessein de Dieu les concernant.  Ni l’un ni l’autre n’agiront sur la foi d’une vision.  Viendra enfin le jour où, confortée par des conseils extérieurs et des circonstances providentielles, Jeanne pourra s’en remettre en toute confiance à l’évêque ;  celui-ci lui déclare d’ailleurs tout net que sont invalides les fameux vœux qui la liaient définitivement à son premier directeur : l’Église n’a jamais permis cela.  La coïncidence d’un pèlerinage à Saint-Claude a aussi éclairé sa route : n’avait-elle pas un jour, par trois fois, eu en rêve cette prémonition :  «Tu n’entreras au repos des enfants de Dieu que par la porte de Saint Claude» ?

LE VRAI DIRECTEUR SPIRITUEL

François va la guider en étant sans cesse à l’écoute des desseins de Dieu, qu’il discerne à travers ses réactions vivantes à l’événement.

Jeanne est restée grande dame, elle soigne ses tenues avec un goût raffiné.  « - Penseriez-vous à vous remarier, Madame ? - Oh non, Monseigneur ! - Hé bien, peut-être faudrait-il mettre bas l’enseigne».  C’est dit avec un sourire.   Jeanne a compris ;  ce n’est pourtant que petit à petit qu’elle se défera de certaines préoccupations, elle n’en avait pas jusqu’alors perçu l’inutilité.  Elle recherche une grande austérité ;  il lui apprend plutôt à ne pas se faire servir par sa femme de chambre en ce qui la concerne elle-même.  Il lui apprend les petites mortifications qui libèrent, plutôt que les grandes qui risques «d’engraisser l’amour propre».

L’esprit de Jeanne se dilate, elle commence à entrer dans une grande liberté intérieure, et se trouve attirée à une oraison simple, cordiale et intime «qui porte à une sainte et respectueuse familiarité de l’âme avec son Dieu».

UNE AMITIÉ POUR DEUX SAINTETÉS

«- C’est donc tout de bon, que vous voulez servir à Jésus-Christ ?  - Tout de bon.  - Donc, vous vous dédiez toute au pur amour ?  - Toute, afin qu’il me consume et me transforme en soi.  - Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu ?  - Je ne veux que lui, pour le temps et pour l’éternité»    Et, plus tard : «- Ô mon Dieu !  Mon Père, ne m’arracherez-vous point au monde et à moi-même ?  - Oui, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu.»

Il y eut trois voyages de Jeanne jusqu’en Savoie, pour rencontrer François.   Mais, pour notre bonheur, cette conduite dans les années qui vont suivre se fera le plus souvent par lettres :  lettres précieuses d’enseignement.  Celles de François nous sont quasi toutes parvenues, et nous permettent de suivre l’évolution spirituelle de Jeanne.  Elle aspire de plus en plus à la vie religieuse, mais elle sait bien que ses enfants ont encore besoin d’elle pour bien des années.  Longue préparation que cette période ;  François la ramène toujours au concret de sa vie présente.

PROJETS DE FONDATION

1605 voit s’établir à Dijon le Carmel, que François de Sales a contribué à introduire en France, l’année précédente.  Toute heureuse, Jeanne se met à le fréquenter, elle est fort attirée par cette vie ;  un moment elle voudrait la promesse qu’une fois achevée l’éducation de ses enfants, elle y sera reçue.   Mais Dieu attend d’elle un autre accomplissement ;  et François, tout en approuvant qu’elle le fréquente assidûment, n’encourage pas cette idée.

Un projet a mûri peu à peu dans la pensée de l’évêque, une nouvelle forme de vie religieuse ;  il sent qu’entre les monastères réformés, très austères, et les monastères non réformés, généralement très relâchés à cette époque, il existe une troisième voie.  Si la sainteté n’était pas envisageable sans le froid, la faim et le dénuement volontaires, que deviendraient alors ceux, bien nombreux, qui doivent porter une épreuve de santé, ou simplement une forme physique réclamant quelque prudence ?  Il a trop vu de ces jeunes filles ou femmes désirant une vie monastique inabordable pour cette seule raison.  Il en a vu d’autres, aussi, que les austérités n’aidaient pas à approfondir une vie d’union à Dieu.  Il veut intérioriser les exigences de la vie contemplative et la mettre à la portée de toutes :  jeunes, moins jeunes, fortes, moins fortes, veuves libres de toutes obligations.

Nous sommes au printemps 1607, au château de Sales, en Savoie : «- Hé bien !  ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous.  - Et moi, Monseigneur et mon Père, je suis résolue d’obéir.  - Oui, il faut entrer à Sainte-Claire [chez les Clarisses].  - Mon Père, je suis toute prête.  - Non, vous n’êtes pas assez robuste ... il faut être sœur de l’hôpital de Beaune.  - Tout ce qu’il vous plaira.  - Ce n’est pas encore ce que je veux, il faut être carmélite.  - Je suis prête d’obéir.»  La trouvant ainsi d’une entière souplesse devant tout ce qui pourrait être volonté de Dieu, François se met alors à lui exposer ce qu’il envisage.  Jeanne confiera :  «À cette proposition, je sentis soudain une grande correspondance intérieure, avec une douce satisfaction et lumière, qui m’assurait que cela était la volonté de Dieu.»

Ce n’est qu’un avant-projet, bien des incertitudes planent encore, à commencer par la date possible de réalisation.  Ni l’un, ni l’autre ne l’envisagent avant six ou sept ans :  les enfants sont encore si jeunes !

LES ÉVÉNEMENTS COMME SIGNE DE DIEU

La mère de François s’est prise d’une profonde affection pour Jeanne, et en vient à désirer une alliance par mariage entre deux de leurs enfants.  Un malheur va conduire à ce que Jeanne ne pensait pas.  La petite Jeanne de Sales lui a été confiée un moment ;  or l’enfant tombe subitement malade et meurt en quelques jours dans ses bras.  Jeanne est très affectée par cette mort, et, ne pouvant rendre l’enfant, en vient à se promettre de donner en mariage l’une de ses filles à la famille de Sales.

À l’époque, il est fréquent de marier les filles fort jeunes, même avant l’âge nubile, auquel elles rejoindront leur époux.  La mère de François n’a-t-elle pas été épousée à 13 ans par un homme de 44 ans ?  Et ce fut pourtant un mariage heureux.  Il n’y avait alors aucune voix pour émettre un doute sur l’opportunité de ces coutumes ...  Jeanne aurait souhaité que l’une ou l’autre de ses filles se fasse religieuse ;  mais son aînée, Marie-Aimée, a déjà manifesté qu’elle veut le mariage, elle l’a clairement dit.  Voilà donc fiancés :  Bernard de Sales et Marie-Aimée de Chantal, qui deviendront un jeune couple amoureux et heureux.

La mère de François s’était bien promis de veiller sur Marie-Aimée comme une mère ;  elle meurt sur ces entrefaites.  Dès lors, il paraît souhaitable à la famille que Jeanne aille s’établir en Savoie, à proximité de la nouvelle petite baronne de Sales.  C’est ce qui va ouvrir la porte, plus tôt qu’on ne pensait, à cette communauté religieuse qui doit prendre racines à Annecy, sous la vigilance de François.  Nouvelle épreuve à ce moment pour Jeanne :  la petite Charlotte meurt, elle aussi.

LE GRAND DÉPART

En avril 1610 Jeanne conduit Marie-Aimée au château de Sales «pour l’installer en son ménage».  Elle-même ne reviendra pas.  En même temps, elle emmène Françoise qui, comme bon nombre de jeunes filles de l’époque, achèvera son éducation dans un monastère ...  Avec ce privilège exceptionnel que sa principale éducatrice y sera sa propre mère !

Quant à Celse-Bénigne, il est grand temps que la situation change, son éducation à Monthelon est devenue impossible :  le vieux baron Guy, fort peu édifiant depuis sa jeunesse, a pris sur lui un ascendant dangereux, remplissant cette jeune tête de quatorze ans d’idées futiles contre lesquelles sa mère a grand peine à lutter.  Il est convenu qu’on le laissera prochainement commencer sa carrière à la Cour et à l’armée.  Un garçon bien né ne grandissait pas précisément alors dans les jupes de sa mère, François de Sales lui-même n’avait-il pas vécu de 12 à 24 ans totalement éloigné de ses parents ...  De toute façon, si Jeanne n’avait pas quitté son fils, celui-ci, volontairement, quittait sa mère.  C’est pourquoi la célèbre scène des adieux, pour émouvante qu’elle soit, s’apparente plus à la mise en scène d’un adolescent qui aime se produire avec éclat, plutôt qu’à une douleur réelle d’enfant blessé dans son amour filial.  «- Hé bien ! ma mère, je suis trop faible et infortuné pour vous retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez foulé votre enfant aux pieds !»  ce disant, Celse-Bénigne s’étend sur le seuil de la pièce qu’elle quitte, afin de l’obliger à passer sur son corps.  Jeanne demeure un instant saisie et laisse couler ses larmes, puis elle franchit l’obstacle.  Le précepteur de son fils intervient :  «Madame, eh quoi !  les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à votre constance ? - Nullement, répond-elle en souriant, mais que voulez-vous ?  Je suis «mère» !» Celse-Bénigne, évidemment, reverra sa mère cela est bien prévu :  et même, il est promis qu’en ces débuts il y aurait une spéciale souplesse de règlement permettant à Jeanne de revenir séjourner en Bourgogne, une ou plusieurs fois, lorsque le réclameraient les intérêts de ses enfants.

6 JUIN 1610 :  DIMANCHE DE LA SAINTE TRINITÉ ET JOUR DE SAINT CLAUDE

Une jeune amie de Jeanne, Charlotte de Bréchard, l’a accompagnée jusqu’en Savoie :  depuis plusieurs années elle aspire à la vie religieuse et a vu ses projets contrecarrés de diverses façons.  À Annecy elles retrouvent Jacqueline Favre, 18 ans, qui se prépare depuis six mois avec ferveur.  Une autre encore attend que le petit groupe se forme, Jacqueline Coste, servante d’auberge et femme pleine de sagesse et de dévouement :  elle sera la première sœur externe.

On a projeté de faire la fondation le jour de la Pentecôte.  Survient un gros contretemps, et la fondation se trouve reportée au dimanche de la Sainte Trinité.   Quelle n’est pas la joie générale lorsqu’on découvre que c’est aussi la fête de Saint Claude, c’est comme une signature de l’Esprit Saint :   la voix de jadis retentit toujours dans le cœur de Jeanne  «Tu n’entreras au repos des enfants de Dieu que par la porte de Saint Claude».

C’est donc une petite maison d’un des faubourgs d’Annecy qui devient leur monastère.  Elle se nomme la Maison de la Galerie à cause d’une galerie couverte surplombant la rue, qui relie la maison à un jardin. Assez exigüe, elle a été aménagée pour une douzaine de personnes.  Le fondateur remet dans les mains de celle qui devient la Mère de Chantal «le premier crayon» des règles de vie, qu’il vient de rédiger :  «Suivez ce chemin, ma très chère Fille, et faites suivre à toutes celles que le Ciel a destinées pour suivre vos traces». Jeanne a 38 ans, elle a passé 17 ans depuis son mariage :  des années étonnamment remplies.   Désormais elle en passera près du double dans la vie religieuse, des années plus remplies encore.

L’ÉVÊQUE POUR MAÎTRE DES NOVICES

Cette petite communauté (trois jeunes filles viennent vite les rejoindre) est l’objet de la sollicitude très attentive de François de Sales, évêque de Genève.   Il réside à Annecy, comme ses prédécesseurs, à cause de la mainmise du protestantisme sur Genève, devenue république autonome :  l’évêque est placé au cœur même de cette division de l’Église qui constitue la grande souffrance de toute sa vie.

La vie religieuse qui commence ici est une des réponses à ses premières préoccupations, lorsqu’il reçut la charge épiscopale :  un réveil de la vie chrétienne en Savoie ;  car les protestants de Genève ont raison de se répandre si la ferveur est tellement rare parmi les fidèles de l’Église.  Personne n’est exclu de la perfection évangélique, il faut la prêcher à tous, mais avec amour et par l’exemple.  «Que toute leur vie et leurs exercices soient dédiés pour leur union avec Dieu pour aider par prières et bons exemples à la réformation de l’Église et au salut du prochain», dit-il dans les règles de vie.  Voilà où il situe son monastère :  il le veut en contact avec le peuple chrétien, il tient à ce que les jeunes filles et femmes puissent y venir faire quelques jours de retraite.   Fondation de l’Évêque, l’insertion des religieuses dans le diocèse est manifeste.

Au jour le jour François regarde vivre la communauté et y lit les appels de l’Esprit Saint.   Fondée «Pour donner à Dieu des filles d’oraison et des âmes si intérieures qu’elles soient trouvées dignes de servir sa Majesté infinie et de l’adorer en esprit et en vérité» la première chose mise en place est la vie d’oraison et les célébrations liturgiques ;  déjà «le premier crayon» réalisé s’oriente vers la vie monastique.  La vie d’oraison est même reconnue comme le premier principe éducateur de la vie religieuse et un pivot de la formation au noviciat.

L’évêque les visite plusieurs fois la semaine, accompagné de l’aumônier, leur fait des entretiens spirituels (ceux-ci, notés de mémoire au fur et à mesure par les sœurs, seront rassemblés en un ouvrage) ;  venant s’asseoir familièrement au milieu d’elles, dans le jardin même, il laisse les questions fuser spontanément. Tout lui est fidèlement soumis, et peu à peu se précise le détail des observances quotidiennes.  Les tâches seront communes à toutes :  la cuisine, les emplois domestiques, garder la vache ...  Nulle prééminence, chacune y a son tour, y compris Mère de Chantal dont c’est tous les délices que d’être employée aux bas offices.  La simplicité règne partout.

«LA VISITATION» ET «SAINTE MARIE»

Trois semaines après la fondation, la petite communauté n’a toujours pas reçu son nom.  Le 1er juillet, à l’époque,  veille de la fête de la Visitation de la Vierge Marie, François reçoit du Seigneur dans l’oraison des «clartés particulières», il les communique aussitôt :  «Je trouve dans ce mystère mille particularités spirituelles qui me donnent une lumière spéciale de l’esprit que je désire établir parmi vous».  Il est touché par cette scène évangélique de vie cachée et toute simple [en Saint Luc, chapitre 1, versets 39 à 56] ;   l’institut religieux prend le nom de «La Visitation de Notre Dame».   Rapidement dans le voisinage se répand la coutume de désigner le monastère par «Sainte Marie»;  cela formera pour la postérité l’appellation :   Visitation Sainte Marie.

Contemplation et louange de Dieu, en même temps que service du prochain ;  esprit d’action de grâce et humilité du Magnificat ;  pauvreté reconnue, rejaillissant en confiance infinie dans la bonté du Père ;  disponibilité à l’Esprit ;  ardeur missionnaire pour révéler la présence du Christ ;   mystère de communion des personnes, enraciné dans le mystère de la Trinité :   regard qui s’élargit à l’humanité entière ;  douceur et simplicité des relations humaines ;  communauté de vie dans la diversité et la complémentarité ;  joie dans le Seigneur ;  Marie gardant fidèlement toutes ces choses en son cœur ...  L’Ordre n’a jamais cessé de puiser dans cette scène d’Évangile le meilleur de sa spiritualité.

À LA SUITE DE JÉSUS «DOUX ET HUMBLE DE CŒUR»

«J’ai toujours jugé que l’esprit de la Visitation était un esprit de profonde humilité envers Dieu et d’une grande douceur envers le prochain».  Cette douceur, François veut la voir s’incarner dans le concret de la vie.  La première et fondamentale pratique sera d’établir une vie religieuse capable d’accueillir les vocations contemplatives qui ne trouveraient pas place ailleurs faute de forces physiques ou de jeunesse.

Non, la Visitation n’aura pas d’éclat extérieur ;  mais elle recueillera avec amour toutes les occasions d’humilité :  «Je veux que mes filles n’aient pas d’autre prétention que de glorifier Dieu par leur abaissement.»   Certaines y sont pleines de santé et de jeunesse ?  Et c’est tant mieux, car «Tout ainsi que les faibles jouiront du fruit de la santé des robustes, les robustes jouiront réciproquement du mérite de la patience des faibles.»

L’EXTÉRIEUR DE LA CHARITÉ

Un des aspects de cette «douce charité envers le prochain» sera constitué les premières années par certaines visites aux malades.  Comme on le verra lus loin, cette pratique ne concernera jamais toutes les visitandines, et sera bientôt appelée à disparaître, remplacée par d’autres témoignages de charité.  L’année du noviciat se passe entièrement cloîtrée.  Elle se termine par l’engagement public de Mère de Chantal et ses premières filles, le jour de Saint Claude 1611.   Voilà que Jeanne doit alors préparer son premier voyage en Bourgogne, comme il avait été promis :  la mort édifiante du Président Frémyot est survenue ;   pour le bien de ses enfants, il incombe à Jeanne de débrouiller cette succession compliquée, ainsi que de prendre des dispositions pour Celse-Bénigne dont le grand-père était chargé.  Elle est de retour à Noël.

Les visites aux malades sont donc inaugurées le 1er janvier 1612.  Elles se trouvent dès l’origine assez limitées :  deux sœurs seulement sont désignées par la supérieure, pour porter chaque jour, au nom de la communauté, quelques secours à des malades indigents du voisinage, les soigner et réconforter.

ÉDUCATION AU MONASTÈRE ?

À Françoise, qui est dans sa 11e année lorsqu’elle entre avec sa mère à la Galerie, on a associé deux jeunes compagnes.  À l’époque, c’est la pratique courante que d’élever ainsi les jeunes filles ;  les premiers pensionnats des Ursulines commencent à peine à paraître en France et jusque là il n’y a eu aucune alternative.  Cette expérience va permettre aux Fondateurs de préciser leur pensée :  «Dieu n’a pas élu la Visitation pour l’éducation des petites filles, mais pour la perfection des femmes et filles qui, en âge de pouvoir discerner ce qu’elles font, y sont appelées» (Saint François de Sales).  «Cela n’a point de doute que l’on ne peut recevoir des filles, ni grandes, ni petites, sinon pour être religieuses :  lisez votre Règle, elle y est expresse» (Sainte Chantal) ;  ainsi n’est reconnue envisageable que l’éducation de quelques jeunes filles ayant le désir de peut-être devenir religieuses.

Des circonstances historiques ou économiques (ex. l’après Révolution française) amèneront en divers pays, temporairement le plus souvent, des monastères de tous Ordres à s’occuper activement de l’éducation de jeunes filles, notamment ceux cela Visitation.  Il s’y est indiscutablement fait du bien ;  néanmoins ceci, commandé par des événements, n’appartient pas au charisme de fondation.

LES DEUX PRÉSENCES D’UN CŒUR MATERNEL

Maintenant Jeanne est doublement «mère».  Sa sollicitude pour la communauté ne lui fait pas oublier sa tendresse pour ses enfants.  Mais elle veut bien faire, elle est religieuse à présent :  elle veut aimer ses enfants en Dieu et pour Dieu ;   cela va-t-il l’amener à perdre de sa spontanéité ?  François paraît le craindre une instant.  La mort du baron Guy de Chantal étant survenue, voici qu’il lui faut une nouvelle fois partir pour Bourgogne.  Son fils vient la chercher :  jeune et brillant cavalier de 16 ans, qui sort de ses débuts à la Cour. François annonce son arrivée à Mère de Chantal, en évoquant avec humour :  «les caresses qu’il recevra d’une mère insensible à tout ce qui est de l’amour naturel, car je crois que ce seront des caresses terriblement mortifiées.  Ah ! non, ma très chère Fille, ne lui soyez pas si cruelle.  Témoignez lui du gré de sa venue, à ce pauvre jeune Celse Bénigne».

Arrivée à Monthelon, elle débrouille sans se troubler des affaires embrouillées au possible, et se montre bienveillante et compatissante à l’égard de la malheureuse servante-maîtresse.  Celle-ci se présente profil bas, sachant qu’elle n’a plus aucune autorité et que bien des personnes attendent de se venger de ses attitudes passées :  Mère de Chantal veille à ce qu’elle et ses enfants soient fort bien accommodés, les récompensant ainsi du mal qu’elle en avait reçu.

Fin 1613, viennent les tracas de la construction d’un monastère plus grand.   Car on a quitté «La Galerie» où l’on s’entassait :  à l’été 1612 la maisonnée se composait de sept jeunes filles entre 17 et 21 ans, 4 «aînées» de 26 à 32 ans, et la chère «incomparable» sœur tourtière de 52 ans ;  la Mère vient d’atteindre ses quarante ans.  Et continuent de se présenter les aspirantes.  Mère de Chantal a dû nommer une maîtresse des novices, ne pouvant à elle seule suffire à la formation de tout ce monde.

UNE PRIÈRE EXAUCÉE

La ferveur règne, et un grand désir de progresser dans les voies de l’oraison ...   Et cela va lui poser un singulier problème.  À sa grande confusion, elle a bien le souvenir d’avoir elle même plusieurs fois surpris son entourage, notamment en cours de voyage.  Tel ce jour où, attendant avec son gendre et sœur Marie-Jacqueline que l’on célèbre la messe, elle s’est trouvée tellement plongée dans l’oraison, qu’elle fut toute stupéfaite quand on osa, longtemps après, venir quand même la déranger :  apprenant que la messe avait été dite devant elle, qu’on était allé tout préparer pour le repas, et qu’on attendait depuis fort longtemps qu’elle eût fini son action de grâce.  Elle fut incapable ce jour-là de se mettre à table.  Et depuis Bernard de Sales répète à qui veut l’entendre :  «lorsqu’on m’annonce que notre Mère est malade, je ne veux pas la plaindre :  c’est Notre Seigneur qui lui ôte l’appétît !»  Or elle voit maintenant se multiplier parmi les sœurs des faits de même nature, et cela vient à se savoir en ville ...  Comment alors maintenir l’esprit de simplicité, de pauvreté reconnue et aimée, si le monde, qui se méprend facilement sur l’importance des choses extérieures, s’émerveille, et en cause ?  Notre vie est cachée avec Jésus Christ en Dieu» dit l’Écriture.  Elle rumine cette parole, elle en parle à l’Évêque, et avec lui à un père Jésuite ami ;  tous deux offrent la messe à cette intention.   Alors elle comprend, de certitude intérieure, que la Très Sainte Trinité se réjouit de leur prière, et accorde de garder ordinairement cachées les grâces accordées aux sœurs de la Visitation, afin qu’elles soient «adoratrices et imitatrices de la vie de Jésus Christ, intérieurement toute cachée en Dieu et toute commune devant le monde».  Et, ce qui les met tous trois dans une grande paix, l’Évêque et le père Jésuite ont au même moment le même sentiment.

LA VISITATION EN FRANCE, VERS LA VIE MONASTIQUE CLOÎTRÉE

Annecy est dans le duché indépendant de Savoie.  Depuis le début de 1613, de Lyon et de Paris on commence à s’intéresser à la Visitation, qui répond à un vrai besoin, des évêques demandent les Constitutions.  François en profite pour mettre ces dernières en meilleure forme ;  il y précise, sans qu’on le lui demande vraiment, le caractère secondaire des sorties de clôture pour visite de malades :   «Si la Visitation s’établissait en quelques grandes villes [où elles ne seraient pas jugées à propos] ce serait à l’Évêque du lieu ou de les retrancher tout à fait, ou de les limiter.»

Cependant après les premiers accords pour Lyon, le projet tourne court :   l’Archevêque, Monseigneur de Marquemont, décide de fonder sa propre congrégation, qu’il appellera «Sœurs de la Présentation».  Hélas, les «très bonnes âmes» qu’il a réunies pour commencer sa congrégation ne réussissent pas à tenir six semaines ensemble sans entrer en profonde mésintelligence (...!)  Monseigneur de Marquemont revient alors vers François de Sales pour reprendre, à la hâte, le projet abandonné.  À l’étonnement général, la Providence divine semble y avoir mis la main d’une façon manifeste :  les autorisations royales viennent d’arriver pour la première demande déposée, celle d’une congrégation de la Présentation.  Celle-ci étant défunte en voyant le jour, on s’apprête à de nouvelles démarches.  Or en lisant les patentes obtenues, portant la double signature du Roi et de la Régente sa mère, voilà que c’est le mot Visitation qui s’y trouve inscrit en belles lettres bien formées, sans que personne ne comprenne comment, d’autant que le brouillon gardé par l’archevêque et écrit de sa main porte lui aussi «Visitation» sans aucune rature.   Ce prodige laisse stupéfaits les assistants, et l’intention divine semble claire à tous.  De fait, les années suivantes révéleront ce second monastère de l’Ordre comme en partie déterminant, en partie seulement, pour l’avenir.   Dix-huit mois après, la Visitation s’établit aussi à Moulins.   L’archevêque de Lyon a décidé de ne pas permettre la visite des malades dans ces deux monastères.

Un changement considérable ?  C’est ce qui sera retenu par l’opinion publique comme principal dans la transformation de la Visitation en Ordre cloîtré ...   Or c’est peut-être ce qui affectera le moins son régime de vie :  nulle n’était assurée d’être désignée pour les visites aux malades, et lorsqu’on l’était on pouvait passer onze mois en clôture pour un avec sorties.   Plus gênante (pour l’époque) sera l’impossibilité désormais de recevoir à  la profession religieuse les veuves encore responsables des biens de leurs enfants.  Plus hasardeuse aux yeux de l’Évêque, sous le rapport de l’humilité, l’assimilation de la Visitation aux «grands Ordres» de l’Église, qui jouissent alors d’un fort prestige social.  Mais c’est justement ce que recherche l’archevêque de Lyon ...  En partie à cause de l’intérêt des familles, qui se trouvent bien plus en sécurité étant sûres que leurs filles religieuses ne prétendront jamais à une part d’héritage !  Ainsi vont les lois et les mœurs de l’époque, et Monseigneur de Marquemont craint que la Visitation périsse si l’on ne s’y conforme.  Suivent des tas de bonnes raisons spirituelles.  Et aux yeux des visitandines :  l’avantage de la vie cloîtrée dans la poursuite d’une vie authentiquement contemplative.   «Dieu dans sa bonté nous donna une grande disposition et attrait intérieur pour vivre dans l’absolue clôture avec une entière consolation de nos âmes» (Sainte Chantal).   Les visitandines y reconnaîtront unanimement leur vocation :  il n’y aura pas de défections.

Pour le reste, les deux Fondateurs ne cèdent rien de ce qu’ils tiennent pour essentiel ;  et ils finissent, tôt ou tard, par avoir entier gain de cause :   pas d’astreinte au «grand Office», difficile en latin pour beaucoup ;   confirmation quant à l’accueil de retraitantes :  «La Visitation devant avoir le service des pauvres en recommandation et n’y ayant point de pauvreté si grande que celle de l’âme, il sera permis de recevoir en la maison, même pour plusieurs jours» ...  C’est ainsi que le but de charité trouve son expression définitive.
Comme pour une confirmation de l’Esprit Saint, la Visitation se trouve à ce moment demandée partout :  neuf fondations dans les quatre ans qui précèdent la mort de François ;  et le mouvement continuera.

L’OFFRANDE SACRIFICIELLE DE L’AMITIÉ

Jusqu’à présent François de Sales a, littéralement, couvé du regard et du geste la Visitation naissante, et d’abord par une sollicitude touchante pour sa pierre fondamentale, Mère de Chantal.  Il lui a si souvent et si longuement écrit.   Nous possédons peut-être la totalité de ces lettres, filialement conservées ;   par malheur celles de Jeanne ont par contre quasi toutes disparues :  à la mort de François elles furent retrouvées, soigneusement annotées de sa main ;   mais, remises à Mère de Chantal, celle-ci qui y confiait trop de secrets, s’empressa de les jeter au feu.  L’Évêque a-t-il le pressentiment que sa fin approche ?  Il lit surtout, dans les conduites de l’Esprit Saint, que le moment est venu pour Jeanne du dépouillement total.  Celle-ci, cherchant sa consolation dans ses entretiens personnels a compris plus d’une fois que Notre Seigneur l’appelait à trouver en Lui seul son réconfort.  Et l’ancienne promesse doit trouver son accomplissement :  «Oui, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu.»

À la Pentecôte 1616, Jeanne est en retraite de solitude, et François, retenu par la maladie, ne peut aller jusqu’au monastère.  C’est par lettre qu’il va guider sa retraitante.  «Je veux bien, ma très chère Mère, que vous continuiez l’exercice du dépouillement de vous-même :  Ô Seigneur, non, je n’excepte rien, arrachez-moi à moi-même»  et il approuve qu’elle se laisse guider par Dieu seul, sans plus s’appuyer sur les signes sensibles de leur amitié :  «C’est le but de la Transfiguration, ma très chère Mère, de ne plus voir ni Moïse, ni Élie, mais le seul Jésus (...) de pouvoir être seule avec son Roi pour lui dire :  Mon Bien-Aimé est à moi, et je suis à lui.»  Ses réponses à elle ? : «Je me vois nue et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux.  Mon Dieu !  mon vrai Père, que le rasoir pénétré avant ! (...)  Que bénit soit Celui qui m’a dépouillée !  Ô Dieu ! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous, mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la mœlle, qui est me semble ce que nous avons fait, c’est chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu.

LE MUSICIEN SOURD

En cette même année 1616, un événement attendu par toutes les visitandines :  la parution du Traité de l’Amour de Dieu, œuvre de François de Sales ;   elles en espèrent merveilles pour faire progrès au saint Amour, elles savent aussi que ce livre leur est tout spécialement dédié, qu’elles y ont participé de cent façons, particulièrement :  «celle qui en est la Mère a eu un soin continuel de prier et faire prier pour cela», dit François dans la préface.  Et on l’y retrouve en maintes pages, il s’en est lui-même expliqué :  «Je travaille à votre livre neuvième de l’Amour de Dieu, et aujourd’hui, priant devant mon crucifix, Dieu m’a fait voir votre âme et votre état par la comparaison d’un excellent musicien, né sujet d’un prince qui l’aimait parfaitement, et qui lui avait témoigné se plaire passionnément à la douce mélodie de son luth et de sa voix ;   ce pauvre chantre devint sourd et n’oyait plus sa mélodie, son maître s’absentait souvent, et il ne laissait pas de chanter, parce qu’il savait que son maître l’avait pris pour chanter (...) Ô que bienheureux est le cœur qui aime Dieu sans aucun autre plaisir que celui qu’il prend de plaire à Dieu».

ENSEIGNÉE PAR LA SOUFFRANCE

En mai 1617, la mort vient briser le jeune foyer de Marie-Aimée :  Bernard meurt aux armées dans une épidémie ;  Marie-Aimée vient se réfugier au monastère près de sa mère.  Quelques mois plus tard accouchement subit et dramatique.  Le nouveau-né respire à peine, Jeanne le baptise immédiatement ;  puis elle prodigue des soins à sa fille, également mourante.  Marie-Aimée a 19 ans !

Abattue par la souffrance, bien qu’acceptant ce que Dieu permet, Jeanne est secouée quelques heures après d’une violente tentation.  C’est elle qui a baptisé son petit-fils, mais avec quels gestes, avec quelles paroles ?  Elle ne sait même plus si elle a pris de l’eau !  Baptême invalide ?  Être cause que son petit-fils soit mort sans baptême ?  Éperdue elle va se jeter aux pieds de François, gémissant «Monseigneur, moi, que j’en sois cause ! que j’en sois cause !»  L’Évêque discerne de suite la tentation : «Hé ! Qu’est ceci, ma Mère ?  Vous vous regardez donc vous même ?»  À ces mots, ses yeux se dessillent :  elle reconnaît clairement qu’au lieu de regarder à Dieu elle s’est enfermée dans un retour sur elle-même.  Sa mémoire revient en sa liberté, et elle revoit toutes les circonstances du baptême, selon le rite exact de l’Église.

Cet événement restera fécond dans l’enseignement de Mère de Chantal.  Jamais elle n’hésitera par la suite à évoquer la faute qu’elle fit ce jour là, et la correction de son Bienheureux Père, pour aider à faire comprendre ce qu’est la véritable contrition :  dans les regrets du mal, regarder davantage Dieu contre qui il est commis, plus que nous qui l’avons commis.  Sinon ce n’est nullement l’amour contrit qui nous fait pleurer, mais le dépit de notre amour-propre humilié de se voir lamentable.  Et alors l’ennemi dispose de toutes les prises pour embrouiller le cœur ...

LA MÈRE DE CHANTAL

Elle est maintenant la Mère de plus en plus donnée aux intérêts de l’Ordre qui croît rapidement.  Sa correspondance ne cesse de s’amplifier jusqu’à prendre des proportions considérables, et en faire, avant Madame de Sévigné, sa future petite fille, une grande épistolière ;  mais avec des buts bien différents de celle-ci :  pour réconforter, encourager, éclairer et guider, aussi pour traiter d’affaires souvent difficiles et embrouillées.  Ce n’est évidemment pas pour plaire qu’elle écrit ;  et pourtant elle plaît, spontanée, enjouée, usant de mille ressorts pour faire passer en douceur les bons conseils, et surtout pleine de chaleur et d’affection.  Le Fondateur rentré à Annecy, elle demeurant à Paris, c’est à elle qu’on s’adresse à présent le plus souvent.

À cette époque, Mère Angélique Arnauld, la réformatrice de Port-Royal, qui s’est mise sous la direction de François de Sales, forme le projet de quitter l’Ordre où elle se trouve (et où elle n’a d’ailleurs prononcé que des vœux nuls puisqu’à l’origine sa vocation était forcée), pour être admise à la Visitation :  elle s’y sent fort attirée et assure que c’est une inspiration de Dieu.  Elle entre en relations assidues avec Mère de Chantal. Celle-ci confère avec le Fondateur, par lettres, de «notre chère Fille Madame de Port-Royal» et appuie sa demande ;  celui-ci, assez réticent d’abord, finit par s’en remettre à la décision du Saint-Siège.  Mais, vu la notoriété de Mère Angélique ce changement est considérable, et les influences religieuses se conjugueront aux intérêts familiaux, pour faire échouer le projet.  Après la mort de François de Sales, elle devait rencontrer l’Abbé de Saint-Cyran, et ce fut la regrettable aventure janséniste ...

FONDATRICE DE LA VISITATION

Octobre 1622 voit Mère de Chantal à Lyon, François y est aussi, mais ils ne peuvent se rencontrer qu’un bref moment, et François l’envoie visiter des monastères, lui donnant rendez-vous milieu décembre.  Quand enfin arrive cet entretien, attendu depuis plus de trois ans :

«- Ma mère, nous auront quelques heures libres ;  qui commencera de nous deux à dire ce qu’il a à dire ? - Moi, s’il vous plaît, mon Père, mon cœur a grand besoin d’être reçu de vous. - Eh quoi, ma Mère, avez-vous encore des désirs empressés et du choix ?  Je vous croyais trouver toute angélique (...)  Ma Mère, nous parlerons de nous-même à Annecy ;  maintenant achevons les affaires de la Visitation».  Jeanne obéit sans un mot de réplique, et pendant quatre heures, ils confèrent du Coutumier à rédiger, des moyens d’union à garder, entre les monastères, sans pour autant qu’on mette jamais un gouvernement général, et du lien particulier de chaque monastère avec son Évêque ...

C’étaient les dernières pensées du Fondateur, son testament ; ils ne se reverront pas.  Sa santé fléchissait depuis de longues années déjà ;  François meurt d’une attaque à 55 ans le 28 décembre, ayant épuisé jusqu’au bout ses forces au service de l’Église, passionnément aimée.

La voici seule désormais, tout l’Ordre repose sur sa vigilance.  Fondatrice ?   Elle s’en défend vigoureusement.  Mais malgré ses dénégations, toutes la considèrent ainsi.  C’est elle, qui par la justesse de son discernement, la sagesse de ses conseils, sa fidélité inébranlable à l’esprit du Saint Fondateur, permettra l’achèvement de l’œuvre entreprise et la traversée des inévitables difficultés.  Elle sait exercer sa vigilance en emportant les cœurs, susciter l’assentiment de toutes avant les grandes décisions, telles les rédactions définitives du Coutumier et du Directoire de l’Ordre, ou les difficiles questions concernant les moyens d’union entre ce grand nombre de monastères.   Elle s’occupe en même temps de la publication des lettres et écrits inédits de son «Bienheurex Père», ainsi que de rassembler tous témoignages et documents en vue de la béatification et canonisation ;  c’est un travail considérable.

Et les fondations continuent.  Si Mère de Chantal n’est pas présente physiquement à chaque commencement, elle le «porte dans son cœur» ainsi qu’elle l’exprimera un jour si gracieusement :  «Je ne prie pas sans vous car je vous porte dans mon cœur».  En 1626 est fondé Paray-le-Monial ;   elle en sera bientôt toute en souci :  cette communauté pourra-t-elle vivre en un lieu si dénué de tous les secours, tant matériels que spirituels?  Un moment il sera même question de la transplanter ailleurs ...  Comment devinerait-on que dans cinquante ans ce monastère sera le foyer d’où rayonnera le Cœur du Christ :  manifesté à une obscure visitandine, sainte Marguerite-Marie, et prêché par saint Claude La Colombière, son guide choisi par le Seigneur ?

UN CŒUR AIMANT ...

Au milieu de ces tâches absorbantes, elle n’oublie pas qu’elle est mère de ses enfants ;  elle les a toujours entourés de ses plus affectueux conseils, et maintenant c’est encore elle qui va les guider vers un heureux mariage :   Françoise, dont elle soutient sans cesse une piété souvent près de se dissiper dans la coquetterie et l’amour des biens de ce monde ;  Celse-Bénigne, l’enfant brillant qui fait son tourment plus encore que sa fierté, à cause de ses frasques et aventures de toutes sortes.  Ce même Celse-Bénigne, qui s’était jadis couché sur le seuil de la porte qu’elle franchissait, reconnaît maintenant publiquement que jamais sa mère n’aurait pu faire davantage pour lui.  En vérité, le frère et la sœur se montrent très fiers de leur mère, et fort reconnaissants.

Jeanne reçoit une grande joie :  celle de la conversion spirituelle de son propre frère, André Frémyot, à la suite d’une grave maladie.  L’ancien archevêque de Bourges avait jusqu’alors mené une vie, certes honorable, mais fort mondaine ;  sujet de tristesse pour sa sœur.  Désormais il suivra ses conseils, l’appelant lui-même :  «la sainte directrice de mon âme».

... DOUÉ D’UNE SOLLICITUDE INFATIGABLE

Le Duc de Savoie s’est lancé dans de scabreuses manœuvres politiques, et voilà qu’en 1630 l’armée française occupe, sans combats, la Savoie, et pire :   y rallume une terrible épidémie de peste.  Annecy paye un lourd tribut de morts, malgré tous ceux qui ont fui.  On veut persuader Mère de Chantal de quitter cette ville infestée, mais elle ne peut se résoudre à fuir le peuple qui souffre, celui des gens modestes, qui n’ont aucun lieu où se réfugier.  Son exemple est fécond :  l’Évêque Jean-François de Sales (le frère de François), avec toute sa maison, et plusieurs notables restent.  Entre eux et la Visitation des secours s’organisent. Le danger n’est nullement illusoire, deux des prêtres, dont le propre neveu de l’évêque, y donnent leur vie en faisant quotidiennement le lien entre l’évêché, le monastère et les pestiférés.

Voici Jeanne à présent à l’origine de plus de cinquante monastères, et ce n’est pas fini :  87 lorsqu’elle mourra !  Autonomes, certes, mais tous comptent sur elle ...  C’est telle supérieure, telle bienfaitrice, voire tel évêque, qui perturbent la paix d’une communauté, l’un par ses prétentions à réformer les constitutions, l’autre par des exigences incompatibles avec la vie monastique ...  Et au milieu de cela, sans cesse, la préparation de nouvelles fondations, ou la visite de monastères récemment fondés.  Et des centaines de kilomètres à cheval ...  Car chaque fois qu’on le peut, on évite carrosses et litières, moyens trop onéreux pour qui a fait vœu de pauvreté ;   mais viendra un jour où l’âge demandera à Mère de Chantal de voyager en litière.  À 67 ans (l’âge des vieillards à cette époque médicalement si démunie), elle aura encore assez de vigueur et surtout d’énergies spirituelles pour aller fonder Turin :  passage du Grand Saint-Bernard, interminables journées de rudes chemins «par des lieux effroyables» ...

LE MONT DU CALVAIRE

«La Visitation est fondée spirituellement sur le mont du Calvaire pour le service de Jésus-Christ crucifié, à l’imitation duquel toutes les sœurs doivent crucifier leurs sens, leurs imaginations, passions, inclinations, aversions et humeurs, pour l’amour du Père céleste» (Constitutions).  Les blessures ne sont pas épargnées à ce cœur aimant et c’est bien sur le Calvaire qu’il va établir sa demeure afin de parvenir au plus haut amour.

Peu à peu se creuse autour d’elle une grande solitude, «Voilà bien des morts ...  Mais plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d’aller au logis éternel».   Celse-Bénigne est mort à 31 ans, en 1627, au siège de La Rochelle, fort courageusement et chrétiennement.  Que d’angoisses à son sujet, porté qu’il était au vice des combats en duels.  D’autres deuils encore se succèdent, éprouvant cruellement sa sensibilité, sans pourtant jamais amoindrir les qualités de ce cœur chaleureux :  en 1633, sa belle-fille, veuve de Celse-Bénigne, peu après son gendre, mari de Françoise.  De la famille, il ne reste plus que Françoise et ses deux enfants, et la petite Marie, fille de Celse-Bénigne, privée de père et de mère à 7 ans, celle qui deviendra l’illustre Marquise de Sévigné.

Puis, au cours de la même année 1637, c’est la disparition des trois premières sœurs, entrées avec elle à la Galerie, en qui elle avait tellement confiance et qui étaient son secours dans les difficultés.  Et c’est elle encore qui verra partir son frère, pourtant plus jeune ...

LE «MARTYRE D’AMOUR»

«Le jour de Saint Basile 1632, notre Bienheureuse Mère soutint un assaut très grand de l’amour divin (...) elle demeurait avec un visage tout enflammé.  Elle s’esseya de nous parler, mais avec des paroles de feu, qui furent fidèlement recueillies sur le champ :  «Mes chères filles, saint Basile, ni la plupart de nos saints Pères et piliers de l’Église, n’ont pas été martyrisés ;   pourquoi vous semble-t-il ?»  Après que chacune eût répondu : «Et moi, je crois que c’est parce qu’il y a un martyre qui s’appelle le martyre d’amour, dans lequel Dieu soutenant la vie à ses serviteurs et servantes, pour les faire travailler à sa gloire, il les rend martyrs et confesseurs tout ensemble ;  je sais que Dieu le fera souffrir à celles qui seront si heureuses que de le vouloir (...)   C’est que le divin amour fait passer son glaive dans les plus secrètes et intimes parties de nos âmes, et nous sépare nous-mêmes de nous-mêmes.  Je sais une âme, laquelle l’amour a séparée des choses qui lui ont été plus sensibles que si les tyrans eussent séparés son corps de son âme par le tranchant de leurs épées.»  Nous connûmes bien qu’elle parlait d’elle-même.»

SAINTE JEANNE DE CHANTAL

Quels mots reviennent alors le plus souvent dans ses enseignements ?  Amour et cœur :  «Ce serait un amour avare que de quitter le monde, qui n’est rien, pour posséder Dieu, qui est tout.  Non, il faut tout quitter et demeurer à la merci de l’amour divin, afin qu’il fasse de nous ce qu’il lui plaira».   Sans rien perdre de son ardeur généreuse, à l’école de François de Sales elle a progressivement atteint un degré de bonté et de douceur, qui laisse à la fin de sa vie son entourage dans l’admiration et la vénération.  Figure de femme si achevée, si complète dans tous ses dons de nature et de grâce.

Elle est sans cesse appelée par Dieu à vivre ce qui la dépasse, sa soif la porte constamment vers cet au-delà ...  Et ne faut-il pas aussi, première de sa lignée, première visitandine, qu’elle débroussaille le chemin, qu’elle en expérimente sur elle-même les aspérités, les difficultés, les écueils :  ceci afin de pouvoir réconforter et guider les autres.  C’est ainsi qu’on la voit éclairer, avec quel solide équilibre, la route de celles, et ceux, qui cherchent auprès d’elle la sagesse d’une expérience spirituelle et mystique profonde ;  et ce faisant, elle est demeurés souvent dans son propre brouillard, dans ses ténèbres de clair-obscur, où elle ne sentait pas, mais où elle voulait et savait, de foi, la vérité et l’amour.  «Elle était enseignée par une divine intelligence des choses mystiques et secrètes ;  et ne voyant rien que par la foi nue et simple, elle recevait des expériences savoureuses de ce qui ne se peut ni toucher ni voir.»

Dernier effort :  dernier voyage, toujours pour le bien de l’Ordre.   C’est une vieille femme usée, mais c’est l’énergie spirituelle qui la tient debout.  Elle meurt à Moulins le 13 décembre 1641, entourée de ses filles visitandines, à la veille de ses 70 ans.  Comme son «Bienheureux Père», elle est allé jusqu’au bout de ses forces, jusqu’au bout de l’amour.