EXPÉDITION SOMMET DU CANADA 2001

(8 - 14 Mai : Groupe Avancé)

Introduction / 27 Avril - 8 Mai / 8 - 14 Mai (Groupe Principal) / 8 - 14 Mai (Groupe Avancé) / 15 - 19 Mai / RapSit / Carte

Membres du Groupe Avancé: Eric Thibault & Patrick Falardeau.

Pat ce reposant au dessus de la première section abrute de la chute de glace

Mardi - 8 Mai (... suite)

À 15 h 30, après avoir réorganisé notre matériel en une seule charge et avoir laissé tout le matériel non essentiel (pas de traîneaux, mais uniquement les sacs à dos), nous sommes partis pour le camp 3. Le premier segment du trajet a été particulièrement intéressant : une escalade de 45 degrés dans la neige. Notre objectif : rejoindre le camp des deux équipes devant nous (Colombie-Britannique et Allemagne). À 4 520 m, aucun signe du camp, mais nos jambes nous donnent cependant des signes très clairs. Nous nous arrêtons donc pour la nuit. Aucun symptôme du MAM cette nuit, mais uniquement de la fatigue.

Notre camp 3 (4,500m)

Le Mont King (droite) & St-Elias (arrière gauche)

Mercredi - 9 Mai

Comme prévu, nous nous sommes reposés après avoir monté 1 150 m hier. Nous voulions transporter une demi-charge au camp 4 cet après-midi, mais lorsque nous avons atteint le camp des autres équipes, à 4 700 m, la visibilité était si basse qu’aucune équipe n’a tenté de découvrir l’itinéraire de passage dans le " terrain de football ". Par conséquent, nous avons laissé notre demi-charge dans une cache. Nous avons enfin rencontré l’équipe de Colombie-Britannique (Peter et Sarah), deux personnes très sympathiques qui sont sur la montagne depuis le 21 avril. Rien ne sert d’ajouter qu’ils étaient très excités de rencontrer d’autres équipes. Peter nous a raconté son histoire d’horreur de 1994, lorsqu’il est resté pendant 10 jours prisonnier d’une tempête sur le plateau du mont Logan, de quoi nous convaincre de ne pas éterniser notre séjour sur le plateau. Ils nous ont aussi parlé de la chute spectaculaire de Sarah dans une crevasse, il y a quelques jours, entre le camp 2 et le camp 3. Nous sommes revenus avec un sac de granola et un paquet supplémentaire d’allumettes résistantes à l’eau, gracieuseté de Peter et Sarah. Nous sommes rapidement retournés à notre camp, 200 m plus bas, et nous nous sommes endormis après un souper dégusté tôt.

Eric à l`entrée du "terrain de Football"

Eric en devoir sur la pelle au camp 4 (5,025m)

Jeudi - 10 Mai

À 9 h 45, après avoir levé le camp, nous nous rendons à l’emplacement du camp de l’équipe de Colombie-Britannique y récupérer la demi-charge laissée là. Vers 10 h 45, nous atteignons notre cache et commençons à combiner nos deux moitiés de charge. L’équipe d’Allemagne est presque prête à partir, et l’équipe de Colombie-Britannique était déjà partie vers son nouveau camp sur le terrain de football (4 900 m). Nous partons juste après l’équipe d’Allemagne à 11 h 30. Vers 12 h, nous croisons l’équipe de Colombie-Britannique qui retourne plus bas chercher le reste de son matériel au camp 3. Nous sommes très reconnaissants pour les deux heures d’efforts supplémentaires que cette équipe a consacrées ce matin à trouver le meilleur chemin pour atteindre le terrain de football parmi les crevasses. En échange, ils acceptent volontier un exemplaire de notre RAPMET quotidien. Une des décisions les plus difficiles pour Pat et moi au Camp 2 a été celle de laisser nos raquettes pour ne prendre que les crampons. Nous payons aujourd’hui le prix de cette décision : les deux équipes glissent gaiement en ski pendant que nous plongeons nos bottes dans presque un pied de neige à chaque pas. Vers 13 h 30, nous atteignons le milieu du terrain de football; le soleil est très chaud et nous commençons à être fatigués. Nous aurions voulu établir le camp 4 à 5 200 m, aussi près que possible des pentes qui mènent au Prospector Pass. Après une pause de 30 minutes, nous décidons d’avancer sur les pentes aussi loin que nous le pouvons, et idéalement d’atteindre le camp de l’équipe d’Allemagne. À 15 h 30, nous sommes à 5 025 m et la fatigue est suffisante pour que nous nous arrêtions là. C’est le camp 4. Nos bottes nous inquiètent, toutefois : nous avons envisagé d’improviser des raquettes à l’aide de deux morceaux de matelas de sol, mais nous choisissons plutôt de nous en passer pour une autre journée.

Vue de "Prospector Pass" (arrière gauche)

Tout près de notre cache 4.5 avec le mont St-Elias en arrière plan

Vendredi - 11 Mai

Chris m’a donné le RAPMET à 7 h 30, et les conditions semblent bonnes pour trois jours encore (du 11 au 13 mai), une excellente nouvelle. Aujourd’hui, nous transportons une moitié de charge au camp 4.5, et nous serons sur le plateau demain! Déjà en marche à 9 h, nous établissons la cache 4.5 (5 500 m environ) quatre heures plus tard juste en dessous du chaînon de Prospector Pass. Au retour, nous croisons l’équipe de Colombie-Britannique, qui a transporté une pleine charge à son nouveau camp à 5 200 m, sur le plateau au-dessus de notre camp. Nous avons informé les membres de cette équipe des dernières prévisions météo, qui les ont poussés à envisager un sprint de 24 heures jusqu’au sommet, suivi du retour ici, afin d’éviter de camper sur le plateau. Pat et moi ne pensons pas que ce soit possible, mais c’est l’opinion de deux personnes sans ski... 100 m plus bas environ, nous remarquons la cache de nos compagnons; voir leur progrès régulier sur la montagne nous a fait grand plaisir.

En tenant compte des prévisions météo de ce matin, nous voulons demain établir le camp 5 aussi loin que possible sur le plateau pour éviter de devoir établir un camp 6, puis de tenter d’atteindre le sommet directement à partir du camp 5. Pour compenser l’absence de raquettes, nous avons décidé de partir avant le lever du soleil afin de profiter de la plus grande dureté de la neige tôt le matin.

Vue du Mont King et du "King Trench" (en arrière plan) à partir de "Prospector Pass"

Vue des divers sommets sur le plateau du Mont Logan à partir de la face est du Mont Prospector

Samedi - 12 Mai

Le lever, à 4 h 00, a été particulièrement froid ce matin (-25 oC). Le ciel était clair mais le soleil n’était pas encore levé. Nous partons à 6 h 45 récupérer le matériel laissé à la cache 4.5. À 7 h 30, l’appel habituel pour notre RAPSIT et les prévisions météo n’indiquent aucun changement : le temps sera beau aujourd’hui et demain. Nous faisons part de notre intention d’établir le camp 5 aussi haut que possible, et disons que nous allons rappeler à 16 h 30 pour tous les détails. Plus haut, nous passons la tente de l’équipe de Colombie-Britannique, qui est déjà partie à la conquête du sommet à partir de là, un périple de 24 heures. Super!

La neige était peut-être plus dure sous nos pieds, mais nos pieds l’étaient aussi... À la cache 4.5, nos pieds étaient déjà bien plus gelés que j’aime les sentir : ils étaient insensibles à moitié à partir des orteils (talon compris). Nous avons combiné les charges, mis nos couvre-bottes et travaillé sur nos pieds pendant une heure au moins avant de repartir.

Au passage de Prospector Pass (à près de 5 600 m), un tout nouveau paysage s’est offert à nos yeux. Toujours aussi blanc, mais avec de nouveaux détails! Rendus là, nous décidons de tirer profit de nos crampons et d’aller directement à droite, contrairement à la plupart des skieurs, qui pourraient préférer descendre dans la vallée. Ainsi, nous perdons aussi peu d’altitude que possible et notre trajet suit une courbe de niveau autour des sommets Prospector et Russell. Au détour de Prospector Peak, nous remarquons la tente des Allemands sur le chaînon entre les deux sommets. Aucune activité; ils sont probablement en route vers le sommet. Nous avons continué notre chemin autour de Russell Peak à la recherche d’un endroit convenable entre les sommets Russell et West pour y établir un camp, et nous l’avons trouvé vers 15 h 30. De cet emplacement, nous pouvons voir deux silhouettes disparaître sur le flanc du West Peak; ce devait être les Allemands. Cela nous a semblé un peu tard pour tenter d’atteindre le sommet...

À une altitude de 5 340 m et après une longue journée, la construction d’une forteresse de neige nous a pris presque 2 heures d’efforts et de douleurs. Bonne nouvelle, cependant : demain est probablement le grand jour... le jour où nous atteignons le sommet. Cet espoir a suffi pour effacer toute notre fatigue ce soir.

Pat avec notre dernier obstacle en vue ...

Eric sur le sommet

Pat sur le sommet

Eric redescendant la crête du Mont Logan

Dimanche - 13 Mai

Nous nous sommes levés à 5 h 20, trop excités pour dormir une minute de plus, et nous sommes partis à 7 h 30 avec des sacs légers. Nous voulions contourner le West Peak puis nous diriger directement vers le East Peak, mais en nous approchant du West Peak, je remarque des traces de ski qui se dirigeaient vers notre objectif, et je décide de les suivre. Très bonne décision : elles nous mènent vers 5 450 m, et à cette altitude, nous évitons une foule de séracs, tant au-dessus qu’en dessous de notre itinéraire. En contournant le West Peak, nous apercevons le East Peak pour la première fois... et il est encore loin. Lentement mais sûrement, nous progressons dans la vallée entre les deux sommets. Une bonne heure plus tard, nous atteignons la base du versant nord-ouest du East Peak, à une altitude de 5 800 m environ. Les 100 m suivants sont faciles (une pente de 30 degrés) mais c’est tout le contraire pour les 100 derniers mètres : une escalade dans la neige, sur des crêtes et des versants de 45 degrés environ. Vers 14 h, Pat et moi sommes perchés au sommet du Canada, à 5 959 m d’altitude. Avec l’absence presque totale de nuages, les paysages étaient magnifiques. Nous avons pris toutes les photos voulues, puis nous sommes redescendus. Le retour a été long et particulièrement pénible pour Pat, car la traversée du versant nord du West Peak, une longue marche de 2 km à une inclinaison de 30 degrés, lui a donné des cloques impressionnantes. Après 10 heures de marche, c’est-à-dire à 17 h 30, nous sommes de retour au camp. Nous nous reposons quelques heures, puis prenons un souper bien apprécié.

Vers 20 h, Andrea, de l’équipe allemande, nous rend visite au retour de son escalade réussie (en solo) du West Peak. Il nous a dit que son collègue ne se sent pas bien et qu’il est resté dans la tente toute la journée. Il nous a ensuite révélé qu’il a attrapé de graves engelures aux orteils le 12, lors de leur tentative d’escalade du East Peak. Ils sont partis trop tard de leur camp, et ils ont dû rebrousser chemin à 300 m environ du sommet. Ils ne sont revenus à leur camp que vers minuit. Après le coucher du soleil, la température tombe très vite, et c’est alors que son collègue a été gelé. Nous lui avons dit que nous redescendons au camp 4 demain, et que nous allions sûrement faire un arrêt à leur tente.

  Lundi - 14 Mai

Après six jours d’escalade consécutifs, nous aurions bien voulu nous reposer aujourd’hui. Cependant, ne connaissant rien des prévisions météo pour aujourd’hui à la suite de la perte du contact radio avec l’équipe principale il y a deux jours, et après avoir promis à l’équipe Allemande que nous irions voir comment elle va, nous avons bien à regret interrompu notre repos à 10 h ce matin. Après avoir levé le camp à 12 h, nous suivons une courbe de niveau autour du Russell Peak. Depuis mon premier coup d’œil dehors ce matin, j’ai remarqué la formation de nuages tout autour de nous, et mon baromètre ne cesse de baisser depuis quatre heures. Ce dernier signe suffit pour nous convaincre de quitter le plateau. Nous atteignons le camp allemand vers 13 h 30. Après un examen rapide, nous voyons que Falco (le compagnon d’Andrea) a des engelures aux orteils des deux pieds, qu’il n’a plus d’énergie et que son discours est à peine cohérent. De plus, ils n’ont plus de combustible. Ils nous demandent d’attendre pour les aider à retourner au camp 4, et nous acceptons sans hésiter. À 15 h 30, nous partons tous de Prospector Peak. Après 15 pieds, Falco se plaint d’évanouissements. J’ai donc dû changer un peu les plans. Je leur ai demandé de monter leur tente à nouveau, et je leur ai donné un litre de combustible pour qu’ils puissent boire et manger à nouveau, puis j’ai promis que nous serions de retour tard ce soir ou demain matin si le temps le permet. Ils acceptent. Mon principal souci est maintenant d’atteindre un point aussi élevé que possible sur Prospector Pass afin de rétablir le contact radio avec le camp 4 pour donner à l’équipe principale un RAPSIT qui doit se faire attendre. À 16 h 37, encore loin de l’abri escompté (un petit sérac) pour me protéger du vent et des rafales de neige, j’essaie d’appeler Chris... et ça marche, heureusement. Je lui dis que nous sommes presque à Prospector Pass et que nous leur donnerons tous les détails au camp 4.

Nous atteignons le camp une heure plus tard environ. Le temps est bien plus clément de ce côté du col. Après bien des discussions avec les autres membres de l’équipe, nous décidons que l’équipe principale transportera demain une pleine charge pour établir le camp 5 et que Pat et moi l’accompagnerons afin d’aider les Allemands à redescendre au camp 4 par le Prospector Pass.

Suite... avec le Groupe Principal (8-14 Mai) ou du 15-19 Mai avec l`équipe complète

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