
Le conte du petit tang
( Certain enfants sont capables de se donner la mission d'assister, de soutenir ou de soigner un de leurs parents, au prix de leur propre équilibre)
Il était une fois un petit tang très courageux, mais je dois vous le dire, aussi très angoissé. L'angoisse, c'est une sorte de peur diffuse, profonde, tenace, dont on n'arrive pas à saisir l'origine.
Si vous craignez les araignées, c'est relativement simple : chaque araignée vous inspire la peur. Et même si vous savez que la peur des araignées ou des voleurs témoigne d'autres peurs plus profondes ou exprime les désires qui se cachent derrière, vous pouvez au moins mettre un nom sur votre peur.
Si vous redoutez que vos parents fassent un autre enfant qui pourrait prendre un peu de votre place ou qui ferait que votre maman soit moins disponible pour vous, parce que entièrement occupée par lui, vous pouvez là aussi mettre un nom sur votre peur et tenter d'en parler.
Dans l'angoisse, il est difficile de mettre un nom et même de localiser ce qui la déclenche. Elle est là, elle envahit tout notre corps et c'est très pénible, très lourd à porter.
Vous ne savez peut-être pas non plus ce qu'est un tang?
C'est un petit animal, très intelligent, très agile, très habile, qui vit sur les îles volcaniques qui surgissent au milieu de l'océan Indien, comme des oasis entre le bleu du ciel et celui de la mer.
Ce petit tang vivait avec sa maman qui avait divorcé de son mari. Et celui-ci, le papa du petit tang, s'était aussitôt remarié avec une tangueuse. Ils avaient eu ensemble une petite fille. Une petite tanguille qui était donc la demi-soeur du petit tang, mais dans ce cas-là on peut dire la soeur, car il l'aimait beaucoup.
Depuis quelques mois le petit tang, qui adorait et surtout admirait très fort son papa, était très inquiet. Il voyait, chaque fois qu'il allait chez lui, la deuxième femme de son père, la tangueuse dont je vous ai parlé, se disputais souvent avec son mari, crier, dire des choses désagréables et menaçantes, qui faisait beaucoup de mal à son mari et aussi aux enfants présents.
Le petit tang entendait au-dessus de sa tête les mots qu'il croyait avoir oubliés : séparation, divorce, partage. Et surtout, surtout il voyait son papa malheureux, lui qui habituellement était si sûr de lui, qui connaissait plein de choses, restait le plus souvent silencieux, amer, travaillait beaucoup, enfermé dans une infinie tristesse.
Le petit tang courageusement tentait de soutenir son papa. Il aurait voulu avoir de meilleurs résultats à l'école, se montrer gentil, prévenant, discuter voiture avec lui. Car lui et son père étaient des passionnés de grosses cylindrées, ils connaissaient toutes les marques et leurs caractéristiques, au cheval près!
Mais tous ses efforts l'épuisait, lui demandait beaucoup d'énergie. Aussi, quand il entrait auprès de sa maman, il redevenait un tout petit bébé qui réclamait des câlins et des marques d'attentions sans fin. Il grimaçait, parlait avec des intonations d'un tout petit enfant, S'exprimait avec des mots déformés. Un psychologue qui l'aurait vu dans cet état aurait prononcé gravement: régression, enfant en insécurité affective, état confusionnel passager, enfant déstructuré... Ou tout autre diagnostique inquiétant.
Il n'aurait pas compris combien ce petit tang était au contraire très structuré, très logique pour, d'un côté avec ses tentatives courageuses, soutenir son père, lui dire de toutes les façons possibles : " Tu peux compter sur moi, moi je ne te quitterai jamais. D'ailleurs si je ne grandis pas, si je reste petit, tu seras obligé de me garder toujours", et de l'autre côté s'abandonner, se récupérer auprès de sa mère, infantilisant un peu.
Ainsi, il arrive à des enfants, chez les tangs, bien sûr, mais aussi chez les hommes, d'être des enfants fidèles qui, aillant entendu les souffrances cachées de leurs parents, veulent les prendre en charge, avec une volonté, une ténacité et un courage extraordinaire.
Ce petit tang m'étonne et m'impressionne beaucoup.
J'espère cependant qu'il développera toutes ses qualités, sans se sentir obligé de mal traiter avec autant d'acharnement, son propre épanouissement.
Conte de Jacques Salomé du livre
conte à aimer... conte à s'aimer..