Jane Austen et toi


Même au prix de ma mort rapide
Je voudrais savoir si tu es heureuse
Si tu sens les mêmes noeuds serrer ta gorge
Lorsque la tension de l'être s'accentue
À la croisée soudaine de deux vies
Lorsque les mots meurent au seuil de la bouche
Écrasés sous le poids des contingences
Devines-tu seulement
Toute la force que recèlent ces jeux
L'urgence de la purification
Le triomphe de ces intelligences
Qui s'élèvent des corps oubliés?
Sens-tu parfois l'étroitesse du passage
Par où voudrait déferler le dégel
Lorsque vibrent les accords brûlants
Qui dénouent la symphonie de longues quêtes
D'amants qui ignoraient jusqu'à leur sexe?

Habitant toute l'absence de toi
Et sachant la réponse à la moindre de ces énigmes
La beauté du soir où tu dors
Et l'étrange inutilité de ces lignes
Noient dans leur ombre lumineuse la distance
En laquelle nous avons misé notre contentement.

Entends-tu souvent l'autre langage de la matière
Toi qui en gardais si bien les secrets?
Le sens-tu terrasser tous ces mensonges
Qui nous écartèlent à la moindre halte?
Nies-tu encore tout aux inquisiteurs
Pour que je puisse au moins te reconnaître?
Mesures-tu encore le sens des symboles
Qui se monnayent contre des vins débiles?
Te troublent-elles toujours ces piétés
Rythmant les rites des enfants émus
À la vue des paillettes dans leurs jardins

éphémères,
Les couronnant des plus vastes empires?
Dépouilles-tu comme jadis la gangue
Masquant les arêtes pures du minéral
Dont s'esclaffent les aveugles
Qui en auscultent l'enveloppe dérisoire?

Heureux qui comme Boris
Étouffait ses larmes
Les soufflant en arpèges hilares
Entre l'écume et l'arrache-coeur
Ne crois pas si vite comprendre
Et regarde plutôt sur quelle tombe il pleurait.

Pourrais-je seulement lire sur ton front
Le trouble étranglé de ces lentes négociations
Craquant sous l'extase à l'orée de la clairière
Quand se dénouent les vies que l'ont croyait

condamnées?
Traduirions-nous ensemble les cris atroces
Échappés à la preuve brute de la trahison
De l'être où l'on avait déposé toute sa foi ?
Saurais-tu peindre le visage que l'on croyait mort
Dans le coin le plus douloureux du lit
Avec des larmes insoupçonnées de tous
Et renaître avec lui et l'aurore
Dans la plus glauque des retraites?
Trouverais-tu enfin dans l'onde de ces prés
escarpés
La certitude que l'herbe laissée pour la fleur
capiteuse
Survivrait seule au passage de la bise amère
Et remplirait la chambre du baume le plus rare?

Hume le parfum de ces vertiges
Et observe leurs précaires images
L'essentiel de ma patiente peinture
En laquelle se meuvent ces corps vaincus
Ne réside qu'en cet échec avoué:
En nulle terre mon amour n'a pu mourir.



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(TOUS DROITS RÉSERVÉS, Richard Poulin, 2001)