MAGNIFICAT

Le jeûne est étrange
La faim s'y meurt d'elle-même
Artefact du vide qui s'abhorre
Fruit pourri de la dérobade salvatrice.

Dans le temple protecteur de son désert
L'anachorète joue avec la tentation
Interrogeant des ombres:
³Quelle est cette figure sans visage
Ma mère, mon ange, mon image?
Es-tu celle qui m'a converti
Ou celle qui m'a jeté aux fauves?²
Ses yeux ne voient plus
Mais il sent la terrible vérité
De cette invasion irrésistible.

Langage du silence,
Intrigante science
Parmi la désolation de ces lieux.
Et ses méandres coulent dans les regs desséchés
Où il combat la soif avec la foi du désespoir:

³Qui es-tu et que me veux-tu?
Nomme une seule chose que nous avons partagée
Et je te dévoilerai!
Tu portes pourtant les stigmates qui me torturent
Et tu es nue comme moi.
Mortelle visiteuse,
Tu es celle dont j'ai gravé le nom
Sur tous les rochers de ce néant
Tu es celle même qui m'a fait expier
Jusqu'au pain que tu m'avais donné
Celle dont j'avais renié jusqu'à la découverte
Et à qui j'offre chaque jour toutes mes prières
Celle qui n'exauce pas
Celle qui indique la chute de l'Éden
Celle qui a le rire de tous les sabbats
Celle qui transgresse tous les rites
Qui me distille ses onctions et sa damnation
Tu es la lumière qui aveugle toutes mes certitudes.
Que ne pars-tu pas comme les autres!
Que fais-tu encore en ces terres stériles
Que je hante en ton nom?²

³Et pourtant je ne puis te nommer
Car tu es l'essence même de mes limites
Tu te tiens à l'endroit de ma délivrance
Sans en porter les créances
Tu es là, immobile, riant au vent de l'ouest
À me regarder disparaître sous des dunes éphémères
À faire de moi une géographie périmée
Sans révéler cette voix des temps heureux
Qui prouverait l'étendue de ma faute.
Un seul mot de toi et tout s'accomplirait
Ou se désintégrerait dans le salut
Vers lequel se déversent toutes mes prières.²

³Es-tu venue pour ces fabuleuses richesses ici cachées?
Ignores-tu que de tels gisements n'existent que par nous?
Derrière ton trouble tu en as la clef!
Comment te donner ces vierges possessions
Si tu restes-là à planer sur ma douleur?
Fais cesser l'imposture!
Ce baiser à tes pieds brûle de tout ce que je t'ai juré un jour:
Pourquoi davantage alors qu'il n'y a plus que cendres?
Disparaîtras-tu avec ce gage comme la dernière pillarde?
Je te demande à voir l'inscription tracée par nous
Et plantée pour la mémoire de cette extase
Le jour où nous vîmes des mêmes yeux l'ordre de la nature.
Nos spasmes palpitent encore dans la clarté présente de ta vision,
Et tu ne me montrerais que son empreinte
Que je serais déjà délivré.²

Il finit là le mystère douloureux
De leur ferveur transfigurée par cette nuit sans lune,
Deux visionnaires las qui se contemplaient
Portant fièrement pour l'autre les sillons du temps,
Pétrifiés devant la langue de la reddition
Dont la pierre de Rosette avait été depuis longtemps
Fissurée par leurs larmes
Et dispersée avec le sable de ces plateaux flous.
Entropie de l'amour.
 


 

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(TOUS DROITS RÉSERVÉS, Richard Poulin, 2001)