SENTIERS

Les grillons stridulaient de leurs bombardes monocordes
Hallucinés par les carouges aigres nous marchions
Sous le soleil des marécages en ébullition
Avec tes mains de lave tu tendais toutes mes cordes
Tu voulais tant que nous exultions sous ce chêne osseux
Mais mes gestes se coagulaient dans cette torpeur
Je crois que tu m'aimais tu ne connaissais pas la peur
Toute la fièvre du monde étreignait nos corps poisseux
Et à cet instant tout bascula dans un voile noir
Et tu aimas longtemps le fantôme de cette histoire
Le feu de ce jour forgea un incube et un phénix
Et je contemplai ton envolée de mon regard fixe.
Dans nos sentiers perdus le désir survit à l'amour.

Illuminés par l'air fauve de l'humus boréal
Nous avancions un peu plus inquiets et toujours fragiles
La vie battant sous nos fronts balayés par un vent vif
Le ciel rouge sang ton visage d'un blanc idéal
Le tannin des feuilles jaunes sur tes lèvres graciles
Tes yeux noirs sombrant dans le vert profond des touffes d'ifs
Je crois que je t'aime je me dis que je t'aime tant
Le bonheur existe je l'ai vu couler sur tes joues
Quand nous vîmes s'envoler les oies blanches mordorées
Pour la dernière fois nous étions alors des enfants
Et sur ces hauteurs ravies à l'ennui nous étions saouls
Mais tu frémissais devant ces splendeurs hyperborées.
Dans nos sentiers perdus le désir survit à l'amour.

De l'ultime noeud de nos chairs partent tous les chemins
Et tu es incrustée partout comme un lichen amer
Dans les plaines poudreuses où tu m'as abandonné.
Parfois le vent du nord a la caresse de tes mains
Je goûte encore ta peau dans les embruns de la mer
Sa fine pâleur dans les linaigrettes cotonnées:
Ces traces éparses de toi sont mes derniers recours
Menant à des paysages aux tons inaltérés
Où nous échafaudons encore mille théories
Où nous nous étonnons de l'infinie douceur des jours
Quand nous aurions juré que nous pouvions tout espérer:
Tous ces espaces ne résonnent plus que de mes cris.

Dans nos sentiers perdus le désir survit à l'amour.
 

(TOUS DROITS RÉSERVÉS, Richard Poulin, 2001)