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« A » comme «  pomme »

 

François Lavallée
Article paru dans Le Soleil le 16 mai 1991


J'ai découvert un jouet fantastique pour mon fils.  C'est une nommée Carole Martin, par un feuillet publicitaire gracieusement déposé dans ma boîte à lettres, qui me le propose.  Il s'agit de l'« Alpha-autobus  » et de l'« Alpha-Robot » : des jouets en forme d'autobus et de robot comportant des blocs exhibant pour chaque lettre de l'alphabet un dessin correspondant.

« Apprendre l'alphabet deviendra un plaisir », lis-je tout tremblant.

J'ai on ne peut plus hâte de mettre en pratique cette méthode révolutionnaire et de montrer ces blocs à mon fils de 3 ans et demi :  « B comme papillon; D comme chien; H comme marteau ».

Si cela ne correspond pas exactement à ce que vous appelez « apprendre l'alphabet », c'est simplement que Carole Martin, dans son annonce traduite, commet une légère imprécision : l'alpha-robot, lui, vous explique en grosses lettres rouges de quoi il s'agit plus exactement : « LEARN THE ALPHABET ».

En fait, les enfants learn the alphabet bien avant d'apprendre l'alphabet.  Tenez, le mien, par exemple, il associe depuis longtemps C et « nuage », Q et  «  reine » et B et « pont ».  C'est son napperon qui le lui a appris.

Et tous, mais alors là, tous les enfants savent que « pomme » commence par un A.

Cherchez un enfant de votre entourage qui ait un autobus scolaire. Ils ont tous des school bus. Le soir venu, mon fils se couche dans le Summer Camp de Sesame Street.  Le lendemain, il se transforme en mechanic en enfilant son ensemble où figurent quelques autos et deux ou trois clés... anglaises.  Il a aussi un splendide habit de stagiaire avec lequel il s'affiche comme Doctor In Training en grosses lettres noires.

Ciel!  Mon fils contreviendrait-il à la Charte de la langue française? Rassurez-vous : la loi québécoise n'a prévu que l'affichage public.  Les fabricants et distributeurs des États-Unis et du Canada anglais, avec la complicité des parents, des mon oncles et des ma tantes, peuvent donc dormir tranquilles : nos enfants continueront à s'afficher dans la langue des gros sous, et non dans celle de leurs ancêtres.

Avez-vous déjà fait un effort sérieux pour trouver des vêtements d'enfants où il n'y a pas d'inscription anglaise, c'est-à-dire pas d'inscription du tout? Si vous demeurez dans les prix raisonnables, vous tomberez sur des pyjamas avec des joueurs de football... américain.

Et les jouets?  L'article 54 de la Charte interdit l'offre de jouets « dont le fonctionnement exige l'emploi d'un vocabulaire autre que le français ».  Bah!  L'alpha-autobus roule bien même si on ne connaît pas l'anglais.  Vous dites?  Sa fonction?  Non, non, vous vous méprenez : la loi parle de son « fonctionnement ».  Sa valeur éducative?  Allons donc!  Vous vous trompez de ministère!

Les parents consciencieux iront dans des commerces spécialisés où ils trouveront des cartes d'alphabet avec des mots véritablement français.  Votre enfant apprendra ainsi que « chaudière » commence par S, et vous devrez expliquer que ce contenant, de l'autre côté d'un océan, s'appelle un « seau ».  Tombant sur le G, il vous demandera pourquoi vous n'achetez jamais de groseilles.

Heureusement que ce ne sont pas les Romains qui fabriquent les blocs pour apprendre à compter!

Langue et culture ont toujours été de pair.  Est-il besoin de le démontrer davantage?  Il y a des cas où traduire les mots ne suffit pas : il faut encore traduire les images.

Carole Martin sait bien qu'elle s'adresse à des parents francophones.  La preuve : elle a fait traduire en français son annonce... et son bon de commande.

Ce qu'on a oublié de lui dire, là-bas, à Hawkesbury, Ontario, c'est que la situation au Québec n'est pas celle des autres provinces : en règle générale, ici, les enfants de francophones sont eux aussi des francophones.


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