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La pensée magique du ministre Audet

François Lavallée
22 avril 2005

Paru dans Le Soleil du 26 avril 2005


S’il y a un reproche que les tenants de la droite font constamment à l’encontre des adeptes de la gauche, c’est bien celui d’avoir des idées utopiques et irréalistes, d’être des « pelleteux de nuages » qui n’ont pas les pieds sur terre.

Le troisième budget du gouvernement libéral actuel porte à croire que c’est l’inverse qui est vrai.

Aux élections de 2003, les libéraux promettaient des baisses d’impôt faramineuses tout en prétendant que celles-ci ne les empêcheraient pas de réinvestir massivement dans la santé et l’éducation. Le parti au pouvoir, lui, répondait que ces promesses étaient intenables. Qu’on ne peut pas à la fois baisser les revenus et augmenter les dépenses, surtout quand on part d’une situation d’endettement. Contre toute logique, la population a voulu croire les premiers.

Aujourd’hui, plus loin qu’à mi-mandat, on est gros Jean comme devant : baisses d’impôt lilliputiennes, réinvestissements minimaux en santé et en éducation. De quel côté était la pensée magique?

Et pourtant, le ministre des Finances n’en démord pas, allant jusqu’à prétendre cette semaine que la réduction du fardeau fiscal des entreprises permettra d’« encourager la création de la richesse ». On pourrait croire qu’il veut dire « la richesse des entreprises », mais non, pas dans son esprit. Selon les dogmes de la théorie classique libérale, voyez-vous, plus les grandes entreprises et leurs propriétaires seront riches, plus l’ensemble de la population le sera. Comment? Grâce à l’égoïsme, tout bonnement.

En effet, Adam Smith, père de la pensée néolibérale actuelle, prétend que l’égoïsme a forcément pour effet, à long terme, de créer un équilibre économique dans lequel tout le monde trouve son compte, grâce à l’action bienfaisante et impersonnelle du marché. Par conséquent, il est tout à fait inutile que l’État prélève des impôts, même si c’est pour en prendre un peu aux riches au profit des moins fortunés (comme les malades ou les étudiants). Non seulement c’est inutile : c’est contre-productif, car comme la richesse vient des riches et non de l’État, en ciblant les riches par les impôts, on appauvrit tout le monde.

Quiconque a les deux pieds sur terre, il me semble, conclura plutôt que si vous laissez plus d’argent aux riches tout en les encourageant à agir de façon égoïste, ils garderont le fric pour eux. Cette conclusion n’est pas seulement inspirée du bon sens : elle est prouvée par l’histoire récente. En effet, depuis les trente dernières années, marquées par l’application des théories néolibérales, le fossé entre riches et pauvres se creuse de façon exponentielle. En 1980, les 5 % les plus riches de la planète gagnaient 6 fois plus que les 5 % les plus pauvres. Aujourd’hui, ils gagnent 200 fois plus.

À partir de quand, selon les théories d’Adam Smith, cette tendance commencera-t-elle à s’inverser?

Comme l’observait déjà le chef sioux Sitting Bull à la fin du siècle dernier, époque que l’on dit de « capitalisme sauvage » mais qui repose sur les mêmes bases que le néolibéralisme d’aujourd’hui : « L’homme blanc peut tout faire, mais il ne sait pas comment le distribuer. »

On peut toujours faire mentir Sitting Bull; encore faut-il l’avoir entendu.
 


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