François Lavallée > L'auteur > Textes d'affaires publiques > Du cynisme des Terriens 

Du cynisme des Terriens

 

François Lavallée
17 janvier 2004

paru dans Le Devoir du 20 janvier 2004
et dans Le Soleil du 26 janvier 2004


Voilà donc que George Bush a trouvé pour l’humanité un projet rassembleur : construire une base sur la Lune et s’en servir comme tremplin pour conquérir Mars.

Rien de tel qu’un projet de cette nature pour nous faire mesurer le gouffre qui sépare les années 60 de notre époque. Lorsque Kennedy, en 1961, a annoncé le programme spatial qui allait porter le drapeau des États-Unis sur la Lune, tout le monde était conscient de la dimension politique du projet, mais c’est avec enthousiasme qu’on y a adhéré, et c’est d’un même cœur que l’humanité entière – ou du moins l’Occident – s’est laissée profondément émouvoir, le 20 juillet 1969, par une des réussites les plus impressionnantes du génie et de l’orgueil humains.

Or, à l’aube du XXIe siècle, un projet analogue mais dix fois plus ambitieux sonne étonnamment creux. Pourquoi? Parce qu’à l’optimisme des années 60 ont succédé un cynisme et un désabusement généralisés qui ne cessent de prendre de l’ampleur.

Ce cynisme et ce désabusement, si désolants soient-ils, et bien qu’ils puissent même procéder d’une vision déformée de la réalité, n’en trouvent pas moins leur source dans une certaine lucidité. En effet, alors que le siècle qui nous a vus naître s’est ouvert sur les promesses et les espoirs dont l’humanité se berce depuis les Lumières, il s’est conclu sur un constat d’échec apparent : transformation en horreur inhumaine des utopies égalitaires, pollution alarmante de la planète, progression scandaleuse de la pauvreté.

C’est les deux pieds dans cette bourbe inquiétante que Bush regarde les étoiles.

Les coûts du projet ne sont pas connus, mais on parle d’environ 1 000 milliards de dollars.

Pour justifier cet investissement, on n’hésite pas à nous sortir les arguments traditionnels : la conquête de la Lune ne nous a-t-elle pas valu l’invention du micro-ondes et du velcro? Personne, cependant, ne dit jamais combien auraient coûté ces inventions sans qu’on envoie nos fusées sur notre bon vieux satellite naturel.

Une chose est sûre, c’est que pendant ce temps, nos contemporains, à côté de nous, crèvent de faim dans le tiers-monde et suffoquent sous le smog dans les grandes villes. « Ne comparons pas les pommes et les oranges », rétorqueront peut-être les plus rationnels. Pourtant, la comparaison n’est peut-être pas si inégale si on s’en tient au dénominateur commun qu’est le dollar. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), si l’on voulait assurer des services sociaux de base à tous les habitants de la planète, il en coûterait 40 milliards par année. La somme est coquette, mais elle ne pèse pas si lourd à côté de celle qu’il faudrait consentir pour simplement – et vainement – mettre le pied sur Mars. Et puis, ces 40 milliards assureraient des services de santé et d’éducation à des milliards de personnes. Au pis aller, on pourrait en consentir un peu moins pour n’en faire bénéficier que quelques centaines de millions?

On pourrait sortir ainsi bien des chiffres : combien en coûterait-il pour éliminer la faim dans le monde? pour élaborer des procédés industriels qui permettraient de réduire la pollution? pour atteindre les objectifs du protocole de Kyoto? Tous ces calculs seraient approximatifs, mais ils n’en mèneraient pas moins inéluctablement au même constat : on a bel et bien l’argent, et amplement, mais on ne souhaite le consacrer ni à la lutte contre la pauvreté ni à la sauvegarde de notre propre planète.

Le plus étonnant, c’est que cette démarche, on le sait, est entamée dans un but électoraliste. Autrement dit, Bush et ses conseillers estiment qu’ils ont plus de chances d’accroître leur popularité en lançant des milliards de dollars dans l’espace qu’en les distribuant aux pauvres de la planète ou en les consacrant à l’épuration et à la protection de nos eaux et de notre air.

S’ils ne se trompent pas, notre siècle a bien raison d’être cynique; et sur Mars, j’irai aussi.
 


© François Lavallée pour tous les textes figurant dans le présent site
Voir la brève notice de droits d'auteur


Retour à la page d'accueil de François Lavallée
Retour à François Lavallée... L'auteur
Retour à l'index des articles d'affaires publiques
 

Réactions? Commentaires? Suggestions? Écrivez-moi!